‹ Discours de combat (volume 3)Chapitre 14 sur 19 · Les journalistes sont admirables I J'en sais un qui m't · texte numérisé non relu

Les journalistes sont admirables I J'en sais un qui m't

reproché d'avoir « grossièrement injurié Littré », pour l'avoir traité « d'excellent lexicographe et de pauvre philosophe » 1 Ce doit être le même qui m'accuse d'avoir «blasphémé «quand j'ai dit que la chimie, même organique, ne me semblait avoir qu'un droit douteux à revendiquer la direction morale de l'humanité. Sed nos vera rerum amisimus vocabula! Les journalistes connaissent tous les mots de la langue, et ils n'ignorent que l'art de s'en servir. Ils en connaissent aussi qui ne sont pas de la langue, ou du moins de la langue des bonnêtes gens, et ce sont ceuxdont ils usent de préférence dans les polémiques. Par exemple, ils feignent de s'étonner que l'on ose traiter Littré de « pauvre philosophe », ce qui prouve bien qu'ils ne l'ont jamais lu, mais en s'en étonnant ils vous traitent vous-même de « cuistre », et cela fait le compte, ainsi qu'ils disent en leur jargon d'estaminet. Existe-t-il un pays au monde où une certaine presse fasse une plus grande consommation de grossièretés et d'injures qu'en France?

formation de la pensée d'Auguste Comte? Et, au fait, pour ne rappeler que ce seul point, peu H historiens ont mieux caractérisé qu'Auguste Comte, vous le savez . à la suite et sur les traces de Joseph de Maistre, le rôle de la Papauté au moyen âge, ou les conséquences toujours irréparées de la Réforme du xvie siècle1!

Voici encore, d'Auguste Comte, une page sur la prière : « Une grossière appréciation représente aujourd'hui cet usage religieux comme inséparable des intérêts chimériques qui l'inspirèrent aux premiers hommes. Mais la systématisation catholique tendit toujours à l'en dégager... Depuis

1, Les déclarations d'Auguste Comte sont formelles à cet égard, et il suffira d'en rappeler une seule, qu'on trouve dans la préface de son Catéchisme. Il vient de répudier énergiquement toute parenté philosophique « avec les débris arriérés des sectes superstitieuses et immorales émanées de Voltaire et de Rousseau > et il continue : « Sous l'aspect politique, Condorcetdut être pour moi complété par de Maistre, dont je m'appropriai dès mon début tous les principes essentiels, qui ne sont plus appréciés maintenant que dans l'École positive. »

Je pose là-dessus trois questions à mes contradicteurs :

1° Puisque Auguste Comte déclare s'être « approprié » lei « principes essentiels » de J. de Maistre, nous étonnerons-nous qu'on puisse reconnaître dans le positivisme des traces de cette appropriation?

2" Y.n devenant positivistes, ces principes ont-ils cessé pour cela d'être catholiques, et n'avons-nous pas le droit de les reprendre, nous, dans le positivisme ?

3° Si le positivisme a pu faire son profit des principes de J. de Maistre, pourquoi ne ferions-nous pas le nôtre, à notre tour, des principes du positivisme, en tant qu'ils contiennent, qu'ils développent, et qu'au besoin ils fortifient ceux de l'auteur Du Pap$ et des Soirée» de Saint-Pétersbourg?

saint Augustin, toutes les âmes pures ont senti... que prier peut n'être pas demander. À mesure s .a prévaudra la vraie théorie de la nature humain:', on concevra mieux cette haute fonction... et, dans l'état normal de l'humanité, la prière, purifiée de tout calcul personnel, deviendra, selon sa vraie destination morale, une solennelle effusion, individuelle ou collective, des sentiments généreux, toujours liés au> vues générales. Le positivisme en prescrira la pratique journalière comme propre à combattre les vmpulsions égoïstes et les idées étroites qu'inspire ordinairement la vie active1. » Et, à la vérité, j'ai dû, Messieurs, en citant ces lignes, supprimer quelques membres de phrase, et je ne saurais omettre de dire que, dans le texte du philosophe, elles sont précédées et suivies de considérations bien étranges! Mais précisément, c'est ce que j'espère, et c'est ce que je vous propose : dans ce grand et massif édifice de la Philosophie positive, il y a lieu de faire un choix de matériaux. Faisons-le! Distinguons et séparons. N'hésitons pas à nous approprier ce qui peut nous en servir. Mettons-y hardiment notre marque. La vérité est à tout le monde, et s'il arrive que nos adversaires l'aient éloquemment exprimée, ne la repoussons, ni ne la dédaignons,

i. Système de Politique positive, I, 266.

ni ne la méconnaissons parce qu'ils sont nos adversaires, ou parce qu'elle est mélangée d'erreur. Sachons gré, au contraire, à un Auguste Comk d'avoir plus éloquemment que personne défendu le mariage chrétien en défendant l'indissolubilité dumariage; ouencore,sile positivisme a hautement proclamé que « le cœur avait ses raisons que laraison ne connaît pas toujours », ne commettons pasl'insigne maladresse de le lui reprocher commo une contradiction avec lui-même ; et, au contraire, enregistrons son aveu, puisque c'en est un, avec d'autant plus d'empressement qu'il était moins attendu1.

Mais, Messieurs, ce n'est rien encore, et da

1. On lit dans la Revue du Clergé français, livraison du i3 décembre 1901, sous la rubrique : « A travers les périodiques * et à la page 218 :

« Quelques remarques sur les idées de M-, Brunetière, par un professeur. Estime et, à notre avis assez justement, que les, motifs d'espérer exposés par M. Brunetière ne sont pas d'un grand poid9, particulièrement les motifs intellectuels. Assurément il y a du bon, et il y a à prendre dans le positivisme de Comte et dans l'évolutionisme de Darwin; mais fort pou d« ■ istes imiteront M. Brunetière dans sa conversion an catholicisme. »

C'est bien possible ! et je ne croyais pas rn'être donné le ridicule de « prophétiser » ce que j'espère ; et puis, « s'il y a du bor; et s'il y a à prendre dans le positivisme et dans l'évolutioi^ai-je dit autre chose? et pourquoi mes « motifs d'espée 3ont-ils pas d'un grand poids ?

on lit dans la môme Revue, môme livraison, sous la rubrhrae, page 212 :

< Positivisme et Catlwlicisme, par J.-E. Fidao. Le publiciste.efc le philosophe de grande valeur qui se cache sous ce pseuuonyme:

positivisme mieux entendu, mieux compris, nous pouvons tirer de bien autres secours, et par conséquent de bien autres « motifs d'espérer ». Oui, pensons d'ailleurs et disons ce que nous voudrons du positivisme en général, et d'Auguste Comte en particulier ; mais, comme chrétiens et comme catholiques, ne méconnaissons ni la solidité de leur point de départ, ni la valeur de leur méthode, ni la portée de quelquesunes au moins de leurs conclusions, et précisément les plus générales et les plus « positives ».

Que l'évolution des idées a des tours et des retours bizarres : corsie ricorsi! L'Université de France, pendant soixante ans, a cru fermement qu'en opposant au positivisme sa méthode psycholologique d'introspection ou d'observation du Moi par lui-même, elle soutenait contre Auguste Comte la cause du spiritualisme1! Mais elle ne

veut montrer le parti apologétique que le catholicisme peut tirer de la méthode positive, aussi bien que des travaux des positivistes, et comment le positivisme intégral vient se perdre dans le catholicisme social. »

C'est ce qui s'appelle juger équitablement, ou n'avoir qu'une mesure et qu'un poids.

1. L'a-t-elle vraiment cru? J'avoue que je me le suis demandé quelquefois, en songeant combien les Cousin et les Jouffroy ont toujours su mêler dans leur philosophie de politique, et j'oserai dire d'intrigue. Assurément Auguste Comte n'a pas été plus opposé qu'eux, plus hostile au catholicisme, ou même au christianisme en général, mais il l'a été plus <? maladroitement », il en faut bien convenir, en l'étant plus « loyalement ». Les livres dont nous n'avons rien à tirer, c'est le Vrai, le Beau et le Bien, c'est le Cours de droit naturel; c'est encore, si l'on veut, la

soutenait que celle du subjectivisme, et le subjectivisme, vous le savez, Messieurs, c'est précisément une des grandes erreurs que nous devions combattre, s'il n'est, à vrai dire, que le nom pédantesque et obscur de ce qu'on appelait autrefois plus clairement et plus simplement « le sens propre, ou individuel ». Ne recevoir aucune chose pour vraie qu'on ne la connaisse évidemment être

Religion naturelle, de Jules Simon, et c'est la Morale, de Paul Janet. Mais, si l'on ne saurait rien imaginer de plus pauvre « philosophiquement », on ne saurait rien imaginer ds plus habile « politiquement », que cette laïcisation sournoise du christianisme qui fait le fond de l'éclectisme.

Comment l'Église, pendant un temps, a-t-elle pu s'y méprendre? Comment, dans ces prétendus philosophes, a-t-elle pu méconnaître les héritiers dégénérés, si l'on veut, mais légitimes et naturels pourtant, de Voltaire et de Rousseau? Le Dieu « rémunérateur et vengeur » de l'un ; la phrase vide et sonore de l'autre : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, celles de Jésus sont d'un Dieu » : voilà toute la théodicée de l'éclectisme. Comment l'Église n'a-t-elle pas vu que tout ce spiritualisme n'était au fond que du subjectivisme, du Kant greffé sur du Descartes, et tous les deux défigurés d'ailleurs par la grandiloquence de V. Cousin ou la subtile bonhomie de J. Simon. Le positivisme a essayé de substituer son « autorité spirituelle » à celle de l'Église, et sa religion de l'humanité à la religion du Christ : l'éclectisme, plus perfide ou plus hypocrite, a feint de ■'incliner devant l'Église, pour travailler plus tranquillement à mettre les intellectuels en état de se passer de toute religion.

Et, sans doute, on dira qu'il n'y a pas réussi, — ce qui pourrait nous être encore un « motif d'espérer », — mais ce n'est pas présentement le point. Ce que je voudrais uniquement que l'on vit, et sur quoi j'attire l'attention du lecteur, c'est qu'il nous faut toujours nous défier de l'éclectisme, et c'est donc aussi qu'il existe toujours. La « philosophie » de Renan, si toutefois Renan eut un* philosophie, ne diffère pas essentiellement de celle de V. Cousin, qui en est à peine une, mais plutôt, je le répète, une tactique ou une politique. A la base de tout cela, c'est toujours le subjectivisme que l'on retrouve, et c'est pourquoi

ISCOCRS DE COMBAT

r.Ue, — Ce qui équivaudrait pour la plupart des hommes à repousser les conclusions les plus certaines de la science, de l'astronomie, par exemple, pu de la physiologie ; — ériger sa propre intelligence en souverain juge de toutes choses ; faire ainsi, de son degré d'éducation ou de culture, l'unique mesure de la vérité; ne déférer, sous aucun prétexte, pour aucun motif que ce soit, à aucune autorité ; se retrancher orgueilleusement dans son Moi, comme dans une forteresse, comme ians « une île escarpée et sans bords », que l'on mettrait son point d'honneur à défendre principalement contre l'invasion du bon sens ; ne pas admettre enfin qu'il puisse y avoir dans le monde plus de choses qu'il n'en saurait tenir dans les étroites bornes de notre mentalité personnelle, foilà, Messieurs, le «subjectivisme», et voilà, jeie répète, l'une des pires erreurs ou des pires maladies de notre temps. Ai-je besoin de vous montrer qu'il n'y en a pas de plus contraire à l'esprit du catholicisme1?

personne n'a parlé d'Auguste Comte plus désobligeamment que ften.an. Le positivisme était pour lui l'ennemi! Et, en effet, comme on le verra dans la suite de ce discours, on n'a pas besoin è'un autre critique ni d'une autre méthode que celle du positivisme pour faire écrouler l'élégant édifice des Origines du

'ianisme.

i. Je n'ai pas besoin non plus de rappeler qu'autant il est ^ntraire à l'esprit du catholicisme, autant ce subjectivisme est adorable à l'esprit du protestantisme.

ta) communions protestantes, ou les « dénominations »,

Eh bien! Messieurs, contre ce subjoctivisme universitaire, cousinien, et prétendument ou faussement spiritualiste, ce que le positivisme e^t venu fortement établir ou rétablir, c'est le caractère extérieur ou « objectif » de la vérité. La vérité n'habite pas en nous, mais en dehors.de nous. Elle ne dépend pas de l'évidence que nous lui attribuons, et encore bien moins de l'assentiment ou de l'adhésion que nous lui donnons. Il n'importe pas au mouvement delà terre que nous nous sentions tourner avec elle ! Il n'importe pas à la réalité de la vie que nous soyons, aujourd'hui même, incapables de la comprendre, ou même seulement de la définir i ! Il n'importe pas à l'autorité de la loi morale que nos instincts ou nos appétits se révoltent et s'insurgent contre ses prescriptions! Commençons donc par faire abnégation ou abdication de notre sens propre. Sortons de nousmêmes ! Observons, comparons, et classons. « Nosce

comme on les appelle en Amérique, ont quelque lutte à soutenir,

c'est contre la tendance de leurs fidèles à ne prendre que ce

qu'ils veulent du symbole constitutif de la <' dénomination ».

De trente-neuf articles, l'un en admet trente-huit et repousse le

dernier, à moins qu'il en repousse trente-huit et n'en retienne

qu'un. Mais inversement, l'un des dangers contre lesquels il faut

que l'autorité suprême lutte incessamment dans le catholicisme,

c'est la tendance des fidèles à « objectiver », pour s'en faire un

article de foi, toutes les opinions qu'ils entendent exprimer par

prédicateurs.

i. Est-ce l'Académie de Médecine, est-ce l'Académie des

Sciences qui n'a pas pu encore décerner un prix fondé pour 1«

nt qui découvrirait les signes de la mort certaine?

te ipsum, Connais-toi toi-même » : disait la sagesse antique : c'est un excellent précepte de morale ; ce n'est pas un moyen d'investigation scientifique. Non! ne nous interrogeons pas nousmême, mais plutôt la nature et l'histoire. Demandons la science des faits à la connaissance des faits! Aucun savant n'a jamais rien tiré de la contemplation de son nombril, et peut-être, sous le soleil de l'Inde, quelque ascète en a-t-il vu sortir une fleur idéale de lotus, la fleur de l'oubli, de l'illusion et du rêve, mais jamais une parcelle ou un commencement de vérité. C'est ce que le positivisme est venu nous enseigner ; c'est ce qu'il enseigne tous les jours à ceux qui le comprennent ; c'est le premier de ses enseignements que nous devions nous approprier. Nous n'avons pas, nous ne pouvons pas avoir de meilleur allié que lui dans la lutte nécessaire contre le subjectivisme ; nous ne triompherons du subjectivisme que dans la mesure où nous reprendrons les positions du positivisme; et j'estime, Messieurs, qu'en attaquant le positivisme, c'est d'abord ce que l'on a pas assez dit.

On n'a pas non plus assez dit ce qu'était sa méthode, en tant qu'elle consiste à ne jamais conclure au-delà du fait même, et, par conséquent à retenir le fait avéré, quoiqu'il semble en contredire un autre, ou que soi-même on ne le com-

prenne pas. Littré, dans son Introduction à la Vie de Jésus, de Strauss, et Renan, dans la suite entière de ses Origines du Christianisme* ont encore outrageusement défiguré ce principe! A des faits avérés, et de certitude historique certaine, ils ont opposé les « lois de la nature », et leur incapacité personnelle de concevoir le « surnaturel1 ». C'est toujours du subjectivisme. Et je ne discute pas plus à fond la question de savoir s'ils ont interprété correctement, — ou non, — la pensée d'Auguste Comte! La question ne m'intéresse pas: elle ne regarde aujourd'hui que les historiens de

1. On disait à Renan, comme à Littré : « La preuve que le Christ était Dieu, ce sont ses miracles », et pour préciser par un trait : * C'est la résurrection de Lazare ou celle du fils de la veuve de Naïm. » A quoi Littré et Renan répondaient : « Il ne se peut; et les lois de la nature s'opposent à ce que Dieu même ressuscite un mort. »

Mais qu'en savaient-ils? c'est-à-dire : 1" D'où savaient-ils ce qu' jt « possible » ou «impossible» à Dieu? 2* Comment s'étaieuc-ils assurés de la fixité des « lois de la nature » t 3* Qu'entendaient-ils par ce mot de «nature»? Ici, comme ailleurs, nous soutenons, nous, qu'aucune opinion préconçue ne saurait prévaloir conlre le fait dûment établi. Toute la question est donc de savoir dans quelles conditions le miracle a eu lieu. Et si ces conditions nous obligent d'en reconnaître l'authenticité, ce que nous pouvons uniquement prétendre, c'est que nous ne comprenons pas, nous ne nous expliquons pas le fait, notre science ne nous en rend pas compte ; mais nous n'avons pas, scientifiquement,^ droit de le nier, pas plus que nous ne l'avons, mélaphysiquement, de réduire la puissance de Dieu à ce qu'il en peut entrer dans notre intelligence, et, pour en revenir à notre point de départ, pas plus que nous l'avons, logiquement, de répondre à la question par la question.

C'est ce que font cependant les Renan et les Littré, quand il3 disent qu'un « miracle » ne saurait prouver Dieu, attendu qu'ils n'ont jamais vu, eux, Littré et Renan, de « miracle ».

la philosophie. Mais je dis, Messieurs, que, pour établir, quoi ? l'authenticité des Évangiles ou celle des miracles qui s'y trouvent rapportés, nous n'avons pas besoin d'une autre méthode que celle du positivisme. Accepter les faits tels qu'ils nous sont donnés par l'expérience ou par l'histoire ; ne jamais leur faire violence, ni même les « solliciter » pour les incliner dans le sens de nos théories ; ne pas nous imposer à eux, mais les laisser s'imposer à nous ; attendre patiemment que les rapports qui les lient se dégagent de leur rapprochement, si c'est bien la méthode positive, j'ose dire, Messieurs, que la solidité n'en a que la fécondité de comparable ; et quels imprudents nous serions si nous ne la sauvions pas du naufrage de la doctrine !

Mais la doctrine a-t-elle même fait naufrage? et si nous en retranchons ce que la folie finale du philosophe y a mêlé d'extravagantes rêveries, n'en retiendrons-nous pas les conclusions essentielles ? Ses disciples, ici encore, ont coupé son système en deux. Si cependant il a enseigné que le véritable progrès, et, — ne nous lassons pas de le dire, — le seul qui soit digne de ce nom, est le progrès moral; que la science ne devait se proposer d autre objet que de le réaliser ; et que toute philosophie ne saurait avoir de plus haute ambition que de se terminer à la morale, qu'il appelait

seulement du nom de sociologie, est-ce que ce n'est pas, Messieurs, ce que nous croyons comme lui? Est-ce que nous ne croyons pas, comme lui, que lune des causes, et non la moins active, des maux dont nous souffrons toujours, en ce début de siècle, c'est l'excès de l'individualisme et l'oubli de cette solidarité qui relie non seulement à travers l'espace, mais aussi dans l'infini du temps, les vivants aux vivants, et ces vivants aux morts? Le sentiment de la tradition et de la continuité, mais le fondateur du positivisme l'a eu, vous le savez, jusqu'à ne faire de l'humanité tout entière qu'un seul être, « le Grand Être», et jusqu'à lui consacrer les formes mêmes du culte qu'il dérobait à Dieu ! Ne serons-nous pas encore de son avis, n'en sommes-nous pas quand il proclame la nécessité d'un « pouvoir spirituel», et qu'il nous montre, dans l'absence ou dans la suppression de ce pouvoir, l'origine de tout ce qu'on nomme du nom d' « anarchie»? Et, j'avais l'occasion d'en faire tout récemment la remarque, s'il a mieux défini que personne, dans son Système de politique positive, je veux dire mieux qu'aucun philosophe ou libre penseur, le concept de « Religion », hésiterons-nous à le lui reprendre pour l'épurer, le compléter, et le « christianiser m1 ?

1. Voyez, dans la Revue des Deux Mondes du 15 novembre 190:, l'article intitulé : Voulons-nous une Église nationale?

Et ne me dites pas, Messieurs : « Voilà qui va bien ; mais au milieu de tout cela, que faites-vous de cette hostilité contre le christianisme qui a été si longtemps l'âme du positivisme, ou par hasard la nierez-vous? » Non, je ne la nie pas; mais je n'y attache pas autrement d'importance ; ou plutôt, s'il est vrai qu'à beaucoup d'égards, — et je vous en ai donné la raison, — le positivisme ne soit qu'une laïcisation du christianisme, je vous propose, Messieurs, de travailler à la « christianisation » du positivisme; et j'ai tâché de vous montrer que l'entreprise n'en était pas irréalisable. Reprenons d'abord notre bien dans le positivisme ! Mais ensuite, et puisqu'il s'agit ici du plus grand philosophe que la France ait connu depuis Descartes, si peut-être il avait ajouté quelque chose à ce qu'il nous empruntait, ne faisons pas les dégoûtés, — passez-moi l'énergie familière de l'expression, — et approprions-le-nous à notre tour. C'est ce que j'appelle, Messieurs, se servir de ses adversaires. Et peut-être encore, étant parti, non seulement de principes très différents des nôtres, mais d'intentions tout à fait contraires, si le positivisme n'en a pas moins été contraint plus d'une fois d'aboutir aux mêmes conclusions, qui de vous ne voit ou ne sent quelle en deviendra la force ou l'autorité de ces conclusions ?

Assurément, il y faudra des précautions, de la

prudence, de la défiance même. Quoi que l'on ait conté des négociations que le fondateur du positivisme aurait entamées avec la Compagnie de Jésus, rien ne serait plus hasardeux, ni d'ailleurs plus vain, que de vouloir transformer son œuvre en une apologie du christianisme. Je ne fais pas d'Auguste Comte un « Père de l'Eglise ». Je sais très bien qu'en un sens le positivisme n'est rien de moins ni d'autre qu'un essai pour se passer de Dieu. Mais il est intéressant de noter d'abord que l'essai n'a pas réussi, et d'en dire ou d'en chercher le pourquoi. Il est encore plus intéressant d'opposer le positivisme à lui-même, de le « froisser avec ses propres armes », selon la forte expression de Pascal. Et ce qui est enfin tout à fait intéressant, à mesure que la doctrine subit l'épreuve du temps; que les parties caduques s'en détachent comme d'elles-mêmes ; que la distinction s'opère progressivement entre ce qu'elle contenait d'accessoire on d'essentiel, de secondaire ou de principal, de superficiel ou de profond et, en quelque manière, d'intime, c'est de voir qu'à mesure aussi s'en éclaircit et s'en précise la signification sociale et religieuse. Il y a, il peut y avoir un « Positivisme chrétien » — je crois même que quelqu'un s'est déjà servi de ce titre * — et, jà la condition de la

1. Voyez le livre de M. André Godard sur le Positivisme chrétien. Paris, 1900, librairie Bloud.

bien expliquer, mais surtout de la bien préciser, j'espère que, de jour en jour, on verra mieux désormais l'intérêt de la formule.

Cequine contribue pas médiocrement àmele faire espérer, c'est que les circonstances ont rarement été plus favorables, et notamment l'une d'entre elles, que nous appellerons la « défaite » ou la « déroute » du rationalisme. Vous remarquerez, Messieurs, que je ne vous parle à cette occasion ni de « néo-christianisme » ni de « néo-bouddhisme » ! Ce n'étaient là qu'amusements ou gaietés de dilettantes qui jouaient à la religion; et je m'étonne qu'on ait pu les prendre un moment au sérieux. Mais, ce que les progrès eux-mêmes de la science ont fermement établi, c'est que la raison ne nous donne, si je puis ainsi dire, la raison suffisante ou dernière de rien, et que, bien loin qu'il « n'y ait plus de mystères », au contraire, nous en sommes comme enveloppés. Si le mot à! irrationnel est synonyme, comme je le crois, non pas du tout. Messieurs, de déraisonnable ou à' absurde, mai. s (l'inexplicable ou & inaccessible à l'effort de la raison, on convient, généralement, entre gens de bonne foi, qu'il y a de Y irrationnel au fon^ ou à

la base de tout1. Et ceci ne va pas le moins du monde à proscrire l'usage de la raison, ainsi qu'il se trouvera de mauvais plaisants pour me le faire dire, mais seulement à faire entendre qu'on peut abuser d'elle, comme des meilleures choses, et que son pouvoir a des bornes. N'estce pas de quoi tout le monde tombe aujourd'hui d'accord ? Toute la question est donc de savoir de quel nom nous nommerons cet « inexplicable » ou cet «irrationnel »; et, puisqu'il semble que la révélation progressive en soit soumise à la loi de Y Évolution, je voudrais vous montrer, Messieurs, non seulement qu'il ne faut pas avoir peur de ce mot, mais qu'il nous appartient de dissiper ou de redresser les fausses interprétations qu'on en donne, et de faire à son tour servir l'évolutionisme au progrès de l'apologétique.

Je ne remonterai pas pour cela jusqu'à l'origine des choses, et c'est à peine si j'insisterai sur les

1. C'est ce que j'ai tâché de montrer dans une Préface que j'ai mise à la traduction française du livre de M. J.-A. Balfour sur lv Bases de la Croyance; et aussi, depuis lors, dans un Discours prononcé à Besançon sur : le Besoin de croire. On voudra bien, d'ailleurs, se rappeler qu'il n'y a rien là de « paradoxal <>, ni même d' « original », puisqu'enfin c'est sur l'existence de es irrationnel que se fonde toute la théorie d'Herbert Spencer sur l 'Inconnaissable.

remarquables endroits de leurs œuvres où ul Renan, par exemple, et même un Haeckeî ont, à leur manière, assez inattendue, justifié, contre les chicanes d'une vaine exégèse, le récit biblique de la création. « Dans le récit mosaïque de la création, dit Haeckel, deux des plus importantes propositions fondamentales de la théorie évolutive se montrent à nous avec une clarté et une précision surprenantes : ce sont l'idée de la division du travail ou de la différenciation et l'idée du développement progressif ou du perfectionnement. » On lit d'autre part, dans V Histoire d'Israël, un passage curieux sur le « génie des Darwin inconnus », — c'est l'expression même de Renan, — qui les premiers ont conçu cette idée « que le monde a un devenir, une histoire, où chaque état sort de l'état antérieur par un développement organique » ; et ces Darwin, selon sa supposition, ce sont précisément les rédacteurs de la Genèse. Et je n'ai garde, Messieurs, de donner à ces aveux plus de portée qu'ils n'en ont ! Je ne veux pas essayer d'en tirer plus de conséquences qu'ils n'en contiennent ! Mais n'ai-je pas le droit de les retenir, et, comme on dit, d'en faire état? Admettons que l'évolution soit plus qu'une hypothèse. Il ne m'est pas indifférent, il ne peut pas nous être indifférent que les « propositions fondamentales les plus importantes de là théorie » se montrent à nous dans la Genèse

« avec une clarté et une simplicité surprenantes » ; et qu'ainsi, dans ses grandes lignes, le récit mosaïque de la création concorde avec les conclusions de la science la plus moderne, pour ne pas dire la plus avancée. C'est à peu près, vous le voyez, Messieurs, ce que nous disions tout à l'heure de quelques-unes au moins des conclusions du positivisme :

Quum fluerellutulenlus, erat quod tollere vellesf

De même que dans le positivisme, il y a du bon dans l'évolutionisme, et on peut se proposer de l'en dégager.

Mais une autre observation vous frappera peutêtre davantage. C'est le nom de Charles Darwin qui est présentement, et à bon droit, inséparable de l'idée d'évolution ; mais dix ou douze ans avant Darwin, — dans un livre qui fit presque autant de bruit à son heure que le livre fameux de l'Origine des Espèces, — un autre Anglais, qui n'était pas un naturaliste, avait déjà plus qu'entrevu toute la fécondité de l'idée : je veux parler de celui qui devait être un jour le cardinal Newman, et du livre auquel il a donné le titre d'Essai sur le développement de la doctrine chrétienne. Vous en connaissez sans doute la thèse essentielle. « Je soutiens, y disait l'auteur, qu'en raison de la nature

2' séiue 13.

;s94 DISCOURS DE COMBAT

le l'esprit humain, le temps est nécessaire pour .'intelligence complète et le perfectionnement des grandes idées, et que les vérités les plus élevées, •>ncore que communiquées au monde une fois pour 'joutes par des maîtres inspirés, ne sauraient être jomprises tout d'un coup par ceux qui les reçoivent. » N'est-ce pas là, Messieurs, toute l'évolution? Il y a temps pour tout, selon le mot ie l'Ecclésiaste ! « L'oiseau en état de voler diffère ie la forme qu'il avait dans l'œuf. Le papillon est ie développement, mais, en aucune manière, l'image de sa chrysalide. La baleine est classée ^armi les mammifères et, cependant, nous devons penser qu'il s'est opéré chez elle quelque étrange transformation pour la rendre à la fois si semblable et si contraire aux animaux de sa classe. » !?est toujours Newman qui parle, Messieurs, et 2on Darwin, — on pourrait, en effet, s'y tromper; — et Darwin ira sans doute plus loin; mais, tout justement, c'est en allant plus loin qu'il faussera ia doctrine, et que ses disciples, à leur tour, en compromettront jusqu'à la vérité1.

t. On ne saurait, en effet, distinguer assez soigneusement .''Évolution proprement dite de tout ce qui n'est pas elle ; et, no- ..'..mment, dans le livre de Darwin lui-même, il faut faire attention de ne pas la confondre avec les conclusions qu'il en tire sur " riginedes espèces.

Se que ce livre justement célèbre a mis en lumière, c est la ,V;t môme de l'évolution, et ce sont les moyens, ou quelques-uns fcM moyens de l'évolution : concurrence vitale, sélection nata-

Précisons donc, Messieurs, à l'exemple de Newman, le sens et la portée de ce mot d'Évolution; efforçons-nous, comme lui, de définir les caractères d'un développement légitime, et surtout ne confondons pas le progrès naturel de l'être ou de la chose avec une métamorphose qui n'en serait,

relie, hérédité des caractères acquis, etc. Mais ce qu'il n'a pas du tout établi, c'est que les effets de l'évolution s'étendissent audelà de certaines bornes, strictement définies, et qu'aucune espèce, animale ou végétale, en fût devenue jamais une autre. Il ne l'a pas établi davantage dans ses Variations des animaux et des plantes ou dans sa Descendance de l'homme; et cette seule observation, dont je ne crois pas que l'on puisse contester la vérité, suffit pour infirmer les généralisations plus vastes que les Spencer, les Haeckcl et les Huxley ont comme superposées aux conclusions de Darwin. On peut, si l'on le veut, les admettre en tant que spéculations ou systèmes philosophiques, de la manière que les uns admettent le positivisme jusqu'en ses conclusions, et les autres une autre doctrine ; on ne peut les admettre en tant qu'hypothèses scientifiques ; et on garde le droit de les séparer des faits sur lesquels sans doute elles se fondent, mais qu'elles dépassent. En d'autres termes encore, il ne nous est pas permis d'introduire, sous le nom d'Évolution, des idées que n'auraient pas exprimées les maîtres de la doctrine, et même nous devons prendre garde à respecter les liaisons qu'ils ont établies entre ces idées. Mais, évidemment, il n'y aurait plus de critique, si nous étions tenus d'adopter toutes les idées qu'ils ont émises, fût-ce à titre de docteurs de VÉvolulion ; et au contraire, dans la suite de leurs inductions, là où il nous parait que manque la démonstration, nous sommes tenus de suspendre ou de refuser notre assentiment.

Je ne craindrai pas d'ajouter qu'en pareille occurrence, et quoique n'étant ni zoologistes ni physiologistes, c'est nous pourtant qui nous conformerons aux exigences de la méthode scientifique, et cl- seront les savants qualifiés qui les violeront. Cela se voit aussi bien quelquefois, cela s'est vu dans l'histoire, et presque aussi souvent qu'un savant est sorti de sa spécialité pour es s ayer d'écrire son De natura Rerum. « Diverses sortes de sens droit, a dit à ce propos Pascal; les uns dans un certain ordre de choses, et non dans les autres, où ils extravaguent. *

de son vrai nom, que l'anéantissement. Mais, encore une fois, n'ayons pas peur du mot. Réglonsen l'emploi, mais n'en ayons pas peur! Ne l'abandonnons pas à ceux qui n'en font qu'un usage... abusif. J'en reviens encore au Sermon sur la Providence, puisque aussi bien dans tout ce discours je ne fais qu'en paraphraser l'éloquent exorde. Ne nous contentons pas de détruire « les forteresses de Samarie » ; bâtissons-en celles de Juda ! Enlevons à l'ennemi les positions dominantes que nous lui avions laissé prendre, et, de là, dominons-le nous-mêmes à notre tour. Et, de cette tactique, si vous me demandez les résultats que j'en espère, je crois, Messieurs, que je puis encore ici vous en indiquer quelques-uns.

Par exemple, j'ose à peine m'aventurer sur le terrain de l'exégèse, et je déclare que, si j'y fais quelque faux pas, je ne demande qu'à être redresse. Mais, si l'on considérait la révélation, d'abord complète en sa substance et totale en son fond, comme successive en ses manifestations et mesurée par son auteur au progrès successif de l'intelligence humaine, est-ce que l'on aurait encouru le reproche d'erreur ou de témérité? Puisque l'histoire du peuple de Dieu tombe dans la chronologie, est-ce qu'il serait téméraire de croire que la vérité révélée, toujours identique en son fond, s'est éclaircie, précisée, développée dans sa forme,

du Pentateuque aux Prophètes, et des Prophètes à Y Évangile ? S'il y a dans l'Evangile des parties plus obscures, est-ce qu'il serait erroné de croire que l'autorité du siège de saint Pierre a été constituée parmi les hommes pour les guider dans le jour incertain de ces parties obscures, et précisément parce qu'il y en a? Puisque le Christ a promis lui-même à son Eglise d'être toujours présent au milieu d'elle, est-ce qu'il n'est pas permis de croire que, justement, c'est parce qu'en tout temps elle aura toujours besoin de lui, non seulement pour assurer, mais aussi pour étendre, pour propager, pour promouvoir son action? Je ne me permets pas, Messieurs, de trancher ces questions : je les pose. Mais peut-être voyez- vous déjà ce que la théorie générale de l'évolution pourrait nous rendre de services. Il y a une manière de poser les questions qui les renouvelle, et la réponse décisive qu'on y fait ne dépend de rien tant que de la méthode qu'on applique à leur discussion *.

Dans un autre ordre d'idées, un peu différent, une difficulté qu'on éprouve, c'est de concilier

1. Si j'étais bien sûr de ne pas altérer, dénaturer, ou fausser sa pensée, je dirais volontiers que je crois avoir emprunté l'idée de ce développement à la dernière lettre de l'archevêque d'Albi, M'* Mignot. Mais il s'agit ici de choses délicates, et c'est pour cette raison qu'en avouant l'emprunt, je crois devoir dire que peut-être l'ai-je fait maladroitement.

l'immutabilité du dogme avec la possibilité du progrès dans le christianisme ; et, en effet, si « la vérité venue de Dieu a d'abord toute sa perfection », comment concevrons-nous que le temps y puisse ajouter quelque chose? Il me semble, Messieurs, que la théorie de l'évolution nous offre un moyen de lever l'obstacle. Un philosophe a jadis essayé de nous dire : Comment les dogmes finissent: et un autre philosophe s'est efforcé de montrer , Comment ils renaissent. La théorie de l'évolution nous enseigne : Comment les dogmes vivent, — je n'ose dire encore, et de peur d'être mal compris : Comment les dogmes évoluent. C'est sans doute qu'il y a plus de choses dans un dogme que nous n'en saurions concevoir. Le premier qui vit la chrysalide se fût-il attendu qu'il en sortît un papillon? Et, inversement, le premier qui vit le papillon eût-il cru qu'il sortait de la chrysalide? Le papillon était pourtant dans la chrysalide, et c'est bien la chrysalide qui est devenue papillon. Est-ce qu'elle a changé de nature? Mais, au contraire, vous le savez, elle a réalisé sa loi. Pareillement les dogmes ; ils sont toujours en substance tout ce qu'ils seront, et cette substance ne variera pas. Mais ce sont des hommes qui reçoivent et qui conçoivent les dogmes ; ce sont des êtres contingents, et ce sont des êtres successifs; ce sont aussi des intelligences à qui les mêmes

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vérités n'apparaissent pas toujours sous le mêuse angle, ne s'imposent pas pour les mômes raisons, ne se persuadent pas toujours par les mônia; moyens. La vie du dogme et le progrès intellectuel dans le christianisme consistent donc ains^ dans une perpétuelle « adaptation » des mêmes, vérités à des exigences nouvelles; et, Messieurs. n'est-ce pas là toute l'apologétique et, en un certain sens, toute la théologie? Si l'on entend autrement l'évolution du dogme, nous avons, noiu le droit de l'entendre ainsi. Et vous voyez que., bien loin que l'immutabilité du dogme en soc compromise ou le progrès intellectuel empêché, & théorie de l'évolution les assure l'un par l'autre, en les faisant dépendre l'un de l'autre1.

Que dirais-je maintenant, Messieurs, après l'exégèse et la théologie, si je voulais aborder la morale ; et ne savez-vous pas de reste quel pari, nous pourrions tirer de la théorie de l'évolutic* contre la funeste doctrine de la « bonté naturelk de l'homme ». Vitium hominis, nalura pecor dit saint Augustin : « ce qui est vice ou péchf dans l'homme est nature en l'animal » ; et, ce qui la doctrine de l'évolution s'est efforcée d'établir c'est que nous devenions hommes précisément dans la mesure où nous nous dégagions de l'amV

1. Voyez plus loin pour le développement de cette indication \î discours sur le Progrès religieux dans le catholicisme.

malité primitive. De telle sorte que, ce que la religion explique par la transmission du péché, la doctrine évolutive l'explique par un réveil ou par une persistance en nous de l'animal dont elle nous fait descendre; et, de tous nos dogmes, l'un de ceux que l'optimisme de nos philosophies d'Etat a le plus imprudemment combattus, il se trouve, Messieurs, qu'à sa manière, c'est donc la science qui le confirme1. Nous lui devons encore, — c'est toujours de l'évolution que je parle, — cet autre et non moins signalé service d'avoir ébranlé le dogme, philosophique et laïque celui-ci, du progrès à l'infini, du progrès continu, du progrès qui rendra

1. Je demande encore ici que l'on m'entende bien. Je ne prétends donc pas que nous descendions du « gorille lubrique et féroce » dont parle quelque part le grand écrivain qui a rendu l'expression proverbiale, ni ce «gorille» et nous d'un ancêtre commun. Et je ne fais pas non plus de la théorie de la descendance animale l'analogue ou l'équivalent du « péché originel ». Mais je dis que, ce que la doctrine chrétienne explique par le péché du premier ancêtre, il se trouve que l'évolution l'explique par la transmission d'un héritage animal que des milliers de générations auraient fixé; et ceci vaut déjà la peine d'être noté. Je dis que, si ce qui est vice en l'homme, n'est que nature en ranimai, — et, en effet, un tigre n'est pas cruel, il est un tigre, un bouc n'est pas lascif, il est un bouc, — l'hypothèse évolutive vient fortifier d'une autorité d'ordre scientifique l'enseignement chrétien sur la malice originelle ; et ceci encore est précieux. Et je dis enfin que si, de tous nos dogmes, un de ceux que l'optimisme classique a le plus combattus se trouve confirmé par la doctrine évolutive, il n'en est pas pour cela plus assuré, — sa certitude et son autorité dérivant pour nous d'une autre source, — mais c'est donc que nos dogmes contiennent plus de substance qu'on ne le croit quelquefois ; ils sont riches de plus de conséquences ; et nous pouvons les approfondir sans craindre d'en altérer ou d'en épuiser la notion.

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quelque jour l'homme semblable à Dieu même Combien sont-ils aujourd'hui qui continuent d'y croire? Et si le nombre en diminue, pour ainsi dire, à vue d'oeil, nous le devons à l'enseignement des évolutionistes sur l'instabilité des caractères acquis, sur les phénomènes de dégénérescence et de régression1.

Ne nous enseignent-ils pas aussi qu'il y a des « causes finales »? Et je conviens d'ailleurs qu'ils ne les entendent ni comme Bernardin de Saint- Pierre, ni même comme Fénelon, mais ils les reconnaissent pourtant, et que ce n'est pas la nature d'un organe qui nous en explique la destination,

1. Répétons ici ce qu'on ne saurait trop redire. La sélection naturelle, entendue à la manière de Darwin ou d'Haeckel, n'opère pas toujours, ni même peut-être ordinairement, au profit du «meilleur, », mais du plus « apte », ce qui n'est pas du touU a même chose; et en effet, comme l'a dit quelque part Huxley, rien n'est plus facile que de supposer une modification de la température du globe qui ne laisserait de chances de survie qu'aux organismes les plus inférieurs. L'aptitude évolutive ne doit donc pas s'entendre absolument, ni surtout du point de vue qu'on appelle anthropocentrique, mais relativement à des circonstances très nombreuses, très complexes et très variables. C'est en cela que la doctrine de l'évolution, comme je l'ai dit bien des foi» déjà, non seulement n'est pas la théorie du progrès, mais au contraire s'y oppose, la contrarie, et la limite. Otez l'idée de Dieu : il se pourrait que le train de l'univers s'acheminât tout aussi bien vers quelque cataclysme épouvantable que vers les paradis industriels, et artificiels, dont la science berce notre espoir. Et puisque peu de gens paraissent s'en douter, même parmi ceux qui se réclament de l'évolution, j'ai pensé qu'il ne saurait être mauvais de les en avertir. Scientifiquement parlant, nous vivons sous la tente, et le dernier jour viendra comme un voleur.

mais la destination qui en éclaire pour nous la nature. Veulent-ils dire autre chose, Messieurs, quand ils disent que « la fonction crée l'organe? » et que ni nous n'avons peut-être des yeux pour voir, ni nous ne voyons parce que nous avons des yeux, mais il se fait une accommodation ou une adaptation perpétuelle de l'organisation de l'appareil optique aux exigences du besoin de voir *.

Tels sont, Messieurs, quelques-uns des « motifs d'espérer » que je voulais aujourd'hui vous soumettre. Vous le voyez, ils sont tous de l'ordre intellectuel, et je vous ai dit les raisons que j'avais de les développer par préférence à d'autres. C'est aux intellectuels que nous avons surtout affaire; c'est eux qui nous opposent leurs « motifs d'espérer > ; c'est donc eux surtout qu'il nous faut combattre. J'ai tâché de vous montrer que

1. La « cause finale » ne serait-elle pas d'ailleurs inséparable de l'idée même d' « organisme »? C'est sans doute une question qui vaudrait la peine d'être examinée de près. Et s'il arrivait qu'on la décidât par l'affirmative, la « cause finale », dont on s'est taut moqué, retrouverait nécessairement, à mesure du progrès des sciences biologiques, l'importance dont elle n'a jadis été dépossédée que par l'empirisme de Locke et le mécanisme de De»cartes.

nous le pouvions, et non pas sans espoir de succès. Une réaction s'opère dans le monde où l'on pense, et je ne dis pas que l'on y soit favorable ou défavorable au christianisme, — cette expression, trop générale, ne voudrait pas dire grand'chose, — mais on tombe d'accord, par exemple, qu'il n'y a rien de plus ruineux que le roman que Renan nous a raconté sous le titre des Origines du Christianisme, si ce n'est celui qu'avait imaginé, sous le nom de la Vie de Jésus, David-Frédéric Strauss. C'est encore ainsi que, dans les milieux où l'on ne parlait, au temps de ma jeunesse, que de l'immutabilité, de la fixité, de l'universalité des « lois de la nature », on parle aujourd'hui couramment de leur « contingence » ou de leur « relativité ». Des portes mômes se rouvrent, si je puis ainsi dire, à la notion du « surnaturel », et, tandis, il s'en ferme d'autres à l'explication naturaliste et rationaliste de l'univers. Lisez et relisez à ce sujet le livre de M. J.-A. Balfour sur les Bases de la Croyance ou celui de M. Benjamin Kidd sur l'Evolution sociale *. Ce nous sont là, Messieurs, autant de motifs d'espérer. Il nous appartient de savoir en profiter, et, dans la mesure où je les

1. Je recommande surtout à l'attention des lecteurs le second de ces deux livres, qui ne me semble avoir fait en France, depuis qu'on l'a pourtant traduit, ni le bruit ni surtout la fortune qu'il mériterait.

entrevois, un peu confusément encore, j'ai tâché, selon mes forces, de vous en indiquer les moyens...

Et j'aurais fini, s'il m'était permis aujourd'hui de finir sans me rappeler en quel lieu je parle, dans cette grande cité de Lyon, qui fut le berceau du christianisme dans les Gaules, et sur ces pentes de Fourvières, où s'élevait l'amphithéâtre qui vit couler le sang de nos premiers martyrs.

Souvenons -nous donc, Messieurs ! C'était en l'an 177, et le monde était gouverné par cet empereur philosophe dont nous avons pris l'habitude un peu niaise de ne prononcer le nom de Marc-Aurèle qu'avec un tremblement de respect et de vénération1. Nous récompensons ainsi, nous autres gens de lettres, les soldats qui ont fait « de la copie » sous la tente! Mais sa philosophie ne lui avait pas appris la tolérance, et, de toutes les persécutions qui se fussent encore déchaînées contre le christianisme, aucune, vous le savez,

1. L'histoire des « Martyrs de Lyon » a été contée par Ernest Renan, avec une émotion communicative, dans le dernier volume de ses Origines du Christianisme, qui est en même temps celui qu'il a consacré, comme l'on sait, à la glorification et à l'apothéose de l'empereur Marc-Aurèle. Mais quelque sincère admiration qu'il éprouve pour ses martyrs, il en ressent une bien plus vive encore, et surtout plus sympathique, pour l'empereur philosophe, dont on peut dire qu'il a fixé la physionomie dans la mémoire des « intellectuels» de notre temps.

A ce portrait de fantaisie, qu'il n'a tracé si complaisamment qu'avec l'intention de nous montrer dans un païen la réalité de

n'avait été plus furieuse que celle que décrétèrent les édits de ce saint laïque. Ce que vous savez encore mieux, c'est qu'en aucun lieu de l'empire, elle ne sévit plus cruellement qu'à Lyon, et qu'en aucun lieu, non plus, — comme aussi bien il arrive toujours, pour l'honneur de l'humanité, — déplus pures victimes n'opposèrent de plus beaux exemples d'héroïsme à de pires bourreaux. Le stoïque empereur en eut-il connaissance ? On aime à croire

la plupart des vertus dont l'histoire fait généralement honneur au christianisme, je n'opposerai pas la caricature passionnée que le R. P. Albert-Maria \Yeiss, — dans sa grande Apologie du Christianisme, — nous a donnée du mari de Faustineet du père de Commode. Mais je me contenterai de reproduire le jugement du savant auteur de ÏEssai sur la métaphysique d'Aristote, Félix Ravaisson, l'un des hommes qui sans doute ont le mieux parlé du stoïcisme, et des opinions duquel on est un peu surpris que Renan, son confrère de l'Académie des Inscriptions, n'ait pas cru devoir tenir plus de compte. Il vient de parler d'Epictète, et comparant la philosophie de l'empereur à celle de l'esclave, il continue :

«Dansl'àme de Marc-Aurèle, retirée en elle et en deçà pour ainsi dire de la région de l'action et de la volonté même, on ne découvre plus qu'un sentiment de tristesse et de découragement qui répand sur toutes ses pensées une teinte uniforme de mélancolie. Le grand Rrutus, désabusé des promesses de la sapesse stérile à laquelle il avait tout sacrifié, s'était écrié, au moment de se donner la mort, avec l'Hercule d'Euripide expirant sur l'^Eta : « Malheureuse vertu, tu n'étais qu'un nom, et moi je m'attachais à toi comme si tu avais été une réalité : tu n'étais pourtant qu'une esclave de la fortune. » Cette plainte..., le stoïcien Marc- Aurèle, s'il était sincère avec lui-même, la laisserait échapper sans doute. Mais, chez l'empereur philosophe, l'orgueil couvre comme il peut la peine de l'àme : orgueil qu'atteste si naïvement le préambule de ses Pensées, où, sous couleur de rendre témoignage aux Dieux, à ses parents et à ses maîtres pour tout ce qu'il leur doit, il s'attribue, dans une interminable énumération, toutes les vertus et perfections imaginables, sans le trou-

que non. S'il en eût eu connaissance, et, pour ne parler que delà seule Blandine, s'il eût su ce que cette enfant, cette esclave, cette servante avait surmonté de supplices, on aime a croire qu'il se fût interrompu de s'analyser soi-même pour essayer de comprendre autre chose... Ou plutôt non, Messieurs, il n'eût pas essayé de comprendre ! Un philosophe n'a pas besoin de comprendre : il sait et il explique aux autres ! Un empereur commande et on lui obéit : de minimis non curât; que feraitil des pensées d'une esclave? Et cependant, Messieurs, l'esclave a vaincu l'empereur ; c'est la religion de la servante qui a triomphé de la philosophie du maître du monde ; et le sang de Blandine a enfanté plus de chrétiens à la Gaule que

ver un seul défaut, sans se faire un seul reproche, et se peint comme une Pandore, ornée de tous les dons. »

Voilà, je crois, le vrai Marc-Auréle, se consolant de la misère universelle dans la contemplation de soi-même, et se complaisant en lui comme au miroir de toutes les perfections. Si l'orgueil a été le défaut du stoïcisme, — et j'entends par là le principe qui en a comme stérilisé toutes les vertus, — Marc- Aurèle, qui est l'un des derniers, est sans doute aussi l'un des plus « accomplis » stoïciens. Ce n'est peut-être pas assez pour qu'on nous parle de sa « sainteté », comme Renan, ni qu'on célèbre en lui l'un des exemplaires les plus pariaits te l'humanité. Oserai-je ajouter que c'est une espèce d'outrage ou d'insulte au bon sens, dans un livre où l'on a décrit les épouvantables supplices d'un Ponticus ou d'une Blandine, que de consacrer tout un chapitre au « martyre intérieur », de Marc-Aurèle? Il y a cependant quelque différence, quoi qu'on en puisse dire, à être tenaillé par les bourreaux dans le cirque etmis en pièces par les lions, on, comme le « noble empereur », à vivre en uiciancolique époux d'une femme qui ne partage pas nos goûts.

l'épée de Marc-Aurèle, sur les bords lointains du Danube, n'a massacré de Quadeset de Marcomans ! Sainte Blandine, si je l'osais, je voudrais mettre aujourd'hui nos « motifs d'espérer » sous la protection de votre douceur et de votre héroïsme l ! Mais si je n'ose l'oser, vous comprendrez, Mes sieurs, vous quim'écoutez, que j'aie tenu du moins à repasser avec vous ces glorieux souvenirs ; vous trouverez naturel que je me dise particulièrement heureux d'avoir parlé des « motifs d'espérer » dans la ville où, depuis dix-huit cents ans, on n'a jamais désespéré du christianisme, pas plus aux jours de la Terreur qu'au temps de la persécution romaine; et, quelque soit enfin l'acharnement de nos adversaires, le pouvoir dont ils disposent, l'autorité dont ils se vantent, la confiance qu'ils aient en eux-mêmes et dans la vertu de leurs armes, vous voudrez espérer avec moi que nous en triompherons; — puisque Blandine a vaincu Marc-Aurèle.

1. Quelques journalistes ont cru devoir s'égayer de cette invocation à sainte Blandine. Je les trouve bien aristocrates ! et j'eusse cru, je l'avoue, que, dans une démocratie, il était assez naturel, puisque l'occasion s'en offrait, de placer nos espérances d'avenir sous le patronage, et d'en remettre la réalisation, pour ainsi dire, à l'intercession d'une servante autrefois crucifiée par les bourreaux d'un fonctionnaire impérial.

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