‹ Discours de combat (volume 4)Chapitre 10 sur 17 · M. Poincaré · texte numérisé non relu

M. Poincaré

forgé vous-même le monstre dont vous triomphez. Nous savons comme vous que, des « théories » qui tombent avec fracas les unes sur les autres, nous savons parfaitement que les morceaux en sont bons. Nous savons aussi qu'un fait acquis est un fait acquir^ et qu'une vérité démontrée est une vérité démontrée. Si nous sommes « frappés de voir combien les théories scientifiques sont éphémères », ce n'est qu'en tant que, de ces « théories scientifiques », et au nom de leur « absolue certitude », on a prétendu tirer des conclusions qui ne pouvaient rien avoir d(> plus solide qu'elles-mêmes, et les faire servir à trancher des questions qui ne sont point de leur compétence. A ceux qui se sont flattés d'édifier toute une morale sur la base hypothétique de la doctrine évolutive, nous avons voulu dire : premièrement, qu avant de fonder une morale sur la « sélection naturelle » et sur la « concurrence vitale », il convenait d'avoir mis hors de doute l'existence même de cette « concurrence » ou de cette « sélection » ; et nous avons secondement voulu dire que les questions morales n'étaient pas plus dans la dépendance de l'histoire naturelle que de la numismatique. Bien loin qu'on le puisse donc écarter dédaigneusement, le problème est toujours actuel. Il l'est tellement, vous l'avez vu, Messieurs, que la doctrineactuelledela5o/^V/a-

l'idée de solidarité 81

rite n'est au fond qu'une tentative de plus pour opérer le rattachement de la morale à l'histoire naturelle, pour en faire une province de la biologie. 11 naîtra delà science une morale naturelle! voilà, Messieurs, ce que nous entendons répéter tous les jours, et les solidaristes ajoutent que cette morale en est déjà née. J'ai tâché de vous montrer le contraire, et que, de l'inutilité de ces tentatives tant de fois renouvelées, et toujours avortées, ce qui se dégageait, Messieurs, avec un éclat de jour en jour plus vif, c'était l'immortelle vérité de la parole de Pascal : « De tous les corps ensemble on ne saurait en faire réussir une seule pensée : cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible et d'un autre ordre, surnaturel. »

Concluons de là, Messieurs, que cette idée de Solidarité, vraie, juste et féconde, quand elle n'enveloppe rien de plus que ce qu'enveloppaient ces vieux mots de Charité, — que j'entends ici comme le faisait Pascal, — et de Fraternité, non seulement perd de son sens, mais encore se dénature, et cesse en vérité d'être elle-même, dès que l'on essaye de la justifier « scientifiquement » : je veux dire par des analogies tirées de l'histoire naturelle ou de la physiologie. « D'une façon générale, nous dit-on aujourd'hui, tous ces vieux

droits dont se grisaient nos pères, et la justice elle-même ont été relégués par la science dans la région des entités!» Quoi! la justice elle-même! Je n'en crois rien, Messieurs; mais, si nous l'admettions un instant, je dirais encore, qu'avertis par l'expérience, il ne faut donc pas mettre l'idée de Solidarité h la merci d'une découverte de l'histoire naturelle ou de la physiologie. La science a son domaine, et la morale a le sien.

Solidaires les uns des autres, oui, sans doute, nous le sommes! Nous le sommes en tant qu'hommes, ou en tant que fils d'un même père. Nous le sommes encore en tant que citoyens de la même patrie. Nous pouvons l'être en tant que participants de toute profession librement choisie, de toute association librement consentie, de tout idéal librement partagé. Nous le sommes surtout en tant qu'exposés aux mêmes misères. Mais vouloir que nous le soyons de la manière que les cellules d'un même organisme le sont les unes des autres; — ou de la manière que la prospérité d'une espèce animale l'est de la diminution d'une espèce ennemie; — ou de la manière que notre existence physique est solidaire des conditions qui la déterminent, de la qualité des airs, ou des eaux, ou des lieux; — ou môme de la manière que nous le sommes de ceux qui nous ont précédés sur le sol que nous habitons, et dont nous avons hérité les vertus ou les défauts, je dis, Messieurs,

l'idée de solidarité 83

qu'en dépouillant la Solidarité de son caractère moral, c'est en faire une autre forme de la nécessité. C'est en méconnaître la vraie nature. C'est confondre les vrais noms des choses. Et c'est enfin s'engager, pour s'y perdre, en un dédale de contradictions infinies ou de logomachies inextricables, si la Solidarité ne saurait pas plus se concilier avec la nécessité que le déterminisme avec la liberté, que l'abnégation avec l'intérêt, ou qu'encore la loi morale avec l'absence de toute obligation ou sanction.

Je n'ajoute plus qu'un dernier mot : si la Solidarité était ce qu'on appelle un fait, un fait acquis, un fait scientifiquement acquis, à l'empire duquel nous ne pourrions pas nous soustraire, et si la formule s'en exprimait en fonction de la biologie, quel besoin, Messieurs, y aurait-il de la « prêcher » ? On ne s'échaufferait pas plus contre elle ou pour elle que pour ou contre la circulation du sang : on la constaterait! Nous serions tous d'accord! Et, pour la distinguer de la contrefaçon d'elle-même, je n'aurais pas à m'excuser, comme je le fais en terminant, de vous avoir peut-être fatigués d'un trop long discours. 11 est vrai que je n'aurais pas non plus avons remercier de votre attention, de votre bienveillance et de votre sympathie ; — et je le regretterais !

Mesdames, Messieurs,

Je ne sais si peut-être quelques-uns d'entre vous se seraient attendus, — sur l'annonce du sujet de cette conférence, — à un discours d'un caractère plus ou moins politique, et même électoral; mais, comme j'ai la prétention de n'en avoir jamais prononcé de ce genre, je ne commencerai pas ce soir; et, tout au rebours, je ne dirai rien deVAction catholique, telle que je la conçois, qui ne tende à la distinguer, à la séparer, et à la dégager entièrement de l'action politique.

Je me fais, en effet. Messieurs, de la religion en général, et du catholicisme surtout, une idée plus désintéressée, plus haute, moins contingente, plus

1. Conférence faite à Tours, pour la Jeunesse catholique, le 23 février 1901.

conforme à son origine et à l'esprit de son institution. J'irai plus loin encore, — ou, du moins, je m'exprimerai d'une manière plus précise, — et je dirai librement qu'on n'a guère commis, au courant du siècle qui vient de finir, d'erreur plus fâcheuse que d'avoir essayé d'organiser le catholicisme en parti.

Son nom seul, à ce qu'il semble, — et la signification même de ce nom, — auraient dû le préserver de cette injure. Car, sans insister autrement sur ce que ce mot de partie dans la langue de l'usage, exprime toujours d'étroitesse ou d'obstination, de défiance ou d'hostilité contre tout ce qui n'est pas lui, n'est-il pas vrai que d'essayer « d'organiser le catholicisme en parti », c'est l'abaisser au niveau d'une institution purement humaine? On croit ainsi, je ne l'ignore pas, et j'ai moi-même failli le croire, qu'on lui communiquerait quelque chose de la force que les partis politiques tirent ou semblent tirer de l'énergie, ou, pour mieux dire, de l'intransigeance avec laquelle on voit qu'ils s'opposent les uns aux autres; mais on ne songe pas, on n'a pas assez songé que cette force était faite précisément de ce qu'ils ont d'exclusif. La religion est en dehors et au-dessus des partis! Elle l'est, et elle doit l'être en tant qu'elle s'adresse à tout homme, comme homme, je veux dire comme sortant de la

l'action catholique 89

même origine et capable des mêmes destinées. Elle l'est, en tant qu'extérieure, par son objet, si je puis ainsi parler; antérieure, par son origine; et supérieure, par sa destination, à toutes nos querelles, y compris celles qui regardent la forme du gouvernement. Elle l'est surtout, Messieurs, en tant que capable, et seule capable, de réduire à son unité l'infinie diversité des opinions des hommes. Religio de religare : je m'en tiens à cette étymologie, qui explique tous les sens du mot. La religion, qui relie l'homme à Dieu, ne relie pas moins étroitement l'homme à l'homme, et, dans l'histoire du long passé de l'humanité, ceux qui ne sont plus à ceux qui sont. Puisqu'il n'y a donc point de parti qui ne se constitue par le relâchement ou la rupture de quelqu'un de ces liens ; puisqu'il n'y en a point qui ne soit vraiment un j)arti qu'autant qu'il s'oppose à un autre, et, qu'après s'en être séparé, il s'isole, il se ramasse, et, comme l'on dit, qu'il se concentre en soi, — ce qui équivaut à dire qu'il s'y enferme pour n'en plus sortir, — vous entendez la conséquence. La religion ne se diminue pas seulement, elle se contredit, elle se nie dans son essence, elle se détruit elle-même, quand elle essaie de « s'organiser en parti». S'il lui faut trop souvent lutter contre des partis, elle n'a pas besoin pour cela d'en être ou d'en devenir un. Le principe de sa force est

ailleurs! Ce qu'il convient qu'elle ojDpose aux assauts qu'on lui livre, c'est avant tout son universalité. Miiltœ sunt matisiones in domo patris... Elle est toujours, et de toutes parts, ouverte à toutes les bonnes volontés. Et ce n'est pas du tout, comme on l'insinue quelquefois, la politique ou son intérêt qui l'y engagent ou lui en font un devoir, mais bien son origine, son objet, et la confiance qu'elle a dans son éternité.

Il y a, en effet, Messieurs, dans la constitution du catholicisme, — et, remarquez-le bien, à ne l'envisager que d'un point de vue purement humain, dans la réalité de l'histoire, — il y a je ne sais quelle puissance cachée de conciliation, de réduction, et d'assimilation. Je me rappelle qu'à tous ceux dont la philosophie ne semble avoir consisté, depuis tantôt cinquante ans, qu'à laïciser des idées catholiques, je répondais naguère que nous n'avions donc, nous, qu'à recatholiciser les emprunts qu'ils nous avaient faits, et j'ajoutais . « Nous le pouvons si nous le voulons! » J'ai tâché, depuis lors, de le montrer à Toulouse, pour l'idée de Solidarité^ et à Lille pour les idées de Liberté^ à'Egalité^ de Fraternité. De quelle comparaison me servirai-je aujourd'hui pour éclairer ce que je veux dire? La plus simple, — la plus banale et la plus classique, — sera la meilleure. De môme donc que, de quelque sommet que sa source

l'action catholique 01

descende, quelques contrées qu'il ait traversées en son cours, quelques scènes de la nature ou de rhistoire qu'il ait reflétées dans le miroir de ses eaux, quelques cataclysmes dont le souvenir soit parfois inséparable de son nom, on ne connaît pas de fleuve, pas de Loire ou de Rhône, d'Amazone ou de Gange, dont les flots orgueilleux, confondus à leur embouchure avec ceux du ruisseau le plus humble, ne finissent par abdiquer leur personnalité dans l'immensité de l'Océan : c'est à peu près ainsi, Messieurs, qu'il n'y a pas de progrès de la pensée, ni d'accroissement ou d'enrichissement de l'esprit, quelle qu'en soit l'origine, et de quelque renouvellement de l'intelligence humaine qu'il ait été le principe, qui ne finisse aussi, lui, par s'identifier à l'éternelle vérité dans l'ample sein du catholicisme. L'expérience en est faite aujourd'hui ! L'hérésie même n'a servi à l'Église catholique que d'une occasion de préciser, de définir, de développer son dogme — definire pressius et uberius exponere^; — et le schisme, en la déchirant, n'a cependant abouti qu'à fortifier en elle, avec la discipline et la hiérarchie, l'unité. Ni le protestantisme, ni le jansénisme, ni le rationalisme n'ont prévalu contre elle. Et ce n'est pas moi qui le dis! Messieurs, c'est un protestant par-

1. Ce sont les termes mêmes du Concile du Vatican, définissant l'œuvre du Concile de Trente.

lant d'un autre protestant, c'est un Anglais parlant d'un Allemand, c'est Macaulay, dans un mémorable Essai sur rhistoire des Papes^ de Ranke; et, pour achever de nous instruire, quelques-uns de vous. Messieurs, se rappellent-ils la question que le critique et l'historien s'étaient proposée l'un et l'autre? C'était de savoir comment et pourquoi, tandis que, depuis la fin du xvi^ siècle, aucune nation catholique ne s'était faite protestante, au contraire, on en avait tant vues, et notamment la France, d'impies ou de libres penseuses, redevenir pleinement catholiques. Et en effet, l'histoire moderne tout entière n'offre pas de phénomène plus surprenant, au premier abord, ni, quand on y songe plus attentivement, qui donne davantage à penser.

Ce qu'il y a de plus remarquable encore, c'est que toutes les explications que l'on donne du fait se ramènent à la reconnaissance de ce qu'il y a de vitalité, de plasticité, si je l'ose dire, dans cette communion que l'on accuse d'être comme emprisonnée dans l'armure de son dogme ou dans la geôle de sa discipline. « Placez Ignace de Loyola à Oxford, a écrit le même Macaulay, il y deviendra certainement le chef d'un schisme formidable. Placez John Wesley à Rome, — c'est, comme vous savez, l'apôtre du méthodisme^ — il sera certainement le premier général d'une nouvelle Société

l'action catholique 93

dévouée aux intérêts et à l'honneur de TEglise. Placez sainte Thérèse à Londres, son enthousiasme inquiet se transforme en pitié mêlée de ruse. Placez Johanna Southcote à Londres, — c^'est une illuminée anglaise qui a vécu de 1753 à 1814, — elle y fonde un ordre de Carmélites aux pieds nus, qui toutes sont prêtes à souffrir le martyre pour l'Eglise. « Je craindrais, Messieurs, d'en trop dire si je disais qu'on ne saurait mieux dire ! Il y aurait ici plus d'une réserve à faire. Mais ce qu'il y a d'intéressant, c'est l'aveu du protestant. Ce qui devient dans le protestantisme un parti ou une secte, — une dénomination^ comme on dit, afin de masquer la déchirure,. — le catholicisme se l'assimile, et il s'en enrichit, sans en être changé. Peut-être est-ce ici l'origine de ces grandes congrégations qui remplissent l'Eglise, dont aucune, en tendant au même but, qui est la glorification de la foi, n'y va cependant par les mêmes chemins ; et, humainement parlant, n'est-ce pas aussi la meilleure réponse que nous puissions opposer à ceux qui nous demandent comment s'opère, dans le catholicisme, la conciliation de la liberté du chrétien avec le droit de l'autorité suprême ^ ?

Gardons-nous donc. Messieurs, de nous « orga-

1. Voyez plus loin le discours sur le Progrès religieux dans le Catholicisme.

niser en parti » ! Non seulement le catholicisme n'a pas besoin de s'organiser en parti, mais rien ne saurait lui nuire davantage. «Au milieu de l'uniformité contemporaine, a-t-on dit, tout ce qui groupe les hommes et constitue une force en dehors de l'Etat est un tel bienfait que le parti catholique a pu quelquefois servir utilement la cause du progrès^. » Je ne dis pas le contraire! et c'est même ce que j'avais cru! En s'organisant en parti, le catholicisme ne saurait cesser d'être le catholicisme, et ce sera toujours sa supériorité sur les autres partis. Des scrupules que n'ont pas les autres partis l'arrêteront toujours, et il ne pourra heureusement pas s'empêcher de conformer sa conduite ou sa politique à ses principes de religion- Ai-je besoin d'ajouter qu'il me paraît essentiel que les hommes « se groupent », et que des « forces » se constituent «en dehors de l'Etat »? Mais ce que je dis aujourd'hui, c'est que, pour être cette «force» et ce «groupement», le catholicisme n'a prj^s besoin de s'organiser en parti. Il est de soi, par nature, et sans avoir besoin d'autre orga-

Irisation que de celle de l'Eglise, ce « groupement » et cette « force » ; il est celte «communion » ! Dès qu'il essaye d'en constituer un autre, non seulement il se rend suspect d'intentions ou d'ar-

Page 1