Renan, Essais de Morale et de Critique
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rioro-pensécs moins religieuses que politiques, mais il particularise, c'est le cas de le dire, il restreint, il gène l'universalité de son action.
Faisons notre devoir et laissons faire à Dieu!
Si l'action catholique ne peut sans doute manquer d'avoir des conséquences ou des répercussions de l'ordre politique, ce n'est pas à nous, comme catholiques, de nous en occuper. En tant que catholiques, nous ne saurions même avoir d'opinion politique, ou, si vous l'aimez mieux, nous avons le droit d'en avoir de différentes, sans cesser pour cela d'être catholiques. « Et, en effet, disait tout récemment le Souverain Pontife,
comme les préceptes de la nature et de l'Evangile, par leur autorité propre, sont au-dessus des contingences humaines, il est nécessaire qu'ils ne dépendent d'aucune forme du gouvernement, mais, au contraire, ils peuvent concorder avec n'importe laquelle de ces formes, pourvu qu'elle ne soit pas contraire à l'honnêteté et à la justice. » Depuis qu'il est assis sur le trône de saint Pierre c'est l'enseignement que n'a cessé de donner le pape Léon Xill ; et, si la situation du catholicisme dans le monde, — et non seulement chez nous, mais en Allemagne, mais en Amérique, — diffère singulièrement de ce qu'elle était il y a cinquante
OU soixante ans, qui niera, Messieurs, ou plutôt qui ne sait pour quelle part cet enseignement y a contribué? Le pape Léon XIII a fait beaucoup de grandes choses ! L'histoire dira s'il en a fait une plus grande que de rendre à l'action catholique son caractère d'universalité? Il n'a pas méconnu ce qu'il a lui-même si bien appelé « les contingences humaines )^, et, sans doute, en les subordonnant « aux préceptes de TEvangile », il n'a point innové ! Mais il a dégagé l'action catholique des formes particulières ou locales qui n'assuraient pas tant son empire qu'elles entravaient sa liberté. C'est encore, après tant d'autres, la signification assez claire de sa dernière Encyclique ; et si je ne craignais, Messieurs, d'avoir l'air de m'investir d'une mission que je n'ai pas, je dirais que je ne me suis proposé que d'en développer, ce soir, quelques indications, en vous parlant de l'action catholique dans l'ordre intellectuel, moral et social.
Je laisse de côté, dans l'ordre intellectuel, la question des rapports de la science et de la religion, mais non sans vous faire observer, comme un symptôme assez instructif, que ce n'est plus la
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religion et la science qu'on oppose aujourd'hui l'une à l'autre, ce sont la science et la théologie. Histoire de la lutte entre la Science et la Théologie^ : tel est le titre d'un gros livre, le plus récent, je crois, et l'un des plus utiles à consulter qu'on ait écrits sur ce sujet. L'auteur en est un ancien président ou recteur de l'une des grandes Universités d'Amérique. Or la théologie, c'est la théologie, mais c'est aussi lesthéologiens, et la différence est à peu près la môme qu'entre la science et les savants. On a donc reconnu que la science et la religion ne pouvaient s'opposer l'une à l'autre, pour deux raisons, l'une et l'autre très fortes, qui sont: premièrement, que la vérité ne saurait s'opposer à la vérité; et, secondement, qu'elles n'ont l'une et l'autre ni le même objet, ni le même domaine, ni la même méthode. En dépit d'une opinion trop répandue de nos jours, on ne saurait rien conclure, pour ou contre la religion, de la connaissance des propriétés du tungstène ou du molybdène, et les progrès de la physiologie, qui n'ont pas môme modifié les phénomènes de la vie, — le mécanisme
1. Un critique, trop pressé de me prendre en faute, et de faire Taloir la précision de ses informations aux dépens de mon érudition bibliographique, a bien voulu me rappeler que l'ouvrage de W. Draper sur les Conflits de la Science et de la Religion, s'il était «tout récent», l'était d'une quarantaine d'années... Et aussi n'est-ce pas l'ouvrage que je visais ici, mais celui de M. D. White ancien président de l'université Gornell, sur les Conflils de la Science et de la Théologie^ lequel est daté de 1897.
de la respiration ou celui de la circulation, — ont donc encore moins affecté la matière de la grâce.
Mais la science, ou les savants, pour mieux dire, ne se contentent pas d'enregistrer des faits ou de formuler des lois : ils construisent aussi des systèmes. Toutes leurs thèses, pour ainsi parler, se couronnent de quelque hypothèse. Ils commencent, comme Hseckel, le professeur d'Iéna, par écrire une Monographie des éponges ccdcaifes ; ils finissent par se faire les apôtres de la philosophie monistique; et, pour avoir convenablement parlé des éponges, ils se croient en état de résoudre « les énigmes de Tunivers». C'est à leur égard. Messieurs, — et à l'égard des philosophes qui s'autorisent d'eux, — que la question s'élève de savoir quelle sera la nature de l'action catholique. Evolutionisme ou monisme, positivisme, criticisme, quelle attilude prendrons-nous à l'égard de toutes ces doctrines qui se réclament de la science, mais qui ne sont pas la science ; et, supposé que nous les trouvions contiaires ou hostiles au dogme, nous contenterons-nous de maintenir le dogme et de les répudier ou de les condamner en bloc ?
Nous avons, je crois, mieux à faire, et surtout davantage. Nous ne pouvons pas les rendre catholiques : l'entreprise en serait aussi vaine que de vouloir, comme on l'a cependant essayé, christianiser les Mélanges de Voltaire ou les Essais de
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Montaigne. Mais nous pouvons montrer ce qu'il y a de chrétien jusque dans celles de ces doctrines que leurs auteurs ont crues le plus originales, et j'entends parla, celles qu'ils ont crues le plus détachées de ce christianisme dont ils étaient, euxmêmes, comme nous tous, imprégnés. Si donc, par exemple, le dernier effort d'un Kant a été, comme il disait, de substituer la croyance à la science, nous ne nous ferons pas, comme lui, de cette parole un argument contre l'autorité de la raison et l'existence de la réalité, mais nous la rapprocherons de la parole célèbre : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » ; et nous y noterons un aveu de la nécessité du mystère pour fonder la science ellemême. Si, par exemple, Auguste Comte, après avoir vu la loi même, le rythme, et le terme du progrès dans le passage de l'état théologique à l'état métaphysique, et de l'état métaphysique à l'état positif, n'a pu finalement s'empêcher de couronner son positivisme d'une théologie, assurément, Messieurs, nous n'accepterons ni sa théologie ni son positivisme, mais nous en conclurons que son positivisme n'a pu triompher de la théologie, et nous nous servirons de lui contre lui-même pour établir, avec la pérennité de « l'état théologique », celle de son objet même. Ou encore, si Herbert Spencer n'a pu développer son évolutionisme qu'en l'appuyant, pour ainsi dire, à l'affirmation de Vin-
connaissable, nous nous demanderons après lui ce que c'est que cet « Inconnaissable » ; et nous nous demanderons si nous ne sommes pas logiquement oblige's de lui rendre, l'un après l'autre, tous les attributs dont il l'a dépouillé pour se dissimuler à lui-même que cet Inconnaissable n'était rien, s'il n'était Dieu : Deus absconditus. Ce n'est pas seulement notre droit. Messieurs, je dis que c'est notre devoir ; et n'apercevez-vous la conséquence qui en résulte?
Intellectuellement, nous ne pouvons demeurer étrangers,jene dispas à aucun progrès, mais à aucun mouvement de la pensée contemporaine. Si nous avons quelquefois oublié que la vérité s'éprouvait par la contradiction, le temps est venu de nous en souvenir, et aussi que, de cette vérité, quelque trace demeure toujours, ou presque toujours, mêlée parmi l'erreur. Oportet hœreses esse! rappelons-nous le motde l'Apôtre : Il faut qu'il y ait des hérésies! Ce qui ne veut pas dire, Messieurs, que nous nous réjouirons qu'il y en ait, ou que nous les combattrons mollement et complaisamment, mais que nous ne les redouterons point, puisqu'il semble qu'elles rentrent dans l'économie du plan de la Providence; que nous en prendrons occasion pour «définir la vérité avec plus d'exactitude, ou l'exposer avec plus d'ampleur», et peut-être en voir sortir des conséquences qu'on ne savait pas qui
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s'y trouvaient contenues. N'est-ce pas ici la notion morne du progrès religieux? Il ne consiste point dans l'acquisition de vérités nouvelles, puisqu'à son égard il n'y en a point de telles, et bien moins encore dans le changement des anciennes, mais dans le développement ou dans l'évolution d'un contenu dont nous ne soupçonnions pas toute la richesse ou toute la fécondité. Qui de nous, Messieurs, s'il ne le savait, — et pour l'avoir ouï dire plus souvent que pour l'avoir vu, — qui de nous croirait qu'un chêne sort d'un gland, ce grand arbre de cette graine, et, de ce germe qui tient dans le creux de la main,
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts ?
Qu'après cela, il convienne d'user, dans cette action même, d'infiniment de prudence, à peine ai-je besoin de le dire. Il nous faut aussi de la préparation, et nous en manquons souvent. Mais vous savez oii l'acquérir, et votre devoir est certain. Au point de vue intellectuel, vous, Messieurs, vous, jeunes gens « qui avez fait vos classes », — et vous aussi, Mesdames, qui élevez l'enfant, — il vous appartient de garantir, si je puis ainsi parler, et de préserver l'intégrité de la foi des simples. Qui donc a dit que « la superstition était l'ou-
vrage avancé de la religion » ? Il se pourrait, si j'ai bonne mémoire, que ce fût Joseph de Maistre ; et son intention était la meilleure du monde. Mais je pense qu'au contraire « l'ouvrage avancé de la religion », c'est la science ; et si c'est sur elle, c'est donc sur vous que comptent et qu'ont droit de compter ceux qui vaquent h leurs occupations dans « le corps de la place ». Ils travaillent pour vous ; c'est à vous, jeunes gens, qui travaillez aussi, mais d'une autre manière, et dont le labeur même n'est souvent qu'une espèce de loisir, c'est à vous de combattre pour eux, et d'être ainsi dans Tordre intellectuelles représentants ou les instruments de 1' « action catholique ».
Aussi bien avez-vous un moyen presque infaillible d'y réussir, qui est. Messieurs, dans votre action, — et en réaction contre une tendance aujourd'hui trop commune, — de ne jamais séparer le point de vue intellectuel du point de vue moral. Si la religion est un dogme, elle est aussi une morale, et la tendance contre laquelle nous avons à lutter aujourd'hui, c'est précisément celle qui travaille à séparer, à couper, si je puis ainsi
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dire, et à isoler la morale du dogme qui en est le support. A la vérité, on ne parle plus beaucoup autour de nous de «Morale indépendante», et, depuis une trentaine d'années, nous avons gagné ce point assez important de discréditer le nom, si nous n'avons pas encore triomphé de la chose. On avoue môme généralement qu'une morale, qui est une règle de vie, ne peut pas ne pas dépendre de la conception qu'on se forme de l'objet de la vie , et une conception de la vie, quand elle n'est pas une religion, est pour le moins une métaphysique. Nous retrouvons encore iciV Inconnaissable Mais on commence depuis quelque temps à parler d'une Morale neutre^ — comme l'école où on l'enseigne, — et ce n'est rien de bien nouveau, puisque ce n'est que du Victor Cousin. Connaissez-vous peut-être, Messieurs, cette espèce d'électuaire ou d'opiat qu'on appelait jadis, en pharmacie, du nom de « thériaque», et dans la composition duquel, avec je ne sais combien de substances, irritées de leur rapprochement, l'apothicaire faisait entrer tout ce qu'il y avait de détritus dans son laboratoire. Ce qui n'était plus bon à rien servait encore à faire de la thériaque. L'illustre Claude Bernard aimait du moins à conter cette histoire, qui n'est peut-être qu'une légende. En tout cas, c'est vraiuient ainsi que Victor Cousin, pour l'Université de France, avait trituré, sous le
nom d' « éclectisme)), une philosophie composée d'an peu de toutes les autres ; et c'est précisément la morale nouvelle qu'on nous propose aujourd'hui. De toutes les religions, — judaïsme, christianisme, bouddhisme, confucianisme, mahométisme, — brassées pour ainsi dire ensemble, et additionnées d'une dose indéterminée de scepticisme, on nous propose d'extraire une morale désormais dépouillée de ce que la diversité de ses origines mêlait de superstitieux à ses prescriptions. Etrange imagination, et, si le sujet n'était aussi grave, je dirais volontiers, imagination bouffonne de quelques éducateurs laïques sans doute effrayés de leur œuvre, et s'évertuant à y réintégrer la notion du devoir!
Je ne discuterai pas le principe de cette morale « sans obligation ni sanction )), et, sauf à y revenir quelque jour, je me contenterai d'observer en passant qu'il est aussi ruineux que le principe de l'éclectisme, dont il procède. Mais je veux faire autre chose, et, de toutes les morales philosophiques ou laïques, prenant précisément la plus haute, — c'est la morale stoïcienne, — je veux vous rappeler ce que devient une morale qui se sépare ou qui se détache de l'idée religieuse. Elle devient la religion, ou, pour parler avec plus d'exactitude, elle devient, Messieurs, le culte et l'idolâtrie de nousmême. La vertu qu'elle enseigne, s'il est permis
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de l'appeler une vertu, c'est l'orgueil. « L'orgueil, a-t-on pu dire, était le fond du stoïcisme », et naturellement, nécessairement, il y faut ajouter régoïsme. On le montrerait, on l'a montré avec les Pensées de Marc-Aurèle en mains. Se replier et se renfermer en soi, s'y complaire comme au miroir de toutes les perfections, et, du fond de sa sagesse, prendre en mépris plutôt qu'en pitié les agitations des hommes, tel a été le suprême effort du stoïcisme, le chef-d'œuvre de sa morale; et, Messieurs, n'est-ce pas précisément le contraire du christianisme? Mais ne voyez-vous pas aussi la raison de la contrariété? Si la vie est à ellemême son objet et sa raison d'être, elle n'a donc aussi sa règle qu'en elle-même. Chacun de nous est le monde entier pour soi. La solidarité qui nous lie ne nous crée d'autres devoirs que de nous débarrasser des entraves qu'elle met à notre développement personnel. Notre pouvoir devient la mesure de notre droit. La morale de la résignation, du dévouement ou du sacrifice, n'est plus qu'une morale d'esclave ou de dupe^. Et, rien que pour avoir détaché notre règle de vie de toute considération qui la dépasse, elle n'en est pas seulement changée, mais renversée, les rapports des hommes intervertis, et la société
1. Cf. Renan, dans ses Dialogues Philosophiques^ et Nietzsche, dans son œuvre entière.
livrée tout entière à la concurrence des instincts et des passions déchaînés.
Tel étant le danger de séparer la morale de ia religion, ou de vouloir abstraire la première, et l'isoler des enseignements de la seconde, vous voyez encore ici, Messieurs, ce que nous avons à faire, et quel champ s'ouvre à « l'action catholique )). Le catholicisme est sans doute autre chose encore, mais il est, je le répète, une morale et un dogme ; il est un dogme en môme temps qu'une morale; et cette morale n'est pas seulement inséparable ou solidaire de ce dogme, mais ce dogme et cette m orale ne sont que deux aspects d'une môme vérité. A la lettre, nous ne sommes frères qu'autant que nous avons été faits les fils d'un môme père, et si je l'ai dit, vous me pardonnerez de le redire, le mot môme de Fraternité n'a de sens que dans et par le christianisme. Nous maintiendrons donc ce point. Puisque l'on reconnaît généralement qu'une morale, non seulement dérive d'une métaphysique, mais encore qu'elles s'impliquent nécessairement l'une l'autre, nous tirerons de cet aveu les conséquences qu'il enveloppe. Nous montrerons que cette dépendance n'est nulle part plus étroite que dans le christianisme. Nous nous efforcerons aussi d'en témoigner par nos exemples. L'action morale se confondra de la sorte avec Taction intellectuelle; elles se pénétreront pour ainsi dire
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l'une l'autre; notre morale persuadera notre dogme, et notre dogme fondera notre morale. Et c'est alors, Messieurs que, de celte union de l'action intellectuelle, — qui aura pour objet d'éclaircir, de préciser, de développer la croyance, — avec Faction morale, qui n'est qu'une application de cette croyance à la conduite de la vie, c'est alors que naîtra, pour s'ouvrir à son tour sa carrière, l'action sociale, qui est une autre forme de l'action catholique nécessaire, et sur laquelle je voudrais attirer maintenant votre attention.
Que le christianisme, autant qu'un dogme et une morale, — et parce qu'il est l'un et l'autre, — soit en effet ce que de nos jours on est convenu d'appeler une sociologie, c'est ce que suffirait à prouver la parole de l'Evangile : Et voyant tout ce peuple, Jésus en eut compassion, i^arce qu'ils étaient accablés de maux; et non seulement cette parole, mais l'endroit o\\ elle est placée, c'est-à-dire immédiatement avant l'institution des Apôtres. Sans qu'il y ait donc besoin de le dire, le christianisme est sociaU, et si, de notre temps, le