‹ Discours de combat (volume 4)Chapitre 14 sur 17 · Sustème de Politique positive , I · texte numérisé non relu

Sustème de Politique positive , I

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ni ne la méconnaissons parce qu'ils sont nos adversaires, ou parce qu'elle est mélangée d'erreur. Sachons gré, au contraire, à un Auguste Comte d'avoir plus éloquemment que personne défendu le mariage chrétien en défendant l'indissolubilité du mariage; ou encore, si le positivisme a hautement proclamé que « le cœur avait ses raisons que la raisonne connaît pas toujours », ne commettons pas l'insigne maladresse de le lui reprocher comme une contradiction avec lui-même ; et, au contraire, enregistrons son aveu, puisque c'en est un, avec d'autant plus d'empressement qu'il était moins attendu 1.

Mais, Messieurs, ce n'est rien encore, et du

1. On lit dans la Revue du Clergé français, livraison du 15 décembre 1901, sous la rubrique : « A travers les périodiques » et à la page 218 :

« Quelques remarques sur les idées de M. Bi'unetière, par un professeur. Estime et, à notre avis assez justement, que les motifs d'espérer exposés par M. Brunetière ne sont pas d'un grand poids, particulièrement les motifs intellectuels. Assurément il y a du bon, et il y a à prendre dans le positivisme de Comte et dans l'évolutionisme de Darwin; mais fort peu de positivistes imiteront M. Brunetière dans sa conversion au catholicisme. »

C'est bien possible ! et je ne croyais pas m'étre donné le ridicule de « prophétiser» ce que j'espère ; et puis, « s'il y a du bon et s'il y a à prendre dans le positivisme et dans l'évolutionisme », ai-je dit autre chose? et pourquoi mes « motifs d'espérer» ne sont-ils pas d'un grand poids?

Mais on lit dans la même Revue, même livraison, sous la même rubrique, page 212 :

« Positivisme et Catholicisme, par J.-E. Fidao. Le publiciste et le philosophe de grande valeur qui se cache sous ce pseudonyme,

positivisme mieux entendu, mieux compris, nous pouvons tirer de bien autres secours, et par conséquent de bien autres « motifs d'espérer ». Oui, pensons d'ailleurs et disons ce que nous voudrons du positivisme en général, et d'Auguste Comte en particulier; mais, comme chrétiens et comme catholiques, ne méconnaissons ni la solidité de leur point de départ, ni la valeur de leur méthode, ni la portée de quelquesunes au moins de leurs conclusions, et précisément les plus générales et les plus « positives )>.

Que l'évolution des idées a des tours et des retours bizarres : corsie ricorsil L'Université de France, pendant soixante ans, a cru fermement qu'en opposant au positivisme sa méthode psycholologique d'introspection ou d'observation du Moi par lui-même, elle soutenait contre Auguste Comte la cause du spiritualisme M Mais elle ne

veut montrer le parti apologétique que le catholicisme peut tirer de la méthode positive, aussi bien que des travaux des positivistes, et comment le positivisme intégral vient se perdre dans le catholicisme social. »

C'est ce qui s'appelle juger équitablement, ou n'avoir qu'une mesure et qu'un poids.

1. L'a-t-elle vraiment cru? J'avoue que je me le suis demandé quelquefois, en songeant combien les Cousin et les Jouffroy ont toujours su mêler dans leur philosophie de politique, et j'oserai dire d'intrigue. Assurément Auguste Comte n'a pas été plus opposé qu'eux, plus hostile au catholicisme, ou même au christianisme en général, mais il Ta été plus « maladroitement », il en faut bien convenir, en l'étant plus «loyalement». Les livres dont nous n'avons rien à tirer, c'est le Vrai, le Beau et le Bien, c'est le Cours de droit naturel; c'est encore, si l'on veut, la

soutenait que celle du siibjectivisme, et le subjectivisme^ vous le savez, Messieurs, c'est précisément une des grandes erreurs que nous devions combattre, s'il n'est, à vrai dire, que le nom pédantesque et obscur de ce qu'on appelait autrefois plus clairement et plus simplement « le sens propre, ou individuel ». Ne recevoir aucune chose pour vraie qu'on ne la connaisse évidemment être

Religion naturelle^ de Jules Simon, et c'est la Morale, de Paul Janet. Mais, si l'on ne saurait rien imaginer de plus pauvre « philosophiquement », on ne saurait rien imaginer de plus habile <<: politiquement >>, que cette laïcisation sournoise du christianisme qui fait le fond de l'éclectisme.

Comment l'Église, pendant un temps, a-t-elle pu s'y méprendre ? Comment, dans ces prétendus philosophes, a-t-elle pu méconnaître les héritiers dégénérés, si l'on veut, mais légitimes et naturels pourtant, de Voltaire et de Rousseau? Le Dieu « rémunérateur et vengeur » de l'un ; la phrase vide et sonore de l'autre : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, celles de Jésus sont d'un Dieu » : voilà toute la théodicée de l'éclectisme. Comment l'Église n'a-t-elle pas vu que tout ce spiritualisme n'était au fond que du subjectivisme, du Kant greffé sur du Descartes, et tous les deux défigurés d'ailleurs par la grandiloquence de V. Cousin ou la subtile bonhomie de J. Simon. Le positivisme a essayé de substituer son « autorité spirituelle » à celle de l'Église, et sa religion de l'humanité à la religion du Christ : l'éclectisme, plus perfide ou plus hypocrite, a feint de s'incliner devant l'Église, pour travailler plus tranquillement à mettre les intellectuels en état de se passer de toute religion.

Et, sans doute, on dira qu'il n'y a pas réussi, — ce qui pourrait nous être encore un « motif d'espérer », — mais ce n'est pas présentement le point. Ce que je voudrais uniquement que l'on vit, et sur quoi j'attire l'attention du lecteur, c'est qu'il nous faut toujours nous défier de l'éclectisme, et c'est donc aussi qu'il existe toujours. La «philosophie» de Renan, si toutefois Renan eut une philosophie, ne diffère pas essentiellement de celle de V. Cousin, qui en est à peine une, mais plutôt, je le répète, une tactique ou une politique. A la base de tout cela, c'est toujours le subjectivisme que l'on retrouve, et c'est pourquoi

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telle, — ce qui équivaudrait pour la plupart des hommes à repousser les conclusions les plus certaines de la science, de Tastronomie, par exemple, ou de la physiologie ; — ériger sa propre intelligence en souverain juge de toutes choses ; faire ainsi, de son degré d'éducation ou de culture, l'unique mesure de la vérité; ne déférer, sous aucun prétexte, pour aucun motif que ce soit, a aucune autorité ; se retrancher orgueilleusement dans son Moi, comme dans une forteresse, comme dans « une île escarpée et sans hords », que l'on mettrait son point dhonneur à défendre principalement contre l'invasion du hon sens; ne pas admettre enfin qu'il puisse y avoir dans le monde plus de choses qu'il n'en saurait tenir dans les étroites bornes de notre mentalité personnelle, voilà. Messieurs, le « suhjectivisme », et voilà, je le répète, l'une des pires erreurs ou des pires maladies de notre temps. Ai-je besoin de vous montrer qu'il n'y en a pas de plus contraire à l'esprit du catholicisme^?

personne n'a parlé d'Auguste Comte plus désoLligeammcnt que Renan. Le positivisme était pour lui Tennemi ! Et, en elVet, comme on le verra dans la suite de ce discours, on n'a pas besoin d'un autre critique ni d une autre méthode que celle du positivisme pour faire écrouler l'élégant édifice des Origines du Christiajiisme.

1. Je n'ai pas besoin non plus de rappeler qu'autant il est contraire à l'esprit du catholicisme, autant ce subjectivisme est favorable à l'esprit du protestantisme.

Si les communions protestantes, ou les « dénominations »,

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Elî bien! Messieurs, contre ce subjectivisme universitaire, coiisinien, et prétendument ou faussement spiritualiste, ce que le positivisme est venu fortement établir ou rétablir, c'est le caractère extérieur ou « objectif » de la vérité. La vérité n'habite pas en nous, mais en dehors de nous. Elle ne dépend pas de l'évidence que nous lui attribuons, et encore bien moins de l'assentiment ou de Fadhcsion que nous lui donnons. Il n'importe pas au mouvement delà terre que nous nous sentions tourner avec elle ! Il n'importe pas à la réalité de la vie que nqus soyons, aujourd'hui môme, incapables de la comprendre, ou même seulement de la définir ^ ! Il n'importe pas à l'autorité de la loi morale que nos instincts ou nos appétits se révoltent et s'insurgent contre ses prescriptions! Comm^ençons donc par faire abnégation ou abdication de notre sens propre. Sortons de nousmêmes ! Observons, comparons, et classons. « Nosce

comme on les appelle en Amérique, ont quelque lutte à soutenir, c'est contre la tendance de leurs fidèles à ne prendre que ce qu'ils veulent du symbole constitutif de la « dénomination ». De trente-neuf articles, Tun en admet trente-huit et repousse le dernier, à moins qu'il en repousse trente-huit et n'en retienne qu'un. Mais inversement, l'un doîs dangers contre lesquels il faut que l'autorité suprême lutte ince3samment dans le catholicisme, c'est la tendance des fidèles à « c^bjectiver », pour s'en faire un article de foi, toutes les opinions (\u ils entendent exprimer par leurs prédicateurs.

1. Est-ce l'Académie de Médecino, est-ce l'Académie des Sciences qui n'a pas pu encore décerner un prix fondé pour le savant qui découvrirait les signes de la mort certaine?

te ipsum^ Connais-toi toi-même » : disait la sagesse antique : c'est un excellent pre'cepte de morale ; ce n'est pas un moyen d'investigation scientifique. Non! ne nous interrogeons pas nousmême, mais plutôt la nature et l'histoire. Demandons la science des faits à la connaissance des faits! Aucun savant n'a jamais rien tiré de la contemplation de son nombril, et peut-être, sous le soleil de l'Inde, quelque ascète en a-t-il vu sortir une fleur idéale de lotus, la fleur de l'oubli, de l'illusion et du rêve, mais jamais une parcelle ou un commencement de vérité. C'est ce que le positivisme est venu nous enseigner ; c'est ce qu'il enseigne tous les jours à ceux qui le comprennent"; c'est le premier de ses enseignements que nous devions nous approprier. Nous n'avons pas, nous ne pouvons pas avoir de meilleur allié que lui dans la lutte nécessaire contre le subjectivisme ; nous ne triompherons du subjectivisme que dans la mesure où nous reprendrons les positions du positivisme; et j'estime, Messieurs, qu'en attaquant le positivisme, c'est d'abord ce que Ton a pas assez dit.

On n'a pas non plus assez dit ce qu'était sa méthode, en tant qu'elle consiste à ne jamais conclure au-delà du fait môme, et, par conséquent à retenir le fait avéré, quoiqu'il semble en contredire un autre, ou que soi-même on ne le com-

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prenne pas. Littré, dans son Introdaclion à la Vie de Jésus^ de Strauss, et Renan, dans la suite entière de ses Origines du Christianisiiie^ ont encore outrageusement défiguré ce principe! A des faits avérés, et de certitude historique certaine, ils ont opposé les « lois de la nature », et leur incapacité personnelle de concevoir le « surnaturel^ ». C'est toujours du subjectivisme. Et je ne discute pas plus à fond la question de savoir s'ils ont interprété correctement, — ou non, — la pensée d'Auguste Comte ! La question ne m'intéresse pas : elle ne regarde aujourd'hui que les historiens de

1. On disait à Renan, comme à Littré : « La preuve que le Christ était Dieu, ce sont ses miracles », et pour préciser par un trait : « C'est la résurrection de Lazare ou celle du fils de la veuve de Naïm. » A quoi Littré et Renan répondaient : « Il ne se peut; et les lois de la nature s'opposent à ce que Dieu même ressuscite un mort. »

Mais qu'en savaient-ils? c'est-à-dire : 1° D'où savaient-ils ce qui est «possible» ou «impossible » à Dieu? 2° Gomment s'étaient-ils assurés de la fixité des «lois de la nature»? 3° Qu'entendaient-ils par ce mot de «nature»? Ici, comme ailleurs, nous soutenons, nous, qu'aucune opinion préconçue ne saurait prévaloir contre le fait dûment établi. Toute la question est donc de savoir dans quelles conditions le miracle a eu lieu. Et si ces conditions nous obligent d'en reconnaître l'authenticité, ce que nous pouvons uniquement prétendre, c'est que nous ne comprenons pas, nous ne nous expliquons pas le fait, notre science ne nous en rend pas compte ; mais nous n'avons pas, scientifiquement ^\q droit de le nier, pas plus que nous ne l'avons, mélap/iysiquement, de réduire la puissance de Dieu à ce qu'il en peut entrer dans notre intelligence, et, pour en revenir à notre point de départ, pas plus que nous l'avons, logiquement^ de répondre à la question par la question.

C'est ce que font cependant les Renan et les Littré, quand ils disent qu'un «miracle » ne saurait prouver Dieu, attendu qu'ils n'ont jamais vu, eux, Littré et Renan, de « miracle ».

la philosophie. Mais je dis, Messieurs, que, pour établir, quoi? l'authenticité des Evangiles ou celle des miracles qui s'y trouvent rapportés, nous n'avons pas besoin d'une autre méthode que celle du positivisme. Accepter les faits tels qu'ils nous sont donnés par l'expérience ou par l'histoire; ne jamais leur faire violence, ni même les « solliciter » pour les incliner dans le sens de nos théories ; ne pas nous imposer à eux, mais les laisser s'imposer à nous ; attendre patiemment que les rapports qui les lient se dégagent de leur rapprochement, si c'est bien la méthode positive, j'ose dire, Messieurs, que la solidité n'en a que la fécondité de comparable ; et quels imprudents nous serions si nous ne la sauvions pas du naufrage de la doctrine !

Mais la doctrine a-t-elle même fait naufrage? et si nous en retranchons ce que la folie finale du philosophe y a mêlé d'extravagantes rêveries, n'en retiendrons-nous pas les conclusions essentielles? Ses disciples, ici encore, ont coupé son système en deux. Si cependant il a enseigné que le véritable progrès, et, — ne nous lassons pas de le dire, — le seul qui soit digne de ce nom, est le progrès moral; que la science ne devait se proposer d autre objet que de le réaliser ; et que toute philosophie ne saurait avoir de plus haute ambition que de se terminer à la morale, qu'il appelait

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seulement du nom do sociologie, est-ce que ce n'est pas, Messieurs, ce que nous croyons comme lui? Est-ce que nous ne croyons pas, comme lui, que Tune des causes, et non la moins active, des maux dont nous souffrons toujours, en ce début de siècle, c'est l'excès de l'individualisme et l'oubli de cette solidarité qui relie non seulement à travers l'espace, mais aussi dans l'inlini du temps, les vivants aux vivants, et ces vivants aux morts? Le sentiment de la tradition et de la continuité, mais le fondateur du positivisme l'a eu, vous le savez, jusqu'à ne faire de Thumanité tout entière qu'un seul être, « le Grand Etre », et jusqu'à lui consacrer les formes mômes du culte qu'il dérobait à Dieu ! Ne serons-nous pas encore de son avis, n'en sommes-nous pas quand il proclame la nécessité d'un « pouvoir spirituel », et qu'il nous montre, dans l'absence ou dans la suppression de ce pouvoir, l'origine de tout ce qu'on nomme du nom d' « anarchie»? Et, j'avais l'occasion d'en faire tout récemment la remarque, s'il a mieux défini (|ue personne, dans son Sf/stème de politique positive^ je veux dire mieux qu'aucun philosophe ou libre penseur, le concept de « Religion », hésiterons-nous à le lui reprendre pour l'épurer, le compléter, et le « christianiser »! ?

1. Voyez, dans la Revue des Deux Mondes du 15 novembre 1901, l'article intitulé ; Voulons-nous une Église nationale?

Et ne me dites pas, Messieurs : « Voilà qui va bien ; mais au milieu de tout cela, que faites-vous de cette hostilité contre le christianisme qui a été si longtemps l'âme du positivisme, ou par hasard la nierez- vous? » Non, je ne la nie pas; mais je n'y attache pas autrement d'importance ; ou plutôt, s'il est vrai qu'à beaucoup d'égards, — et je vous en ai donné la raison, — le positivisme ne soit qu'une laïcisation du christianisme, je vous propose. Messieurs, de travailler à la « christianisation )) du positivisme; et j'ai tâché devons montrer que l'entreprise n'en était pas irréalisable. Reprenons d'abord notre bien dans le positivisme ! Mais ensuite, et puisqu'il s'agit ici du plus grand philosophe que la France ait connu depuis Descartes, si peut-être il avait ajouté quelque chose à ce qu'il nous empruntait, ne faisons pas les dégoûtés, — passez-moi l'énergie familière de l'expression, — et approprions-le-nous à notre tour. C'est ce que j'appelle, Messieurs, se servir de ses adversaires. Et peut-être encore, étant parti, non seulement de principes très différents des nôtres, mais d'intentions tout à fait contraires, si le positivisme n'en a pas moins été contraint plus d'une fois d'aboutir auxmêmes conclusions, qui de vous ne voit ou ne sent quelle en deviendra la force ou l'autorité de ces conclusions ?

Assurément, il y faudra des précautions, de la

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prudence, de la défiance même. Quoi que l'on ait conté des négociations que le fondateur du positivisme aurait entamées avec la Compagnie de Jésus, rien ne serait plus hasardeux, ni d'ailleurs plus vain, que de vouloir transformer son œuvre en une apologie du christianisme. Je ne fais pas d'Auguste Comte un « Père de l'Eglise ». Je sais très bien qu'en un sens le positivisme n'est rien de moins ni d'autre qu'un essai pour se passer de Dieu. Mais il est intéressant de noter d'abord que l'essai n'a pas réussi, et d'en dire ou d'en chercher le pourquoi. 11 est encore plus intéressant d'opposer le positivisme à lui-même, de le « froisser avec ses propres armes », selon la forte expression de Pascal. Et ce qui est enfin tout à fait intéressant, à mesure que la doctrine subit l'épreuve du temps; que les parties caduques s'en détachent comme d'elles-mêmes ; que la distinction s'opère progressivement entre ce qu'elle contenait d'accessoire on d'essentiel, de secondaire ou de principal, de superficiel ou de profond et, en quelque manière, d'intime, c'est de voir qu'à mesure aussi s'en éclaircit et s'en précise la signification sociale et religieuse. 11 y a, il peut y avoir un « Positivisme chrétien » — je crois même que quelqu'un s'est déjà servi de ce titre* — et, là la condition de la

1. Voyez le livre de M. André Godard sur U Positivisine chrétien. Paris, 1900, librairie Bloud.

bien expliquer, mais surtout de la bien préciser, j'espère que, de jour en jour, on verra mieux désormais l'intérêt de la formule.

Coquine contribuepasmédiocrementàmelefaire espérer, c'est que les circonstances ont rarement été plus favorables, et notamment l'une d'entre elles, que nous appellerons laa défaite » ou la « déroute )) du rationalisme. Vous remarquerez. Messieurs, que je ne vous parle à cette occasion ni de « néo-christianisme » ni de « néo-bouddhisme » ! Ce n'étaient là qu'amusements ou gaietés de dilettantes qui jouaient à la religion; et je m'étonne qu'on ait pu les prendre un moment au sérieux. Mais, ce que les progrès eux-mêmes de la science ont fermement établi, c'est que la raison ne nous donne, si je puis ainsi dire, la raison suffisante ou dernière de rien, et que, bien loin qu'il « n'y ait plus de mystères », au contraire, nous en sommes comme enveloppés. Si le mot d'irrationnel est synonyme, comme je le crois, non pas du tout. Messieurs, de déraison7iable ou à' absurde, mais d'i?iexplicable ou d'inaccessible à l'effort de la raison, on convient généralement, entre gens de bonne foi, qu'il y a de VirixUionnel au fond ou à

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la base de tout*. Et ceci ne va pas le moins du monde à proscrire l'usage de la raison, ainsi qu'il se trouvera de mauvais plaisants pour me le faire dire, mais seulement à faire entendre qu'on peut abuser d'elle, comme des meilleures cboses, et que son pouvoir a des bornes. N'estce pas de quoi tout le monde tombe aujourd'hui d'accord ? Toute la question est donc de savoir de quel nom nous nommerons cet « inexplicable » ou cet ((irrationnel »; et, puisqu'il semble que la révélation progressive en soit soumise à la loi de ÏÉvohition, je voudrais vous montrer. Messieurs, non seulement qu'il ne faut pas avoir peur de ce mot, mais qu'il nous appartient de dissiper ou de redresser les fausses interprétations qu'on en donne, et de faire k son tour servir l'évolutionisme au progrès de l'apologétique.

Je ne remonterai pas pour cela jusqu'à l'origine des choses, et c'est à peine si j'insisterai sur les

1. C'est ce que j'ai tâché de montrer dans une Préface que j'aî mise à la traduclion française du livre de M. J.-A. Ballour sur Les Bases de la Croyance; et aussi, depuis lors, dans un Discours prononcé à Besançon sur : le Besoin de croire. On voudra bien, d'ailleurs, se rappeJcr qu'il n'y a rien là de « paradoxal », ni même d' «original», puisqu'enlin. c'est sur l'existence de ce irralionnel que se fonde toute la théorie d'Herbert Spencer sur V Inconnaissable.

remarquables endroits de leurs œuvres où un Renan, par exemple, et même un Haeckel ont, à leur manière, assez inattendue, justifié, contre les chicanes d'une vaine exégèse, le récit biblique de la création. « Dans le récit mosaïque de la création, dit Haeckel, deux des plus importantes propositions fondamentales de la théorie évolutive se montrent à nous avec une clarté et une précision surprenantes : ce sont l'idée delà division du travail ou de la différenciation et l'idée du développement progressif ou du perfectionnement. » On lit d'autre part, dans V Histoire d'Israël^ un passage curieux sur le « génie des Darwin inconnus », — c'est l'expression même de Renan, — qui les premiers ont conçu cette idée « que le monde a un devenir^ une histoire, oîi chaque état sort de l'état antérieur par un développement organique » ; et ces Darwin, selon sa supposition, ce sont précisément les rédacteurs de la Genèse. Et je n'ai garde, Messieurs, de donner à ces aveux plus de portée qu'ils n'en ont! Je ne veux pas essayer d'en tirer plus de conséquences qu'ils n'en contiennent! Mais n'ai-je pas le droit de les retenir, et, comme on dit, d'en faire état? Admettons que l'évolution soit plus qu'une hypothèse. Il ne m'est pas indifférent, il ne peut pas nous être indifférent que les « propositions fondamentales les plus importantes de la théorie » se montrent à nous dans la Genèse

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« avec une clarté et une simplicité surprenantes » ; et qu'ainsi, dans ses grandes lignes, le récit mosaïque de la création concorde avec les conclusions de la science la plus moderne, pour ne pas dire la plus avancée. C'est à peu près, vous le voyez, Messieurs, ce que nous disions tout à l'heure de quelques-unes au moins des conclusions du positivisme :

Quum flueret lutulentus , erat quod tollere vellesf

De même que dans le positivisme, il y a du bon dans Févolutionisme, et on peut se proposer de l'en dégager.

Mais une autre observation vous frappera peutêtre davanlaî^e. C'est le nom de Charles Darwin qui est présentement, et à bon droit, inséparable de l'idée d'évolution ; mais dix ou douze ans avant Darwin, — dans un livre qui fit presque autant de bruit à son heure que le livre fameux de l'Origine des Espèces^ — un autre Anglais, qui n'était pas un naturaliste, avait déjà plus qu'entrevu toute la fécondité de l'idée : je veux parler de celui qui devait être un jour le cardinal Newman, et du livre auquel il a donné le tilre d'Essai sur le développement de la doctrine chrétienne. Vous en connaissez sans doute la thèse essentielle. « Je soutiens, y disait l'auteur, qu'en raison de la nature

de l'esprit humain, le temps est nécessaire pour l'intelligence complète et le perfectionnement des grandes idées, et que les vérités les plus élevées, encore que communiquées au monde une fois pour toutes par des maîtres inspirés, ne sauraient être comprises tout d'un coup par ceux qui les reçoivent. » N'est-ce pas là, Messieurs, toute l'évolution? Il y a temjJS pour toiit^ selon le mot de l'Ecclésiaste ! « L'oiseau en état de voler diffère de la forme qu'il avait dans l'œuf. Le papillon est le développement, mais, en aucune manière, l'image de sa chrysalide. La baleine est classée parmi les mammifères et, cependant, nous devons penser qu'il s'est opéré chez elle quelque étrange transformation pour la rendre à la fois si semblable et si contraire aux animaux de sa classe. » C'est toujours Newman qui parle, Messieurs, et non Darwin, — on pourrait, en effet, s'y tromper; — et Darwin ira sans doute plus loin; mais, tout justement, c'est en allant plus loin qu'il faussera la doctrine, et que ses disciples, à leur tour, en compromettront jusqu'à la vérité *.

1. On ne saurait, en effet, distinguer assez soigneusement VÉvolution proprement dite de tout ce qui n'est pas elle; et, notamment, dans le livre de Darwin lui-mtMne, il laut faire attention de ne pas la confondre avec les conclusions qu'il en lire sur Torigine des espèces.

Ce que ce livre justement célèbre a mis en lumière, c'est le fait même de l'évolution, et ce sont les moyens, ou quelques-uns les moyens de l'évolution : concurrence vitale, sélection natu-

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Précisons donc, îilossieurs, à l'exemple de Nevvman, le sens et la portée de ce mot d'£'t'olution; elïorçons-nous, comme lui, de définir les caractères d'un développement légitime, et surtout ne confondons pas le progrès naturel de l'être ou de la chose avec une métamorphose qui n'en serait,

relie, hérédité des caractères acquis, etc. Mais ce qu'il n'a pas du tout établi, c'est que les effets de l'évolution s'étendissent audelà de certaines bornes, strictement définies, et qu'aucune espèce, animale ou végétale, en fût devenue jamais une autre. Une l'a pas établi davantage dans ses Variations des animaux et des plantes ou dans sa Descendance de V /iom?7ie ; et cette seule observation, dont je ne crois pas que l'on puisse contester la vérité, suffit pourinfirmer les généralisations plus vastes que les Spencer, les Haeckel et les Huxley ont comme superposées aux conclusions de Darwin. On peut, si Ton le veut, les admettre en tant que spéculations ou systèmes philosophiques, de la manière que les uns admettent le positivisme jusqu'en ses conclusions, et les autres une autre doctrine ; on ne peut les admettre en tant qu'hypothèses scientifiques ; et on garde le droit de les séparer des faits sur lesquels sans doute elles se fondent, mais qu'elles dépassent. En d'autres termes encore, il ne nous est pas permis d'introduire, sous le nom d'Évolution, des idées que n'auraient pas exprimées les maîtres de la doctrine, et même nous devons prendre garde à respecter les liaisons qu'ils ont établies entre ces idées. Mais, évidemment, il n'y aurait plus de critique, si nous étions tenus d'adopter toutes les idées qu'ils ont émises, fût-ce à titre de docteurs de V Évolution; et au contraire, dans la suite de leurs inductions, là où il nous paraît que manque la démonstration, nous sommes tenus de suspendre ou de refuser notre assentiment.

Je ne craindrai pas d'ajoiiter qu'en pareille occurrence, et quoique n'étant ni zoologistes ni physiulogLstes, c'est nous pourtant qui nous conformerons aux exigences de la méthode scientifique, et ce seront les savants qualifiés qui les violeront. Cela se voit aussi bien quelquefois, cela s'est vu dans l'histoire, et presque aussi souvent qu'un savant est sorti de sa spécialité pour essayer d'écrire son De natura Rerum. « Diverses sortes de sens droit, a dit à ce propos Pascal; les uns dans un certain ordre de choses, et non dans les autres, où ils extravaguent. >/

de son vrai nom, que Tanéantissement. Mais, encore une fois, n'ayons pas peur du mot. Réglonsen l'emploi, mais n'en ayons pas peur ! Ne l'abandonnons pas à ceux qui n'en font qu'un usage... abusif. J'en reviens encore au Sermon sur la Providence^ puisque aussi bien dans tout ce discours je ne fais qu'en paraphraser l'éloquent exorde. Ne nous contentons pas de détruire « les forteresses de Samarie»; bâtissons-en celles de Juda ! Enlevons à l'ennemi les positions dominantes que nous lui avions laissé prendre, et, de là, dominons-le nous-mêmes à notre tour. Et, de cette tactique, si vous me demandez les résultats que j'en espère, je crois. Messieurs, que je puis encore ici vous en indiquer quelques-uns.

Par exemple, j'ose à peine m'aventurer sur le terrain de l'exégèse, et je déclare que, si j'y fais quelque faux pas, je ne demande qu'à être redressé. Mais, si l'on considérait la révélation, d'abord complète en sa substance et totale en son fond, comme successive en ses manifestations et mesurée par son auteur au progrès successif de l'intelligence humaine, est-ce que l'on aurait encouru le reproche d'erreur ou de témérité? Puisque l'histoire du peuple de Dieu tombe dans la chronologie, est-ce qu'il serait téméraire de croire que la vérité révélée, toujours identique en son fond, s'est éclaircie, précisée, développée dans sa forme,

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du Pentateuque aux Prophètes, et des Prophètes à V Évangile? S'il y a dans rÉvangile des parties plus obscures, est-ce qu'il serait erroné de croire que l'autorité du siège de saint Pierre a été constituée parmi les hommes pour les guider dans le jour incertain de ces parties obscures, et précisément parce qu'il y en a? Puisque le Christ a promis lui-même à son Eglise d'être toujours présent au milieu d'elle, est-ce qu'il n'est pas permis de croire que, justement, c'est parce qu'en tout temps elle aura toujours besoin de lui, non seulement pour assurer, mais aussi pour étendre, pour propager, pour promouvoir son action? Je ne me permets pas. Messieurs, de trancher ces questions : je les pose. Mais peut-être voyez-vous déjà ce que la théorie générale de l'évolution pourrait nous rendre de services. Il y a une manière de poser les questions qui les renouvelle, et la réponse décisive qu'on y fait ne dépend de rien tant que de la méthode qu'on applique à leur discussion ^.

Dans un autre ordre d'idées, un peu différent, une difficulté qu'on éprouve, c'est de concilier

1. Si j'étais bien sûr de ne pas altérer, dénaturer, ou fausser sa pensée, je dirais volontiers que je crois avoir emprunté l'idée de ce développement à la dernière lettre de rarctievêque d'Albi, M'= Mignot. Mais il s'agit ici de choses délicates, et c'est pour cette raison qu'en avouant l'emprunt, je crois devoir dire que peut-être l'ai-je fait maladroitement.

l'immutabilité du dogme avec la possibilité du progros dans le christianisme ; et, en effet, si « la vérité venue de Dieu a d'abord toute sa perfection », comment concevrons-nous que le temps y puisse ajouter quelque chose? Il me semble, Messieurs, que la théorie de l'évolution nous offre un moyen de lever l'obstacle. Un philosophe a jadis essayé de nous dire : Comment les dogmes finissent: et un autre philosophe s'est efforcé de montrer , Comment ils renaissent. La théorie de l'évolution nous enseigne : Comment les dogmes vivent, — je n'ose dire encore, et de peur d'être mal compris : Comment les dogmes évoluent. C'est sans doute qu'il y a plus de choses dans un dogme que nous n'en saurions concevoir. Le premier qui vit la chrysalide se fût-il attendu qu'il en sortît un papillon? Et, inversement, le premier qui vit le papillon eût-il cru qu'il sortait de la chrysalide? Le papillon était pourtant dans la clirysalide, et c'est bien la chrysalide qui est devenue papillon. Est-ce qu'elle a changé de nature? Mais, au contraire, vous le savez, elle a réalisé sa loi. Pareillement les dogmes ; ils sont toujours en substance tout ce qu'ils seront, et cette substance ne variera pas. Mais ce sont des hommes qui reçoivent et qui conçoivent les dogmes ; ce sont des êtres contingents, et ce sont des êtres successifs; ce sont aussi des intelligences à qui les mêmes

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vérités n'apparaissent pas toujours sous le même angle, ne s'imposent pas pour les mômes raisons, ne se persuadent pas toujours par les mômes moyens. La vie du dogme et le progrès intellectuel dans le christianisme consistent donc ainsi dans une perpétuelle « adaptation )> des mêmes vérités à des exigences nouvelles ; et, Messieurs, n'est-ce pas là toute l'apologétique et, en un certain sens, toute la théologie? Si l'on entend autrement l'évolution du dogme, nous avons, nous, le droit de l'entendre ainsi. Et vous voyez que, bien loin que l'immutabilité du dogme en soit compromise ou le progrès intellectuel empêché, la théorie de l'évolution les assure l'un par l'autre, en les faisant dépendre l'un de l'autre i.

Que dirais-je maintenant, Messieurs, après l'exégèse et la théologie, si je voulais aborder la morale ; et ne savez-vous pas de reste quel parti nous pourrions tirer de la théorie de l'évolution contre la funeste doctrine de la « bonté naturelle de l'homme ». Vitium hominis, natura pecoris, a dit saint Augustin : « ce qui est vice ou péché dans l'homme est nature en l'animal » ; et, ce que la doctrine de l'évolution s'est efforcée d'établir, c'est que nous devenions hommes précisément dans la mesure oii nous nous dégagions de l'ani-

1. Voyez plus loin pour le développement de cette indication, ie discours sur le Progrès religieux dans le catholicisme.

malité primitive. De telle sorte que, ce que la religion explique par la transmission du péché, la doctrine évolutive l'explique par un réveil ou par une persistance en nous de l'animal dont elle nous fait descendre; et, de tous nos dogmes, l'un de ceux que Foptimisme de nos pliilosopliies d'État a le plus imprudemment combattus, il se trouve, Messieurs, qu'à sa manière, c'est donc la science qui le confirme ^ Nous lui devons encore, — c'est toujours de l'évolution que je parle, — cet autre et non moins signalé service d'avoir ébranlé le dogme, philosophique et laïque celui-ci, du progrès à l'infini, du progrès continu, du progrès qui rendra

1. Je demande encore ici que l'on m'entende bien. Je ne prétends donc pas que nous descendions du « gorille lubrique et féroce » dont parle quelque part le grand écrivain qui a rendu l'expression proverbiale, ni ce «gorille» et nous d'un ancêtre commun. Et je ne fais pas non plus de la théorie de la descendance animale l'analogue ou l'équivalent du « péché originel ». Mais je dis que, ce que la doctrine chrétienne explique par le péché du premier ancêtre, il se trouve que l'évolution l'explique par la transmission d'un héritage animal que des milliers de générations auraient fixé; et ceci vaut déjà la peine d'être noté. Je dis que, si ce qui est vice en l'homme, n'est que nature en l'animal, — et, en effet, un tigre n'est pas cniel^ il est un tigre, un bouc n'est Tpas lascif, il est un bouc, — l'hypothèse évolutive vient fortifier d'une autorité d'ordre scientifique l'enseignement chrétien sur la malice originelle ; et ceci encore est précieux. Et je dis enfin que si, de tous nos dogmes, un de ceux que l'optimisme classique a le plus combattus se trouve confirmé par la doctrine évolutive, il n'en est pas pour cela plus assuré, — sa certitude et son autorité dérivant pour nous d'une autre source, — mais c'est donc que nos dogmes contiennent plus de substance qu'on ne le croit quelquefois ; ils sont riches de plus de conséquences ; et nous pouvons les approfondir sans craindre d'en altérer ou d'en épuiser la notion.

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quelque jour riiomnie semblable à Dieu mémo Combien sont-ils aujourd'liui qui continuent d'y croire? Et si le nombre en diminue, pour ainsi dire, à vue d'œil, nous le devons à l'enseignement des évolutionistes sur Tinstabilitc des caractères acquis, sur les phénomènes de dégénérescence et de régression *.

Ne nous enseignent-ils pas aussi qu'il y a des « causes finales »? Et je conviens d'ailleurs qu'ils ne les entendent ni comme Bernardin de Saint- Pierre, ni môme comme Fénelon, mais ils les reconnaissent pourtant, et que ce n'est pas la nature d'un organe qui nous en explique la destination,

1. Répétons ici ce qu'on ne saurait trop redire. La sélection naturelle, entendue à la manière de Darwin ou dllaeckel, n'opère pas toujours, ni même peut-être ordinairement, au profit du «meilleur, », mais du plus « apte », ce qui n'est pas du tout- a même chose; et en effet, comme Fa dit quelque part Huxley, rien n'est plus facile que de supposer une modification delà température du globe qui ne laisserait de chances de survie qu'aux organismes les plus inférieurs. L'aptitude évolutive ne doit donc pas s'entendre absolument, ni surtout du point de vue qu'on appelle anl firopocentrique , niais relativementà des circonstances très nombreuses, très complexes et très variables. C'est en cela que la doctrine de l'évolution, comme je l'ai dit bien des fois déjà, non seulement n'est pas la théorie du progrès, mais au contraire s'y oppose, la contrarie, et la limite. Otez l'idée de Dieu : il se pourrait que le train de l'univers s'acheminât tout aussi bien vers quelque cataclysme épouvantable que vers les paradis industriels, et artificiels, dont la science berce notre espoir. Et puisque peu de gens paraissent s'en douter, même parmi ceux qui se réclament de l'évolution, j'ai pensé qu'il ne saurait être mauvais de les en avertir. Scientifiquement parlant, nous vivons sous la tente, et le dernier jour viendra comme un voleur.

mais la destination qui en éclaire pour nous la nature. Veulent-ils dire autre chose, Messieurs, quand ils disent que « la fonction crée l'organe? » et que ni nous n'avons peut-être des yeux 2^oiir voir, ni nous ne voyons parce que nous avons des yeux, mais il se fait une accommodation ou une adaptation perpétuelle de l'organisation de l'appareil optique aux exigences du besoin de voir^.

Tels sont, Messieurs, quelques-uns des « motifs d'espérer » que je voulais aujourd'hui vous soumettre. Vous le voyez, ils sont tous de l'ordre intellectuel, et je vous ai dit les raisons que j'avais de les développer par préférence à d'autres. C'est aux intellectuels que nous avons surtout affaire; c'est eux qui nous opposent leurs « motifs d'espérer » ; c'est donc eux surtout qu'il nous faut combattre. J'ai tâché de vous montrer que

1. La « cause finale » ne serait-elle pas d'ailleurs inséparable de l'idée même d' « organisme »? C'est sans doute une question qui vaudrait la peine d'être examinée de près. Et s'il arrivait qu'on la décidât par l'affirmative, la « cause finale », dont on s'est tant moqué, retrouverait nécessairement, à mesure du progrès des sciences biologiques, l'importance dont elle n'a jadis été dépossédée que par l'empirisme de Locke et le mécanisme de Descartes.

nous le pouvions, et non pas sans espoir de succès. Une réaction s'opère dans le monde où l'on pense, et je ne dis pas que l'on y soit favorable ou défavorable au christianisme, — cette expression, trop générale, ne voudrait pas dire grand'clîose, — mais on tombe d'accord, par exemple, qu'il n'y a rien de plus ruineux que le roman que Renan nous a raconté sous le titre des Origines du Christianisme, si ce n'est celui qu'avait imaginé, sous le nom de la Vie de Jésus, David-Frédéric Strauss. C'est encore ainsi que, dans les milieux oii l'on ne parlait, au temps de ma jeunesse, que de l'immutabilité, delà fixité, de l'universalité des « lois de la nature », on parle aujourd'hui couramment de leur « contingence » ou de leur « relativité ». Des portes mômes se rouvrent, si je puis ainsi dire, à la notion du « surnaturel », et, tandis, il s'en ferme d'autres à l'explication naturaliste et rationaliste de l'univers. Lisez et relisez à ce sujet le livre de M. J.-A. Balfour sur les Bases de la Croyance ou celui de M. Benjamin Kidd sur r Evolution sociale ^. Ce nous sont là. Messieurs, autant de motifs d'espérer. Il nous appartient de savoir en profiter, et, dans la mesure oii je les

1. Je recommande surtout à rattention des lecteurs le second de ces deux livres, qui ne me semble avoir lait en France, depuis qu'on l'a pourtant traduit, ni le Lruitni surtout la fortune qu'il mériterait.

entrevois, un peu confusément encore, j'ai tâché, selon mes forces, de vous en indiquer les moyens...

Et j'aurais fmi, s'il m'était permis aujourd'hui de finir sans me rappeler en quel lieu je parle, dans cette grande cité de Lyon, qui fut le berceau du christianisme dans les Gaules, et sur ces pentes de Fourvières, oii s'élevait l'amphithéâtre qui vit couler le sang de nos premiers martyrs.

Souvenons -nous donc, Messieurs ! C'était en l'an 177, et le monde était gouverné par cet empereur philosophe dont nous avons pris l'habitude un peu niaise de ne prononcer le nom de Marc-Aurèle qu'avec un tremblement de respect et de vénération ^ Nous récompensons ainsi, nous autres gens de lettres, les soldats qui ont fait « de la copie » sous la tente! Mais sa philosophie ne lui avait pas appris la tolérance, et, de toutes les persécutions qui se fussent encore déchaînées contre le christianisme, aucune, vous le savez,

1. L'histoire des « Martyrs de Lyon » a été contée par Ernest Renan, avec une émotion communicative, dans ledernier volume de ses Origines du Christianisme^ qui est en même temps celui qu'il a consacré, comme l'on sait, à la glorification et à l'apothéose de l'empereur Marc-Aurèle. Mais quelque sincère admiration qu'il éprouve pour ses martyrs, il en ressent une bien plus vive encore, et surtout plus sympathique, pour l'empereur philosophe, dont on peut dire qu'il a fixé la physionomie dans la mémoire des «intellectuels» de notre temps.

A ce portrait de fantaisie, qu'il n'a tracé si complaisamment qu'avec l'intention de nous montrer dans un païen la réalité do

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n'avait été plus furieuse que celle que décrétèrent les édits de ce saint laïque. Ce que vous savez encore mieux, c'est qu'en aucun lieu de l'empire, elle ne sévit plus cruellement qu'à Lyon, et qu'en aucun lieu, non plus, — comme aussi bien il arrive toujours, pour l'honneur de l'humanité, — déplus pures victimes n'opposèrent de plus beaux exemples d'héroïsme à de pires bourreaux. Le stoïque empereur en eut-il connaissance ? On aime à croire

la plupart des vertus dont l'histoire fait généralement honneur au christianisme, je n'opposerai pas la caricature passionnée que le R. P. Albert-Maria Weiss, — dans sa grande Apologie du Christianisme^ — nous a donnée du mari de Faustineet du père de Commode. Mais je me contenterai de reproduire le jugement du savant auteur de VEssai sur la métaphysique d'Aristote, Félix Ravaisson, l'un des hommes qui sans doute ont le mieux parlé du stoïcisme, et des opinions duquel on est un peu surpris que Renan, son confrère de l'Académie des Inscriptions, n'ait pas cru devoir tenir plus de compte. Il vient de parler d'Epictète, et comparant la philosophie de l'empereur à celle de l'esclave, il continue :

«Dans l'âme de Marc-Aurèle, retirée en elle et en deçà pour ainsi dire de la région de l'action et de la volonté même, on ne découvre plus qu'un sentiment de tristesse et de découragement qui répand sur toutes ses pensées une teinte uniforme de mélancolie. Le grand Brutus, désabusé des promesses de la sagesse stérile à laquelle il avait tout sacrifié, s'était écrié, au moment de se donner la mort, avec l'Hercule d'Euripide expirant sur l'iEta : « Malheureuse vertu, tu n'étais qu'un nom, et moi je m'attachais à toi comme si tu avais été une réalité : tu n'étais pourtant qu'une esclave de la fortune. » Cette plainte..., le stoïcien Marc- Aurèle, s'il était sincère avec lui-même, la laisserait échapper sans doute. Mais, chez l'empereur philosophe, J'orgueil couvre comme il peut la peine de l'âme : orgueil qu'atteste si naïvement le préambule de ses Pensées^ où, sous couleur de rendre témoignage aux Dieux, à ses parents et à ses maîtres pour tout ce qu'il leur doit, il s'attribue, dans une interminable énumération, toutes les vertus et perfections imaginables, sans se trou-

que non. S'il en eût eu connaissance, et, pour ne parler que de la seule Blandine, s'il eût su ce que cette enfant, cette esclave, cette servante avait surmonté de supplices, on aime à croire qu'il se fût interrompu de s'analyser soi-même pour essayer de comprendre autre chose... Ou plutôt non. Messieurs, il n'eût pas essayé de comprendre ! Un philosophe n'a pas hesoin de comprendre : il sait et il explique aux autres ! Un empereur commande et on lui obéit : de minimis non curât; que feraitil des pensées d'une esclave? Et cependant. Messieurs, l'esclave a vaincu l'empereur ; c'est la religion de la servante qui a triomphé de la philosophie du maître du monde ; et le sang de Blandine a enfanté plus de chrétiens à la Gaule que

ver un seul défaut, sans se faire un seul reproche, et se peint comme une Pandore, ornée de tous les dons. »

Voilà, je crois, le vrai Marc-Aurèle, se consolant de la misère universelle dans la contemplation de soi-même, et se complaisant en lui comme au miroir de toutes les perfections. Si l'orgueil a été le défaut du stoïcisme, — et j'entends par là le principe qui en a comme stérilisé toutes les vertus, — Marc- Aurèle, qui est l'un des derniers, est sans doute aussi l'un des plus « accomplis » stoïciens. Ce n'est peut-être pas assez pour qu'on nous parle de sa « sainteté », comme Renan, ni qu'on célèbre en lui l'un des exemplaires les plus partails de l'humanité. Oserai-je ajouter que c'est une espèce d'outrage ou d'insulte au bon sens, dans un livre où l'on a décrit les épouvantables supplices d'un Ponticus ou d'une Blandine, que de consacrer tout un chapitre au « martyre intérieur », de Marc-Aurèle? Il y a cependant quelque dilierence, quoi qu'on en puisse dire, à être tenaillé par les bourreaux dans le cirque etmis en pièces par les lions, ou, comme le « noble empereur », à vivre en mélancolique époux d'une femme qui ne partage pas nos goûts.

Topée de Marc-Aurèle, sur les bords lointains du Danube, n'a massacré de Quadeset de Marcomans ! Sainte Blandine, si je l'osais, je voudrais mettre aujourd'hui nos « motifs d'espérer » sous la protection de votre douceur et de votre héroïsme ^ ! Mais si je n'ose l'oser, vous comprendrez, Mes sieurs, vous quim'ccoutez, que j'aie tenu du moins à repasser avec vous ces glorieux souvenirs ; vous trouverez naturel que je me dise particulièrement heureux d'avoir parlé des « motifs d'espérer « dans la ville où, depuis dix-huit cents ans, on n'a jamais désespéré du christianisme, pas plus aux jours de la Terreur qu'au temps de la persécution romaine; et, quelque soit enfin l'acharnement de nos adversaires, le pouvoir dont ils disposent, l'autorité dont ils se vantent, la confiance qu'ils aient en eux-mêmes et dans la vertu de leurs armes, vous voudrez espérer avec moi que nous en triompherons; — puisque Blandine a vaincu Marc-Aurèle.

1. Quelques journalistes ont cru devoir s'égayer de cette invocation à sainte Blandine. Je les trouve bien aristocrates ! et j'eusse cru, je l'avoue, que, dans une démocratie, il était assez naturel, puisque l'occasion s'en offrait, de placer nos espérances d'avenir sous le patronage, et d'en remettre la réalisation, pour ainsi dire, à l'intercession d'une servante autrefois crucifiée par les bourreaux d'un fonctionnaire impérial.

DE

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