DERNIÈRE SERIE
Le Génie breton — La modernité de Bossuet.
La Liierté d'enseignement. — La Renaissance du paganisme
dans la morale contemporaine. — L'action sociale du christianisme.
Les difficultés de croire. — Le Dogme et la liire-pensée.
L'Évolution du concept de science. — La Réunion des Églises.
^r«Hé à' Oh
BIBLK)THEQUES
PARIS ^ LIBRARIES ^
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE '%q . rt*^
PERRIN ET C'; LIE R AI RES-É D ITeII^S^
35, ODAi DBS GRANDS -Acsnsiins, 35
Tons droits de reprodaction et de traduction réserTés pour tous pays»
non
Mesdames et Messieurs,
Lorsque l'on m'a proposé de prendre la parole dans cette ville de Nantes, pour y célébrer avec
1. Conférence faite à Nantes, le 8 juin 1895, dans la salle de la Société des Beaux-Arts, pour l'Œuvre du Panthéon breton.
Si cette Conférence n'avait été destinée qu'aux seuls Bretons, ils savent à quelle occasion, dans quelle intention je l'ai faite; et je n'aurais pas besoin de le leur apprendre. Mois comme je serais heureux, — et les Bretons aussi, je l'espère, — qu'elle fût lue par le plus grand nombre possible de lecteurs, il est donc bon d'avertir que l'on m'a demandé, et que j'ai accepté de la faire au profit d'un Panthéon Breton, que M. Léon Séché, l'habile directeur de la Revue des Provinces de l'Ouest, a eu la généreuse idée de vouloir élever aux gloires de la Bretagne. C'est ce que nous appellerons de la bonne « décentralisation ». Le mot est lourd et laid, comme je le dis plus loin, et la chose pourrait devenir aisément dangereuse. Mais, pour peu qu on le veuille vraiment, il y a toujours moyen de s'entendre, et, si l'on nous accorde que Chateaubriand ou Lamennais, nés à Saint-Malo. n'en appartiennent pas moins et d abord à la France, personne assurément ne trouvera mauvais qu'on les honore en Bretagne d'une affection plus étroite, plus jalouse, et plus particulière. Leur province a le droit d'être fière de les avoir donnés à la France I Souhaitons donc à M. Léon Séché, et au Comité qu'il a formé, de réussir dans leur entreprise. Leur succès leur suscitera, sans doute, plus d'un imitateur. Et l'agitation qui en résultera sera vraiment féconde, puisque ce qu'elle encouragera, d'une extrémité de la France à l'autre, ce sera bien moins un réveil des anciennes émulations ou rivalités provinciales qu'un sentiment plus vif des nécessités séculaires qui les ont obligées de concourir l'une après l'autre à fonder l'unité de la patrie commune.
VOUS la gloire de votre province de Bretagne, j'ai sans doute été sensible à l'honneur que l'on me faisait, mais, il faut que je vous l'avoue, mon premier mouvement n'en a pas moins été de le dé- •cliner, et de me dérober. Non pas assurément, que la matière me parût infertile ou petite! Au contraire! et je n'en connais guère de plus riche, ni par conséquent, de plus difficile à ramasser, pour ainsi dire, en une heure de causerie. Mais je ne suis pas Breton moi-même; je le suis aussi peu qu'on le puisse être, si je suis Provençal; et je craignais, s'il faut être sincère, de jouer à vos jeux le personnage de ce portier de comédie,
Qu'on avait fait venir d'Amiens pour être Suisse.
Et, en elfet, c'est une situation assez paradoxale que d'arriver en poste de Toulon pour chanter les louanges de Brest; des bords de la Méditerranée pour célébrer la grandeur sauvage de l'Océan d'Armorique; et du pays enfin du « félibrige » pour rendre hommage à la terre des bardes.
Mais je me suis promptement rassuré! Bretons ou Provençaux, je me suis rappelé qu'avant tout nous étions tous Français. Je me suis rappelé que cette ville de Nantes était renommée entre toutes pour la cordialité de son accueil. Et voici qu'en y songeant, je me suis tout à coup découvert, avec
la Bretagne et avec les Bretons, une foule d'affinités que je ne soupçonnais point.
Par exemple, — quelque distance et quelque différence qu'il y ait de l'Océan à la Méditerranée, — la mer n'est-elle pas toujours la mer? et voussavez l'étroite alliance ou plutôt l'intime parenté que la mer établit entre tous ceux qui sont nés sur ses bords. Il n'importe que le ciel soit ici plus pâle, ou plus mélancolique, et là-bas plus pur, ou plus bleu ; que l'ombre grêle de l'olivier soit plus courte que l'ombre épaisse de vos chênes et de vos châtaigniers ; il n'importe qu'aux environs de Cannes ou de Nice la mer ait quelque chose de moins farouche qu'à la pointe du Raz ou qu'à l'extrémité de la presqu'île de Quiberon! C'est elle, c'est toujours elle! et tous ici, tant que nous sommes, pour sentir combien nous l'aimons, de quel amour dont nous ne connaissons pas toujours toute la force, imaginons-nous, Mesdames et Messieurs, quenous^ soyons transplantés, ou plutôt exilés dans les montagnes d'Auvergne ou dans les vallées de FOberland...
Vous rappelez-vous peut-être une page à bon droit célèbre et classique, de la Retraite des Dix
b DISCOURS DE COMBAT
Mille ? Les Grecs sont en marche depuis déjà quelques jours, égarés parmi des peuplades hostiles et barbares, poursuivis, harcelés, quand un matin, à l'avant-garde, il s'élève un tumulte insolite. Que se passe-t-il? quel nouveau danger vient inopinément de surgir? Cependant le bruit augmente, et, « comme le cri devenait à chaque instant plus fort et (lue ceux (jui marchaient en avant se mettaient à courir vers les autres qui criaient toujours, Xénophon crut la chose plus grave. 11 monte à cheval et, prenant avec lui Lucios et les cavaliers, il va au secours. Bientôt, ils entendent les soldats qui crient : La mer! la mer! et de bouche en bouche se passe la nouvelle. Là-dessus ils courent tous, l'arrière-garde aussi, et les bêles de somme, et les chevaux. Lorsque l'armée fut réunie sur la hauteur, les hommes s'embrassèrent les uns les autres et embrassèrent leurs capitaines et leurs généraux en pleurant. » Et M. Taine, à qui j'emprunte la saisissante traduction de ce passage, ajoute en terminant : « Les Grecs, comme les Anglais, se croyaient chez eux quand ils voyaient la mer. »
Non, Messieurs, pas « comme les Anglais » ! Taine se trompe, et Ton voit bien qu'il était né, lui, dans les montagnes et les forêts desArdennes! non, pas « comme les Anglais », mais comme tous ceux qui sont nés sur le bord de la mer, dont les
mêmes flots ont bercé l'enfance, qui ont respiré le même air, les mêmes odeurs marines, à qui mères et nourrices, quand ils étaient tout petits, ont conté les mêmes légendes, souvent aussi les mêmes désastres. Et de tout cela s'est formée pour nous je ne sais quelle façon d'être, de sentir et de penser commune, quelle même atmosphère; et voilà pour quelle raison j'ai cru d'abord quil ne serait pas impossible à un Provençal de célébrer le génie breton ^
Quand on a trouvé une première et bonne raison de faire ce que l'on aime à faire, on en trouve aisément une seconde, et d'autres, et de meil-
1. J'aurais essayé de mieux rendre cette « poésie » de la mer, si Michelet, il y a bien des années, dans un livre célèbre, et, depuis lui, Pierre Loti, — presque dans tous ses livres, mais surtout dans Mon frère Yves et dans Pécheur cVIslande, — ne l'avaient fait de manière à me décourager.
Pour cette « parenté » que la mer établit entre tous ceux qui sont nés sur ses bords, les « terriens » en rient volontiers, et je me suis bien aperçu, tout justement à l'occasion de cette conférence, qu'ils ne la sentaient ni ne la comprenaient. Plaignonsles donc, et, pour ne rien dire de nos boulevardiers, apprenons-leur du moins que jamais régiment de Suisses ou de lansquenets allemands n'éprouva en face de la mer une émotion de la même nature que celle des Grecs de Xénophon. Disons-leur encore que, dans leurs origines, dans l'analogie de leur manière de vi-sTe et de leurs occupations quotidiennes, qui tournent toutes autour de la pêche ou de la navigation, dans l'espèce de nostalgie qu'elles ressentent à être séparées de leur climat natal, toutes les populations maritimes ont des raisons de se ressembler. Et faut-il ajouter enfin qu'elles se connaissent entre elles pour s'être toutes plus ou moins mêlées? Nos matelots bretons, qui se feraient, au Mans ou à Chartres, l'efl'et d'avoir changé de ciel, se retrouvent chez eux à Bandol ou à Saint-Tropez.
leures. Je me suis donc rappelé que j'avais long-temps habité la Bretagne, huit ou dix ans, quatre ans Brest, et cinq ans Lorient. C'était à l'âge où nos impressions se gravent d'autant plus profondément en nous que nous n'y prenons pas garde, qu'elles s'y déposent, en quelque sorte, pour y former comme le lit de nos plus ineffaçables et de nos plus chers souvenirs. Aussi, quand j'évoque aujourd'hui le passé, sont-ce des images de Bretagne qui se dessinent confusément d'abord, qui se précisent, qui se colorent à mes yeux. Kermélo, Keroman, L'Armor, Pont-Scorft"... sont-ils assez bretons tous ces noms qui me reviennent l'un après l'autre en mémoire! Et je songe alors que c'est là, dans ce coin de terre du Morbihan, oui, c'est peutêtre là que votre Bretagne se présente à celui qui la voit pour la première fois sous son aspect, non pas le plus pittoresque ouïe plus grandiose, mais, à coup sûr, le plus caractéristique et le plus national.
Rappelez-vous 1... N'est-ce pas là que se dressent les ahgnements prodigieux de Carnac et de Locmariaker, témoins préhistoriques d'un temps où peut-être n'existait-il ni de France, ni de Bretagne, monuments mystérieux de la religion de vos premiers ancêtres? N'est-ce pas là, — dans ce golfe où la légende aime à conter qu'il y aurait autant d'îles que de jours dans l'année, — n'est-
ce pas là que, clans la confédération navale des Yénèles, César a rencontré le plus redoutable adversaire qu'avant Vercingétorix il lui ait fallu vaincre sur notre sol de Gaule? N'est-ce pas là, dans la forêt de Brécilien, — ou, comme on l'appelle aujourd'hui, de Brocéliande, — que le savant Merlin demeure le prisonnier de sa Viviane? Éternel captif d'amour, qui changea toute sa science des hommes et des choses pour l'unique douceur d'obéir au caprice de son enchanteresse ! Et si, du roman, nous revenons à l'histoire, n'est-ce pas là, dans une lande voisine de Ploërmel, que s'est livré le combat des Trente? Là, que s'élève encore la petite ville d'Hennebont, immortalisée jadis par l'héroïque défense de Jeanne de Montfort? Là aussi Quiberon*?...
1. J'avais, ici, ajouté en note que ce n'était pas à Nantes ni à Rennes, mais à Vannes, qu'en 1532 les États de Bretagne avaient vi 'té la réunion définitive de leur province à la couronne de France, quand, au moment où je corrigeais cette conférence, le Gaulois du 25 juin 1895 a publié des Lettres inédiles d'Octave Feuillet, où tout le Morbihan m'en voudrait, à bon droit, de ne pas relever le passage suivant : « La Bretagne des légendes et des vieilles traditions disparait chaque jour. Nous l'avons vainement cherchée dans les environs de Rennes et dans le centre de la province. L'ardeur de cette chasse nous a entraînés, finalement, jusqu'à l'une des extrémités de la vieille Armorique... Nous avons vu de vraies merveilles, dignes de leur renommée. A mesure que nous approchions de Vannes, les sites, les monuments, les costumes réalisaient déplus en plus nos rêves les plus bretonnants. . . Aujourd'hui nous avons visité la presqu'île de Rhuys, qui fait face à Quiberon. Là se trouve, au bord de la mer, le vieux château de Sucinio. De là nous sommes allés à l'abbaye de Saint-Gildas, dont Abélard fut abbé... Le site de
Que vous dirai-JB de plus? Il n'y a pas jusqu'au caractère du paysage qui ne m'y ait souvent semblé plus original ou plus breton qu'ailleurs. J'en aime surtout la dilierence qu'il offre avec les descriptions trop farouches, en vérité, que l'on a données de votre Bretagne. « Lorsqu'en voyageant dans la presqu'île armoricaine, — a dit Ernest Renan, — on dépasse la région plus rapprochée du continent où se prolonge la physionomie gaie, mais commune de la Normandie et du Maine, et qu'on entre dans la véritable Bretagne... le plus brusque changement se fait sentir tout à coup : un vent froid, plein de vague et de tristesse, s'élève et transporte l'âme vers d'autres pensées; le sommet des arbres se dépouille et se tord, la bruyère étend au loin sa teinte unifornie, le granit perce à chaque pas un sol trop maigre pour le revêtir, une mer presque toujours sombre forme à l'horizon un cercle d'éternels gémissements. » Cette Bretagne est-elle la vraie ? Oui, sans doute; mais elle
l'abbaye à la pointe de la presqu'île, au bord de la mer sauvage, est d'une poésie admirable... Tout le long de la route on rencontre les descendants des Vénètcs que César vint combattre en ce coin du monde... »
On reconnaît ici la première épreuve des admirables descriptions de la lande d Elven, qui servent, pour ainsi dire, de cadre à l'intrigue du lioman (Ctin jeune homme pauvre. Après avoir parcouru Ja Hretagne entière, c'est, comme nous, dans le Morbihan que Feuillet a cru souvent la voir, et nous sommes heureux de nous être rencontré avec lui dans une même impres sion de nature et d'histoire.
n'est pas la seule! il y en a une autre; il y en a même plusieurs autres, que ce Trég-orrois de Renan n'a évidemment pas connues K La petite ville de Quimperlé, dans son cadre de verdure, n'a rien de si mélancolique et rien surtout d'àpre ni de sombre. Connaissez-vous encore la presqu'île de Rhuys? la petite ville de Sarzeau, où naquit Le Sage? et Saint-Gildas, où vécut Abélard? Mais, du côté même de Vannes ou d'Auray, le soleil y rit comme ailleurs. Et, lorsqu'au printemps, dans la saison où nous sommes, la lande s'y étoile de la pâle améthyste des bruyères et de l'or des ajoncs épineux, j'en faisais récemment encore l'expérience, il n'y a guère de paysage dont le charme ait quelque chose de plus doux, de plus enveloppant, et, comme on dit, de plus prenant, sous son voile de mélancolie légère. Pour avoir habité ce
1. Évidemment, je le répète, Renan n'a connu qu'une partie de la Bretagne. la sienne, celle qui regarde la Manche. Mais Michelet, plus juste ou mieux informé, s'il a connu cette Bretagne, en a connu aussi une autre, et c'est celle dont il a dit : « La Bretagne, où elle est douce, est très douce. » Il n'en avait senti d'abord que les tristesses, et elles « avaient passé dans son histoire i>. Le tableau qu'il a tracé de la Bretagne, dans son Histoire de France, ressemblait à celui qu'en a plus tard donné Renan. Mais « je ne conaissais pas alors le vrai caractère de cette mer », a-t-il dit dans la Mer: et, de sinistre et sombre qu'elle lui avait paru jadis, il a fini par la trouver « vraiment gaie » ; ce qui est d'ailleurs beaucoup dire. En tout cas, voilà bien deux Bretagnes; et, en y regardant de plus près encore, il ne serait pas difficile den reconnaître une troisième, la Bretagne intérieure, dont je n'ai pas cru pouvoir parler, comme n'ayant jamais fait que la traverser en passant.
i2 DISCOURS DE COMBAT
coin (le terre, pour y avoir encore, je vous le disais, quelques-uns de mes plus cliers souvenirs, c'est une autre raison qui m'a enhardi. Mesdames et Messieurs, à me charger de la lourde tâche de célébrer cette province de Bretagne; et sans doute un Breton, un vrai Breton, un Breton bretonnant, s'en acquitterait mieux que moi; il ne le saurait faire avec plus de sincérité, — ni peut-être avec autant de liberté.
Mais j'avais encore une raison, que j'appellerai presque politique, ou morale tout au moins, et qui est que, nulle part en France, le pouvoir de la tradition n'a gardé plus d'empire qu'en Bretagne. Sans en être pour cela moins modernes, etje dirais presque : au contraire ! vous avez le culte du passé. Vous n'avez jamais oublié que « l'humanité se compose en tout temps de plus de morts que de vivants * ». Vous avez compris, vous savez qu'il n'y a de progrès durable, de progrès possible et fécond, que celui qui s'opère par le moyen de la tradition même.
1. Consultez à ce propos le livre de M. Anatole Le Braz ; la Légende de la Mort en Basse-Bretafjne, et la savante introduction qu'y a mise M. Marillier. Si jamais la belle parole d'Auguste Comte, (jue j'ai souvent citée, ((ue j'aime à citer, a mérité qu'on la citât une fois de plus, c'était dans le pays où les morts ne sont pas morts et continuent d'être mêlés à la vie quotidienne de ceux qui leur ont succédé sur la terre. On peut agiter làdessus la question de savoir d'où est venue aux Breton-; cette « conception » de la mort. Elle est i)eut-être antérieure chez eux au christianisme, préhistorique, pour ainsi dire, et contemporaine des monuments de Carnac et de Locmariaker.
On VOUS l'a reproché plus d'une fois ! On a raillé l'obstination de votre attachement à vos idées, à vos mœurs, à vos coutumes et à vos costumes. On vous a plaints de vos préjugés, comme si ce que l'on appelle du nom de préjugés n'était pas presque toujours la leçon en quelque sorte cristallisée de l'expérience et de la sagesse humaines. Mais vous vous êtes moqués des moqueurs, ou plutôt A^ous ne les avez pas entendus. Vous avez continué de respecter et d'armer ceux qui vous avaient précédés dans la vie. Vous avez continué de vivre familièrement avec eux. Vous leur avez été reconnaissants, vous le leur êtes toujours, de ce qu'ils ont fait pour vous rendre la vie plus facile ou plus douce. Vous ne les avez pas enveloppés d'un dédain ni d'un mépris oii il entre toujours moins de force d'esprit que d'ignorance, d'ingratitude et d'inhumanité.
C'est ce pieux respect du passé qui fait encore, de nos jours, une partie de votre force et de votre originalité. « Sur le granit et sur le silex, a dit de vous Michelet, marche la race primitive, un peuple de granit aussi » ; et moi, dans l'eilacement contemporain de presque tous les caractères; dans Tespôce de honte que les convictions énergiques semblent avoir d'elles-mêmes ; dans la lente dissolution et comme dans l'éparpillement des consciences, je ne trouve rien de plus beau, ni
dont je sois plus heureux de pouvoir vous féliciter ou vous remercier même, — comme d'un utile et précieux exemple, — que cette rare solidité.
Mais ces traits sont trop généraux ou trop vagues. Et, pour définir le génie breton, vous en voulez sans doute, et moi aussi, de plus particuliers et de plus précis. Ils sont assez difficiles à trouver, et votre richesse fait ici mon embarras. Quel rapport, en efl'et, pourrai-je bien vous signaler entre un corsaire comme Surcouf et un penseur comme Renan ? Quel rapport entre des médecins, et des médecins matérialistes, comme La Mettrie, comme Broussais, et le chanteur timide et discret que fut Auguste Brizeux? entre un sceptique, un philosophe, un encyclopédiste, un courtisan de Louis XV et de la Pompadour, comme Duclos, et un révolutionnaire, un révolté comme Lamennais? Et quel rapport encore entre le spirituel, un peu cynique, mais toujours plaisant auteur de Gil Blas et du Diable boiteux, et le grand poète, le poète inspiré de René, à'Afala, des Martyrs ^ ?
1. Rien ne serait, encore ici, plus facile que de prolonger rénumération, et on remarquera que je n'ai nommé ni Dugues-
Il y en a cependant, il doit y en avoir ; et il me semble en trouver un, d'abord, dans cet esprit d'indépendance et de fierté qui leur fut commun à tous. Vous êtes fidèles, mais fidèles d'abord à vous-mêmes ; et, comme l'on dit, ni pour argent, ni pour or, ni pour quoi que ce soit au monde, aucun Breton n'a jamais fait le sacrifice à personne de ce qu'il croyait se devoir à lui-même, qu'il fût né à Sarzeau, comme un Le Sage ; à Quimper, comme un Fréron ; à Saint-Malo, comme un Lamennais.
Vous connaissez leur histoire à tous trois. Si le premier \ qui fut chez nous le vrai créateur du
clin ni La Tour d'Auvergne. Le Panthéon Breton aura de la peine à contenir toutes les gloires de la Bretagne ! Mais, comme la liste en est partout, il vaut mieux faire observer combien les Malouins sont nombreux dans cette liste. Duguay-Trouin et Surcouf. La Mettrie. Maupertuis, Broussais, Chateaubriand et Lamennais, peu de villes ont donné naissance à de plus illustres enfants ! On fait en un quart d'heure le tour de ses remparts ; et cependant, comme le disait M. Jules Simon, rien qu'à parcourir ses rues, on y apprendrait l'histoire de France !
1. Alain-René Le Sage, né à Sarzeau, dans la presqu'île de Rhuys, en 1668, mort à Boulogne-sur-Mer, chez son lils, en 1747. C'est le premier en date de nos grands romanciers français, le premier de nos « naturalistes », — si l'on veut réserver dans un autre genre les droits de madame de la Fayette, — et on a vainement essayé de le déposséder de cet honneur au proflt de Charles Sorel, l'auteur de l'Histoire comique de Francion.
Sa vie est peu connue, et les recherches de M. Léo Claretie et de M. Lintilhac n'ont pas réussi à dissiper l'espèce d'ombre qui enveloppe toujours sa jeunesse et ses premiers débuts. On peut du moins répondre qu'il était bien de race bretonne. Le nom seul de sa mère, qui s'appelait Jeanne Brenugat, nous en est un assez sûr garant. Mais il n'y a pourtant rien de moins « breton » que son œuvre, s'il n'y a rien de plus classique en
roman de mœurs, le précurseur du roman moderne^ l'ancêtre légitime de Balzac et de Flaubert, a vécu pauvre et est mort obscur, c'est qu'il avait trouvé le moyen de se brouiller avec tous ceux qui étaient^ en son temps, les dispensateurs de la fortune et de la réputation : gens de cour, financiers, comédiens, bommes de lettres même. Et ce n'était point qu'il lût un « pbilosophe », ni qu'il exprimât des idées bien hardies. Non, ce n'était qu'un ar-
son genre, ni dont l'inspiration toute latine soit mêlée de moins de rêverie.
Son indépemlance d'humeur le rapproche au contraire do sa véritable origine, et aucun homme de lettres, en son temps, n'a plus ditleré de ces beaux-esprits dont le premier soin éiait de s'inscrire tlans la domesticité d'un grand seigneur. 11 a vécu « aux gages des libraires », comme on disait alors et, comme nous dirions aujourd'hui, « de sa plume ». On conte que les « traitants » de son temps lui ayant lait oltrir une somme considérable pour retirer son Turcaret, il la refusa purement et simplement, sans en l'aire aucun bruit; et si sa comédie ne triompha de tout un grand parti que grâce à l'intervention du Dauphin, fils de Louis XIV, il ne paya même pas cette haute protection du prix d'une Dédicace. Les comédiens français, qui étaient alors les vrais tyrans des auteurs dramatiques, avant d'en être les interprètes, ayant l'ait mine de vouloir le traiter comme ils faisaient di; ses confrères, il rompit avec eux, et ne voulut plus travailler désormais que pour le Théâtre de la foire. 11 tint longtemps rancune à l'un de ses lils de s'être engagé dans la troupe, et leur réconciliation ne se lit i|ue dans ses dernières années. Libre ainsi de toute attache, on sait enfin qu'il n'épargna personne dans son Gil-Blas, pas même les belles dames qui, comme la marquise de Lambert ou comme madame de Tencin, se piquaient de faire et de défaire alors les réputations littéraires. Il osa même reprendre contre elles la bataille que Molière avait commencé de livrer aux « Précieuses », et que d'ailleurs il avait perdue. Et tout cela lui compose ensemble une physionomie singulièrement originale, dont l'air d'indépendance n'a d'égale que sa parfaite simplicité.
liste et un simple honnête homme ! — Mais il n'aimait pas à sentir le joug; et l'ordinaire brusquerie de son humeur n'était que l'expression du besoin qu'il avait de se sentir d'abord en règle avec lui-même.
J'en dirai presque autant de Fréron, le célèbre critique, la victime, l'une des victimes de Voltaire^ de d'Alembert, de Diderot et de la séquelle encyclopédique *. Moins honnête que Le Sage, plus grossier de nature, plus avide, plus atiamé d'ar-
1. Élie-Catherine Fréron, né à Quimper, en 1119, mort à Paris en 1776.
Les jugements qui courent sur lui dans nos histoires, et dont l'ellet a été de rendre son nom même, comme celui d& Zoïle dans l'antiquité, synonyme de critique envieuse et impuissante, sont un éloquent témoignage de ce que peuvent quelquefois contre un homme les haines littéraires. A la vérité,, son mérite fut assez mince, et sa vie privée ne semble pas avoir eu la dignité de celle de Le Sage. Mais les atroces calomnies de Voltaire, propagées par ses amis les encyclopédistes, — ceux que Rousseau, dans ses Confessions, a quelquepart appelés « la tourbe pliilosopliesque », — ont réussi à faire de Fréron le plus famélique, le plus déloyal, et le plus méprisable, en un mot, de tous les pamphlétaires. Il n'était rien moins que cela. On le verra si l'on consulte l'étude que lui a consacrée M. Jules Soury dans la Revue des Deux Mondes, ou encore les documents que j ai produits moi-même, il y a bieu douze ou treize ans, dans une étude sur la Direction de la Librairie sous M. de Malesherbes. Si l'on n admire pas sentaient, on rendra justice à son courage. Ou lui saura gré, comme d'une force de caractère peu commune, li'avoir tenu tête à la fois au « pouvoir », trahi plutôt que représenté par le vénérable Malesherbes, et à la « séquelle encyclopédique >>, je répète le mot, menée à l'assaut par lun des hommes les plus haineux qu'il y ait jamais eus : c'est Voltaire que je veux dire. Et ou conclura qu'après tout le grand crime de Fréron, c'est d'avoir été le père de son fils Stanislas.
gent et de plaisirs, tout l'effort de ses ennemis, toutes leurs menées, toutes leurs calomnies, toutes leurs perfidies, n'ont pu, vingt-cinq ou trente ans durant, l'empêcher de dire ce qu'il voulait, ce qu'il croyait devoir dire. Et certes, nous avons connu d'autres critiques, depuis lui ! Jl y en a eu de plus instruits, de plus savants, qui ont mieux écrit, dont l'esprit était plus large ; il n'y en a pas eu de plus courageux ou, si vous le voulez, de plus obstiné ; et cela, dans un temps où cette obstination et ce genre de courage menaient communément leur homme à la Bastille.
Que vous dirai-je encore de ce Lamennais dont on asi souvent incriminé les prétendues variations, tandis qu'au contraire, depuis son premier jusqu'à son dernier livre, il n'y a guère de grand écrivain qui se soit demeuré plus fidèle ^ Tout jeune encore, à
1. J'ai déjà dit ailleurs ce que \e pense de Lamennais, et si je n'y renvoie pas le lecteur, c'est que j'espère le dire plus amplement quelque jour. En attendant, je rappelle qu'en ces derniers temps son œuvre et son rôle ont été l'objet d'importantes éludes, au premier rang desquelles il faut citer celle de l'abbé Roussel, de l'Oratoire de Rennes, et celle de M. Spûller.
On les rapprochera, pour en mieux apprécier la nouveauté, d'une étude d'Edmond Scherer, dans ses Mélanges d'histoire religieuse, ou encore d'une invective déclamatoire de Proudhon dans ses Principes d'organisation politique : a Je connais tes œuvres, ange de conlradiclion, je lis tous tes livres .. Tes colères contre lea incrédules et les inditïérents m'ont réjoui ; je disais alors : tu seras incrédule et indiiîérent... Tu combattis la légitimité de la raison, tu invoques la liberté de la pensée. Tu dis au peuple : Vous êtes esclaves , vos maîtres sont infâmes, stupides et lâches ; vous n'avez ni religion ni morale ; votre dissolution approche. Et quand le peuple demande la
ses débuts, dans les premiers volumes de son Essai sur luidiff ère nce^ ce qu'il avait visiblement aimé du christianisme en général, et du catholicisme en particulier, c'en était la vertu sociale, ou, pour ainsi parler, le pouvoir, le ferment de rénovation démocratique et révolutionnaire qu'il y croyait trouver contenu. En deux mots, il lui avait semblé qu'étant divin, l'Évangile, pour se répandre, n'avait pas eu besoin de la puissance des hommes ; et, qu'étant populaire, il ne devait pas avoir besoin, pour régner, du secours ni de l'autorité des rois. Mais c'est aussi ce qu'il n'a pas cessé de défendre et de soutenir. Quand il a rompu avec l'Eglise, ce n'est pas lui qui est revenu sur ses voies ; c'est l'Église, qui, pour des raisons d'op-
règle des mœurs, tu lui contes des paraboles; quand il chei-che les conditions de Tordre et de la liberté, tu lui réponds qu'il est souverain. Tu n'as rien ajouté à ton modèle : ta philosophie se tait où les difficultés commencent, prêtre jadis par le cœur, prêtre aujourd'hui par lu raison, prêtre toujours. » Mais Proudhon n'a pas fait attention que les derniers mots de cette véhémente apostrophe que j'abrège, en contredisaient eu.\-mêmes les premiers : « Prêtre jadis... prêtre aujourd'hui... prêtre toujours » ; qu'est-ce que cela voulait dire, sinon que dans les Paroles d'un croyant et jusque dans le Livre du Peuple, on retrouve toujours quelque chose de l'auteur de l'Essai sur Vindifférence ?
En réalité, Lamennais a toujours cru que la grande hérésie religieuse et politique, morale même, était l'individualisme ; que la raison individuelle n'avait pas de droits contre le consentement universel: et que, par suite, il ne pouvait y avoir de salut ou de progrès que par l'éducation du consentement universel. Ces idées valent d'ailleurs ce qu'elles valent, mais on ne peut les accuser ni d'être contradictoires, ni d avoir manqué de hardiesse, à leur heure, et, en tout temps, de générosité.
portunité politique, a refusé de le suivre. Et c'était leur droit ù tous deux! Mais pour lui, quand il est mort, dans quel isolement, vous le savez, et dans quelle amertume, infidèle à l'Église, on peut dire, il faut dire qu'il continuait encore d'être fidèle à lui-même, digne compatriote en ce point du Breton Abélard et du Celte Pelage.
Qu'est-ce donc qui lui a permis, à lui comme à tant d'autres parmi vous, qu'est-ce qui lui a permis de conserver cette fierté d'attitude? Pardonnez-moi de vous rappeler, à cette occasion, le mot un peu vif qu'adressait un jour à Duclos, un autre encore de vos compatriotes, la femme qui était alors la maîtresse de toutes les élégances, Angélique de Neuville-Yilleroi, maréchale de Luxembourg : « Oh! vous, Duclos, lui disait-elle, on sait ce qu'il vous faut, du pain, du fromage, et la première venue! » Faut-il le dire? doit-on le dire? si ce n'est certes pas, Messieurs, une preuve d'épicurisme ou de délicatesse que de se contenter à si peu de frais, c'est à tout le moins une garantie d'indépendance et de force. Oui^ on est bien fort, lorsqu'on est au-dessus des tentations du luxe et de la richesse.
C'est une grande vertu, et c'est une vertu rare, que le désintéressement ! De quelques noms que se soient appelés vos Bretons, en quelque lieu de votre province qu'ils soient nés, dans
quelque condition, plus humble ou plus dorée, — Duclos ou Renan, Le Sage ou Chateaubriand, Lamoricière ou Brizeux-, Cambronne ou Broussais, La Tour d'Auvergne ou Duguay-Trouin, — leur indépendance a surtout été faite de leur désintéressement*.
Vous avez, en effet, peu de besoins, et les tentations vulgaires ont sur vous peu de prise. C'est ce qui vous distingue de l'Anglais, par exemple, ou encore du Flamand, qui sont de fort honnêtes gens, et qui peuvent bien avoir toute sorte de vertus, mais enfin qui se passent malaisément de « confort».
Vous ne vivez pas précisément dans le rêve, mais vous usez cependant de la vie comme n'en usant pas ; et jamais vous n'avez pu penser qu'elle fût son terme ou son but à elle-même. Vos joies sont intérieures. Elles ne dépendent pas des choses, mais de vous.
Et je ne sais si je me trompe, mais, quand elles se manifestent au dehors, on dirait qu'il s'y mêle une espèce de tristesse ou d'humiliation de les éprouver, et comme une persuasion que la joie qui n'est pas silencieuse a toujours quelque chose de grossier K N'est-ce pas comme si
1. Voyez sur ce point, Renan, dans ses Souvenirs d'enfance et de jeunesse. Les airs à boire et à danser eux-mêmes sont tristes en Bretagne.
nous disions qu'en tout temps vous avez mis beaucoup de choses au-dessus du plaisir, de la fortune, du confort, de la vie même? et alors, quand ce désintéressement et cette indépendance, dont je parlais tout à l'heure, se sont rencontrés dans des natures plus féminines que celles d'un Lamennais, ou plus hautes que celles d'un Le Sage et d'un Duclos, c'est alors, Mesdames ctMessieurs, que l'on a vu, dans les auteurs inconnus de vos romans de la Table-Ronde ou, cinq siècles plus tard, dans un Chateaubriand, ou, de nos jours, dans un Renan, grandir, s'épanouir et comme éclater, cette fleur d'idéalisme qui est proprement celle du génie breton.
Avez-vous inventé les romans de la Table-Ronde, — Merlin, Tristan, Lancelot^ Parsifal, — et avez-vous ainsi créé la conception de l'amour moderne, celle que, depuis lors, nous avons vue passer dans la tragédie de Racine, dans le roman de Prévost, de Marivaux, de George Sand? Les érudits discutent ; mais, sans m'embarrasser de leurs discussions, sans épiloguer sur les dates ou sur les noms, je leur demande : En quel autre lieu qu'en Bretagne, — je veux dire en terre celtique, Arniorique, Irlande, ou pays de Galles, — en quel autre lieu pouvez-vous placer leur origine ou leur naissance? De même que nos chansons de geste proprement dites, lioland on ïienaud de Montauban,
portent profondément empreinte la marque de leur origine germanique ; ou de même que les AmadiSj ces romans que don Quichotte aimait à feuilleter, portent non moins profondément la marque du génie espagnol; de même, nos romans de la Table- Ronde portent celle du génie celtique. On ne trouvera pas d'autre région où ils eussent pu naître, une autre race qui les eût pu concevoir, et dont le génie natif perce encore sous les déformations qu'on leur a fait subir'. Et c'est pourquoi, de ce
1. Cet argument, je le sais bien, n'a rien de « scientifique >> ; mais peut-être qu'il n'en est pas pour cela moins solide ; et il me suffit pour m'assurer de l'origine bretonne ou celtique des Romans de la Table Ronde.
Ne sont que trois matière à nul hom entendant : De France, de Bretaigne et de Rome la giant,
disent deux vers, souvent cités, d'un ancien trouvère, et certes il n'y a rien ni d'antique ni de français, au sens qu'alors on donnait au mot, il n'y a rien de « carolingien », ni heureusement de « gaulois », dans la légende de Parsifal ou dans celle de Tristan et Yseult. 11 n'y a rien non plus de « provençal », comme on a voulu le soutenir ; et, à cet égard, un jeune érudit, M. Joseph Bédier, a très bien montré, dans un excellent livre sur les Fabliaux, en quoi, comment et par où l'inspiration caractéristique des harpeurs bretons ditïerait de celle des troubadours provençaux. Puisque, d'autre part, les Ronians de la Table Ronde, dès qu'ils apparaissent dans notre histoire littéraire, y sont localisés en Bretagne ou dans le pays de Galles, quelle raison peut-on bien avoir de commencer par les démarquer pour le vain plaisir de leur assigner une autre origine ? Et enfin, si l'impression qui s'en dégage, profonde et infiniment douce à sentir, ne ressemble à rien plus ou à rien tant au monde qu'à la trace que laisse dans la mémoire le paysage breton, la question n'est-elle pas résolue ? C'est ce que je persiste à croire; et en dépit des remaniements ou des déformations que les Roma7is de la Table Ronde ont pu subir, je soutiens donc qu'ils sont bretons.
titre de gloire, fondé sur la ressemblance de ces romans fameux avec les traits essentiels du génie breton, aucune érudition ne vous dépossédera jamais.
Encore moins vous dépossédera-t-on de l'honineur d'avoir, au début de ce siècle, par l'intermédiaire de votre Chateaubriand, rétabli parmi les hommes le sens presque éteint de l'au-delà, c'està-dire, et du même coup, celui de la religion et celui de la poésie^ C'est Chateaubriand qui nous
1. Dirai-je ici, que j'ai cru remarquer, non sans quelque étonnement, que le nom de l'illustre auteur du Génie du Chrislianisme, des Martyrs, et des Mémoires d'outre-lomhe n'était pas aussi populaire en Bretagne qu'après Tavoir été de son vi- •vant, il l'est redevenu, depuis, quinze ou vingt ans, pour les historiens de la littérature française, en général, et ceux du «romantisme» en particulier M'étant d'ailleurs eU'orcé plusieurs fois de dire, — dans mon Évolution des Genres notamment, et dans mon Évolution de la Poésie lyrique, — ce que la littérature contemporaine a dû, presque dans tous les genres, à l'intluence de Chateaubriand, je n'y reviendrai pas. Les beauxesprits auront beau faire et les « voltairiens » de l'espèce de M. Homais, ils ne prévaudront pas, je dis même contre les Martyrs ; on continuera de mettre le récit d'Eudore fort au-dessus de la Ilenriade; et, du chœur des victimes immortelles d'amour, nous en pouvons répondre après plus d'un demi-siècle écoulé, l'avenir ne retranchera pas « la fille de Ségenax ».
Mais je vais plus loin, et je dis que c'est un des maîtres aussi •de la pensée moderne qu'il faut voir dans Chateaubriand, si (jersonne plus que lui n'aura contribué à établir la vérité de la parole de Pascal que « le cœur a ses raisons, que la raison ne connaît pas toujours » ; et ainsi à séparer l'un de l'autre le « sentiment religieux » et la « foi ». Quand notre raison refuserait de se soumettre à l'autorité du dogme il a montré que toute une partie de nous-mêmes y voudrait demeurer fidèle, pour le seul besoin qu'il en a; et quoique a sentimentale », ou parce que « sentimentale », son argumentation, qui n'en est pas -une, n'en est pas moins devenue le fondement inébranlable de
LE GENIE BRETON 2o
a comme émancipés du matérialisme et du positivisme grossier dans lequel s'était enfoncée la philosophie du xvm^ siècle finissant. C'est encore lui qui seul nous a égalés aux Allemands et aux Anglais, à Goethe et à Byron, si René vaut don Juan sans doute, et si Marguerite n'a rien de plus poétique et de plus séduisant qu'Atala. Et cette tristesse habituelle., cette mélancolie passionnée, cette ardeur de désir qui sont devenues comme les traits caractéristiques de nos littératures modernes, n'est-ce pas lui, lui toujours, qui les a fait entrer dans le courant de la littérature française?
Oserai-je bien ajouter que, de même qu'ils étaient déjà dans les romans de la Table-Ronde, il nous serait facile, jusque de nos jours, de les retrouver encore dans l'œuvre d'Ernest Renan... ? Il est trop tôt pour parler de Renan : l'apaisement
la nouvelle apologétique. Elle a même opéré, si je puis ainsi dire, sur les librps-penseurs. On la retrouve au fond de la philosophie religieuse de Renan, et on la retrouve au fond de celle de Taine. Quand Renan s'efforce à sauver ce qu'il appelle la « religion » de la ruine des « religions», c'est du Chateaubriand. C'en est encore lorsque Taine reconnaît dans la « religion » ce qu'il appelle une des « grandes forces », ou 1 un des •i besoins primordiaux » de l'humanité. Et je veux bien, après cela, que Chateaubriand n'ait pas mesuré lui-même toute la portée de son Génie du Christianisme, puisque Bossuet lui-même n'a pas mesuré celle de son Histoire des Variations, mais ils n'en sont pas moins les auteurs de VHistoire des Variations et du Génie du Christianisme. S'il est faux qu'il n'y ait pas de « génie » sans quelque mélange de folie, sine quadum mixtura dementise, il n'y en a pas sans un peu d'inconscience ; et pour ce seul motif, d'autres ont été le talent, au début du siècle qui va finir, mais Chateaubriand a été le génie.
n'est pas encore fait; nous ne pouvons pas encore nous placer au vrai point de perspective; je partage moi-même trop peu de ses idées, pour en pouvoir parler avecle sang-froid, le calme et l'impartialité qu'il faudrait. Mais ce que je suis bien sûr qu'on ne lui disputera pas, c'est d'avoir, toute sa vie, contre les assauts du positivisme, soutenu les droits de l'idéalisme K Ce dilettante a cru à plus de choses qu'il n'en avait l'air. Il a toujours cru, en particulier, quela vie ne nous avaitpas été donnée seulement pour la vivre, mais plutôt comme une occasion de méditer sur elle-même, sur sa signilication et sur son but. De telle sorte que ce qu'il nous aura légué de meilleur, c'est ce qu'il y avait si je puis ainsi dire, non pas de plus individuel ou de plus personnel, mais de plus Breton en lui-.
1. Ce sont en effet les disciples ou les imitateurs de Renan qut lui ont fait une réputation de a sceptique » ou de « dilettante» ; et, quand on la lui a eu faite, je conviens , à sa honte, qu'il n'a rien épargné pour la justifier. Mais il n'en est pas moins vrai qu'à la prendre en son ensemble, son œuvre est d'un « idéaliste » ; et j'entends par là d'un homm e pour qui la seule et la principale raison de vivre a été de chercher le sens de la vie.
2. Un « Breton » ou soi-disant tel, s'est plaint, à cette occasion, je ne sais dans quel journal, que j'avais « dénigré » Renan! A quoi je pourrais me contenter de répondre que c'était sans doute mon droit! Mais ce qu'il y a de plus certain encore, c'est que je n'en ai pas usé dans ma conférence, et on peut parler de l'auteur de ÏAbbesse de Jouarre avec plus de sympathie, mais non pas avec plus de modération. Ce n'est pas « dénigrer » un homme que de dire « qu'on partage trop peu de ses idées pour en pouvoir parler avec l'impartialité (|u'il faudrait »; c'est peut-être même lui l'aire une assez belle place que de dire
Que maintenant toutes ces qualités soient compensées par quelques défauts qui en seraient le revers ou la rançon, je n'en doute pas, Mesdames et Messieurs, — ni vous non plus. Votre idéalisme, par exemple, vous savez qu'on l'a souvent nommé du nom de cliimèrel On a souvent nommé du nom d'entêtement et d'ombrageuse susceptibilité votre goût de rindépendance. Mais quoi ! s'il y a des temps de parler, il y en a de se taire. Et si vous avez des défauts, ce n'est évidemment pas dans une circonstance comme celle-ci que je commettrai l'inconvenance d'y appuyer. Ceseraitman({uerà lapolitesse, à la courtoisie, et, qui sait? peut-être à la justice aussi. Ai-je besoin d'ailleurs de rappeler, à ce propos, que l'entêtement lui-même a ressemblé plus d'une fois à l'héroïsme; et non seulement ici, à Nantes, mais d'un bout de la France, à l'autre, qui donc reprocherait à Gambronne de s'être entêté sur le champ de bataille de Waterloo'? N'y a-t-il pas aussi des chimères qui valent mieux que
« qu'il a soutenu toute sa vie les droits de l'idéalisme contre les assauts du positivisme » ; et enfin, c'est l'avoir assez loué que de dire « que ce qu'il nous aurait légué de meilleur, c'est ce qu'il y avait en lui de plus Breton ». Mais, comme j'aime en tout la mesure, n'ayant pas l'habitude, aujourd'hui trop répandue, « d'insulter » les gens dont je ne partage pas l'opinion, je n'ai pas non plus celle de « canoniser » les hommes que je veux louer; et, à plus forte raison, les hommes dont le talent, que j'apprécie d'ailleurs, n'a rien qui m'étonne ni qui me fusse « pâmer ».
1. Je rappelle aux lecteurs qui pourraient l'avoir oublié que Gambronne était de Nantes.
les réalités, puisqu'elles servent à nous en consoler?
J'ajoute seulement qu'après avoir loué le génie breton, en des termes dont la sincérité servira d'excuse pour leur insuffisance, je ne voudrais pas l'avoir défini d'une manière qui le distinguât, qui le séparât, qui l'isolât trop profondément du génie français lui-môme. Célébrons donc nos gloires locales ; soyons-en fiers ; tâchons d'en continuer l'histoire, mais souvenons-nous toujours aussi que ce sont des gloires françaises et, pour cette raison, — Provençaux et Bretons, Languedociens et Normands, Bourguignons et Gascons, — protestons tous ensemble contre une chose à la mode, qui ne serait pas moins dangereuse que le mot qui l'exprime n'est laid... j'ai nommé la Décentralisation.
On en parle beaucoup, depuis quelque temps, et, ce qui est admirable ou amusant, on en parle surtout dans les journaux de Paris. A la vérité, s'il ne s'agissait que de simphfier quelques rouages ; de nous débarrasser de quelques entraves administratives; ou d'abréger quelques formalités, je n'y verrais pas de grands inconvé-
nients, et peut-être même en retirerions-nous quelque solide avantage. Mais si l'on veut aller plus loin, les paroles d'un grand historien me reviennent en mémoire : « Lorsque le Sénat romain organisa l'Empire, — a dit quelque part Fustel de Coulanges, — et qu'il introduisit en Europe la centralisation administrative, on ne peut guère douter que les peuples n'aient envisagé cette centralisation comme un grand bienfait. 11 est fort différent d'être gouverné par un homme qui a un pouvoir personnel ou de l'être par un homme qui n'est que l'agent ou le représentant d'un pouvoir éloigné. Ces deux modes d'administration ont leurs avantages et leurs inconvénients, 7nais les avantages du second V emportent à tel points quà presque toutes les époques de l'histoire les populations Vont préféré. Les hommes aiment d'instinct la centralisation... » Je suis de l'avis de Fustel de Coulanges^ ; et je n'éprouve nul
1. Quelqu'un s'est étonné que j'eusse ainsi lié la question de la « décentralisation » à cet éloge du « génie breton » ; et, sur ce que je dis des « pouvoirs des préfets » et des « attributions des Conseils généraux », on m'a reproché que a je ne m'étais pas fait très bien entendre », ce qui doit être vrai, puisqu'on me le reproche. Mais on a cru devoir ajouter que « sans doute c'est que je ne m'étais pas entendu moi-même »,et comme, au contraire, je m'entends parlai teiiient, je suis bien aise qu'on m'ait ainsi donné l'occasion de m'expliijuer. J'ai donc vouludireque la « décentralisation administrative et politique » ne s'opérerait que de deux manières, qui seraient également fâcheuses, parce qu'elles sei'aient également tyranniques. Si, par exemple, dans un groupement imité de nos anciennes provinces, Bre-
besoin de voir augmenter les pouvoirs de nos pré-
tagne ou Bourgogne, vous réunissez Tadministration de cinq ou six de nos départements actuels, — ce qui est la première manière, — vous augmenterez évidemment les pouvoirs des préfets, et, de fonctionnaires dociles et dépendants qu'ils sont, contre qui leurs administrés ont toujours un recours prochain, vous les transformerez tôt ou tard, mais nécessairement, en des espèces de proconsuls. Au contraire, — et c'est la seconde manière, — augmenterez vous les attributions des Conseils généraux, et, dans le département ou dans la province, en ferez-vous des parlements au petit pied ? (]'est alors que les minorités, qui, dans un pa5's aussi divisé que le nôtre, ne sont déjà que trop opprimées, le seront bien davantage encore, et sentiront peser sur elles, plus lourd et plus insolent que jamais, le poids des tj-rannies locales. Pei-mettez donc seulement au Conseil général de la Seine de répartir l'impôt et de fixer le contingent selon les lois dont il sera Tunique auteur ; et vous verrez les conséquences de votre « décentralisation » I Mais, dans l'un comme dans l'autre cas, le pouvoir central ou national, diminué de tout ce qu'il aura délégué de son autorité à ses propres préfets ou de ce qu'il en aura laissé prendre par les Conseils généraux, ne sera plus le maître ni des uns ni des autres, et sans doute il est permis de craindre que l'unité de la patrie commune en soutire. Telle est du moins ma façon de voir, que ce n'était, à Nantes, ni le lieu ni le temps d'exposer; que j'ai cru pouvoir me contenter d'iniiiquer; et que j'espère maintenant qu'on ne trouvera plus si « contradictoire ». Ou vous augmenterez les « pouvoirs des préfets », ou ce seront les « attributions des Conseils généraux », et ce sera toujours de la « décentralisation », mais aussi de la « désagrégation ». .le m'entends fort bien moi-même en le. disant, et l'on pourra, d'ailleurs, ne pas approuver mes idées, mais on les entendra, je pense.
Encore moins s'étonnera-t-on que j'aie cru devoir les indiquer dans une « conférence » où je venais de faire l'éloge du « génie breton ». C'est justement quand on vient de louer en quelqu'un ce qu'il a de plus original ou de plus particulier, qu'il est bon, opportun et utile de lui rappeler que son originalité ne l'empêche pas d'être homme, de ressembler aux autres hommes, et d'avoir quelque chose du plus « trivial » d'entre eux. L'éloge du « génie breton » appelait une restriction du même genre, et j'avoue que dans la « conférence » même, quoique d'une autre manière, plus courtoise, ainsi qu'il fallait, je croyais l'avoir dit assez clairement.
fets OU les attributions de nos Conseils généraux*.
Car c'est en vain que l'on invoque l'exemple des autres pays, de la Suisse ! de l'Amérique ! de l'Angleterre-! et on n'oublie en vérité qu'un point, qui est le plus important de tous : c'est que la Suisse est un pays neutre; c'est que l'Amérique n'a pas de voisins; c'est que l'Angleterre est entourée d'eau. Notre condition, à nous, n'est pas la même : et, quand on considère de combien de
1. Ce n'est pas à Fustel de Goulanges lui-même que j'emprunte la citation, mais à M. Léon Aucoc, dans la savante brochure qu'il a récemment publiée sur les Controverses récentes sur la décentralisation administrative.
2. Je conçois que l'on admire et, au besoin, que l'on envie l'Angleterre, sinon l'Irlande, quoique d'ailleurs son rôle n'ait rien eu de plus glorieux dans l'histoire du monde que celui de la France, ou de l'Allemagne, ou de l'Italie, ni de plus utile à l'humanité. Mais, quel que soit ce rôle, je crains que l'on ne se trompe quand on l'impute à je ne sais quelle énigmatique vertu de la race ou du sanç] , La race est, dans l'histoire, la création de l'histoire même, et ses aptitudes actuelles ne dépendent d'aucun mystère de la physiologie, mais de la fatalité des circonstances combinée avec l'action des « airs, des eaux et des lieux ». Les Anglais sont ce que leur histoire les a faits, mais leur histoire serait elle-même tout autre si l'Angleterre n'était pas une ile ; et ils s'en rendent bien compte quand on les voit s'opposer si vivement à toute idée d'un tunnel sous la Manche ou d'un pont qui les joindrait désormais au continent. Mais, dans ces conditions, qu'y a-t-il de plus vain que de nous les proposer constamment en exemple, et (|uand nous pourrions, sans nous renier nous-mêmes, nous, notre passé, notre histoire, les imiter en tout, quelles conséquences croit-on donc qu'il en résulterait? Nous nous abâtardissons. C'est le cas de le dire! Et encore je ne parle point de ce qu'il y a, aujourd'hui même, de « féodalité » mêlée dans leurs institutions, c'est-à dire de ce que nous avons mis six cents ans à expulser des nôtres.
voisins, je veux dire de combien de jalousies ou d'ambitions la France est environnée ; quand on réfléchit par combien de frontières, en combien de points nous sommes vulnérables ; alors, Messieurs, — quelque rcMe glorieux qu'elle ait joué dans l'histoire, et dont nous ne souwnes pas moins fiers sans doute à Nantes qu'à Lyon, ou à Bordeaux qu'à Marseille, — alors on est frappé, ou plutôt on est effrayé, de voir comme la France est petite. On n'a pas besoin alors des renseignements de l'histoire; il suffit de ceux de la géographie ! Et ce qui lui manque de nombre d'hommes et d'étendue de territoire, on comprend enfin qu'elle n'y a suppléé qu'à force de concentration, si je puis ainsi dire! Oui, ce qui a fait notre force dans le passé, c'est notre unité, c'est la rapidité, c'est la régularité fonctionnelle avec laquelle le sang de la France, comme dans un vivant organisme, a circulé du centre aux extrémités et des extrémités au centre ! Bretons ou Provençaux, c'est la cordialité de l'accueil (jue nous avons trouvé d'un bout à l'autre du pays, quand nous y avons transporté nos qualités natives; et c'est la sincérité d'admiration ou d'enthousiasme avec laquelle toute la France a acclamé vos Chateaubriand, vus Lamennais, vos Renan. D'oii venaient-ils? On ne le leur a pas demandé. Il a sufli qu'ils fussent Français. Et,
LE GÉNIE BRETOX o[i
parce qu'ils étaient Bretons, s'il s'est trouvé qu'il y eût en eux quelque chose de plus local ou de plus particulier, je ne sais quel génie de terroir, quelque chose d'autre et de plus original, un ressouvenir de l'air qu'ils avaient en naissant respiré, toute l'ambition de leurs disciples ou de leurs imitateurs n'a été que de l'imiter, que de le faire passer à leur tour dans leurs œuvres, et ainsi de l'incorporer à la substance de l'esprit français'!
Ne la divisons donc pas contre elle-même, cette précieuse unité. Mais plutôt rendons-nous compte que, dans les temps où nous vivons, si confus et si troublés sous leur apparence de calme, à la veille de ces conilits de races qui se préparent obscurément dans l'ombre, il n'est pas jusqu'à cette uniformité même d'éducation ou d'instruction contre lesquelles on déclame, qui ne soit, à vrai dire, la véritable sauvegarde et la plus sûre garantie de notre nationalité.
1. II vaut, ici, la peine de remarquer en passant qu'avec l'esprit d'à-propos qui nous caractérise, le temps que nous choisissons pour parler de décentralisation est le même où, tout autour de nous, — en Allemagne, par exemple, en Italie et jusqu'en Angleterre, — l'etlort universel tend à la concentration, en un point, des organes officiels de l'État. A la formation des unités qui s'agglomèrent et qui s'organisent partout, nous essayons de répondre par la désunion, et quand partout on s'efforce à détruire ce qui survit encore de l'ancien particularisme, les espérances que nous nourrissons sont des espérances de fédéralisme.
On s'est beaucoup moqué de ce ministre de l'Instruction publique, — c'était, dit-on, sous le Second Empire, — qui, tirant un beau jour sa montre de sa poche, disait avec satisfaction : « A l'heure qu'il est, dans tous les iNxées de France, et dans toutes les troisièmes, tous nos jeunes gens sont en train de traduire la même page de Tite-Live ou de Xénophon. » J'accepte l'historiette, et je dis : Eli bien, quoi ! quand à la même heure on enseignerait la même chose à tous les enfants du même âge, quel mal y verrait-on? Oui, à la même heure, de Dunkerque à Bayonne et de Brest à Besançon, quand on leur dirait : « Enfants, songez que vous n'êtes pas nés uniquement pour vous, mais pour la famille, pour la patrie et pour l'humanité î S'il vous fallait demain vous sacrilier vous-mêmes, apprenez, de la bouche de cet ancien Grec ou de ce vieux Romain, comme on savait autrefois le faire! Et, en attendant, apprenez par la bouche de vos poètes et de vos orateurs quels sont les devoirs habituels, les devoirs quotidiens dun homme et d'un citoyen » ; quand on leur tiendrait à tous ce langage, quel mal, encore une fois, quel mal y verriez-vous? Quelle raison de rire? Et, puisque rien n'importe davantage à la solidité des États ou à la durée des nations que l'éducation delà jeunesse, si l'uniformité peut bien avoir ses dangers, que ne nous
parle-t-on quelquefois aussi de ses avantages et de ses l)ienfaits ' ?
Vous montrerai-je maintenant qu'elle est sans doute aussi la sauvegarde de cette originalité provinciale à laquelle on l'oppose?
Vous le savez. Messieurs ! pour garantir à chacun de nous la liberté de son développement
1. Je n'ai pas prétendu, comme on le pense bien, résoudre ni traiter seulement, en un quart d'heure et quatre ou cinq pages, la difficile question de la décentnilisalioii, et j'ajoute que j'aurais craint, en y insistant davantage, de paraître lui donner une importance qu'elle n'a pas. Mais il faut l'empêcher de prendre plus d'importance, et c'est pourquoi j'avoue que pour croire à la sincérité des « décentralisateurs », je voudrais les voir d'abord, si j'ose m'exprimer ainsi, se « décentraliser » eux-mêmes, se confiner, se renfermer dans leur province ou dans leur département, et, de là, travailler uniquement à réveiller cette « vie locale », communale ou provinciale, dont ils attendent.de si grands effets! Je les aimerais alors d'être logiques, et j'examinerais volontiers avec eux des réformes qui ne me semblent être jusqu'ici pour eux qu'une assez belle matière à mettre en « discours français ». Voulez-vous prêcher les vertus chrétiennes, l'esprit d'abnégation de dévouement et de sacrifice ? Revêtez-moi d'abord la soutane du prêtre ou la robe du dominicain. Pareillement, si vous voulez décentraliser, quittez Paris d'abord, et vous établissez à Carpentras ou à Landerneau. Ce sera pi'écher d'exemple, et les discours ou les écrits peuvent bien être les plus beaux du monde ou les plus persuasifs, mais on n'imite que les exemples. Qui donc nous a fait le naïf ou malicieux aveu que dans la France contemporaine, telle que la Kévolutionet l'Empire nous l'ont organisée, la « décentralisation » n'était, à vrai dire, qu'un moyen ou un instrument d'opposition politique? Je crois bien que c'en est l'un des plus spirituels théoriciens. Et moi, je crains qu'en 1895, à deux ou trois ans du renouvellement de la législature, elle ne soit que ce qu'on appelle « une plate-forme électorale ». C'est encore ce que je n'ai pas voulu dire dans une « conférence » où il ne s'agissait que de littérature, mais c'est ce que je suis bien aise de dire en terminant.
individuel, ce n'est pas trop du pouvoir de la France entière. Militaires ou pnHres, médecins ou professeurs, industriels, négociants, laboureurs, pour nous garantir à chacun la liberté de notre choix et le libre exercice de la profession que nous avons choisie, ce n'est pas trop de Tinfinie division du travail, de la solidarité que cette division môme établit entre nous, de la savante et délicate organisation du corps social. Pareillement, et depuis des siècles déjà, pour nous assurer le droit d'être Bretons ou Provençaux, ce n'est pas trop de toutes les forces de la patrie commune. Livrée, ou plutôt abandonnée à elle-même, dans notre monde contemporain, chacune de nos grandes provinces serait, en vérité, comme empêchée d'être ellemême. Elle deviendrait l'esclave de ses besoins particuliers. Ses qualités natives, comprimées et comme resserrées par une impossibilité physique de se faire jour, subordonnées à l'obligation de maintenir l'indépendance locale, privées du théâtre ou du champ nécessaire à leur déploiement, ne vaudraient pas la moitié de leur prix, ne donneraient pas la moitié de leurs fruits! Nous manquerions d'air, d'horizon, d'ouverture. Le Sage eût écrit son roman en bas-breton, et encore dans le dialecte de Vannes ! Mirabeau eût parlé provençal.
Le voudriez-vous? Le voudrions-nous? Et si
LE GÉME BKETOX 37
nous ne le voudrions assurément pas, qu'est-ce à dire ? sinon que la grande patrie nous apparaît comme la condition même de la gloire, de la prospérité, et, en un certain sens, de l'existence de la petite? Il y a eu peut-être un temps et des raisons d'être Breton ou Provençal avant d'être Français; il n'y en a plus aujourd'hui que d'être Français avant d'être Provençal ou Breton ; et même, je viens trop brièvement de tâcher de vous le démontrer, il faut commencer par être Français pour pouvoir être Provençal ou Breton.
Mais à quoi bon insister? C'est cette conviction. Mesdames et Messieurs, qui vous a réunis ce soir,, dans cette salle, pour y entendre la parole d'un homme qui, tout ce qu'il voulait savoir de vous, c'est que, sans lui demander de « certificat d'origine », vous l'accueilleriez comme un Français. C'est ce qui m'a permis à moi-même de célébrer le « génie breton », sans craindre que l'on me le reprocliàt à Toulon ou à Marseille. Et, — pour en venir à l'objet pratique de notre réunion, — c'est ce qui me donne le droit, en terminant, de faire appel à la France entière pour lui demander de contribuer au monument que vous avez conçu l'ambition d'élever à une seule province.
Éminence,
Messeigneurs, Mesdames et Messieurs,
« Le Français qui le vante n'apprend rien à l'étranger, et quoi que je puisse aujourd'hui vous en dire, toujours prévenu par vos pensées, j'aurai encore à répondre au secret reproche que vous me ferez d'être demeuré beaucoup au-dessous. » Ce sont presque les premiers mots de Bossuet dans son oraison funèbre du prince de Condé ; et je ne sais, après deux siècles, maintenant écoulés, s'ils ne sont pas plus vrais de lui que de son héros même. Non, en vérité, « le Français qui le vante » ne saurait rien apprendre à l'étranger, et sans doute ici moins que partout ailleurs, — à Rome, au centre de l'unité catholique, dans la ville où l'on respire ces deux antiquités dont Bossuet fut tour à tour l'éloquent interprète : — où tout parle encore de ce peuple-roi, populum late regem, qu'il
1. Conférence prononcée le 30 janvier 1900 à Rome, au Palais de la Chancellerie pontificale.
a loué lui-même si magnifiquement avec une sincérité si conforme à la nature même de son génie ; — et à Rome enfin d'où, pour me servir de ses propres expressions, le successeur de saint Pierre, depuis dix-neuf cents ans, îie cesse nuit et jour de crier aux nations les plus éloignées, afin de les appeler au banquet oit tout est fait un.
Mais, Messeigneurs, si ce grand nom de Bossuet qui m'avait d'abord eff'rayé, me rassure, parce que, comme je l'espère, ce n'est pas à moi qui vous parle, mais à lui dont je vous parle que vous serez ce soir uniquement attentifs, c'est à la condition que je ne sorte pas de mon domaine.
Vous n'attendez pas assurément do moi que je vous dise ni quel fut l'évêque, ni quel fut le théologien! C'est l'homme seul, c'est le philosoplie qui m'appartiennent, c'est le grand orateur! Ou mieux encore et plus modestement, c'est le guide et c'est le maître, c'est le conducteur d'âmes, c'est le directeur d'esprits, je dirais volontiers le directeur d'études, c'est le penseur dont les leçons n'ont pas cessé ni jamais ne cesseront d'être actuelles, d'être vivantes; et en me proposant de vous parler de la « modernité de Bossuet », je ne me suis pas proposé d'autre but que de vous en rendre juges. Il nous arrive trop souvent, à nous autres Franrais, d'ensevelir nos morts fameux dans le linceul de leur propre gloire. Nous ne les oublions certes
pas, mais nous ne les fréquentons plus. Contents de savoir qu'ils ont vécu, nous vivons à notre tour, et ils ne nous deviennent pas précisément indifférents, mais nous ne vivons pas avec eux dans cette intimité quotidienne, étroite et familière, qu'à défaut même de la religion, l'amour de la patrie devrait suffire cependant à entretenir.
Le croiriez-vous, Messeigneurs, vous dont les églises sont toutes pleines des tombeaux de ceux qui ont honoré l'Italie ; le croiriez-vous, que ni à Dijon, où il est né, ni à Meaux, dans cette cathédrale qu'il a à jamais illustrée, ni à Paris, Bossuet n'a encore de tombeau? Mais nous, voulant lui en dresser un, nous n'en avons pas imaginé de plus sûr moyen, que de commencer et avant tout, par réveiller le souvenir de son œuvre dans les mémoires. Si quelques-uns de nos contemporains ne connaissent de lui que son grand nom, nous voudrions essayer de leur dire ce qu'ils trouveraient d'actualité, de profit, d'instruction dans son œuvre. El vous concevez aisément les raisons que nous avons eues de le dire à Rome, et de Rome, afin de placer ce que nous en dirons sous l'invocation du Saint-Siège.
Qu'il me soit donc permis d'en exprimer ma profonde reconnaissance à Sa Sainteté le pape Léon XIIL Aussitôt qu'elle a eu connu notre projet. Sa Sainteté a voulu l'encourager par une lettre
adressée au cardinal Perraud et, depuis, Messeigneurs, vous n'avez pas oublié en quels termes, dans une de ses dernières encycliques, elle a parlé de Bossuet. Elle a daigné faire davantage, en approuvant l'idée de cette conférence, et en nous permettant de la tenir en territoire pontifical. Honneur insigne, mais honneur périlleux ! dont je serais, Messeigneurs, presque moins fier qu'accablé, si je ne me sentais soutenu par la bienveillance de l'illustre Pontife; et si mon unique ambition n'était pas d'y répondre en faisant passer, en essayant de faire passer, dans ce discours, un écho bien lointain et bien affaibli de sa propre pensée et de sa sympathie pour la France.
Gallicse y entes., jubarifi vetusti Ne quid obscuretradiO!<, cavcte Neve suffundat malesuadiis crror Mentibus timbras.
Ce qu'il y a d'abord, Messeigneurs, de tout moderne et de contemporain dans Bossuet, je ne craindrai pas de dire, après vous avoir rappelé des vers de Léon Xlll, que c'est la nature même de son style et l'accent poétique de son éloquence. Si jamais une langue a été fixée quelque part, c'est dans les monuments de l'éloquence de Bossuet, et rien
n'en a fléchi, ni vieilli, ni ne s'en est seulement, comme on dit, démodé. Cela tient-il peut-être à ce que personne, moins que lui, ne s'est soucié de « flatter par des cadences harmonieuses » les oreilles de ses contemporains? Je le voudrais, car en vérité, ce serait une grande leçon ! Mais le fait est que la langue de Bossuet est celle que nous parlons et que nous écrivons encore... quand nous le pouvons. Dans ses sermons eux-mêmes, qu'il n'a pas lui-même recueillis, dans son Discours sur VHistoire universelle^ dans ses Elévations sur les Mystères, dans ses Méditations sur l'Evangile, qu'il n'a pas lui-même revues et imprimées, nous ne trouvons pas un mot, pas un tour de phrase qui nous arrête, ou qui nous surprenne. « Ma vie est de quatre-vingts ans, tout au plus : prenons-en cent! Qu'il y a eu de temps où je n'étais pas! Qu'il y en a oi^i je ne serai point! Et que j'occupe peu de place dans ce grand abîme des ans! Je ne suis rien; ce petit intervalle n'est point capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre; encore n'avait-on que faire de moi et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre! » 11 y a deux siècles et demi que Bossuet, âgé de vingt et un ans alors, traçait ces (juelques lignes dans sa petite cellule du collège de Navarre, et ne les di-
riez-vous pas écrites et pensées d'hier? Les pensées éternelles font sans doute le style durable. On a comparé quelquefois Bossuet avec Cicéron ou avec Démostliène, et on a cru très ingénieux de dire qu'à tout le moins Démosthène et Cicéron avaientils une supériorité sur Bossuet « qui était, dans leurs discours, de n'avoir point fait de théologie». Mais c'est précisément le contraire qu'il faut dire. Parce qu'ils n'ont point fait de théologie, c'està-dire parce qu'ils ne se sont point souciés, dans leurs discours, de nos relations éternelles, parce qu'ils y ont mis le temporel avant le spirituel, la « ligure du monde qui passe », avant les seules réalités qui durent, c'est pour cela que toute leur éloquence n'a jamais atteint les hauteurs où se meut le génie puissant et varié de Bossuet. Mais n'est-ce pas aussi pour cela qu'une partie de leur œuvre est devenue caduque et n'intéresse plus aujourd'hui que les érudits et les curieux?
La modernité de Bossuet, Messeigneurs, une partie do sa « modernité », celle qui nous attire à lui d'abord, et ensuite qui nous retient, c'est qu'il n'a pas eu d'autre souci littéraire que d'exprimer, dans un style déhnitif, des vérités éternelles : Quodubique, guod semper, quodab omnibus. Ce qui le rend plus moderne encore, et tout à fait notre contemporain, c'est que les autres, ceux qu'on lui compare, peuvent bien être comme lui de
grands orateurs, mais il est de plus qu'eux, lui, Bossuet, un poète, un grand poète, et l'un des plus grands qu'il y ait dans l'histoire de la littérature française. Les titres seuls de quelques-uns de ses ouvrages ne le disent-ils pas assez clairement, je serais tenté de dire presque naïvement: Elévations sur les Mystères, Méditations sur V Evangile ? Ce ne sont pas ici, vous le savez, Messeigneurs, de froids raisonnements, delà dialectique, ni des réflexions, mais ce sont des effusions du cœur, ce sont des élans du chrétien vers son Dieu, ce sont des odes, ce sont des hymnes : « Seigneur, je laisse toute créature, et je vous regarde comme étant seul avant tous les siècles ! 0 la belle et riche aumône que vous avez faite en créant le monde! Que la terre était pauvre sous les eaux, et qu'elle était vide dans sa sécheresse, avant que vous en eussiez fait germer les plantes, avec tant de fruits et de vertus différentes, avant la naissance des forets, avant que vous l'eussiez comme tapissée d'herbes et de Heurs, et avant encore que vous l'eussiez couverte de tant d'aniuiaux ! Que la mer était pauvre dans la vaste amplitude de son sein! Et qu'y avait-il de moins animé et de plus vide que l'air! Mais combien le ciel lui-même était-il pauvre avant que vous ne l'eussiez semé d'étoiles! Que toute la masse de l'univers était informe et que le chaos en était affreux! Mais vous, Seigneur,
qui étiez et qui portiez tout dans votre toute-puissance, vous n'avez fait qu'ouvrir votre main et vous avez rempli de bénédictions le ciel et la terre. » Splendeur des images, intensitédu sentiment, grandeur, variété du mouvement; rien ne manque ici de ce qui fait proprement la poésie lyricjue, ni dans les Sermons de Bossuet, ni dans ses Oraisons funèbres^ ni dans vingt autres de ses ouvrages. 11 a encore du poète lyrique, ces commencements brusques et soudains, ces exordes qui n'en sont point, mais qui s'emparent d'un auditoire et qui le transportent au cœur même du sujet. — « Sire, ce que l'œil n'a point vu, ce ({ue l'oreille n'a pas ouï, ce qui jamais n'est entré dans le cœur de l'homme, c'est ce qui doit faire le sujet de cet entretien. » Tel est le début d'un de ses Sermons pour la Toussaint. Il en a l'infinie variété de ton, la liberté dans la grandeur, la familiarité dans le sublime. 11 en a aussi, Messeigneurs, la sensibilité profonde, cette manière de prendre lui-même, tout le premier, sa part des leçons qu'il donne, et de s'intéresser, d'intervenir, de se mêler de sa personne dans l'application des vérités qu'il exprime.
N'est-ce pas là, précisément, ce que nous aimons aujourd'hui dans nos poètes? Et qui sait si ce n'est pas là même une des raisons pour lesquelles, tout en admirant beaucoup l'orateur cependant, il ne semble pas que ses contemporains aient senti
tout le prix de cette incomparable éloquence? Écoutez-le dans son Sermon sur la jnort :
« 0 éternel roi des siècles, vous êtes toujours à vous-même, toujours en vous-même ; votre être éternellement immuable ni ne s'écoule, ni ne se change, ni ne se mesare! Et voici que vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n'est rien devant vous. Non ! ma substance n'est rien devant vous ; et tout être qui se mesure n'est rien, parce que ce qui se mesure a son terme, et lorsqu'on est venu à ce terme, un dernier point détruit tout, comme s'il n'avait jamais été. Qu'estce que cent ans ! qu'est-ce que mille ans! puisqu'un seul moment les efface? ^Multipliez vos jours, comme les cerfs que la fable ou l'histoire de la nature fait vivre pendant tant de siècles ; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité ; entassez dans cet espace qui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs; que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffle delà mort, tout fail)le,tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu'un château de cartes, vain amusement des enfants ! » — N'est-il pas vrai, que nous ne le lisons pas seulement, ici, nous l'entendons vraiment, nous le voyons! et nous nous livrons alors, parce que lui-même il se donne
à nous. Nous ne nous contentons plus de l'admirer, nous l'aimons. C'est que nous avons senti son cœur vibrer dans ses paroles, sa sensibilité s'épancher dans son discours, le déborder par instants ! Hommes de notre temps, ce genre d'éloquence qu'on n'appréciait guère au xvn*^ siècle, nous touche et nous émeut. Voilà comme nous aimons (ju'on nous parle. Et nous reconnaissons, dans ce prédicateur qu'on nous a si souvent et si faussement représenté comme un dominateur ou un tyran dos intelligences, un homme comme nous, notre semblable, un moderne et un contemporain.
Il ne l'est pas moins, Messeigneurs, en tant (jue préoccupé des grandes questions qui nous occupent toujours et particulièrement de la question si délicate et si grave de la réunion des Églises. La réunion des Églises, le retour des protestants de France et d'Allemagne à l'unité catholique, oui, telle a été, pendant un demi-siècle, depuis ses débuts à Metz jusqu'à sa mort, la grande préoccupation de Bossuet. En connaissez-vous aujourd'hui de plus éternelle et de toutes celles qui ont rempli le glorieux pontificat de Léon XTII, en est-il une qui lui tienne toujours plus à cœur? Parmi tant de témoignages de la sollicitude de l'illustre Pontife, lesquels
choisirai-je pour les rappeler? ha. Lettre au cardinal Rampolla, du l.j juin 1887? — ou sa lettre aux Polonais, du 19 mars 1894? — celle du 20 juin de la même année : Principibus populisrjue univer sis ? — la lettre aux Anglais, du 14 avril 1893? — l'Encyclique sur l'unité de l'Eglise, du 29 juin 1896? — Certes si jamais le monde voit se réaliser quelque jour le miracle de l'unité chrétienne, — et pourquoi ne le verrait-il pas? — sa reconnaissance n'hésitera pas ; et au premier rang de ceux qui l'auront préparé, ce hienfait dont on ne saurait calculer les suites, elle mettra le Pape Léon XIII. Pourquoi, Messeigneurs, me refuseraije ici la douceur de croire qu'une des choses que Léon XIII admire et aime dans notre Bossuet, parmi tant d'autres qualités, c'est peut-être et surtout l'ardeur dont Bossuet a fait preuve pour écarter les préjugés, pour détruire les obstacles, pour aplanir les difficultés qui empêchaient cette union? Personne encore, Messeigneurs, ne s'est placé à ce point de vue pour écrire ou pour étudier l'histoire delà pensée de Bossuet, et n'ayant moi-même rien de ce qu'il faudrait pour essayer de le faire, vous me croirez aisément si je vous dis combien je le regrette ! Mais si quelqu'un voulait en tenter la difficile entreprise, quels services ne rendrait-il pas à la mémoire de Bossuet lui-même^ à la cause de la réunion
des Églises, et au progrt'S de l'humanité future! C'est à Metz, en 1653, que Bossuet a commencé de travailler à la réunion, et le premier ouvrage que nous ayons de lui, c'est sa Réfutation du catécJiisme de Paul Ferri. Paul Ferri, qui exerçait son ministère à Metz, était un des docteurs les plus écoutés du protestantisme français. Du morne temps aussi date un sermon de vèture, où, comme on l'a dit, nous voyons Bossuet en possession de l'argument capital quil développera plus tard dans son Histoire des variations. « Nous enseignons ce que nous ont appris nos prédécesseurs, et nos prédécesseurs l'ont appris des hommes apostoliques et ceux-là des apôtres, et les apôtres de Jésus-Christ, et Jésus-Christ de son Père. C'est ù peu près ce que veulent dire ces paroles du grand ïortuUien : Ecclesia ab apostolis, apostoli a Christo, Chistus a Deo tradidit. 0 la helle chaîne, ô la sainte concorde, ô la divine tissure, que nos nouveaux docteurs ont rompue ! » C'est de cet argument qu'il va faire une arme. Ou plutôt non, j'ai tort de dire une arme! C'est un moyen de conciliation qu'il s'en est fait, en y ramenant et en y subordonnant toute la controverse. Car telle est sa manière, simple, large et si franche ! Je me rappelle un beau passage dans son Discours sur l'histoire universelle. 11 y examine les objections que l'on tire contre l'Écriture de la variété des
textes et des versions des Livres saints, et il conclut : « Mais laissons là les vaines disputes et tranchons la question par le fond. Qu'on me dise s'il n'est pas constant que, de toutes les versions et de tout le texte, quel qu'il soit, il n'en reviendra pas toujours les mêmes lois, les mêmes miracles, les mêmes prédictions, la même suite d'histoire, le même corps de doctrine, et enfin la même substance? » Pareillement, dans cette grande affaire de la réunion, il va droit au principal. Tous les points qui font difficulté entre catholiques et protestants, il les dégage, il les éclaircit, il les réduit à ce qu'ils ont d'essentiel, et pour y réussir, il ne demande que la liberté de les exposer. C'est l'objet de ce livre célèbre : L Exposition de la Doctrine catholique sur les matières de controverse, écrit pour convertir Turenne, pubhé pour la première fois en 1670, traduit dans toutes les langues, et qui fit, non seulement en France, mais en Allemagne et en Angleterre, un si grand effet parmi les protestants, que ce qu'ils trouvèrent de plus solide à lui opposer, c'est que « Bossuet avait adouci la doctrine de l'Église dans la rigueur de ses dogmes ». Vous savez qu'il n'en était rien et le Saint-Siège l'a déclaré lui-même.
Cependant quelques années s'écoulent, et Bossuet fait un pas déplus. 11 ramène toute la controverse à la (juestion de l'Église, qu'il traite à fond,
dans la Belation de sa conférence avec le mi- 7iistre Claude, en 1682; qu'il reprend d'une autre manière, en historien de la Réforme, dans son Histoire des va/-ialions des Eglises protestantes, le plus beau livre de la langue française ; et oij ce n'est plus seulement l'autorité de l'Église, mais l'autorité de l'Écriture elle-même, et généralement toute espèce d'autorité, philosophique, politique, morale, qu'il montre être mise par le protestantisme au hasard des décisions ou des caprices individuels. Autant d'Églises que de paroisses et, dans la paroisse, autant d'opinions et, par consé- (juent, de chapelles que de tètes ! Est-ce là le signe de la vérité ?
En posant ainsi la question, s'il a vu juste et profondément, Messeigneurs, l'iiistoire du siècle qui Unit est là pour nous le dire ! Assurément, aucun de vous, aucun de nous ne méconnaîtra, n'a jamais méconnu ce qu'il pouvait y avoir, ce qu'il y a de vertus privées, de vertu laïque ou pliilosophiijue dans les communions protestantes, et n'est-ce pas Bourdaloue, le père Bourdaloue, un jésuite, qui n'a pas craint do donner les protestants de son temps en exemple à quelques catholiques? Bossuet, non plus, n'était pas incapable de ce sentiment de justice, et je n'en voudrais pour preuve que sa correspondance avec le ministre Ferri. On ne saurait être plus courtois dans la forme, ni mêler plus
de déférence à plus de charité. Mais que le protestantisme soit une atténuation au principe d'autorité; qu'il tende à faire de l'individu la mesure et le juge de toute vérité ; que par la diminution du dogme il tende, ou si l'on veut, qu'il aboutisse inévitablement à la sécularisation, et, comme l'on dit de nos jours, à la « laïcisation » de la morale ; qu'il relâche par là le lien que la « religion » formait naguère entre les hommes ; qu'il lui enlève son caractère d'universalité et qu'avec la catholicité dogmatique il énerve ainsi la vertu sociale du christianisme, je ne crois pas qu'on puisse le nier, et depuis deux cents ans, c'est le danger que Bossuet, dans son Histoire ou dans ses Avertisse?nents aux protestants , a éloquemment signalé. N'est-ce pas cela qui est grave dans la division et la séparation des Églises ? Mais si Bossuet l'a senti, Messeigneurs, et s'il a fait mieux que de le sentir, s'ill'a montré ; s'il a fait preuve, en le montrant, d'une science, d'une loyauté, d'une modération, d'une conscience d'historien qu'il faut bien aujourd'hui reconnaître; si la controverse en est presque au même point; si ce que l'on discute aujourd'hui plus àprement que jamais, c'est la question de savoir « si la vérité venue de Dieu a eu d'abord toute sa perfection », si c'est le principe de ses Avertissements comme de son His' taire des Variatio?is et, philosophiquement, si
l'on lie peut le lui refuser ou le lui contester sans nier le concept même de la religion, qu'y a-t-il de plus actuel, de plus moderne, qui réponde mieux aux préoccupations de l'heure présente, et qui nous donne enfin une plus haute idée de la perspicacité de son génie?
Ce qui d'ailleurs ne fait pas moins d'honneur à son caractère qu'à son génie, c'est que les attaques violentes, déloyales, injurieuses même, dont son Histoire des Variations fut l'objet, ne l'ont pas détourné de travailler à la réunion. Il y travaillait activement en 1691, dans le temps même qu'il achevait ses Avertissemejits aux protestants, et on ne saurait rien lire de plus conciliant que sa correspondance avec 3Iolanus, abbé de Lokum, si ce n'est la correspondance où il n'oppose que la charité de son zèle avec la force de son éloquence aux vivacités et aux subtilités de l'illustre Leibniz. C'est le philosophe, non l'évèque, en cette occasion qui man((ua quelquefois de patience et même de politesse. Bossuet ne se découragea pas. Dans le môme temps que Leibniz le harcelait de ses chicanes ou de ses cavillations , comme on disait alors, il écrivait son Instruction pastorale sur les pro' messes de C Eglise, pour y montrer, disait-il, par « l'expresse parole de Dieu, que le même prince cipe qui nous fait chrétiens, doit aussi nous faire « cathohques ». C'était, Mes seigneurs, en 1700 et,
VOUS le voyez, c'était toujours la même argumentation, mais une fois encore présentée sous une forme nouvelle et singulièrement saisissante. En connaissez-vous de plus actuelle? et à l'heure qu'il est, la question ne se propose-t-elle pas dans les mêmes termes : « Le même principe qui nous fait chrétiens doit-il ou non nous faire catholiques? » Je le disais donc bien : pendant un demi-siècle, de 1653 à 1704, la réunion des Églises a été le principal objet de l'attention de Bossuet.
Pour procurer cette réunion, il s'est efforcé d'oter d'abord de la controverse tout principe d'aigreur, et de la ramener à ses termes essentiels. Que ce fût avec les protestants de Metz ou avec ceux de Paris, ou avec ceux de Hanovre, il ne s'est refusé à aucune des propositions d'entente ou de conciliation qu'on lui soumettait. Dialecticien consommé, il a fait preuve pendant cinquante ans de non moins de souplesse ou d'ingéniosité que d'éloquence, et d'autant de charité que de fermeté. Permettez-moi, Messeigneurs, d'appuyer sur ce dernier point et d'achever ainsi de préciser l'attitude qui a été la sienne pendant ce demisiècle : « Pendant que nous représenterons à nos frères errants, écrivait-il dans son Instruction sur les promesses de r Eglise, ces vérités adorables , joignez-vous à nous, peuple fidèle... Concevez avant toutes choses un désir
sincère de leur salut, témoignez-le sans affectation et de plénitude de cœur ; tournez-vous en toutes sortes de formes pour les gagner. « Reprenez les uns », comme dit saint Jude, en leur remontrant, mais avec douceur, que ceux qui ne sont pas dans l'Église sont déjà jugés. Quand vous leur voyez de l'aigreur, sauvez-les en les arraciiant du milieu du lac. Ayez pour les autres une tendre compassion, avec une crainte de les perdre ou de manquer à quelque chose pour les attirer. Parlez-leur, dit saint Augustin, amanter^ dolenter, fraterne, placide, avec amour, avec douceur, sans dispute, paisiblement, comme on fait à son ami, à son voisin, à son frère... » Je le demande aux adversaires les plus acharnés de Bossuet; y a-t-il un mot dans ces lignes qui n'honore autant la charité du chrétien que la fermeté du docteur de l'Église; et pourquoi faut-il, après cela, que dans cette grande entreprise, conçue avec tant de générosité, conduite avec tant de prudence en môme temps que de génie, et dont il attendait luimême tant d'effets, il ait échoué?
Mais a-t-il échoué? C'est ce que l'on pourrait se demander, et s'il a échoué, d'autres échouerontils toujours ? Messeigneurs, je ne le crois pas. Seul ou presque seul en son temps, Bossuet a senti la nécessité de s'unir. Qui niera que cette nécessité soit aujourd'hui universellement sentie? Nous le
voyons en Ang-leterre, en Allemagne, en Amérique. 11 j a de cela quelques années, non seulement on ne contestait plus à Bossuet la réalité des variations des Églises protestantes, le protestantisme s'en faisait gloire ! Vous nous accusez d'avoir varié! disait-on. Soit! Mais varier, c'est progresser, et c'est grâce à ces variations que nos communions s'adaptent à la fois aux besoins des individus et aux nécessités des temps. 11 y en avait même qui voyaient ou qui croyaient voir dans la multiplicité des sectes un signe de ce qu'ils appelaient la fécondité du sentiment religieux; et c'était le temps où, dans un autre ordre d'idées, l'impossibilité de se fixer, passait vous vous le rappelez, pour la suprême élégance intellectuelle. On évoluait, donc on existait; on se contredisait, donc on pensait; on se divisait, donc on progressait. Que dis-je ! Le progrès consistait dans la division ou dans la ditférenciation même; et si par hasard deux « intellectuels » s'apercevaient qu'ils pensaient de la même manière, ils s'affirmaient à eux-mêmes leur intellectualisme, en essayant de penser... autrement. Mais ces temps sont maintenant passés, et il faut souhaiter, Messeigneurs, et il faut espérer, et j'espère qu'ils ne reviendront plus. On a recommencé, et heureusement, de sentir le prix de l'unité. On a compris que ce qui fait en tout genre la valeur de l'individu, c'est le coefficient
social. La « morale indépendante » n'est qu'un mot, et l'action est toujours gouvernée par l'idée. Comprendra-t-on aussi, sentira-t-on le prix de l'autorité? Si nous avons besoin d'une main qui nous gouverne, combien plus avons-nous besoin d'une tête qui décide ! Mais le jour oii nous l'aurons compris, à qui nous adresserons-nous ? Quelle Église trouverons-nous dont l'immutabilité nous garantisse les conditions hors desquelles il n'y a pas de société spirituelle possible, ni peut-être de société matérielle? Messeigneurs, il n'y en a qu'une, et ce jour-là qui verra le retour des Églises au centre de l'unité catholique, ce jour, s'il doit luire sur l'humanité, sera le jour aussi du triomphe de Bossuet.
Ce n'est pas tout encore, Messeigneurs, et après vous avoir montré ce qu'il y avait, ce que je crois voir d'actuel et même de futur dans l'œuvre littéraire et dans l'œuvre polémique de Bossuet, je voudrais vous faire voir, avant déterminer, ce que je trouve aussi, dans son œuvre philosophique, de moderne ou de contemporain. « Je ne veux point, a-t-il dit quel({ue part, élever un Père au-dessus des autres par une comparaison odieuse, ni prononcer des arrêts de préférence. Mais c'est un
fait qu'on ne peut nier que saint Athanase, par exemple, qui ne le cède en rien à aucun des Pères en génie et en profondeur, et qui est pour aussi dire l'original de l'Église, dans les disputes contre Arius, ne s'étend guère au delà de cette matière. Il en est à peu près de même des autres Pères, dont la tijéologie paraît renfermée dans les matières que l'occasion et les besoins de FÉglise leur ont présentées... » Ne pourrait-on pas dire de lui pareillement que, de toutes les matières que les besoins de l'Église et l'occasion lui ont présentées, il n'y en a peut-être pas une que Bossuet ait traitée avec plus d'ampleur, avec plus de complaisance et avec plus d'autorité que la matière de la Providence? Il n'y en avait pas alors qu'il fût plus nécessaire de défendre, d'éclaircir, de développer. C'est ce que Bossuet a bien compris. L'un des premiers en son temps, il a vu d'une vue singulièrement pénétrante oij tendait le spinosisme naissant. Autant ou plus que Luther et Calvin, c'est Spinosa qu'il a voulu réfuter dans la seconde partie de son Discours sur l'histoire universelle, et ce seul fait, Messeigneurs, que, pour beaucoup de nos contemporains, Bossuet avant tout et surtout est l'auteur de son Discours sur l'histoire universelle, suffirait à nous permettre de reconnaître en lui le théologien de la Providence.
Nous le retrouvons également dans la suite
entière de ses sermons : « Seiiiper himiana gens mala de Deo tneruit... De toutes les perfections infinies de Dieu, celle qui a été exposée à des contradictions plus opiniâtres, c'est sans doute cette Providence éternelle qui gouverne les choses humaines. Rien n'a paru plus insupportable à l'arrogance des libertins que de se voir continuellement observés par cet œil toujours veillant de la Providence ; il leur a paru, à ces libertins, que c'était une contrainte importune de reconnaître qu'il y eût au ciel une force supérieure qui gouvernât tous nos mouvements et châtiât nos actions déréglées avec une autorité souveraine. Ils ont voulu secouer le joug de cette Providence qui veille sur nous, afin d'entretenir dans l'indépendance une liberté indocile qui les porte à vivre à leur fantaisie, sans crainte, sans retenue et sans discipline. »
Nous le retrouvons encore dans ses Oraisons futièbres, celles d'Henriette de France, de Madame, d'Anne de Gonzague. S'il fait moins de place à la Providence dans YHistou^e des imriations des Eglises pj^otestantes, c'est que de toutes les doctrines que Calvin avait retenues de l'enseignement de l'Église, à peine en nommerait-on une qu'il ait crue plus fermement que celle de la Providence. Et n'y a-t-il pas mieux encore, Messeigneurs, si Fénelon ayant quelque part prononcé, dans son sermon pour la fête de l'Epiphanie, cette
parole devenue presque proverbiale : « L'homme s'agite, mais Dieu le mène », c'est àBossuet qu'on l'attribue? Et en effet, il n'y en a pas qui résume mieux sa pensée, d'une manière plus exacte ou plus l)rève, ou plus saisissante. Eh bien! maintenant, Messeigneurs, depuis Bossuet, depuis cent cinquante à deux cents ans bientôt, quelle doctrine a été, est toujours plus attaquée? Avec encore plus de perspicacité que les libertins du siècle précédent, et grâce à Bossuet peut-être, les philosophes du xvni" siècle ont compris. Voltaire en tête, que la doctrine de la Providence était en quelque sorte « l'ouvrage avancé » de la religion, celui qu'il fallait démanteler avant d'attaquer le corps de la place; et ils y ont donc porté tout leur effort. Plutôt que de la reconnaître, cette Providence, ils ont mieux aimé livrer au hasard l'histoire de l'humanité, les révolutions des Empires, et la destinée des simples particuliers. Vous me dispenserez de rappeler ici leurs sarcasmes! De plus savants sont venus ensuite, ou de plus prétentieux, qui ont essayé de limiter la Providence de Dieu par le moyen de l'immutabilité des lois de la nature ; et il s'est trouvé que dans son Traité du libre arbitre, si l'on y change quelques mots seulement, Bossuet leur avait déjà répondu. L'immutabilité des lois de la nature ne saurait faire échec à l'auteur des lois de la nature; et d'ailleurs,
pour en faire la remarque en passant, comment ces logiciens, qui ne sauraient concilier la Providence de Dieu avec l'immutabilité des lois de la nature, concilient-ils donc l'immutabilité des lois de la nature avec leur hypothèse du progrès continu? Vous rappellerai-je après cela que, jusque de nos jours, la doctrine de la Providence n'est pas quotidiennement en butte à de moins furieux assauts? Toute la question du su7'naiu?'el nen dépend-elle pas? Toute la question du sens de l'histoire? Toute la question de la conduite et de l'objet de la vie? Naturalistes ou panthéistes, fatalistes ou déterministes, que nient-ils tous, avec des arguments tantôt semblables et tantôt contraires, si ce n'est la Providence? et môme en me plaçant, pour un moment, à leur point de vue, qu'y a-t-il donc de plus actuel, de plus contemporain qu'une œuvre comme celle de Bossuet, remplie pour ainsi dire de la doctrine de la Providence?
Or, Messeigneurs, vous le savez, les solutions de ces grands problèmes ne sont pas aussi nombreuses qu'il plait à notre vanité de le croire; il n'y en a pas plus de deux ou trois, entre lesquelles il nous faut choisir. C'est, aussi bien, ce que reconnaissent même les libres-penseurs, et j'en sais qui les ont cataloguées, ou inventoriées, ces sohitions. La doctrine de la Providence en est une. Quand la vérité n'en serait pas garantie au ciiré*
tien par l'autorité de la révélation, je dis que cette solution serait encore la plus consolante.
Tout commence ici-bas, mais tout finit ailleurs I
Ne fût-elle pas la plus consolante, je dis qu'elle serait encore la plus morale et, au contraire, quelle morale fonderait-on sur la concurrence vitale, ou sur la dangereuse illusion du ^ro^rè^ continu? Si elle n'était pas la plus morale, je dis encore qu'elle serait la seule capable d'éclairer les obscurités de rhistoire et de communiquer un sens aux agitations des hommes. Mais, Messeigneurs, si l'histoire, si la morale, c'est-à-dire la charité, si la consolation, c'est-à-dire l'espérance, et si la révélation, c'est-à-dire la foi, doivent sombrer ensemble dans le naufrage d'une doctrine, que faut-il davantage ; et que sera-ce que la vérité? Quand Bossuet n'aurait fait que poser la question en ces termes, nous ne saurions lui en savoir trop de gré, et c'en serait assez pour ne lui refuser ni le nom de « philosophe », ni celui de « penseur w.
On le lui a refusé cependant, on lui a reproché de n'avoir eu d'autre philosophie que celle de ses « vieux cahiers de Navarre ». On lui a reproché de n'avoir pas prévu Voltaire et le siècle de 1'^/?cyclopédiel Comme si la philosophie n'était (ju'un badinage, une espèce de sport, l'art de jongler avec
les idées, ou comme si la profondeur, l'étendue, la force de la pensée se mesuraient à son inconsistance! Nous pouvons juger de la valeur et de la sincérité du reproche ! L'œuvre de Bossuet est là pour y répondre. Car en terminant, Messeigneurs, si nous ramassions sous un seul point de vue tout ce que j'ai tâché devons en dire, c'est alors et de là qu'il nous apparaîtrait mêlé de toute sa pensée aux controverses de l'heure présente. L'idolâtrie du sens propice, c'est-à dire ce que nous nommons aujourd'hui du nom de suhjectivistne, voilà ce qu'il a toute sa vie combattu ! La tendance de riiomme à ne se servir de la société que comme d'un moyen d'en sortir, c'est-à-dire ce (jue nous nommons aujourd'hui du nom (['individucdistne, voilà le grand danger qu'il a essayé d'écarter ! La défiance de nous-mêmes, voilà enfin ce qu'il nous a toute sa vie enseigne! Qui dira que sa leçon nous soit inutile? et de quels maux nos sociétés sont-elles, aujourd'iiui, plus profondément travaillées?
Emi.nknces, Messeigneurs, Mesdames et Messieurs,
Que la gravité de ces maux ne nous soit pourtant pas une raison de désespérer. Bossuet n'a
jamais connu le décourag-enient ; et certes, nous l'aurions bien mal entendu, je vous l'aurais bien mal représenté, ou plutôt, je l'aurais trahi si, dans tout ce que je vous en ai dit, vous n'aviez senti sa conliance dans la bonté, dans le succès, dans le triomphe de sa cause. Oserais-je ajouter que, si l'on respire quelque part la même conliance, c'est ici, dans Rome, où, j'ai plaisir à le répéter, l'insigne bienveillance du Souverain Pontife m'a permis de rendre cet iiommage moins encore peutêtre à l'incomparable orateur qu'au lutteur de tant de combats? Et pour en témoigner ma profonde reconnaissance, je voudrais être autre chose ici qu'un « homme de bonne volonté » sans mission ni mandat de presque personne; je voudrais être ce soir la voix de tout un peuple et de tout un pays ; mais si cette ambition m'est interdite, je craindrais que ce n'en fût une autre, plus subtile peut-être sous son apparente modestie, que de vouloir être seul à remercier le Saint-Père. Et c'est pourquoi je terminerai ce discours, en suppliant le Pape Léon XIII de daigner agréer, avec mon humble hommage, l'hommage de tous ceux qui verront avec moi, dans l'accueil qu'il a fait à l'idée de cette glorification de Bossuet, une preuve nouvelle des sentiments particuliers du chef de la catholicité pour tout ce qui touche les intérêts, le rôle et l'avenir de la France.
LA
LA
LIBERTÉ DEXSEIGNEMEXT '
Messieurs,
N'étant animé, ce soir, que des intenlinns les plus conciliatrices, les plus paeiliques et les plus modérées, je proteste avant tout contre les commentaires ou les interprétations de ceux qui verront demain dans mes paroles autre chose que mes paroles mêmes.
Je ne suis ici le délégué ni le représentant, le porte-voix d'aucun parti, d'aucune coterie, d'aucune Ligue ; je ne songe ni à changer la forme du gouvernement, ni à reviser la Constitution, ni à renverser seulement le ministère : ce sont des besognes qui peuvent avoir leur utilité; mais elles ne sont pas de ma compétence; et puis, changement de personnes ou d'étiquette, à quoi cela nous mènerait-il si nous n'avions d'abord modifié les opinions?
1. Conférence donnée le 23 février l'JÛO à l'Hôtel des Sociétés savantes.
Je ne mêlerai même pas ensemble ces deux questions que l'on a confondues, et qui sont assurément connexes, mais qui ne sont pas, à mon avis, nécessairement solidaires : la question du droit d'enseignement et la question des associations ou des congrégations. J'estime, pour ma part, qu'il y a lieu de les distinguer. Et, quand le moment en sera venu, M. d'Haussonville vous le disait tout à l'heurt', nous nous expliquerons sur la question des associations, et je serais étonné que ce fût dans le même sens que le tribunal de la Seine. Mais, ce soir, je ne vous parlerai que de la Liberté cV enseignement , ou du Droit d'enseigner^ sans toucher du tout aux personnes, et j'ai la prétention, j'ai l'intention de n'en rien dire que ne puissent approuver également un catholique, un protestant, un juif, un musulman, un bouddhiste, s'il y en avait quelqu'un dégaré parmi nous, et enfin un libre-penseur, — à la seule condition d'être un penseur vraiment libre, et non pas un sectaire ou un franc-maron.
Lorsque nous réclamons la liberté d'enseignement, ou plutôt et pour mieux dire, quand nous demandons, puisque nous l'avons, qu'on ne nous l'enlève pas, et, au lieu de la restreindre, qu'on
LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT 73
retende, je ne vous apprendrai pas, Messieurs, quelle est l'objection qu'on nous oppose : « Le droit d'enseigner, nous dit-on, n'est pas de ces droits que tout homme apporte en naissant; la liberté d'enseignement n'est qu'une dangereuse invention de 1850; et la loi Falloux, puisqu'il faut l'appeler par son nom, n'est qu'une loi de réaction ». Et cela, vous le savez aussi, n'est pas absolument exact. La loi Falloux a organisé la liberté d'enseignement; mais c'est la Constitution de 1848 qui en a posé le principe; et, avant la Constitution de 1848, c'était la Charte de 1830; et avant la Charte de 1830, c'était la Convention nationale, sur un rapport de Daunou, en date du 27 vendémiaire an IV (octobre 1795). « Nous nous sommes dit, lisait-on dans ce Rapport : liberté d'éducation domestique, liberté des établissements particuliers d'instruction ; et nous avons ajouté : liberté des méthodes instructives... » Ni vous, ni moi. Messieurs, n'en demandons certainement davantage.
Mais, quand la loi Falloux serait « une loi de réaction », qu'en résulterait-il, et, par hasard, ignorons-nous que, dans le monde moral et intellectuel, comme dans le monde physique, il n'y a qu'action et réaction ? ou qu'il y a des « actions » nuisibles? et des « réactions » salutaires? J'en prendrais la médecine à témoin, si c'était ici le
lieu de plaisanter. Réaction^ réactionnaire ! Il semble, en vérité, que ces mots, à eux seuls, soient des accusations que l'on doive repousser avec une espèce d'horreur quand au contraire, pour s'en honorer, bien loin de s'en défendre, il suffirait, Messieurs, de les reprendre et de les expliquer ! Oui, la loi Falloux est une « loi de réaction «^ mais de réaction contre qui? de réaction contre quoi ? Et si c'était, premièrement, contre le monopole universitaire, que le gouvernement de Juillet avait hérité du gouvernement de la Restauration ; si c'était, en second lieu, contre l'organisation tyrannique de l'Université napoléonienne ; et si c'était, enfin, contre la manière oppressive dont les Assemblées révolutionnaires s'étaient emparées de la matière de l'enseig-nement public, le mot de « réaction », une fois au moins dans l'histoire, ne se serait-il pas trouvé synonyme de progrès et de liberté?
La Révolution, il est vrai, n'avait rien élevé de solide, ni de très savamment organisé sur les ruines qu'elle avait faites. Mais qui de vous, Messieurs, ne se rappelle de quels traits énergiques et durs, dans ses Origi7ies de la France contetnpo raine, Tainenous a retracé le mécanisme à la fois très simple et très compliqué, très compliqué dans le détail, mais très simple en son principe, de la cilé napoléonienne? A-t-il peut-être
LA LIBERTE D ENSEIGNEMENT to
exagéré quelques-uns de ces traits? Je le croirais volontiers. Ou plutôt, s'il a Ijien reconnu et admiré, nonsanseifroi, ce qu'il y avait de prodigieusement ingénieux, et de grandiose même, dans Torganisation dusystème,ils'estaltachéde préférence à montrer ce que le redoutable engrenage en avait d'oppressif et de corapressif. Et il a eu raison ! Et la preuvequ'ilaeu raison c'estquele gouvernement de la Restauration n'a cru pouvoir mieux faire, en y changeant à peine quelques rouages, que de s'emparer de cet instrument de règne. Et le gouvernement de Juillet, à son tour, en a fait autant. Et, parce qu'il n'y avait rien de moins « libéral », — ou de moins conforme aux principes de la monarchie (le Juillet et du gouvernement de la Restauration, — c'est pour cela. Messieurs, qu'en 1850 on a discuté si passionnément les articles delà loi Falloux. Il s'agissait de savoir si « le droit d'enseigner » continuerait d'être un monopole de l'État, comme le sel et comme le tabac, ou, au contraire, si, dans le système de l'éducation et de l'instruction d'un grand peuple, le jeu des révolutions réussirait à introduire enfin un peu de liberté! On peut se consoler aisément, à ce prix, d'être traité de réactiomiaire.
Assurément ce n'est pas que la loi Falloux soit parfaite, ni que l'intérêt des études ait inspiré jadis tous ceux qui l'ont votée. Mais qu'importe?
et, de tant d'autres lois qui font aujourd'hui partie de notre droit public ou qui ont passé dans nos mœurs, les motifs étaient-ils donc si purs? Ce qui est certain. Messieurs, c'est que la loi de 1850 a organisé chez nous la « liberté d'enseignement » ou le « droit d'enseigner ». Ce qui est certain, c'est que, depuis cinquante ans qu'on l'applique, elle n'a gêné, je pense, les convictions de personne, à l'exception de ceux qui ne se croient pas libres quand les autres le sont. Et, quelle que soit enfin l'origine de la « liberté d'enseignement » ou du « droit d'enseigner », ce qui est certain, c'est qu'une pareille recherche peut bien amuser les curieux, mais on ne peut nous enlever aujourd'hui la liberté d'enseignement et le droit d'enseigner, sans porter une grave atteinte au droit de l'individu, aux intérêts de la société tout entière et à l'organisation de la famille elle-même.
Le droit de l'individu d'abord, ou du citoyen, si le droit d'enseigner n'est proprement qu'une suite ou un prolongement du droit de penser, du droit d'écrire et du droit de parler. On répondait jadis à ceux qui réclamaient la liberté de penser i « La liberté de penser? mais vous l'avez! Et nous ne pouvons rien sur votre pensée ! S'il vous con-
LA LIBERTÉ d'e.NSEIGNEMENT 77
vient, à part vous, dans le silence et Tisolement du cabinet, d'entretenir les idées les plus contraires aux nôtres, vous le pouvez et nous vous en reconnaissons le droit. Mais l'expression vous en est interdite, pour des raisons d'État, et ce que vous pensez, nous ne vous empêchons pas de le penser, ce qu'à Dieu ne plaise ! mais uniquement de le dire et de le publier. » C'est à peu près le langage que nous tiennent aujourd'hui les adversaires plus ou moins déclarés de la liberté d'enseignement. Ils nous reconnaissent le droit d'avoir, même en matière d'instruction publique, des idées contraires aux leurs ; mais ils voudraient que ce droit ne s'exerçât qu'à huis clos. Et ils ne nous refusent même pas le « droit d'enseigner » : ils ne nous marchandent que celui d'avoir des élèves. C'est cependant ce droit que nous revendiquons. Nous disons que, sous les réserves d'usage, le droit d'écrire ou de parler entraine le droit d'enseigner. De tous les moyens qu'il y ait de répandre ou de propager ses idées, si l'enseignement n'est sans doute ni le moins puissant, ni le moins efficace, nous disons que le droit d'enseigner ne comporte, en principe, ni moins de liberté, ni plus de restrictions que le droit de penser ou d'écrire. Et nous disons que le droit d'ouvrir une école ne saurait pas plus nous être contesté que celui de fonder un journal.
C'est ce que disait Jules Simon, il y a précisément vingt ans, dans un Rapport fameux :
« L'État a-t-il le droit d'exclure du droit d'enseigner ceux dont il juge les doctrines dangereuses?
S'il a ce droit, il n'y a pas de liberté d'enseignement.
A-t-il le droit d'exclure du droit d'écrire ceux dont il juge les doctrines dangereuses?
S'il a ce droit, il n'y a pas de liberté de la presse.
Pourquoi aurait-il sur la parole parlée un droit qu'il n'aurait pas sur la parole écrite ?
Parler, écrire, c'est le même acte : il n'y a de différence que dans l'instrument.
Ce sont deux formes de la liberté de penser. »
Je ne crois pas. Messieurs, que, depuis vingt ans, ces paroles aient rien perdu de leur vérité. Dans un pays où existe la liberté de la presse, — et vous savez à quels excès elle se porte ! — on ne peut pas disputer à l'individu le « droit d'enseigner ». On ne peut pas accorder au journaliste, ou lui reconnaître, un droit que n'aurait pas l'orateur. Si nous nous écartons une fois de ce principe, nous tombons dans l'arbitraire. Et c'est pourquoi, Messieurs, nous ne saurions tolérer ce sophisme qui consiste à s'armer contre le « droit d'enseigner » des principes que l'on va chercher dans l'arsenal des usages ou des lois de l'ancien régime.
La jurisprudence des Parlements ou du Conseil du roi n'a ici rien à voir. Etes-vous prêt, comme disait l'autre, à ne parler dans vos journaux, sous l'inspection de deux ou trois censeurs, de « quoi que ce soit qui tienne à quelque cliose »? Songezvous à rétablir, non seulement le Parlement et le roi, mais aussi la Bastille, ou à faire brûler, sur le grand escalier du Palais de Justice, par la main du bourreau, les livres « scandaleux » et les feuilles « blasphématoires » ? Alors, oui, dans ce cas, causons, et rendons à l'État, si vous le voulez, les droits dont vous prétendez qu'il ne saurait se passer. Mais sinon, résignez-vous ; n'imposez pas à l'éducateur, quelque doctrine qu'il enseigne, les contraintes que vous n'imposez pas à l'écrivain ou au journaliste ; et reconnaissez que les mômes jeux de la fortune ou des révolutions qui ont fondé « la liberté de la presse » ont également fondé, sur les mêmes principes, le droit ou la « liberté d'enseigner ».
Reconnaissez aussi que l'Université de France, àqui vous voulez rendre son ancien monopole, n'y tient guère, et plutôt se féliciterait des elfets de la concurrence. Ce ne sont plus comme autrefois, de hautes, froides et sombres casernes que nos enfant?
habitent; ce sont de vrais palais scolaires, où l'air et la lumière entrent à flots, et, avec la lumière et le jour, la gaieté. La discipline, qui ne connaissait de fermeté que dans la raideur, est devenue plus humaine et plus douce. Vos maîtres d'études, jadis condamnés à végéter dans une situation qui tenait à la fois de celle du domestique et du gardecliiourme, ont été rendus à la dignité de leur vraie fonction, qui est de guider et de soutenir, plutôt que de « surveiller » l'élève. Et ce sont là déjà de grands progrès ! Mais sommes-nous bien sûrs qu'ils se fussent accomplis, si 1' « enseignement libre » n'en avait donné le signal? Quittons ce mot de concurrence, — je n'aime pas les idées qu'il éveille, de lutte ou de course à l'argent, — prenons celui d'émulation. Stimulée par des exemples qu'elle n'avait point donnés, non sua poma, l'Université de France a voulu mieux faire qu'on ne faisait ailleurs, et elle y a plus d'une fois réussi. Quel intérêt aurait-elle à voir cesser cette émulation? Quel intérêt y auraient les familles que sans doute on ne peut traiter comme une quantité négligeable"? Quel intérêt y auraient ses maîtres? Mais je puis vous montrer l'intérêt (ju'ils n'y auraient pas.
On vante, et à bon droit, la liberté qui est effectivement la leur. La multiplicité, la complication des programmes les gêne bien encore un peu, et,
dans les hautes classes, il leur faut compter encore avec les exigences du baccalauréat. Qui les délivrera du baccalauréat? Mais leurs opinions sont libres, et, pour bien préciser ici ce que je veux dire, aucune contrainte, si ce n'est celle de parcourir le « programme », ne pèse aujourd'hui sur le professeur de rhétorique, d'histoire ou de philosophie. Libre à lui de penser comme il veut, et de parler, d'enseigner comme il pense! On ne lui interdit ni d'être ardemment catholique, j'en connais, ni d'être résolument darwiniste, j'en connais aussi. Dautressontcomtistes, et d'autres sont kantiens. Pareillement le professeur d'histoire. Et si le professeur de rhétorique préfère Voltaire à Bossuet, il a tort, n'en doutons pas, mais il a le droit d'avoir tort. 11 ne l'a pas toujours eu. Messieurs! Il ne l'avait pas, sous la dure discipline et sous la hautaine férule des Villemaia et des Cousin. Et s'il ne l'avait pas, ne voyez-vous pas bien que la cause en était dans le monopole universitaire? Vous vous rappelez ce cardinal qui menait, disait-il, son clergé comme un régiment. Ainsi faisait Cousin du bataillon de ses agrégés. Dans tous les collèges de France, de Dunkerque à Bayonne et de Brest à Besançon, régnait l'éclectisme officiel; et on y enseignait, le même jour, à la même heure, que le « beau est la splendeur du vrai ». Que si quelqu'un s'y refusait, on l'envoyait s'amendera Pontivyou
jfe
àSisteron. La suppression de renseignement libre ramènerait-elle ces jours d'autrefois? Je ne sais ! mais, dans l'intérêt de nos jeunes professeurs, je pense qu'il vaut mieux leur en épargner l'expérience. Tôt ou tard, il suffirait d'un courant d'opinion pour que l'on vît renaître une rhétorique et une philosophie d'État. Un ministre y trouverait tant d'avantages et de sécurité! Il y aurait aussi une histoire officielle. Et, finalement, Messieurs, qui souffrirait de ce renouvellement d'intolérance? Nos professeurs d'abord, évidemment, mais aussi leurs élèves, et surtout l'Université de France.
A cette émulation féconde, et, je l'ose dire, patriotique, on pourrait, Messieurs, rapporter d'autres efiets encore, d'heureuses conséquences, et, par exemple, — pour n'en rappeler ici qu'une seule, — je ne doute pas qu'elle ait contribué, depuis cinquante ans, à pacifier les relations de l'Eglise et de l'Université. C'est la liberté de l'enseignement qui est un principe de concorde, et, au contraire, ce rétablissement du monopole universitaire qui nous diviserait... Mais, je vous l'ai dit, je ne veux point toucher ce soir à ce côté de la question, et je me borne à dire que je ne crois pas que l'Université se plaigne de cette émulation. Elle sait qu'un peu de contradiction n'est inutile à personne; elle n'éprouve, à ma connaissance, aucun besoin d'être protégée davantage; on l'humilierait
LA LIBERTÉ d'eNSEICNEMENT 83
de lui accorder des privilèges qu'elle ne demande pas. Gardons-la seulement de ses amis; elle se chargera de ses ennemis. Et, sous prétexte de l'honorer, mais en réalité de l'accaparer et de Tinfe'oder à un parti politique, ne la mettons pas en guerre avec l'opinion ou avec les familles.
Car il faut bien aussi, Messieurs, que nous parlions un peu des familles. Daunou, dont je vous ai rappelé tout à l'heure le rapport à la Convention, et qui était sans doute un excellent républicain, mais aussi un homme raisonnable, disait déjà en 179.3 : « Nous nous honorons de recommander notre projet, — sur l'Organisation de l'instruction publique, — des noms de Talleyrand, de Condorcet et de plusieurs autres écrivains. Nous n'avons laissé que Robespierre, qui vous a aussi entretenus d instruction publique, et qui, jusque dans ce travail, a trouvé le secret d'imprimer le sceau de sa tyrannie stupide, par la disposition barbare qui arrachait l'enfant des bras de son père, qui faisait une dure servitude du bienfait de l'éducation, et qui menaçait de la prison, de la mort, les parents qui auraient pu et voulu remplir eux-mêmes le plus doux devoir de la nature, la plus simple fonction de la paternité. » C'était, Mes-
sieurs, parler en brave homme et c'était parler en homme d'État. Les beaux esprits du radicalisme peuvent se moquer, s'ils le veulent, du « droit du père de famille »; ils ne sauraient l'empêcher d'être, et d'être le fondement, l'un des fondements du « droit d'enseigner ». L'enfant appartient dabord à sa famille, et quand il s'agit de l'instruire, si sa famille ne nous le conliepas, c'est à nous d'essayer de gagner sa confiance et non pas de supprimer à la fois le droit du père et celui de l'enfant. Je ne crois pas qu'il y ait présentement de « Crise universitaire ». Mais supposé qu'il y en eût une, c'est, Messieurs, que nos idées, quelques-unes de nos idées ne s'accorderaient pas avec le sentiment de beaucoup de familles, et, en ce cas, nous n'aurions qu'à chercher le moyen de les accorder. Ce serait encore une heureuse conséquence de l'émulation. La vérité pédagogique, si je puis m'exprimer ainsi, n'est souvent qu'une transaction de bonne foi entre des méthodes adverses et des principes contraires.
Car, autrement, voyez à (juelle tyrannie nous aboutissons. CathoHque ou protestant, je suis croyant et je suis pratiquant; je crois à l'utilité, à la vérité de la religion, et il me convient d'en observer les usages. C'est sans doute mon « droit ». Je pense aussi travailler dans l'intérêt de mes enfants en leur inculquant des idées qui me sem-
LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMEM 85
blent justes, et sans doute, c'est encore mon « droit ». Comment donc ne le serait-ce pas de m'assurer que, dans quelque établissement que je les place, on leur enseignera ce que je leur enseignerais moi-même! Cela est tellement évident que, si je pouvais les élever moi-même et les conduire jus([u'à l'âge d'homme, personne, je pense, n'aurait l'idée de me l'interdire. En principe, l'État enseignant n'est que le mandataire du père de famille. Comment donc m'obligerait-on à faire élever mon fils dans un établissement d'instruction, où, sans violence d'ailleurs, et avec modération, avec talent, avec esprit, on lui enseignerait tous les jours une autre « vérité » (jue la mienne? On lui démontrerait que son père n'est qu'un imbécile, un pauvre homme, un homme d'autrefois, enseveli dans les superstitions du passé. Messieurs, vous le voyez bien, de toutes les formes de contrainte que l'on puisse exercer sur la conscience humaine, il n'y en a pas de plus tyrannique, — le mot n'est pas trop fort, — et je crois pouvoir ajouter : il n'y en apas de plus dangereuse, parce qu'il n'y en a pas de plus propre à désorganiser ce qui nous reste encore du « droit de la famille. »
Or, Messieurs, sitoutle monde convient aujourd'hui que la grande erreur de la Révolution française a été de détruire tout ce qu'il y a\ait jadis d'intermédiaires entre l'isolement de l'individu et
l'omnipotence de l'État, et si. Je tous les cotés, dans tous les camps, pour ainsi dire, nous voyons que l'on cherche à restaurer, sous une forme plus ou moins nouvelle, quelques-uns de ces intermédiaires, la famille qui est le plus naturel de tous, ne devrait-elle pas être, et par tous les moyens, plutôt fortifiée et en quelque sorte régénérée qu'affaiblie? La liberté de l'enfant n'est qu'un mot, et, je le crains, un mot qui ne veut rien dire, à moins qu'il ne dissimule peut-être l'intention d' « accaparer l'enfant ». On ne veut le soustraire à l'influence de son père ou de la famille que pour le placer sous une autre contrainte; et, s'il est désarmé contre ce qu'on appelle les préjugés paternels, à plus forte raison combien ne le serait-il par contre ceux d'un maître du dehors? C'est ainsi que la question du « droit d'enseigner» se lie à la question du « droit de la famille », ou plutôt, c'est ainsi que le premier se fonde sur le second. C'est, Messieurs, ce que je voulais dire, en vous parlant des intérêts sociaux engagés dans le problème de la « liberté d'enseignement ». Ou plutôt, j'ai tort, vous le voyez, de dire : le problème; et, si ce n'était que je viens de le traiter moi-même, je dirais qu'il est résolu.
LA. LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT 87
Contestons-nous d'ailleurs, à notre tour, a le droit de l'Etat»? Nous le pourrions aisément; et quand on nous dit qu'il n'est pas démontré que le (( droit d'enseigner » soit de droit naturel, nous pourrions répondre qu'il ne l'est pas, non plus, que, ce « droit d'enseigner » fasse partie de la notion ou de la définition de l'État. Ces discussions sont peut-être un peu métaphysiques ! En tout cas, ce que nous savons et ce que nous voyons encore aujourd'hui, c'est que l'État n'a pas toujours ni partout « enseigné ». Pas plus tard qu'hier soir, on échangeait des toasts à quelques pas de nous, en l'honneur alternatif des Universités françaises et des Universités d'Amérique. Il y a de grandes différences entre les Universités d'xlmérique ellesmêmes, et il y en a de bien plus grandes encore entre les Universités d'Amérique et nos Universités françaises, lesquelles, comme vous le savez, ne disposent ni de leur budget, ni du choix de leurs professeurs, ni de leurs conditions d'admissibilité, ni de la rédaction de leurs Programmes. 11 en est autrement des Universités d'Amérique. Les plus célèbres d'entre elles, — Harvard, Yale, Princeton ou JohnsHopkins, — ne relèvent que d'elles-mêmes et d'elles seules. Elles décernent des diplômes,
mais ce ne sont point des « diplômes d'État » ; et, de la valeur de ces diplômes, de la valeur des hommes de loi, des médecins ou des ingénieurs qu'elles forment, il n'appartient de juger qu'au public. Il y en a aussi de « confessionnelles », de catholiques ou de protestantes, de méthodistes ou de presbytériennes. Nous, nous avons refusé à nos Instituts catholiques le droit de prendre le nom à' Universités, et je ne crois pas qu'on l'ait expressément accordé, mais nous le laissons prendre aux groupements d'études anticléricaux. Rien de tout cela ne se ressemble. Et, Messieurs, si je vous en parle, c'est ({u'onen a parlé d'abord, et puis, parce que voilà un grand pays, voilà une démocratie où,, en fait d'enseignement, l'Etat n'a môme pas retenu le droit régalien de la collation des grades.
Nous n'en demandons pas autant. Nous le souhaitons, nous le demandons, je continuerai de le demander « en thèse » ! 3Iais, en fait, nous ne le , demandons pas. Il y en a bien des raisons. Nous | admettons que l'État continue de conférer les | grades. Nous admettons aussi que, indépendamment des conditions de moralité qui vont sans dire, l'État impose, à quiconque voudra se mêler d'enseigner, des conditions de capacité définies. Il i ne faudra pas qu'elles soient trop rigoureuses. Des conditions trop rigoureuses m'auraient empêché
LA LIBERTE d'eNSEIGNEMENT 89
d'enseigner, moi qui vous parle; elles en auraient empêché Nisanl et Sainte-Beuve, que je nomme ici parce qu'ils m'ont précédé dans la ciiaire que j'occupe. Mais, quand nous aurons ainsi reconnu à l'Etat le droit de contrôler les « entrées » et les «sorties », si je puis ainsi dire,, comme en matière des douanes ; quand il aura mis au « droit d'enseigner w Jes limitations ou conditions techniques et professionnelles qu'il y croira devoir mettre ; quand il décernera, seul, les grades qui donnent accès à la moitié des professions lihérales et aux fonctions publiques, en vérité. Messieurs, je vous le demande, que peut-il exiger davantage? et le statu rjuo^ ([ue nous demandons qu'on nous maintienne, n'est-il pas la réduction de la « liberté d'enseignement» ou du « droit d'enseigner» à leur plus simple expression?
C'est ce qui me permet, Messieurs, en terminant, et après M. d'Haussonville, de dire, aussi, moi, quelques mots du projet de loi relatif au « stage scolaire ». Si je me suis bien expliqué, je n'ai pas besoin de vous montrer quelle atteinte, oblique, mais profonde, il porte à la « liberté d'enseignement ! » Mais je veux admirer avec vous qu'on nous le propose, à nous, qui n'avons fait en
partie, voilà cent ans à peine écoulés, la plus sanglante des révolutions que pour arracher au pouvoir ce qu'on veut aujourd'hui nous reprendre : l'admissibililé de tous les Français à tous les emplois. Oh! sans doute, je le sais, Messieurs, la Révolution a eu d'autres causes; elle en a eu de plus lointaines, et de plus profondes, et de plus philosophiques; mais je dis qu'elle n'en a pas eu de plus prochaine, de plus populaire et de plus agissante quel'impatience des barrières qui parquaient nos Français chacun dans sa condition. Que le praticien de village, humble procureur ou modeste huissier, ne pût pas devenir conseiller dans une Cour de Parlement; que le bas officier ne pût pas concevoir l'espérance d'être, un jour, officier général; que le curé de campagne ou de petite ville eût la route barrée vers l'épiscopat, voilà ce que nos pères n'ont pas pu supporter, et voilà pourquoi, de l'admissibilité de tous à tous les emplois, ils ont fait un article de la Déclaration des Droits de lliomme et du citoijcn. « Tous les citoyens, étant égaux aux yeux de la loi, sont admissibles également à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » Il n'est pas nécessaire, a-t-on dit, làdessus, d'un peu haut et un peu dédaigneusement, que tous les Français deviennent fonctionnaires.
LA LIBERTÉ d'enSEIGNEMENT 91
Et, en effet, non ! cela n'est pas nécessaire ! Mais ce qui est nécessaire, c'est qu'ils puissent le devenir, si cela leur convient, et que d'ailleurs ils en soient capables. Nous en avons assez chèrement payé le droit et nous le payons encore tous les jours.
Car, enfin, Messieurs, si les mots ne sont pas seulement des mots ou du vent, mais s'ils expriment quelquefois des idées, qu'est-ce donc que l'État français? et qui sont ceux qui le composent ? Mais, avec bien plus de raison que le roi Louis XIV, chacun de nous peut aujourd'hui le dire : « L'État, c'est moi! » L'Etat, Messieurs, c'est vous! L'État, c'est nous tous! et tous ceux qui comme nous en ont consenti et accepté les charges! La conséquence n'est-elle pas évidente? Le droit que nous avons, si nous en sommes dignes, d'occuper les fonctions publiques, depuis la plus humble jusqu'à la plus haute, le droit que nous avons d'être cantonnier ou Président de la République, ce droit, Messieurs, n'est rien de plus ni de moins que la contre-partie du devoir que nous avons de nous soumettre aux lois, de payer nos impôts et de rendre le service militaire. Sous des conditions de capacité générale ou professionnelle rigoureusement définies, quiconque supporte les charges de l'État a le droit d'en revendiquer aussi les avantages. Et, à ce propos, n'est-ce pas une
chose extraordinaire que l'assurance naïve ou plutôt l'inconscience avec laquelle certaines gens viennent aujourd'hui nous dire : « Nous ne payons pas nos fonctionnaires pour nous déplaire ou pour nous contrarier. » En vérité ! Nous fie payons pas! Mais c'est le mot qui est impayable ! Car, est-ce vous qui nous payez? et comment? avec quel argent? sur quel fonds? de votre patrimoine, peut-être, ou du fruit de vos économies? Mais, au contraire, ministres, sénateurs, députés, c'est nous qui vous payons... pour nous payer, je le veux bien, mais avec les fonds que nous vous constituons. C'est de nous que vient l'argent, et, comme il n'est d'ailleurs admis, dans une société civilisée, ni que l'on se fasse à soi-môme justice, ni ((ue l'on se paye de ses propres mains, une partie de notre argent nous revient par les vôtres; mais, Messieurs, c'est toujours notre argent. Tels sont, en matière d'argent, et surtout dans une démocratie, où l'impôt n'est conçu « que comme une portion retrancbée de la propriété de chaque citoyen », les rapports des fonctionnaires avec l'État qui les paye. Je ne me lasse pas de citer la Déclaration des Droits de t homme et du citoyen. Et, en effet, nos hommes politiques Font aussi toujours à la bouche! Quelques-uns d'entre eux ont fondé tout exprès une Ligue soi-disant destinée à en assurer le respect. Et, en attendant, par
LA LIBERTÉ d'eNSEIGNEMENT 93
tous les moyens qui sont en leur pouvoir, vous diriez qu'ils ne travaillent qu'à détruire ce principe d'égalité qui en est le support.
Ce que créerait en effet la loi sur le « stage scolaire », ce serait, entre Français, des catégories ou des castes. Il y aurait dorénavant en France des Français de deux espèces : l'une qui se chargerait d'aijsorber à son prolit la quasi-totalité des revenus publics, et l'autre qui les lui fournirait. Si je n'avais pas reçu l'estampille de l'État, le baptême civique et la confirmation scolaire, je ne pourrais être ni facteur ni agent-voyer; mais, tout de même, je serais bon pour payer l'impôt et, au besoin, pour me faire tuer. Ce serait le retour aux pires traditions de l'ancien régime : d'une part, quelques centaines de politiciens, avec leur clientèle, et, de l'autre, « la gent taiJlable et corvéable à merci ». Encore, sous l'ancien régime, était-ce au moins les privilégiés qui payaient habituellement de leur sang ! En vérité. Messieurs, cent ans après la Révolution, dans ce pays de France, se peut-il qu'on nous propose une semblable loi, sous prétexte dunilé sociale et de défense républicaine ? Mais je ne connais, quant à moi, qu'une manière de défendre la Répubhque, une seule, qui est, en la faisant aimer, de faire qu'elle n'ait pas besoin d'être défendue; el, pour l'unité sociale, quelle manière de la préparer que de commencer par
semer, dans la société, des divisions qui n'y existaient pas !
Messieurs,
11 y a dans notre histoire une date funeste et détestée entre toutes : c'est celle de ce jour d'octobre 1685 où le roi Louis XIV mit sa signature au bas de la révocation de l'Etat de Nantes. Mais, si nous sommes unanimes dans le sentiment de réprobation généreuse que nous inspire cet acte trop fameux, les clauses nous en sont moins connues, et, si je ne me trompe, nous connaissons moins encore les mesures de persécution systématique et de froide violence qui Font luimême précédé. Permettez-moi de vous en rappeler quelques-unes.
Du 4 août 1()79 : Arrêt du Conseil défendant aux receveurs généraux des finances d'employer aucun protestant;
Du 18 avril 1682 : Arrêt du Conseil ovàowwàwl aux procureurs protestants du Parlement de Paris, — ce sont nos avoués, — de se défaire de leurs charges ;
Du 29 octobre 1682 : Arrêt du Conseil oràonnant aux officiers de maréchaussée, aux receveurs
des consignations et aux commissaires aux saisies de se défaire de leurs charges ;
Du 4 mars 1683 : AnvH du Conseil ordonnant à tous les officiers de la Maison du roi et des princes de se démettre de leurs charges ;
Du 9 juillet 1685 : Arrêt du Conseil interdisant aux protestants d'exercer les professions de libraire et d'imprimeur;
Et, Messieurs, pour conclure :
Article TY/ de FÉdit de Révocation : « Défendons les écoles particulières pour les enfants de la Religion prétendue réformée; et toutes les choses généralement quelconques qui peuvent marquer une concession, quelle que ce puisse être, en faveur de la dite religion. »
Faut-il poursuivre? et qu'ai-je encore besoin d'ajouter? Telle est la voie, Messieurs, où nous sommes à la veille de nous engager; telles en ont été les étapes successives dans l'histoire, et, tôt ou tard, tel en serait le terme. La loi qui a conservé dans nos mœurs pul)liques la « liberté d'enseignement » est notre Édit de .Nantes! Les mesures qu'on propose de prendre en seraient la révocation. Mais, Messieurs, vous ne le voudrez pas ! Vous vous rappellerez les leçons de l'histoire ! Vous direz que l'unité morale ne se fonde point par la violence ou par la force, mais sur l'accord des volontés et des cœurs! Et vous son-
gérez enlin qu'au jeu cruel des proscriptions, si on ne sait même pas toujours où l'on commence, on ne sait jamais où Ton s'arrête et comment on finit.
LA