‹ Discours de combat (volume 5)Chapitre 3 sur 12 · DANS LA MORALE CONTEMPORAINE · texte numérisé non relu

DANS LA MORALE CONTEMPORAINE

Parmi les phénomènes inquiétants de l'heure présente, il y en a de plus apparents, mais je doute qu'il y en ait de plus curieux pour l'observateur, et en même temps de plus inquiétant, que « la renaissance du paganisme dans la morale ». C'est à la condition, il est vrai, de ne pas ici l'entendre en moraliste chagrin et comme qui dirait en censeur morose de la corruption des mœurs contemporaines. Les mœurs contemporaines, au début du vingtième siècle, sont-elles plus « corrompues » qu'en d'autres temps, qu'au temps du Directoire, par exemple, ou de la Régence, ou de la Fronde, ou de la Renaissance ? Je ne le crois pas, pour ma

1. Conférence prononcée à Paris, le 18 juin 1900, pour la Conférence Olivainl, et refaite peu de temps après à Orléansi — En la rédigeant sous forme d'article, Ferdinand Brunetière en avait un peu effacé le caractère oratoire.

part; et on aurait quelque peine à le démontrer. Je crains plutôt, avec Pascal, que « la malice et la bonté du monde^ en général, ne soient toujours les mêmes », à quelques nuances près ; et s'il serait aisé de relever de nos jours des formes de corruption nouvelles, nées du changement des mœurs ou des habitudes, on en citerait aisément de « démodées » ou d'éteintes, et de « fossiles », si j'osais ainsi dire. Ce n'est pas non plus une plus grande ou plus âpre avidité de jouir, que j'appelle de ce nom de « renaissance du paganisme » ; et elle n'en serait, en tout cas, qu'un effet entre beaucoup d'autres, non le symptôme, ni l'explication ou la cause. Peut-être en est-il de l'avidité de jouir, comme on a pu dire avec vérité qu'il en était du luxe : le goût et l'apparence en sont de nos jours plus répandus qu'au temps de Louis XIV, si l'on veut, ou de Léon X ; mais la réalité n'en a pas pour cela changé de nature. Et je ne veux point enfin désigner, sous ce nom de « paganisme », je ne sais quel relâchement ou quel abandon des principes qui est dans l'histoire le signe caractéristique de toutes les civilisations avancées. Le « dilettantisme » n'est qu'une forme du « scep- 1' ticisme », et le scepticisme n'est pas nécessaire-Jj ment ni toujours païen... Mais c'est autre chose' que je veux dire ; et, depuis cent cinquante ans passés, si la grande prétention des philosophes, et

de la philosophie même, a été de fonder une morale indépendante de toute religion, une morale empirique et laïque, une morale d'usage et de pratique, — « la morale des honnêtes gens », comme on l'a quelquefois nommée, — une morale dont les prescriptions fussent également impératives pour le chrétien et le boudhiste, pour 1' « homme jaune » et pour 1' « homme blanc », pour le Grec et pour le Romain, pour le croyant et le librepenseur, je voudrais montrer, dans la présente étude, que non seulement on n'a pas réussi, mais que ce grand effort n'a jusqu'à présent abouti qu'à réintégrer dans l'enseignement moral les principes du paganisme. Je vais essayer d'en trouver la preuve ou le témoignage dans les progrès de 1'//^dividualisme, du Naturalisjne et de YEtatisme.

Ce n'est pas ici le lieu de rechercher les origines historiques de V individualisme, ni d'en retracer les progrès depuis trois ou quatre cents ans. Il suffira donc de rappeler que, contemporain du mouvement de la Renaissance, mais gêné et même interrompu dans le cours de son libre développement par cet autre mouvement qu'on désigne dans l'histoire sous le nom de « Contre-Réforma-

tion », il n'a pris une pleine conscience de luimôme qu'à la lin du dix-huitième siècle, avec et dans les œuvres de J.-J. Rousseau et de Kant. Depuis Kant et Rousseau, depuis VEmile et depuis la Critique de la rai8on pratique, l'individualisme en morale, c'est ce qu'on nomme encore des noms de « souveraineté de la conscience » et d' « autonomie de la volonté ». Par l'individualisme, chacun de nous, en morale, est constitué souverain juge de ses actes et surtout de ses intentions. Que faut-il faire ? Et que ne faut-il pas faire? Où est le hien ? Et où est le mal ? Qu'est-ce que le vice, et qu'est-ce que la vertu? Notre « conscience » répond à toutes ces questions ; il nous suffit de l'interroger; et, non seulement la réponse qu'elle y fait est « souveraine », mais il n'y a qu'elle qui puisse la faire. La règle des règles, ou plutôt la seule règle, est de ne point « agir contre notre conscience » ! Où nous avons agi selon notre conscience, il n'y a pas d'autorité qui puisse décider que nous avons mal agi. Nous ne concevons pas, on ne conçoit pas de tribunal au-dessus d'elle. Elle est le juge et elle est la loi.

Si fractiis Ulabatur orbis, Impavidam ferlent ruinœ...

Les hommes peuvent nous condamner! Si nous avons pour nous le témoignage de notre conscience,

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nous nous moquerons de leurs condamnations! Nous nous retrancherons dans notre conscience comme dans un fort inexpugnable. Nous l'opposerons, elle toute seule, à la conjuration, quedis-je! à la « conscience » de l'Immanité tout entière. Et puisqu'il n'y a qu'un principe d'erreur en morale, qui est de ne pas suivre aveuglément les prescriptions de notre conscience, nous les suivrons, et dussions-nous d'ailleurs nous tromper au regard de nos semblables, notre erreur même en ce cas n'en sera pas une, mais plutôt le témoignage et le triomphe de notre vertu.

Voilà de belles formules ! et, de la doctrine qu'elles résument, nous sommes tous, aujourd'hui, tellement imprégnés, que je me sentais presque embarrassé de les combattre, quand j'ai relu, l'autre jour, un admirable sermon de Bourdaloue sur la Fausse conscience. J'en ose conseiller la lecture et la méditation à tous ceux qui sont, de nos jours, comme enivrés de la « souveraineté de la conscience» et de r« autonomie delà volonté». Il y a de « fausses consciences ». Il y a des consciences naturellement perverties et, pour ainsi dire, « corrompues » avant que de s'être exercées ou seulement interrogées. Mais, surtout, il y en a de « déformées » ou de « faussées » par l'éducation, par les habitudes, par les conditions. « On peut agir selon sa conscience, dit à ce propos Bourda-

loue, et néanmoins pécher, et, ce qui est bien plus étonnant, on peut pécher en cela même et pour cela môme qu'on agit selon sa conscience, parce qu'il y a certaines consciences selon lesquelles il n'est pas permis d'agir. » Et telles sont, dironsnous après Bourdaloue, la plupart des « consciences » que Ton pourrait appeler « professionnelles », qui sont celles que l'on s'est insensiblement formées d'après et dans le sens de son intérêt ou de l'amour-propre de la classe, de la caste, du corps auquel on appartient. Consciences de diplomates, consciences de militaires, consciences d' « intellectuels », consciences d' «hommes d'affaires », consciences de magistrats, consciences même de prêtres, il y en a de toutes les espèces, presque autant qu'il y a de conditions ou de professions parmi leshommes, et on s'en aperçoit bien toutes les fois que vient à surgir en morale une vraie difficulté. On pourrait dire sans exagération, et avec une longue énumérationde titres à l'appui, que le théâtre, en général, et le roman ne vivent que de ces diflicultés, et de la manière dont les tranche l'infinie diversité des « consciences ». Mais, dans la réalité môme, — et cet exemple m'est suggéré par l'admirable roman de M. Paul Bourget, Un Divorce^ — si la « conscience » d'une honnête femme condamne le divorce, et si la « conscience » d'un honnête homme l'approuve, ne faut-il pas,

de toute nécessité, dans une question de cette nature, que l'un des deux se trompe, et soit guidé par une « fausse conscience » ? La conscience est donc souveraine, si on le veut et si Ton tient au mot, en ce sens que personne au monde n'a le droit de « contraindre » un être humain, par la violence ou par la force, à « agir contre sa conscience » ! Mais cette conscience, au demeurant, n'est toujours que la conscience d'un individu. Quand on en a reconnu, déclaré, proclamé la souveraineté, la morale reste donc tout entière à fonder. Et cela est tellement évident, qu'après avoir proclamé cette « souveraineté de la conscience », on a dû faire comme si cette souveraineté n'existait pas, n'était qu'un mot, et, pour donner une base à la morale individualiste, il a fallu la chercher ailleurs.

On a cru la trouver dans « le respect de soimême », et, en effet, « se respecter soi-même », ou plutôt respecter en soi ce caractère général d'humanité dont chacun de nous n'est ici-bas qu'un représentant éphémère, une « réalisation particulière » et transitoire, c'est le principe, j'y consens, de plus d'une vertu. Mais non pas de toutes ! Et, par exemple, comment persuadera-t-on à don Juan que ce soit « manquer au respect qu'il se doit à soi-même » que de multiplier ses conquêtes amoureuses, lui, qui les trouve plus empressées de se

rendre à mesure qu'elles sont plus nombreuses? Comment le persuadera-t-on au bonhomme Grandet, qui sent augmenter son pouvoir à mesure qu'il arrondit son domaine, et devant qui les autres hommes s'inclinent à mesure plus respectueusement et plus bas? Ou comment persuadera-t-on aux César et aux Napoléon qu'ils se fussent mieux « respectés eux-mêmes »j s'ils se fussent contentés, César d'écrire sur la Grammaire, et Napoléon de passer colonel d'artillerie à l'ancienneté? Le « respect de soi-même », hélas! presque toujours, ce n'est que le respect qu'on a pour l'opinion des autres, à moins encore que ce ne soit, si je l'ose dire, un simple « démarquage » du stoïcisme antique, et par l'intermédiaire des Épictète et des Marc-Aurèle, un retour à la théorie du surhomme : Humanum paucis vivit genus.

Certes, je ne veux point médire ici du « stoïcisme » en général, ni même, et en particulier, d'Épictète ou de l'empereur Marc-Aurèle. Il est vrai qu'on nous les a l'un et l'autre étrangement surfaits. Taine avait commencé, dans ses Essais de critique et cl histoire! Mais c'est Renan, dans son Marc-Aurèle, qui, sans l'oser dire avec une franchise qui n'était pas dans ses habitudes, a subtilement insinué que si le christianisme n'avait point paru dans le monde, peut-être le stoïcisme l'aurait-il, et assez avantageusement, remplacé. On

peat toujours faire de ces insinuations et de ces suppositions. Ernest Havet n'y a pas manqué, dans ses Origines du Christianisme, sur quoi Scherer leur a répondu que si le stoïcisme eût pu suffire à transformer le monde, il ne restait plus qu'à expliquer comment et pourquoi donc il ne l'avait pas fait. Quand on a débrouillé les origines judaïques et les origines grecques du christianisme, il reste à examiner pourquoi ni Thellénisme ni le judaïsme n'ont accompli l'œuvre du christianisme; et c'est justement tout le problème.

Je ne le crois pas diflicile à résoudre, en ce qui concerne le stoïcisme. Moralement, le stoïcisme n'est qu'une doctrine ou une école d'orgueil, et, supposé qu'il ne le fût pas à l'origine, dans l'enseignement de Cléanthe ou de Zenon, il l'est en tout cas devenu dans le Manuel d'Épictète et dans les Pensées de l'empereur philosophe. Convaincu du néant de toutes choses, et plus particulièrement de l'inutilité de Fetfort humain contre la puissance aveugle et nécessaire de la nature, le stoïcisme n'a trouvé de refuge que dans « la tour d'ivoire » de son orgueil. Lisez et relisez à ce propos le long préambule des Pensées, ovu Marc-Aurèle, sous couleur de « rendre témoignage aux dieux, à ses parents et à ses maîtres, pour tout ce qu'il leur doit », s'attribue, dans une interminable énumération, « toutes les vertus et les perfections imaginables.

sans se trouver un seul défaut, sans se faire un seul reproche, et se peint comme une Pandore, ornée de tous les dons ». Ces expressions ne sont pas de moi, mais du savant historien de la pensée grecque, Félix Ravaisson, dans son Essai sur la métaphysique (TAristote, et je m'étonne seulement qu'en se séparant de lui, les Taine, les Havet et les Renan n'aient pas pris du moins la pçine de nous en indiquer les raisons.

Car Topinion de Ravaisson sur le stoïcisme est celle d'un helléniste! C'est l'opinion d'un a philosophe »! Et, surtout, c'est l'opinion d'un historien qui a étudié le stoïcisme dans sa suite, ainsi que dans ses rapports avec les autres doctrines de la philosophie grecque, et non pas seulement, comme Havet ou Renan, dans le Manuel d'Epictète ou dans les /*en5ee5 de Marc-Aurèle. Fâcheux effet, en vérité, d'une méthode qui consiste, pour se faire une idée plus originale ou plus « personnelle » des choses dont on veut parler, à commencer par négliger ce que les autres en ont dit avant nous ! Mais nous qui croyons, au contraire, avec Auguste Comte, que tout jugement critique ne se dégage que de la totalisation des jugements qui l'ont luimême précédé, nous revendiquons ici le droit de nous en remettre, sur l'esprit du stoïcisme, à Ravaisson plutôt qu'à Renan, et plutôt qu'à Havet. Il a connu mieux qu'eux le stoïcisme et les stoïciens ;

et il n'avait point, en en parlant, la secrète préoccupation de nous montrer jusqu'à quelle hauteur, sans le secours du christianisme, pouvait s'élever la pensée humaine.

Que si maintenant on veut voir la liaison de cette doctrine, « dont l'orgueil est le fond », avec l'individualisme, et se rendre compte qu'en cela même elle est le contraire du christianisme, un peu de réflexion y suffira. Le stoïcisme est proprement l'apothéose de l'individu. « Avant que l'homme soit, Dieu n'est pas encore arrivé au terme de sa perfection; il n'est donc pas vraiment Dieu, et c'est pour devenir Dieu qu'il vient dans l'homme. Or l'homme, pour les stoïciens, c'est ce quelque chose doué de raison et de volonté qui dit de soi-même : Je, Moi. Ce qu'il adore dans le Dieu intérieur, devenu son génie, c'est donc lui-même, qui, par sa volonté seule, s'est fait et se fait à tout moment Dieu. )) Nous touchons ici, pour ainsi parler, la forme extrême du a respect de soi-même ». Ce que nous respectons en nous, c'est la supériorité que nous nous reconnaissons. Chaque pas que nous faisons vers le perfectionnement de nousmêmes nous tire du troupeau de nos semblables. Qu'y a-t-il de commun entre le puissant empereur et Blandine, l'humble esclave de Lyon? A peine un peu d'humanité ! Mais, en tout le reste, ils diffèrent : et c'est ainsi qu'insensiblement, du plus pur stoï-

cisme, et du plus « magnanime », s'engendre, pour achever et pour couronner la morale individualiste, la théorie du « surhomme ».

C'est le point où nous en sommes aujourd'hui. Nos « intellectuels » n'osent pas ouvertement le déclarer, mais ils le pensent; et là même est la raison de leur « anticléricalisme », qui n'est que le masque ou le déguisement de leur haine du christianisme. Toute morale qui repose sur ce qu'on appelait naguère « le don de l'homme à l'homme », n'est à leurs yeux, comme aux yeux de Nietzsche, qu'une « morale d'esclaves ». La morale qu'ils réclament est une morale d'aristocrates et de privilégiés. Il leur faut des droits que ne possèdent pas les autres hommes, et une investiture de puissance qui les élève à la dignité de conducteurs de leur espèce. Car, on entend bien que ce n'est pas pour eux, dans leur intérêt, pour la satisfaction de leur amour-propre ou de leur vanité, mais c'est pour nous, pour notre bonheur à tous, dans l'intérêt de la civihsation et du progrès, (ju'ils sollicitent cette investiture!... « Il répétait souvent (c'est encore Marc-Aurèle) le vœu de Platon, que les rois fussent philosophes ou que les philosophes fussent rois. » Renan, lui, se serait contenté qu'ils fussent « philologues » ! Et d'ailleurs, en exposant ces paradoxes favoris, les uns et les autres n'oublient que deux points : le premier, qu'il ne dépend que

de chacun de nous de se considérer lui-même comme un « surhomme », — car pourquoi m'incKnerais-je devant Nietzsche ou Renan? — et le second, que, dans la mesure où les autres consentiraient à nous reconnaître pour tel, nous aurions travaillé, tous ensemble, sous couleur de progrès, et de progrès moral, à rétablir dans le monde moderne ce qu'il y avait presque déplus odieux dans le monde antique : c'est le régime des castes et celui de l'esclavage.

S'il en est ainsi, nous ne parlons donc point par figure, mais littéralement, quand nous signalons, dans les progrès récents de l'individualisme, un retour au paganisme, et une rétrogradation de la morale de l'avenir vers les morales de l'antiquité. Théorie du surhomme, respect de soi-même, autonomie de la conscience ou de la volonté, tous ces mots ne montrent ou ne déguisent qu'une seule et même intention, qui est de « déchristianiser » le monde et, pour le « déchristianiser » plus sûrement, de le ramener à ce qu'il était avant le christianisme. Ce rêve, après avoir été le rêve des encyclopédistes, et celui des hommes de la Révolution, est aujourd'hui le rêve, plus ou moins conscient, de tous ceux qui travaillent à « laïciser » la morale. Savent-ils toujours ce qu'ils font? C'est une autre question que je n'examine pas ici. Quelquesuns d'entre eux sont assurément de très honnêtes

gens, qui ne se croient pas si coupables ! Et, en effet, quel mal font-ils, en se rangeant delà « religion » de Marc-Aurèle et d'Épictète ou de Socrate et de Platon? C'est ce qu'on vient d'essayer de leur dire. Ils progressent à reculons ! En morale comme en politique, ils s'appliquent à restaurer tout ce que le christianisme, dans le monde occidental, et avant lui le houddliisme, en Extrême- Orient, s'étaient efforcés de détruire. Et, à la vérité, je ne crois pas qu'ils réussissent! Mais s'ils y devaient réussir un jour, au grand dommage de l'humanité, ce n'est pas eux qu'il en faudrait surtout, ni principalement accuser, mais nous qui les aurions laissés faire, et qui nous en serions paresseusement remis à la religion du soin de se défendre elle-même, et toute seule. Aidons-nous si nous voulons que le ciel nous aide ! Et pour cela ne nous lassons pas de signaler et de combattre, entre autres, les manifestations de cette renaissance du paganisme dans la morale.

En voici, en effet, une seconde, et si nous examinons les systèmes de morale à la mode, les progrès du naturalisme n'y sont pas moindres ni moins apparents que ceux de V individualisme.. On

sait ce que c'est que le naturalisme dans la littérature ou dans l'art, et la fortune quil y a faite. Le naturalisme en art, ou, pour mieux dire, en esthétique, c'est la doctrine qui réduit Fart à « l'imitation » de la nature, avec « interdiction d'y rien mêler qui corrige ou qui redresse l'objet de l'imitation ». Pour en montrer brièvement l'étroitesse et l'insuffisance, il n'y a qu'un mot à dire, et ce mot, c'est qu'il y a des arts, comme la musique ou l'architecture, qui ne sont pas des arts d'imitation. On se sert encore du mot de naturalisme en philosophie, et il y est à peu près synonyme de panthéisme^ en tant qu'il caractérise les doctrines d'immanence ; et ce sont toutes celles qui expliquentle monde parle seul jeu des forces naturelles. Mais, en morale, où nous avons besoin de plus de précision, toute doctrine est naturaliste qui enseigne la bonté de la nature humaine, qui prêche l'émancipation des instincts, et qui conclut finalement à la divinisation des énergies de la nature : ce sont encore, si l'on ose ainsi dire, autant d'articles du Credo des païens.

C'est Rousseau qui passe pour avoir répandu, dans la circulation des idées de son temps, le paradoxe aventureux de la bonté de la nature ; mais d'autres « philosophes » l'y ont passionnément aidé, tels qu'Helvétius, — que sa médiocrité n'a pas empêché d'exercer au dix-huitième siècle une in-

fluence considérable, — tels que Diderot et tels que Condorcet. Or, ce qu'il faut bien savoir et ce qu'on oublie trop souvent, c'est que le paradoxe n'est pas né de lui-même et, en quelque manière, tout armé, comme autrefois Minerve du cerveau de Jupiter, mais il ne s'est formé que par opposition et contraste avec la doctrine du péché originel. Rappelons-nous ici les fortes paroles de Pascal : « Chose étonnante, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui delà transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nousmêmes. Certainement, rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine, et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme. » Puisque donc l'édifice de la religion est bâti tout entier sur ce « mystère » ; puisque, si nous ne naissions pas corrompus, ses lois n'auraient pas de lieu d'être ; et puisqu'enfin, toute la morale chrétienne « postule », comme on dit, cette corruption, qu'y a-t-il donc à faire pour avoir anéanti du même coup les lois positives, la morale de l'Eglise, et la religion du Christ? Une seule chose, qui est d'opposer au.

mystère de la « transmission du péché » l'aflirmation de la « bonté de la nature » ; et c'est, en effet, ce que sont venus faire les encyclopédistes.

Il est vrai qu'à peine avaient-ils jeté leur paradoxe dans le monde, la Révolution française, à son tour, est survenue, et le monde, un peu honteux de s'être trop aisément laissé séduire, a douté de la « bonté » des assassins de Septembre et des bourreaux de la Terreur ! Les savants ont ensuite paru qui nous ont donné le singe pour ancêtre, le « gorille lubrique et féroce », ou au singe et à nous, — c'est une distinction à laquelle ils tiennent beaucoup^ — un ancêtre commun. On s'est donc, et assez naturellement, demandé s'il ne subsistait pas en nous quelque trace, quelque « ressentiment », comme on disait jadis, de notre origine animale, et conséquemment, si des instincts plutôt fâcheux ne contrariaient pas quelquefois le cours inoffensif de notre bonté naturelle. Et la philosophie de Schopenhauer, enfin, faisant école, on a vu d'excellents esprits incliner vers un pessimisme dont les conclusions ne pouvaient guère excepter « la nature humaine » de la Condamnation méprisante qu'elles jetaient sur « le monde ». La philosophie de Schopenhauer, à de certains égards, n'est pas très éloignée de celle de Pascal.

On a donc hésité un m^oment sur « la boritë

naturelle de l'homme ». Un moment, on ne Ta cru ni tout à fait bon, ni tout à fait méchant. Mais nos philosophes ont été finalement plus forts, j'entends ceux du dix-huitième siècle, et, finalement, c'est eux que nous avons suivis. En vain, leurs contradicteurs, — dont nous sommes, — invoquent-ils l'histoire... et l'anthropologie ! En vain invoquent -ils l'observation journalière ! Malas puer j^obustiis, le méchant n'est qu'un enfant robuste ! En vain commentent-ils, en l'illustrant d'exemples quotidiens, le mot célèbre de Hobbes ! On ne nous écoute seulement pas, ou, si par hasard il arrive qu'on nous entende, alors, on s'en tire par une pantalonnade ; et on nous demande si c'est en nous, dans la fréquentation de notre propre conscience, que nous avons puisé cette triste idée de l'humanité ! Mais, plutôt, je me trompe, et on ne pkiisante pas ! On est sincère! On croit fermement que notre « nature » est bonne, puisqu'elle est la « nature », et que nos instincts nous ont été donnés pour en user, puisque nous les avons ! Ce n'est donc pas eux que nous devons corriger ou redresser, mais la morale qui les condamnait. Ils sont ce qu'ils sont, et ce qu'ils ne peuvent pas ne pas être ! Le premier article d'une morale vraiment humaine est de s'y conformer. Qu'on ne nous parle plus de répression ni de contraintei « Il faut suivre la na-

ture. » C'est en elle, dans l'observation de ses lois, que toute morale est enclose, comme aussi bien toute vérité. Ni nous ne pouvons errer en la suivant, ni peut-être, dès que nous nous en écartons, ne pas tomber dans l'erreur. Mais si ce sont bien les enseignements que nous entendons aujourd'hui donner de toutes parts, qui sont en train de pénétrer jusque dans l'école, et qui résument le pur esprit de toutes les morales « sans obligation ni sanction », y compris la morale môme de la solidarité, qu'y a-t-il en même temps, je ne dis pas de plus « immoral », — on me dirait que je n'en ai pas encore le droit, — mais qu'y a-t-il de plus païen?

Assurément, je n'ai pas la prétention de caractériser, en quelques pages ou en quelques lignes, les « religions de Tantiquité », l'égyptienne et l'hindoue, la grecque et la romaine, celles de la Perse et de l'Assyrie ! Nées et constituées en des temps, appropriées à des races et à des circonstances différentes, historiques et locales, politiques et même économiques, je sais qu'elles doivent donc différer profondément entre elles. Mais, quand on essaie de les rassembler toutes sous un même point de vue, et on en a le droit, si toute (( analyse » n'a de raison d'être qu'en fonction de la « synthèse » qu'elle prépare, toutes ces religions, en tant que « païennes », ont un

caractère au moins de commun, lequel est d'être, littéralement, une « divinisation » des énergies de la nature. Prenons la religion ou la mythologie grecque, et, pour commencer par faire un sacrifice aux préjugés, moquons-nous du vers de Boileau :

Minerve est la Prudence et Vénus la Beauté !

Mais, après nous en être moqués, reconnaissons qu'il y a « quelque chose de cela » dans l'Olympe hellénique. Qu'est-ce que Bacchus, sinon l'apothéose de la gourmandise, et Mercure, sinon la divinisation de l'astuce? Qu'est-ce que Junon, sinon la divinisation de l'orgueil, et Vénus, sinon l'apothéose de la débauche? Ils et elles sont autre chose que cela, je le veux bien ! — d'obscurs et de profonds symboles, dont je ne méconnais ni la profondeur ni la poésie. Mais ils sont aussi cela !

Vous n'en punissez pas qui n'ait son maître aux cieux,

dit le Pohjeucte de Corneille, en parlant des vices de l'humanité :

La prostitution, l'adultère, l'inceste,

Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste.

C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels.

Il a raison ! Si quelque leçon se dégage de leur

légende, c'est celle non seulement delà « bonté », mais je dirai : c'est celle de la « légitimité » de la « nature ». « Je ne saurais quelle idée me faire du bien, disait Épicure, si je supprimais les plaisirs du boire et du manger, ceux de l'ouïe et ceux de Vénus ! » EtMétrodore, un de ses disciples, ajoutait : « C'est le ventre qui est l'objet véritable de la philosophie conforme à la nature, » Est-ce ici du « paganisme »? Est-ce du « naturalisme » ? Le lecteur n'aura pas de peine à voir que c'est les deux à la fois, et, pour ainsi parler, « solidairement ». Les religions de l'antiquité ne sont ce qu'elles sont qu'en tant que naturalistes, et toute morale naturaliste nous ramène au point de vue qui est le seul qui reste à la pensée de l'homme, quand il essaie de séparer la morale de la religion. La divinisation de la nature, tel est le « dogme fondamental » des religions de l'antiquité, et le naturalisme en morale ne saurait toujours et nécessairement aboutir qu'à une restauration du « paganisme ».

31e dira-t-on peut-être ici que Ion n'enseigne parmi nous rien de semblable ? Et, en effet, je ne crois pas qu'il se rencontrât un instituteur pour développer cette triste maxime que : « Le plaisir du ventre est le principe et la racine de tout bien ! » Je ne crois pas non plus que nous soyons des païens, mais que nous sommes en train de le

redevenir ; et ce n'est pas tout à fait la môme chose. On ne secoue pas dix-huit cents ans d'hérédité chrétienne comme on ferait une habitude récente et la coutume d'un jour. Mais que, par la réhabilitation de l'instinct et la légitimation sophistique de ses exigences, on tende insensiblement, et sans le savoir peut-être, à l'intégration du naturalisme dans la morale, c'est ce qui ne me paraît pas douteux ni contestable, et c'est tout ce que je prétends montrer. Dans la mesure où nous nous « déchristianisons», ce que je voudrais que l'on vît bien, c'est que nous ne devenons pas « neutres », mais nous nous « paganisons ». J'ai essayé d'indiquer la conséquence extrême de cette « paganisation ».

Car si l'on n'enseigne point encore que w le plaisir du ventre est le principe et la racine de tout bien », du moins enseigne-t-on, et couramment, que nos instincts nous ont été donnés, non seulement pour n'y pas résister, quand ils nous solhcitent, mais pour les développer et pour les cultiver. C'est un mot assez significatif d'Helvétius, dans son livre De l'Esprit, que « nous devenons stupides dès que nous cessons d'être passionnés ». Nos pédagogues en ont fait leur devise. Quelque pudeur les retient peut-être sur l'article du « ventre », et encore non pas ceux d'entre eux qui professent la théorie socialiste appelée « la

LA RENAISSAiNCE DU PAGANISME DANS LA MORALE 1-21

conception matérialiste de l'histoire ». Mais, sous le nom de « respect de soi-même », on l'a vu, ce qu'ils travaillent à développer, c'est l'orgueil, et ce qu'ils développent sous le nom d* « éducation de la volonté », c'est la concurrence. Tant pis pour celui qui n'est pas le plus fort! Qu'il succombe, s'il n'a pas su se défendre ! Mais, du moins, qu'en aucun cas, on n'exige de son vainqueur qu'il abdique les aptitudes qui lui ont assuré la victoire ! Car, en les exerçant, il n'a fait qu'user de son droit ; et, de plus, — avec une ironie qui ressemblerait à du cynisme, si elle n'était plutôt de l'inconscience, — on « démontre » qu'en raison de la « solidarité «, c'est lui, sans doute, mais c'est aussi l'humanité tout entière, la civilisation et le progrès qui profitent de l'usage qu'il a fait de son droit. La divinisation de la nature, par un curieux détour, aboutit ainsi aux mêmes conséquences que l'apothéose de l'individu ; et, à ce propos, on ne peut s'empêcher de faire une intéressante observation.

Divinisation de la nature ou apothéose de l'individu, il semble que la morale ne puisse décidément se passer d'un « absolu ». On n'appuie rien d'éternel ni d'universel à quelque chose de relatif et de toujours changeant. Pour fonder la morale, ou une morale quelconque, on a besoin d'une hypothèse ou d'un <( postulat » qui équivale à Dieu! C'est

encore la vérification des paroles de Pascal : « Dieu seul est notre véritable bien; et depuis que nous l'avons quitté, c'est une chose étrange qu'il n'y ait rien dans la nature qui ne soit capable de nous en tenir la place : astres, ciel, terre, élément, plantes, choux, poireaux, insectes, animaux, veaux, serpents, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste. Et depuis que ?ious avons perdu le vrai bien^ tout également peut nous paraître tel, jusqu'à notre destruction propre^ quoique si contraire à Dieu, à la raison et à la nature tout ensemble. » Un Dieu! il nous faut un Dieu ! indépendamment même du besoin naturel de croire, et cela dès que nous cherchons une règle de notre conduite ! Un Dieu ! c'est-à-dire un pouvoir qui ne relève que de lui-même, dont les prescriptions nous soient données comme souveraines, un pouvoir dont on n'appelle pas, qui n'ait à rendre compte à personne de ses actes, qui soit ce qu'il est parce qu'il est, une autorité qui ne s'impose pas moins à notre raison qu'à notre conduite. Si nous le quittons, comme dit Pascal, c'est-à-dire si nous cessons de le voir en lui, nous le mettons dans la nature ; s'il n'y peut demeurer, nous le mettons dans la « conscience », c'est-àdire dans l'individu ; et si nous ne pouvons enfin le laisser dans l'individu, parce que tôt ou tard c'est l'anarchie qu'il y réaliserait, alors, — et c'est

le dernier signe que je voudrais indiquer de la renaissance du paganisme, — alors, nous le mettons dans l'État ou dans la cité.

Il ne faut pas confondre les « religions d'État » avec la « religion de l'État ». Une « religion d'État », c'était le catholicisme, en France, sous l'ancien régime: c'est, encore aujourd'hui, l'anglicanisme en Angleterre ou l'orthodoxie grecque en Russie. C'est la religion que l'État professe, qu'il enseigne et qu'il administre, dont on pourrait dire qu'il est le pape, comme en Russie, ou « l'évèque du dehors », comme on appelait autrefois nos rois. C'est encore la religion officielle et privilégiée, celle que l'État subventionne ou entretient à titre de service public, à laquelle seule sont attribués des droits que n'ont pas toutes les autres. La religion de « la majorité des Français » est déjà autre chose, et n'implique à vrai dire qu'une reconnaissance de fait. Mais la « religion de l'État », c'est l'État lui-même, et comme tel, en quelque sorte, divinisé, l'État substitué dans les droits de Dieu ou plutôt encore, c'est FÉtat-Dieu ; et il n'y a rien de plus « païen » ni de plus particulièrement grec. N'a-t-on même pas

voulu voir dans cette conception de l'État ou de la « cité » le chef-d'œuvre du génie grec ?

Disons donc, en ce cas, que la Grèce ne s'est pas bien trouvée d'avoir enfanté son chef-d'œuvre, s'il n'y a rien, je le veux bien, de plus intéressant que la Politique d'Aristote, mais rien non plus de plus misérable, de plus lamentable, et de plus instructif, en ce sens, que l'bistoire des démocraties grecques. Mais disons surtout qu'on ne saurait se former ni de la morale une conception plus immorale, que de la subordonner ainsi à la politique, ni réciproquement, de 1 État ou de la cité une conception plus tyrannique. Omnis potestas a Deoi Conformément à ce principe, détourné d'ailleurs de son vrai sens et faussé dans sa juste signification, quand l'État se proclame d'institution divine, il nous est déjà difficile d'admettre que ses moindres actes participent de la « divinité » de son institution. C'est la thèse qu'on reproche à Bossuet d'avoir soutenue dans sa Politique tirée de l'Ecriture sainte. 3Iais quand il s'agit de l'État grec, ou de l'État moderne, c'est-à-dire de i l'État fondé sur le suffrage universel, expression passagère d'une majorité conçue par définition comme changeante, et gouvernement d'une secte ou d'un parti, faire de lui, de son caprice, la source de la justice et la sanction de la morale, et ainsi l'ériger lui-même en souverain arbitre du bien et

du mal, c'est confondre toutes les notions ensemble, c'est nier que depuis Aristote et Platon il se soit accompli aucun progrès dont le monde, et, comme Taine l'a si bien montré, c'est « rétrograder » vers un état de choses dont toutes les splendeurs de l'art et de la littérature antiques ne sauraient nous dissimuler le caractère primitif", rudimentaire et barbare. Timeo Danaos... On ne saurait trop se défier des Grecs ; et qui dira jamais ce que leur race de beaux parleurs et de sophistes a répandu d'erreurs dangereuses dans le monde? On oublie, d'ailleurs, quand on prétend s'inspirer d'eux, que, fussent-ils, je ne dis pas Platon, qui n'est précisément que le plus grand des sophistes, mais Aristote, qui l'a dépassé dans toutes les directions, leurs conceptions politiques ont toutes ce caractère de commun et de ruineux qu'elles reposent toutes, comme sur leur pierre angulaire, sur l'existence de l'esclavage. Tandis que cent cinquante ou deux cent mille esclaves s'acquittaient de ce qu'on pourrait appeler le « gros œuvre » de la vie sociale, l'État païen légal ne se composait que de cinq ou six mille citovens. Or, c'est ici toute la question sociale. Toute la question sociale est de savoir lesquels d'entre nous seront consignés, pour ainsi dire, à l'accomplissement du gros œuvre de la civilisation, et lesquels « peineront » de leur corps et, comme il est écrit,

« à la sueur de leur front », tandis que les autres, les surhommes, « penseront » pour eux. Dans l'État païen, et avec le régime de l'esclavage, tout citoyen était, en principe, un surhomme. Investis qu'ils étaient ainsi d'un priviK-ge universel, les cinq ou six mille citoyens de l'État grec formaient donc une élite, une aristocratie ou, pour mieux dire peut-être, une « oligocratie » qui, d'ailleurs, sans avoir aucune des qualités d'une élite, en exerçait cependant tous les droits. Mais ils formaient surtout un corps de politiciens qui, s'ils se divisaient les uns contre les autres pour se disputer le pouvoir, n'en avaient pas moins tous un intérêt majeur à ce que ce pouvoir disposât constamment des moyens de se faire docilement obéir. Ils pouvaient se faire une religion de l'Etat, assurés qu'ils étaient d'en demeurer les prêtres, — et quels prêtres à la vérité ! — mais enfin, les prêtres et les maîtres, dont les droits, comme ceux de leur divinité, n'avaient d'autre limite que celle de leur puissance.

Que cette religion de l'État soit en train de renaître, et de se consolider tous les jours parmi nous, c'est ce qu'il est à peine besoin de montrer. On a commencé par chasser Dieu de l'école, même primaire, surtout primaire, et c'est l'État, ou même le ministère, qui l'a remplacé. Sous le nom de « morale civique », c'est tout un Credo

que Ton enseigne désormais, dont le premier article est que l'État, comme tel, a tous les droits, et nous, aucun droit contre lui. L'État est le principe et la source : il crée la loi et il fait la justice. Quelle justice? et quelle loi? Nous n'avons pas à le demander! Il est l'État, et ce mot répond à tout. On disait autrefois du Parlement d'Angleterre, « qu'excepté de changer un homme en femme », — et encore n'en était-on pas bien sûr, — il pouvait tout. C'est ce qu'il faut dire de l'État contemporain. 11 est à lui-même sa loi et son juge. Le juste ou l'injuste, c'est ce qu'il décrète ; et ne l'avons-nous pas vu, dans ces dernières années, créer de son autorité des délits ou des crimes? Crime à un évêque de défendre la religion dont il est l'un des ministres! Crime à des Français de « s'associer » pour prier Dieu! Crime à un laïque de soutenir la cause de l'éducation chrétienne ! C'en sera bientôt un autre que de tenir le langage que je tiens ici. On ira plus loin! on va déjà plus loin encore ! L'État, demain, décidera du « bien » et du « mal » ; il définira 1' « erreur » et la « vérité »; il nous empêchera de propager l'une, il nous obligera de professer l'autre , il aura non seulement ses « croyances », mais son « dogme », dont on ne pourra s'écarter sans se faire accuser d' « hérésie » ; il a déjà des « sycophantes », il aura demain des inquisiteurs pour la foi; et ce

qu'il y a de plus étonnant ou de plus effrayant en tout cela, c'est qu'en se faisant ainsi de lui-même une religion et une idole, il pourra se vanter, non sans quelque apparence, de donner satisfaction à ces besoins d'ordre et d'unité qui sont les premiers besoins des sociétés bumaines.

Ici encore, on le voit, nous ne parlons donc pas par métaphore, et la comparaison est littérale. L'État contemporain n'était hier que « Providence » ; il est en train de devenir « Dieu ». Combien d'ailleurs cela lui sera plus plus facile qu'à l'État grec ou païen, il suffît de considérer, pour s'en rendre compte, la dépendance oii ses citoyens sont de lui ! Leur intérêt lui répond de l'accroissement progressif de sa force ! Dans nos vastes démocraties, quand il aura fait de la moitié plus un de ses électeurs ses fonctionnaires ou ses clients, la moitié moins un en sera réduite à une situation plus précaire et plus humiliée que celle de l'esclave antique. C'est alors qu'il éprouvera la terrible tentation de « ne rien sentir au-dessus de sa tête »j et c'est en ce sens que d'abord il sera vraiment Dieu. Il le sera encore en ce sens qu'aucune voix n'osera s'élever contre la sienne, et que du haut d'une tribune, comme d'un Sinaï, il édictera ses ordres auxquels il ne sera ni permis ni même possible de se soustraire. Et il le sera en ce sens enfîn qu'il n'aura même pas besoin de lever

le doigt pour assurer l'exécution de ses ordres, et ils seront presque accomplis avant que d'avoir été formulés. Qu'adviendra-t-il en ce temps-là de tout ce que nos ancêtres avaient nommé des noms de liberté, d'égalité et de fraternité?

C'est à cette conception de l'État-Dieu que Taine, dans une page souvent citée, a répondu en opposant la religion individualiste de la « conscience » et del' « honneur )>. La page est belle, une des plus belles qu'il ait écrites, et je n'en voudrais pas retrancher un seul mot. Mais j'y voudrais ajouter quelque chose. Et puisque Taine a reconnu que la « conscience», telle qu'il la définit, n'avait daté dans le monde que de l'apparition du christianisme, j'aurais aimé l'entendre dire qu'elle n'a donc aussi de garantie que dans la loi chrétienne. Toute « conscience » qui ne reconnaît pas sa règle en dehors et au-dessus d'elle, n'est qu'une « fausse conscience » purement païenne. « Rendons à César ce qui est à César », mais souvenons-nous qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Si telle est bien la loi de la conscience, n'est-il pas évident que la conscience s'évanouit dès que Dieu n'est plus Dieu, mais nous-mêmes, ou la nature ou l'État? Il n'y a pas plus de « conscience » sans Dieu, que d'obligation sans une sanction qui la garantisse, ou de morale « sans obhgation » ni sanction.

L'idée chrétienne de Dieu, c'est-à-dire l'idée du j Dieu personnel et transcendant, nous apparaît donc ici, non seulement comme le lien des sociétés humaines et la consolation ou le soutien de l'individu, mais elle est encore le fondement de la morale, et on ne saurait s'en écarter, quelque che- j min que l'on prenne, sans retourner au paga- ' nisme. Je ne veux pas dire, et on m'entend hien, que des croyants ne se puissent rencontrer qui ne valent pas mieux que d'autres hommes, et je connais des hbres penseurs qui sont au contraire de fort honnêtes gens. C'est une autre question. Si l'on voulait l'approfondir, ce serait toute une autre, et une tout autre étude. Il faudrait examiner de près la (c croj^ance » des premiers, en mesurer le degré de fori;e ou de sincérité, et il faudrait examiner la « formation » des seconds. Nous ne pensons pas toujours aussi librement que nous nous l'imaginons, je veux dire dans une indépendance entière de l'éducation, de l'exemple et de l'iiérédité. Notre conduite n'est pas non plus toujours conforme à nos principes. Et je n'oublie pas enfin que « la nature ayant mis ses vérités chacune en soi-même », nos déductions ou nos raisonnements ne sont pas toujours des raisons. Mais plus j'y ai songé, et plus il m'a semblé qu'il n'y avait que deux manières de concevoir la morale, la païenne et. la chrétienne, parce qu'il n'y en a que deux de

concevoir l'objet de la vie, lesquelles sont de le mettre dans la vie même ou en dehors d'elle.

La grande nouveauté, la nouveauté fondamentale du christianisme, quand il a paru dans le monde, a été de mettre l'objet de la vie en dehors, au-dessus et au delà de la vie. C'est ce qui le distingue « historiquement » et « philosophiquement » de toutes les formes du paganisme. Le pag'anisme, substantiellement, c'est la vie proposée comme le souverain bien : Laiis vitœ; la vie vécue pour elle-même, sans autre objet, plus ambitieux ni plus lointain, que de s'épanouir dans la joie d'être au monde; c'est la vie libérée de ce que la crainte de la mort mêle quelquefois d'ombre à ses manifestations ; la vie consacrée à la poursuite passionnée de tout ce qu'elle comporte de plaisirs et de jouissances; c'est la vie goûtée par tous les sens, la vie, émerveillée, enivrée, affolée d'elle-même, adorée dans le mystère de son renouvellement; et, sans doute, il n'y a rien de plus contraire à l'esprit du christianisme. Mais ne faut-il pas avouer qu'il n'y a rien aussi de plus conforme à l'esprit de notre temps? Non, et je le disais au début de cette étude, non, je ne crois pas que notre « avidité de jouir » soit plus ardente qu'autrefois, mais elle est d'une autre nature. La religion en était naguère la condamnation. Nous nous faisons une philosophie qui en deviendra la

justification. C'est ce qu'il y a d'inquiétant. Et c'est à quoi je voudrais, en terminant, demander que l'on fît attention.

On veut une morale « indépendante » et « laïque » : il faut donc savoir qu'elle sera païenne. Les philosophes du dix-huitième siècle, Voltaire et Rousseau, Helvétius et Diderot, d'Holbach et Condorcet, ont-ils pu s'y méprendre? Admettons-le, si on le veut, mais nous, nous ne le pouvons pas. Nous savons, nous devons savoir qu'une morale indépendante et laïque non seulement ne sera pas une morale « clirétienne », mais encore et qu'à vrai dire elle ne sera pas une morale. Elle n'en sera pas une, quelque effort que d'ailleurs on fasse pour laïciser à son usage les leçons de la morale chrétienne, parce que ses prescriptions ne comporteront pas d' « obligations », mais seulement des « contraintes », et pas de « sanctions », mais seulement des « conséquences )i. Laissons cela pourtant, et ne nous plaçons qu'au point de vue de l'histoire. Quelque opinion que l'on ait sur le fond du christianisme, on n'en saurait méconnaître l'importance historique, et depuis quinze cents ans on ne saurait nier que nos institutions et nos lois, nos habitudes et nos mœurs, nos sentiments et nos idées n'en soient comme pénétrés. On ne saurait davantage méconnaître ou nier le progrès social que le chris-

tianisme a réalisé par rapport aux sociétés antiques, et je renvoie le lecteur, si j'en trouvais par hasard quelqu'un d'hésitant sur ce point, à ce qu'Auguste Comte en a dit dans son Cours de philosophie positive. La question est donc de savoir si ceux qui travaillent à «déchristianiser» la pensée de l'avenir ont calculé ce qu'ils faisaient. Je persiste à croire que non ! Je persiste à croire qu'ils ne se sont rendu compte ni de ce que l'humanité y perdrait, ni, le christianisme venant à nous manquer, de ce qui le remplacerait. S'en rendront-ils compte s'ils lisent cette étude, ou, pourparler plus modestement, éprouveront-ils le besoin de s'en rendre compte? C'est ce que je voudrais espérer, et pour peu qu'ils y missent de bonne volonté^ j'aime à me flatter qu'ils comprendraient qu'en défendant la morale chrétienne contre les assauts du paganisme renaissant, c'est, en vérité, la cause du progrès, de la civilisation et de l'humanité que l'on a la prétention de servir; — et qu'on sert.

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