‹ Discours de Danton. Edition critiqueChapitre 135 sur 459 · SUR UN DON DE LA COUR AUX SOLDATS DE CHATEAUVIEUX · texte numérisé non relu

SUR UN DON DE LA COUR AUX SOLDATS DE CHATEAUVIEUX

D'après le Journal des Jacobins.

(Club des Jacobins, dimanche 4 mars 1792,)

[Une députation du bataillon des Feuillants vient déposer sur le bureau 1.445 livres, produit de la quête faite dans la section des Tuileries au profit des soldats de Châteauvieux (2). La famille royale a contribué à cette quête pour 110 livres. Le président (Thuriot) déclare que « la Société conservera dans ses fastes les sacrifices de la liste civile ».]

M. Danton. — J'ai volontiers confondu mes applaudissements avec ceux que vous avez donnés à l'action patriotique de nos concitoyens, mais il importe à la justice et à l'honneur de l'assemblée de faire quelques observations sur l'opinion de M. le Président.

A la somme apportée, il est joint une somme quelconque que l'on dit être la mise d'honneur de la famille royale. Certes, j'aime à voir la famille royale devenir sensible aux maux qu'ont causés les agents du pouvoir exécutif, mais est-ce par une mince aumône que le pouvoir exécutif doit expier ses fautes?

Les dons des citoyens sont les dons de la fraternité. Je dis : est-ce par une aumône que le pouvoir exécutif croit

(i) Siir l'affaire de Nancy et ses suites, Cf. Tourneux, Bibliographie de l'histoire de Paris..., t. I, pp. 219-221 ; Tuetey, Répertoire général..., t. I, nos 1331, 1873, 1942-1951, 3510.; t. II, nos 1799, 2815; Noël, Catalogue raisonne des collections Lorraines, t. 1, n»* 1248-1416; Catalogue de l'Histoire de France de la Bibliothèque nationale, t. II, Lb 39/3988-4021, t. X, Lb 93/9294-9316.

(2) Sur les souscriptions en faveur des soldats de ChâteauvieuX; Cf. Tuetey. Répertoire général..., t. V, n^s 931-932, 938; Et. Charavay, Assemblée électorale de Paris, 26 août 1791-12 août 1792, pp. 449, 470.

pouvoir récompenser des hommes exposés par lui aux baïonnettes du traître Bouille?

De quel front la famille royale ose-t-elle faire une telle aumône ? Comment oseriez-vous ratifier cette insolence ? {Murmures généraux, quelques applaudissements.)

Quoi, messieurs ! la Nation entière avait proclamé l'innocence des soldats de Châteauvieux; la Nation entière réclamait justice; il a fallu conquérir ce décret dans l'Assemblée et sur le pouvoir exécutif et il a fallu le réclamer longtemps (1); et nous applaudirions à une aumône de cent dix livres !

Pour juger raisonnablement cette circonstance, que chacun se dise à lui-même : que penserais-je si j'eusse été à la place des soldats de Châteauvieux ? Accepterais- je les dons d'une main qui devait voler à leur secours quand ils étaient accablés par le traître Bouille? En acceptant cette somme, nous prenons l'engagement de la faire accepter par les soldats de Châteauvieux. (Brouhahas.) — Il se peut que mon opinion particulière paraisse exagérée à plusieurs membres de cette Société, mais je suis accoutumé à dire ma façon de penser sans aucun ménagement. (Applaudi.)

Et personne ne me démentira : un soldat de Châteauvieux qui sentirait sa dignité, puisque ces braves gens ont mérité les honneurs du triomphe que l'Assemblée nationale leur a en quelque sorte décerné (2), un tel soldat, dis-je, peut-il accepter cette gratification du pouvoir exécutif?

(i) Lors de la sédition militaire de Nancy, quarante soldats suisses du régiment de Châteauvieux avaient été condamnés à trente ans de galère. On protesta contre ce jugement et l'Assemblée législative vota la mise en liberté des forçats. On organisa en leur honneur de grandes iêtcs à Brest et à Paris. La première fête, à Paris eut lieu le 20 septembre 1790, la seconde le 15 avril 1792. Cf. infra., discours n° 69, 72.

Le décret portant que les quarante soldats détenus aux galères de Brest étaient compris dans l'amnistie prononcée par décret le 14 septembre 1791 , et devaient en conséquence être remis en liberté fut rendu le 31 décembre 1791. Sur ce décret et le rapport de Mailhe qui le précède. Cf., Procès-verbal de l'Assemblée nationale, t. III, p. 271, et Archives parlementaires, t. XXXVI, p. 357.

(2) Les soldats de Châteauvieux furent solennellement reçus à l'Assemblée nationale, accompagnés de la garde nationale parisienne et de CoUot d'Herbois, leur défenseur, qui prononça un discours, et admis

Page 1