SUR L'ENVOI D'UN RAPPORT DE ROLAND AUX DÉPARTEMENTS
(Convention, lundi 29 octobre 1792.)
[Robespierre demande la parole snr le rapport de Roland. Des murmures l'interrompent.]
Danton. — Président, maintenez la parole à l'orateur; et moi aussi je la demande après. Il est temps que tout cela s'éclaircisse !
[Albitte (1) et Tallien demandent que la discussion sur le rapport du ministre soit ajournée à jour fixe.] BuzoT. — Je demande à combattre cette proposition.
Danton. — Et moi, je demande à l'appuyer. J'ai peine à concevoir comment l'Assemblée hésiterait à fixer décidément à un jour prochain la discussion que nécessite le rapport du ministre. Il est temps enfin que nous sachions de qui nous sommes les collègues; il est temps que nos collègues sachent ce qu'ils doivent penser de nous. (2)
On ne peut se dissimuler qu'il existe dans l'Assemblée un grand germe (3) de défiance entre ceux qui la composent... (4) Si j'ai dit une vérité que vous sentez tous, laissez m'en donc tirer les conséquences.
Eh bien, ces défiances, il faut qu'elles cessent, et s'il y a
(i) Antoine-Louis Albitte, député de la Seine-Inférieure à l'Assemblée législative et a la Convention; il siégeait à' la Montagne.
(2) Add. /. des Débats :« {Applaudi.) »
(3) /. des Débats : «... de grands germes ...»
(4) Points de suspension dans le texte.
un coupable parmi nous, il faut que vous en fassiez justice. (1) (On applaudit.)
Je déclare à la Convention et à la Nation entière, (2) que je n'aime pas l'individu Marat. (3) Je dis (4) avec franchise que j'ai fait l'expérience de son tempérament; non seulement il est volcanique et acariâtre, mais insociable. (5)
Après un tel aveu qu'il me soit permis de dire que moi aussi, je suis sans parti et sans faction... (6) Si quelqu'un peut prouver que je tiens à une faction, qu'il me confonde à l'instant. — Si, au contraire, il est vrai que ma pensée soit à moi, que je sois fortement décidé à mourir plutôt que d'être cause d'un déchirement, ou d'une tendance à un déchirement dans la République, je demande à énoncer ma pensée tout entière sur notre situation politique actuelle.
Sans doute il est beau que la philanthropie, qu'un sentiment d'humanité fasse gémir le ministre de l'intérieur et tous les grands (7) citoyens sur les malheurs inséparables d'une grande révolution; sans doute, on (8) a le droit de réclamer toute la rigueur de la justice nationale contre ceux qui auraient évidemment servi leurs passions particulières au lieu de servir la Révolution et la liberté. Mais comment se fait-il qu'un ministre, qui ne peut pas ignorer les circonstances qui ont amené les événements dont il vous a entretenus, oublie les principes et les vérités qu'un autre ministre (9) vous a développés sur ces mêmes événements ? (10)
(i) /. des Débats : « S'il y a des coupables parmi nous, il faut en faire justice. »
(2) /. des Débais : « Je déclare à la Convention nationale, je déclare à la République entière ... »
(3) Add. /. des Débats :« (Applaudi.) »
(4) /. des Débats : « Je déclare...»
(5) Aud. nat. : « Si quelqu'un m'est suspect ici, je l'ai déjà nommé, c'est Marat; cet homme dont j'ai éprouvé le tempérament, n'aime que le désordre; c'est un être acariâtre, volcanique et insociable. » /. du Soir : «'.... insocial ... »
(6) Points de suspensions dans le texte.
(7) /. des Débats : «... bons ...»
(8) Ibid. : « ... il ... »
(9) Garât.
(10) /. des Débats :« ... sur les mêmes malheurs de cette Révolution ? Âdd. {Murmures.) »
234 SUR l'envoi d'un rapport de ROLAND
Rappelez-vous ce que le ministre actuel de la justice vous a dit sur ces malheurs inséparables des révolutions. — Je ne ferai point d'autre réponse au ministre de l'intérieur. Si chacun de nous, si tout républicain a le droit d'invoquer la justice contre ceux qui n'auraient excité des mouvements révolutionnaires que pour assouvir des vengeances particulières, je dis qu'on ne peut pas se dissimuler non plus que jamais trône n'a été fracassé sans que ses éclats blessassent quelques bons citoyens; que jamais révolution complète n'a été opérée, sans que cette vaste démolition de l'ordre de choses existant n'ait été funeste à quelqu'un; (1) qu'il ne faut donc pas imputer, ni à la cité de Paris, ni à celles qui auraient pu présenter les mêmes désastres, ce qui est peut-être l'effet de quelques vengeances particulières dont je ne nie pas l'existence; mais ce qui est bien plus probablement la suite de cette commotion générale, de cette fièvre nationale qui a produit les miracles dont s'étonnera la postérité. (2)
Je dis donc que le ministre a cédé à un sentiment que je respecte, mais que son amour passionné pour l'ordre et les lois lui a fait voir sous la couleur de l'esprit de faction et de grand complot d'état, ce qui n'est peut-être que la réunion de petites et misérables intrigues dans leur objet comme dans leurs moyens. (3)
Pénétrez vous de cette idée qu'il ne peut exister de factions dans une république (4). Il y a des passions qui se cachent, il y a des crimes particuliers, mais il n'y a pas de ces complots vastes et particuliers, qui puissent porter atteinte à la liberté. (5)
(i) /. des Débats : « ... on ne peut pas se dissimuler que, dans sa vaste démolition, cette Révolution immense n'ait pu nuire à quelques citoyens ... »
(2) /. des Débats : «... qui étonneront le genre humain ! »
(3) Add. /. des Débats : « Il s'est trompé sur les mots. »
(4) /. des Débats : « Nul ne peut être factieux dans une république. Add. (Murmures) ; il ne peut exister nul parti [Murmures) ».
(5) /• ^^^ Débats : « Il peut exister de grandes passions dans une république, mais on n'y exécute pas ces combinaisons profondes que nous nommons des complots. Add. [Murmures).
Marat. — Je vous l'ai dit... ! [Murmures. — Bah ! Bah ! C'est un pygmée ! disent plusieurs membres.) »
Et OÙ sont donc ces hommes qu'on accuse comme des conjurés, comme des prétendants à la dictature ou au triumvirat? Qu'on les nomme !
Oui, nous devons réunir nos efforts pour faire cesser l'agitation de quelques ressentiments et de quelques préventions personnelles, plutôt que de nous effrayer par de vains et chimériques complots dont on serait bien embarrassé d'avoir à prouver l'existence.
Je provoque donc une explication franche sur les défiances qui nous divisent; je demande que la discussion sur le mémoire du ministre soit ajournée à jour fixe, parce que je désire que les faits soient approfondis, et que la Convention prenne des mesures contre ceux qui peuvent être coupables.
J'observe que c'est avec raison qu'on a réclamé contre l'envoi aux départements de lettres qui inculpent indirectement des membres de cette Assemblée (1), et je déclare que tous ceux qui parlent de la faction Robespierre, sont à mes yeux ou des hommes prévenus ou de mauvais citoyens, (// s'élève des murmures.) (2)
Que tous ceux qui ne partagent pas mon opinion me la laissent établir avant de la juger. (3) Je n'ai accusé personne et je suis prêt à repousser toutes les accusations (4). C'est parce que je m'en sens la force et que je suis inattaquable, que je demande (5) la discussion (6) pour lundi prochain. (7)
(i) Add. /. des Débats: K ...; c'est avec fondement que l'on a réclamé contre cette partie du rapport de Roland, où il annonce des projets de massacres. Roland devait renvoyer cette lettre au ministre de la justice ou à l'accusateur public pour la dénoncer aux tribunaux; et là, sans doute, on aurait reconnu que tous ces projets sinistres sont de vaines chimères {Murmures.) »
(2) /. des Débats : « Il est temps de le dire : ceux qui parlent de faction Robespierre sont des hommes égarés ou...» (La majorité murmure — Quelques applaudissements se font entendre.) »
(3) Add. /. des Débats : « Si quelqu'un est d'un avis contraire au mien, j'attends la réplique. »
(4) /. des Débats :« ..., à répondre aux accusateurs. »
(5) Add. /. des Débats : « ... l'ajournement, ... »
(6) Add. Ibid. : u ... du rapport ...»
(7) Add. Ibid. : « — Non pas f «dit Robespierre — »