‹ Discours de Danton. Edition critiqueChapitre 282 sur 459 · SUR L'INSTRUCTION GRATUITE · texte numérisé non relu

SUR L'INSTRUCTION GRATUITE

D'après le Moniteur (2).

(Convention, mardi 13 août 1793.)

[L'instruction publique est à l'ordre du jour. — Grégoire pose cette question dans un long discours : Y aura-t-il des établissements où les enfants recevront une éducation commune, et seront habillés, nourris, logés aux frais de la République ; « système qui se présente escorté de noms illustres, puisqu'il a pour patrons Minos, Platon, Lycurgue et Le Peletier »? — Les dépenses que ces établissements entraîneraient effrayent les uns ; les autres redoutent les difficultés, les inconvénients qu'ils offriront et se fondent principalement sur l'impossibilité où se trouveront les cultivateurs d'envoyer à ces écoles leurs enfants, « source de richesse pour eux ;... dont il serait barbare et injuste de les séparer ». — Grégoire fait un très joli tableau de la « maison sans enfants » au village. — Bréard lui, va jusqu'à déclarer que le cultivateur garderait souvent son fils près de lui, tandis que l'homme ambitieux qui voudrait faire jouer à son fils un rôle brillant dans la République l'enverrait s'instruire. De là de nouvelles distinctions. — Danton prend la parole.]

Danton. — Citoyens après la gloire de donner la liberté (3) à la France, après celle de vaincre ses ennemis, il n'en est pas de plus grande que de préparer aux générations futures une éducation digne de la liberté. (4)

(i) Cf. J.Guillaume, Procès-verbaux du Comité d'Instruction publique de la Convention nationale, t. II, pp. 277-280.

(2) Pour la première intervention de Danton le texte du Républicain français, et celui du Moniteur, sont à peu près identiques. Le Républicain français, ne donne pas la seconde intervention.

(3) Rép. fr. : «... d'avoir donné une Constitution... »

(4) Add.F. du salut public : « A la gloire d'avoir donné à ce vaste empire une institution républicaine, ajouter celle de lui donner un plan d'éducation propre à éterniser sa durée, et a étendre au delà de toutes les bornes connyçs les limites de son bonheur. »

Tel fut le but que Peletier(l) se proposa. Il partit de ce (2) principe que tout ce qui est bon à la société doit être adopté par ceux qui ont pris part au contrat social. — Or, s'il est bon d'éclairer les hommes, notre collègue, assassiné par la tyrannie, mérita bien de l'humanité.

Mais que doit faire le législateur? — Il doit concilier ce qui convient aux principes et ce qui convient aux circonstances.

On a dit contre le plan que l'amour paternel s'oppose à son exécution. — Sans doute, il faut respecter la nature, même dans ses écarts; mais si nous ne décrétons pas l'éducation impérative, nous ne devons pas priver les enfants du pauvre de l'éducation. (3)

La plus grande objection est celle de la finance; (4) mais j'ai déjà dit qu'il n'y a point de dépense réelle là, où est le bon emploi pour l'intérêt public, (5) et j'ajoute ce principe que l'enfant du peuple sera élevé aux dépens du superflu des hommes à fortunes scandaleuses.

C'est à, vous, républicains célèbres, que j'en appelle ! Mettez ici tout le feu de votre imagination ; mettez-y toute l'énergie de votre caractère : c'est le peuple qu'il faut doter de l'éducation nationale. Quand vous semez dans le vaste champ de la République, vous ne devez pas compter le prix de cette semence. Après le pain, l'éducation est le premier besoin du peuple. (6) (On applaudit.)

Je demande qu'on pose ici la question : Sera-t-il formé, aux dépens de la Nation, des établissements où chaque citoyen aura la faculté d'envoyer ses enfants pour recevoir l'instruction publique ?

[Charlier (7), Guyomar (8) combattent l'éducation forcée,

(i) Le Pelé lier de Saint-Fargeau.

(2) Add. Rép. fr. : « ... grand... »

(3) F. du salut public : « On objecte contre le système de Le Peletier qu'il viole les droits de la nature. »

(4) F. du salut public : « On objecte l'immensité des dépenses. »

(5) Add. F. du salut public : « ..., mais le bonheur d'une grande nation, le bonheur d'une longue suite de générations doit-il être marchandé? »

(6) Rép. fr. : « ... des peuples... »

(7) Louis- Joseph Charlier, député de la Marne à la Convention.

(8) Pierre-Marie- Augustin Guyomar, député des Côtes-du-Nord à la Convention.

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au nom de l'attachement des enfants pour leur père. — Robespierre demande la priorité pour le plan de Le Peletier. — Un membre s'écrie : « Anéantissez tous les collèges; vous avez anéanti les académies! » ,

Danton. — (1) C'est aux moines, cette espèce misérable, c'est au siècle de Louis XIV où les hommes étaient grands par leurs connaissances, que nous devons le siècle de la vraie philosophie, c'est-à-dire de la raison mise à la portée du peuple; (2) c'est aux jésuites, qui se sont perdus par leur ambition politique, que nous devons ces élans sublimes qui font naître l'admiration (3).

(4) La République était dans les esprits vingt ans au moins avant sa proclamation (5). Corneille faisait des épîtres dédicatoires à Montoron, (6) mais Corneille avait fait le Cid, Cinna, Corneille avait parlé en Romain, et celui qui avait dit :

Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose !

était un vrai républicain. (7)

Allons donc à l'instruction commune. (8) — Tout se

(i) Add. Merc. un. : « Ne calomnions pas les collèges ni les académies ! /. de Perlet : Ne calomnions pas nos devanciers ! — «

(2) Add. Merc. un. : « ... c'est le siècle de Louis XIV qui répandit les premiers germes de la Révolution;... »

(3) Add. /. de Perlet : «... ; ce sont les académies, les jésuites, les collèges même qui, à travers leurs différents préjugés, nous ont cependant transmis le dépôt sacré des lumières ou des connaissances humaines et les élans du génie.» — Danton se souvient peut-être du collège des Oratoriens de Troyes, où il étudia.

(4) Add. Merc. un. : « Ne calomnions pas ceux qui, les premiers, ont fait plus que nous. »

(5) Merc. un. : « Il y a plus de vingt ans que la Révolution était faite dans la tête des bons esprits avant que le peuple s'ébranlât. »

(6) Pierre du Puget, seigneur de Montoron ou Montauron, premier président des finances au bureau de Montauban. Corneille lui dédia Cinna en 1643. Tallemant des Réaux raconte (t. II, p. 248) que« Montauron avait donné deux cents pistoles à Corneille pour Cinna... »

(7) Add. Merc. un. : « C'est à ces écrivains, à ces hommes qui ont développé de l'énergie que l'on doit la Révolution. »

(8) Add. Républicain : « Élevons ces établissements où le génie présidera à la régénération des Français ; appelons-y tous les enfants de la patrie. »

rétrécit dans l'éducation domestique; tout s'agrandit dans l'éducation commune. (1)

On a fait une objection en présentant le tableau des affections paternelles? (2) Et moi aussi je suis père, et plus que les aristocrates qui s'opposent à l'éducation commune, car ils ne sont pas sûrs de leur paternité. (3) (On rit)... (4) Eh bien, quand je considère ma personne relativement au bien général, je me sens élevé; mon fds ne m'appartient pas, il est à la République; (5) c'est à elle à lui dicter ses devoirs pour qu'il la serve bien.

(6) On a dit qu'il répugnerait au cœur des cultivateurs de faire le sacrifice de leurs enfants ! (7) — Eh bien, ne les contraignez pas (8); laissez-leur en la faculté seulement. Qu'il y ait des classes où il n'enverra ses enfants que le dimanche seulement, s'il le veut.

Il faut que les institutions forment les mœurs. Si vous attendiez pour l'État une régénération absolue (9), vous n'auriez jamais d'instruction.

Il est nécessaire que chaque homme puisse développer

(i) Add. Républicain : « Songez que c'est en public que les esprits s'agrandissent, que les âmes se fortifient et s'enflamment de ce généreux enthousiasme qui seul fait les grands hommes, tandis que c'est dans l'isolement d'un cabinet que les passions privées usurpent sur l'homme un empire que dans une République l'intérêt général doit seul obtenir. »

(2) Merc. un. : « On vous parle de l'attachement des pères pour leurs enfants, n

(3) Merc. un. : «... et plus peut-être que nombre d'aristocrates, car je suis sûr de ma paternité. »

(4) Points de suspension dans le texte. Add. Merc. un. : « Mon fils m'est cher... »

(5) Merc. un. : « ... mais il appartient à la patrie avant que d'être à moi. » Républicain : « Et moi aussi je suis père, mais je déclare que mes

enfants ne sont pas à moi, qu'ils sont à la République Add. et qu'à ce titre, ils seront élevés dans les maisons communes dont j 'appuyé l'établissement ! »

(6) Add. /. de Perlet : « Ce qu'on a dit contre le plan de Le Peletier, sauf la coaction, est misérable. »

(7) Add. Républicain : « On vous a dit qu'en leur imposant l'obligation, ce serait briser les liens de la nature. »

(8) Add. Ibid. : «... ne forçons pas leurs pères à les y envoyer. — J'y consens. »

(9) Sous-entendu : avant d'organiser l'instruction.

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les moyens moraux qu'il a reçus de la nature. Vous devez avoir pour cela des maisons communes, facultatives, et ne point vous arrêter à toutes les considérations secondaires. (1) Le riche payera, et il ne perdra rien s'il veut profiter de l'instruction pour son fils. (2)

Je demande que, sauf les modifications nécessaires, vous décrétiez qu'il y aura des établissements nationaux où les enfants seront instruits, nourris et logés gratuitement, et des classes où les citoyens qui voudront garder leurs enfants chez eux, pourront les envoyer s'instruire. (3)

[La Convention décrète qu'il sera formé des établissements nationaux où les enfants seront élevés, nourris, entretenus aux dépens de la République ; il y aura des instituteurs particuliers pour les enfants des citoyens qui ne pourront ou ne voudront envoyer leurs enfants dans ces maisons. — (Ce décret est couvert d'applaudissements)].

(i) Add. Merc. un. : « Soyez sûrs que dès qu'elles seront établies, le peuple y courra en foule. Il cherche l'instruction; il en a besoin, il le sent. »

(2) Merc. un. : « Le riche, selon le plan de Le Peletier contribuera aux frais de l'éducation du pauvre, et il ne tiendra qu'à lui, en envoyant ses enfants à la maison d'éducation commune, de n'être pas dupe. » Républicain : « Les dépenses seront supportées par les riches qui, pour ne pas être dupes de cet arrangement national retireront d'une main ce qu'ils donneront de l'autre, en envoyant leurs enfants à ces écoles publiques. »

JF. du salut public : « Sur qui porteront ces dépenses ? — Sur les riches ; ils pourront en profiter. Add. Leurs enfants, élevés avec frugalité, n'hésiteront point des besoins de fantaisie de leurs pères, et par là, ils seront plus riches qu'eux. L'inégalité scandaleuse des fortunes cessera d'être aussi odieuse, aussi funeste, puisqu'une partie des richesses particulières sera consacrée à assurer aux pauvres le plus précieux des biens pour l'homme, une bonne éducation.

Ainsi les richesses, qui jusqu'ici ont été le fléau destructeur des bases sociales connues, serviront à consolider celles que vous avez posées; elles deviendront la source des vertus dont elles ont été jusqu'ici le poison ; elles serviront à former, à entretenir les écoles où tous les individus iront puiser l'amour du travail, de la morale et de l'égalité.

[Ain] si, par votre sagesse, ce qui a amené la décrépitude, la mort du corps social, perpétuera les principes de sa vigueur et de sa force. — Décrétez l'éducation commune non forcée, vous élevez des remparts inexpugnables à la liberté, à l'égalité. »

(3) Merc. un. : « Décrétez donc qu'il y aura des écoles nationales communes, aux frais de la Nation, et facultatives pour chaque citoyen d'y

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