‹ Discours de Danton. Edition critiqueChapitre 327 sur 459 · JUSTIFICATION · texte numérisé non relu

JUSTIFICATION

D'après le Moniteur.

(Club des Jacobins, tridi 13 frimaire an II (mardi 3 décembre 1793).)

[Un membre demande que la Convention soit invitée à fournir un local à chaque société populaire.]

Danton. — Je combats cette proposition.

Les citoyens se rassejnblent d'après le droit que leur en a donné la nature. Ils n'ont donc pas besoin de recourirà d'autres autorités pour opérer ce rassemblement- (1)

Remarquons l'énergie révolutionnaire du peuple pendant la crise actuelle. La Constitution doit être endormie pendant que le peuple s'occupe de frapper ses ennemis et de les épouvanter par ses opérations révolutionnaires : telle est ma pensée, qu'on ne calomniera pas sans doute ; mais (2) je demande qu'on se défie de ceux qui veulent porter le peuple au delà des bornes de la Révolution, et qui proposent des mesures ultra-révolutionnaires. (3)

[Coupé (de l'Oise) demande que la Société n'écoute pas « toutes les propositions tendant à diminuer la vigueur du mouvement révolutionnaire ». 11 déclare que le peuple est le souverain et le possesseur de tous les biens que l'on dit ordinairement appartenir à la Nation. Il a donc droit de s'adresser aux autorités constituées pour se faire procurer les movens de se rassembler.

(i) Add- Merc. un. : « Les sociétés populaires seront-elles libres, ne seront-elles nullement gênées, si elles doivent au ministre, ou même à l'Assemblée, le local où elles s'assembleraient? »

(2) Add. Ibid. : « ..., citoyens,... »

(3) /• <i^ Perlet : « Danton demande que l'o» se défie de ceux qui veulent porter le peuple au delà des bornes de la Révolution Add. et indique quelques-unes des manœuvres qu'ils emploient pour y parvenir. »

Danton monte à la tribune. — Quelques rumeurs se font entendre. (1)]

Danton. — Coupé a voulu empoisonner mon opinion.

Certes, jamais je n'ai prétendu proposer de rompre le nerf révolutionnaire, puisque j'ai dit que la Constitution devait dormir pendant que le peuple était occupé à frapper ses ennemis.

Les principes que j'aijénoncés portent sur l'indépendance des sociétés populaires de toute espèce d'autorité. C'est d'après ce motif que j'ai soutenu que les sociétés populaires ne devaient avoir recours à personne pour solliciter des localités.

J'ai entendu des rumeurs. (2) Déj à des dénonciations graves ont été dirigées contre moi. Je demande enfin à me justifier aux yeux du peuple auquel il ne me sera pas difficile de faire reconnaître (3) mon innocence et mon amour pour la liberté.

Je somme tous ceux qui ont pu concevoir contre moi des motifs de défiance de préciser leurs accusations, car je veux y répondre en public.

J'ai éprouvé une sorte de défaveur (4) en paraissant à la tribune. Ai-je donc perdu ces traits qui caractérisent (5) la figure d'un homme libre ? Ne suis-je plus ce même homme qui (6) s'est trouvé (7) à vos côtés dans les moments (8) de crise (9) ? Ne suis-je pas celui que vous avez souvent embrassé conime votre ami et qui doit mourir

(i) Rép. fr., J . de la Montagne : « Danton avait éprouvé en montant à la tribune quelques marques d'improbation . Cet événement lui fournit l'occasion de prononcer un discours qui a été interrompu par des applaudissements. »

(2) Merc. un. : « Des rumeurs m'ont accompagné à cette tribune. »

(3) Ibid. : «... et bientôt il reconnaîtra... »

(4) Ibid. : « ... une forte défaveur... »

(5) /• ^^ Perlet, F. du salut public : «... qui constituent... »

(6) Ibid. : «... celui que vous vîtes... »

(7) Add. F. du sàlut public : « ... toujours... »

(8) Add. /. de Perlet : « ... d'orages et ... »

(9) Add. Z6^^. :« ...pour guider vos efforts et diriger vos coups vers l'ennemi commun. »

6lO JUSTIFICATION

avec vous? Ne suis-je pas l'homme qui a été accablé de persécutions (1)?

J'ai été un des plus intrépides défenseurs de Marat; j'évoquerai l'ombre de l'Ami du peuple pour ma justification.

Vous serez étonnés quand je vous ferai connaître (2) ma conduite privée, de voir que la fortune colossale que mes ennemis et les vôtres m'ont prêtée, se réduit à la petite portion de bien que j'ai toujours eue. (3) Je défie les malveillants de fournir contre moi la preuve d'aucun crime I Tous leurs efforts ne pourront m' ébranler.

(4) Je veux rester debout avec le peuple. Vous me jugerez en sa présence : je ne déchirerai pas plus la page de mon histoire que vous ne déchirerez les pages de la vôtre qui doivent (5) immortaliser les fastes de la liberté. (6) {On applaudit.)

L'orateur, après plusieurs morceaux véhéments, prononcés avec une abondance qui n'a pas permis d'en recueillir tous les traits, termine par demander qu'il soit nommé une commission de douze membres chargés d'examiner les accusations dirigées contre lui, afin qu'il puisse y répondre en présence du peuple.

Après une intervention de Robespierre, le président

(i) F. du salut public : « N'est-ce plus moi que vous embrassiez alors comme votre ami, mais qui fut, pour cela peut-être, accablé de persécutions, Add. mais qui ai juré de mourir avec vous... »

(2) /. de Perlet : «... quand je vous traînerai avec moi dans les détails de ma vie privée... » F. du salut public : « ... dans tous les détails... »

(3) Add- F. du salut public : « Je défie toute la terre d'en trouver davantage ! »

(4) Add. Ibid. : « Malgré toutes les calomnies, je resterai pur... »

(5) Rép. fy., J. de la Montagne : «... qui doit... »

(6) Add. Merc. un. : « Oui, je fixerai d'un œil fier toutes les calomnies que la haine et l'envie amoncellent chaque jour sur ma tête.

Président, je te somme, et tous les jacobins dans ta p>er9onne, de nommer une commission parmi ceux que tu connaîtras pour mes ennemis les plus irréconciliables; je veux qu'ils, fassent le rapport des lumières qu'ils auront acquises contre moi. »

J. de Perlet : « Danton avait été accueilli par quelques marques d'improbation; la fin de son discours a été suivie des plus vifs applaudissements. B

Fourcroy (1) accorde l'accolade fraternelle à Danton au milieu des applaudissements les plus flatteurs (2).

(i) Antoine- François Fourcroy, élu député suppléant de Paris à la Convention, avait été appelé à siéger en juillet après le meurtre de Marat.

(2) Les registres du Club des Cordeliers ont disparu; cependant la Bibliothèque Victor-Cousin, à la Sorbonne, possède un certain nombre de copies faites sur ces registres ou des fragments mêmes de ces registres. Voici un extrait de la séance du 14 frimaire, an II :

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