SUR L'INSTRUCTION COMMUNE
D'après le Républicain français.
(Convention, duodi 22 frimaire an II (jeudi 12 décembre 1793).)
[Bouquier (2) soumet à la discussion son projet de décret (3) sur l'instruction publique qui, la veille, avait obtenu la priorité. — Plusieurs articles en sont décrétés. — La discussion s'engage sur l'article VI de la troisième section, qui laisse aux parents la faculté d'envoyer ou non leurs enfants aux écoles communes. — Charlier (4) demande que les parents ne soient pas laissé libres de soustraire leurs enfants à l'instruction.]
Danton. — Un père n'est pas plus le maître de soustraire son enfant à l'instruction qu'un propriétaire ne l'est^de laisser son champ en friche. L'homme qui tient au corps social n'est pas libre comme le sauvage ; il doit faire tout ce que l'intérêt social exige de lui.
[Thibaudeau déclare qu'on ne peut enlever aux parents le droit de faire eux-mêmes l'instruction de leurs enfants.]
Danton. — On invoque ici un principe bien respectable, puiscpi'il est puisé dans la nature. (5) Les droits du père sont
(i) Cf. J. Guillaume, Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de la Convention nationale, t. III, pp. 150-153.
(2) Gabriel Bouquier, député de la Dordogne à la Convention.
(3) Publié dans J. Guillaume, Procès-verbaux du Comité d' Instruction publique de la Convention nationale, t. III, pp. 56-62.
(4) Louis-Joseph Charlier, député de la Marne à la Convention.
(5) Add. Mon., F. du salut public. : « Personne plus que moi ne respecte la nature /. de la Montagne; mais je sais que toutes nos affections doivent se fondre en une seule, celle de la patrie, et le projet du Comité me semble conduire à un isolement absolument contraire à l'esprit républicain. » — Var. /. de la Montagne : « Je respecte autant qu'un autre les sentiments de la nature... »
sacrés, sans doute; mais ceux de la patrie le sont encore davantage. (1) L'enfant est à elle avant d'être à son père, et son intérêt veut que dans une république les enfants soient élevés en commun. — Ce grand principe a été trop méconnu; il faut au moins le maintenir en attendant que nous puissions lui donner tous ses développements. (2)
Il ne suffît pas qu'un enfant soit bien élevé; il doit l'être bien pour tous; il faut que tous ses sentiments se fondent en un seul, que toutes ses idées se rapportent en une seule idée, l'amour de la patrie, de ses concitoyens; il faut que de bonne heure il apprenne à les aimer, que de bonne heure il se dispose à leur faire tous les sacrifices, même celui de sa vie; il faut qu'il suce ces principes avec le lait.
(3) 11 est nécessaire de le soustraire à l'influence dangereuse de la maison paternelle, à cet orgueil, à cet esprit de domination qu'on y acquiert. — Qu'il se mêle et se confonde avec ses concitoyens; que dès l'âge le plus tendre il les aime et s'en fasse aimer; qu'il attache du prix à leur estime, et cherche à la mériter.
(4) Vous ne verriez aller aux écoles que les enfants des
(i) Add. Merc. un. : « Dans une république nul n'est libre d'être ignorant. )) — Var. /. des Débats : « Il pense... que nul n'est le maître de ne pas donner d'instruction à ses enfants. »
(2) Mon., F. du salut public. : « Il est temps de rétablir ce grand principe qu'on semble trop méconnaître que les enfants appartiennent à la République avant d'appartenir à leurs parents. » /. des Débats : « Danton s'opppose à cette mesure; il pense que nous appartenons tous à la République avant d'appartenir à nos parents. »
(3) AU. Républicain : «Onn'apasassezconsidérésurtoutl'étatoùnous nous trouvons. Songez que l'égoïsme n'est pas éteint dans toutes les âmes; songez que plus d'un riche aristocrate nourrissant encore le fol espoir d'une contre -révolution, aura grand soin d'éloigner son fils des écoles publiques, de lui inoculer le funeste esprit qui l'infecte, et de le rendre ainsi étranger au sein de sa patrie. »
(4) Add. Mon., F. du salut public : « Qui me répondra que les enfants travaillés par l'égoïsme des pères ne deviennent dangereux pour la République ? — Nous avons assez fait pour les affections devons-nous dire aux parents ; nous ne vous les arrachons pas vos enfants, mais vous ne pourrez les soustraire à l'influence nationale.
' Et que doit donc nous importer la raison d'un individu devant la raison nationale ? Qui de nous ignore les dangers que peut produire cet solement perpétuel? C'est dans les écoles nationales que l'enfant doit
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pauvres; et les pauvres n'auraient-ils pas raison de se plaindre de cette distinction odieuse, de cette faculté laissée au riche d'enlever son fils à l'éducation commune? (1)
On cherche trop à pervertir cet esprit de centralité qui doit faire la base et le nerf du gouvernement. (2) Nous n'avons que trop composé avec les sentiments particuliers ; (3) ne leur cédons pas en entier le grand principe qui seul peut préparer une génération digne de recueillir la liberté que nous avons conquise pour elle, et que nous lui léguerons; une génération qui, comme nous, nourrisse la haine de la tyrannie, et qui combatte les tyrans comme nous les aurons combattus. (4)
(5) J'appuie l'amendement qu'on vous propose. (6)
[L'amendement est adopté.]
sucer le lait républicain. La République est une et indivisible. L'instruction doit aussi se rapporter à ce centre d'unité.
A qui, d'ailleurs accorderions-nous cette faculté de s'isoler? C'est au riche seul... »
(i) Mon., F. du salut public : « Et que dira le pauvre, contre qui, peutêtre on élèvera des serpents? « Add. Merc. un. : « Il est un point sur lequel nous avons trop transigé, ce sont les vices et les préjugés. » .
(2) Merc. un. : « II y a parmi nous un pervertissement d'esprit dé centralité qui est inconcevable. Add. Qu'avons-nous à faire? — A créer une génération nouvelle. — Qui vous répondra que lorsque les vices auront infecté la génération naissante ils ne mettent pas la liberté en danger? »
(3) Merc. un. : « Nous n'avons que trop fait pour l'intérêt particulier Add. sans cela notre éducation eût été plus centrale ; ... »
(4) /. des Débats : « Il pense... que nous ne devrons la régénération des mœurs et la destruction de tous les préjugés qu'au mélange de tous les citoyens qui s'opérera dans les écoles communes; que si les pères, pouvaient garder chez eux leurs enfants, les aristocrates, les riches, les égoïstes leur transmettraient leurs préjugés et les propageraient dans une génération qu'on veut garantir. »
(5) Add. Merc. un. : « Mais, puisqu'il faut composer avec les préjugés, disons aux pères : nous voulons bien vous laisser votre fils, qui, avec le lait sucera vos vices, à condition que vous l'enverrez recueillir l'instruction nationale.
La Nation doit être une est l'erreur la plus funeste, c'est cet isolement qui convient à la monarchie et qui est la peste de la république. Il faut ramener la Nation à ce sacrifice de soi-même pour la grande famille. Il faut contraindre le père de famille à mener son fils à l'école publique. »
(6) Add. Mon. : « {Vifs applaudissements.) »
"LUB DES JACOBINS, l8 DÉCEMBRE I79J 619
D'après le Moniteur et le Journal de la Montagne. (Qub des Jacobins, octldi 28 frimaire an II (mercredi 18 décembre 1793).)
[Pierre-Claude Nioche, député de l'Indre, avait été envoyé par la Convention en mission à l'armée des Alpes le 30 avril 1793, (1)— Un lyonnais le dénonce àla Société, pour s'être mal conduit à Lyon, et avoir adhéré à la suspension de la municipalité patriote. — Nioche se défend et fait l'exposé de sa conduite.]
Danton. — Pour isoler la mission de Nioche de toute sa conduite antérieure, je vais prendre Nioche au nioment de son arrivée è. Lyon.
Dès son arrivée, Nioche donna la mesure de ce qu'il devait faire en répandant, avec Gauthier (2), la terreur parmi les aristocrates, au moyen des mesures vigoureuses qu'ils prirent. (3)
Le dévouement même des patriotes, dévouement beau sans doute, mais qui, heureusement, ne fut pas suivi des malheurs que l'on redoutait, ne fut couronné de succès que grâce à la conduite de Nioche.
Les aristocrates l'ont calomnié, persécuté. Qu'est-ce que cela prouve, sinon son patriotisme? — Il n'a pas été blessé, dites- vous ! Fallait-il qu'il fût tué pour être de vos amis? (4)
(i) Cf. Recueil des actes du Comité de salut public, t. III, p. 539 sqq.
(2) Anthoine-François Gauthier [des Orciéres], député de l'Ain à la Convention, envoyé en mission à l'armée des Alpes.
(3) F. du salut public : « Danton justifie Nioche... en faisant voir que sa conduite offre même les résultats qu'il n'était pas permis d'espérer, si l'on considère l'état désespéré des choses. »
(4) Nioche avec Gauthier et le général Le Doyen, entourés et menacés par les sections lyonnaises, furent sauvés d'un péril mortel grâce à Kellcrmann. Les ennemis de Nioche ont probablement déclaré que le danger qu'il a couru était mince puisqu'il n'a même pas été blessé.