SUR LE COMPLOT HÉBERTISTE
D'après le Journal des Débats et le Républicain français.
(Convention, nonidi 29 ventôse an II (mercredi 19 mars 1794).)
[Bourdon (de l'Oise) dénonce à la Convention le ministre de la guerre. — Bouchotte, malgré les décrets, aurait réuni autour de Paris, les déserteurs et les prisonniers de guerre autrichiens, ce qui serait grave à un double point de vue. 1" Ces hommes consomment les vivres des Parisiens qui souffrent de la disette ; 2" ils seraient prêts à aider les royalistes, qui tenteraient un coup d'Etat. — A ce moment, le Conseil général de la Commune ayant à sa tête le maire Pache vient assurer qu'il fait cause commune avec l'Assemblée contre les conspirateurs. — Rûhl, président, lui exprime paternellement la satisfaction de la Convention, et ses regrets de n'avoir pas vu la Commune se réunir plus tôt au peuple venu pour féliciter les représentants de la Nation (1). — Bourdon lit son projet de décret.]
Danton. — La représentation nationale, appuyée de la force du peuple déjouera toutes les conspirations que des scélérats ourdiraient contre la liberté. Celle qui nous occupe depuis quelques jours est déjà anéantie (2) et le peuple et la Convention nationale veulent que les auteurs de cette conjuration et leurs complices soient punis de mort.
Mais la Convention doit avoir une marche digne d'elle (3); elle doit peser les intérêts du peuple avec la maturité
(i) A propos de l'arrestation des Hébertistes qui avait eu lieu dans la nuit du 23 au 24 ventôse (13 au 14 mars) sur l'ordre du Comité de salut public.
(2) Mon. : « L,a représentation nationale appuyée de la force du
peuple déjouera tous les complots. Celui qui devait, ces jours derniers
perdre la liberté, est déjà presqu'en totalité anéanti, n Merc. un. : «... et
celui qui voulait la détruire est déjà en partie anéanti. »
(3) Add. /. de Perlet :«..., elle doit être ferme et sage dans ses mesures. . . »
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et la lenteur convenables. Évitons de marcher par saccades dans la carrière difficile où nous avançons (1), et prévenons, par des mouvements bien réfléchis, tout ce qui pourrait nous engager dans de fausses démarches (2).
Nous avons un gouvernement révolutionnaire, dont les dispositions sont claires, précises et bien classées. Nous avons un Comité de salut public et un Comité de sûreté générale à qui nous avons donné une force inhérente à la nôtre, et qui en est inséparable; prenons garde de prendre avec eux une marche divergente.
Le décret que l'on vous présente est nul, à mon avis (3). Il ne s'agit pas de demander compte au ministre de la guerre de l'exécution d'une loi (4); mais (5) il faut dire au Comité de salut public (6) : Tu es digne par ta conduite de tous les jours de la confiance dont nous t'avons investi; eh bien, examine avec soin la conjuration dans toutes ses ramifications; scrute la conduite (7) de ceux mêmes qui ne sont pas coupables; recherche si leur marche indifférente ou nulle, n'a pas concordé, involontairement peut-être de leur part, avec celle des conjurés (8). — Oui, il faut que le Comité de salut
(i) Add. Merc. un. : « ..., prenons garde que nos mouvements ne soient assez mesurés pour que les patriotes énergiques ne soient pas confondus avec ceux qui avaient pris le masque Mon. pour assassiner le peuple... » — Var. Mon. : « ... prenez garde qu'en marchant par saccades on ne confonde le vrai patriote avec ceux qui s'étaient couverts du masque du patriotisme... »
(2) Add. Merc. un. : « ... et qu'enfin tout homme qui a rempli son devoir, soit ici bien accueilli. »
(3) Mon. : « Le décret dont on vient de lire la rédaction n'est rien... » Républivain , Aud. nat. : « Le décret qu'on vient de lire, n'est rien... »
(4) Add. Républicain, Aud. nat. : « ..., d'un acte isolé de son administration, mais de sa gestion entière... »
(5) Add. Républicain, Aud. nat. : « ...vous avez un Comité de salut public investi de la confiance du peuple;... »
(6) Mon. : « Il s'agit de dire au Comité de salut public ...»
(7) Mon. : «... examinez le complot dans toutes ses ramifications; scrutez la conduite Add. de tous les fonctionnaires publics... »
(8) Mon. : « Voyez si leur mollesse ou leur négligence a concouru, même malgré eux, à favoriser les conspirateurs,... » Républicain, Aud. nat. : « ... dites-lui de porter un œil sévère sur la conduite des fonctionnaires publics importants, d'examiner si leur mollesse, leur imprévoyance n'a pas concordé avec la conspiration que vous avez si heureusement déjouée. »
public dise, quand il aura tout pesé, ce qu'il pense sur le ministre de la guerre, sur ses agents, sur un homme enfin qui afîectait, pour ainsi dire, l'empire de la guerre (1), et par qui le ministère s'est laissé paralyser d'une manière condamnable (2).
Mais, je le répète, ne précipitons rien; laissons aux Comités le temps de s'expliquer : ils travaillent jour et nuit (3); n'anticipons pas sur leur ouvrage.
Sans doute, il faut que tous les membres de la Convention s'unissent à eux pour sauver la patrie (4), sans doute, il faut que les Comités soient bien convaincus que les représentants du peuple, que tous les révolutionnaires ardents de la Convention, que tous ceux qui, les premiers, ont osé parler de République face à face avec La Fayette, que nous tous enfin, dont toutes les facultés physiques et morales sont dévouées à la cause de la liberté, nous voulons travailler de concert avec eux, et mourir ou triompher ensemble (5).
Mais je vois toujours dans nos deux Comités l'avant-garde
(i) Merc. MM. : «... il faut que le Comité de salut public après l'avoir fait [s'] ex pliquer , et lui avoir demandé ce qu'il pense sur chaque agent de cette administration, nous dise ensuite ce qu'il pense. » Le Moniteur p. y32, 3^ col., donne cette rectification : «Dans la partie du discours de Danton qui a été rapportée dans le Moniteur d'hier au commencement de la y*^ colonne, ces mots « un homme qui affectait l'empire de la guerre se trouve au nombre des coupables» ne s'appliquent point au ministre, mais au ci-devant secrétaire général de la guerre. »
(2) Mon. ; «Unhomme qui affectait l'empire delà guerre se trouve au nombre des coupables. Eh bien, le ministre est, à rnon opinion, dans le cas d'être accusé de s'être au moins laissé paralyser. »
(3) Mon. : « Le Comité de salut public veille jour et nuit. »
(4) Mon, : (( ... ; que les membres de la Convention s'unissent tous... »
(5) Mon. : « ... que tous les révolutionnaires qui ont les premiers parlé de République face à face avec La Fayette apportent ici leur tête et leurs bras pour servir la patrie. » Merc. un. : u II faut que les républicains qui, en face de La Fayette, ont osé prononcer le mot de Képubliquo, qui ont été l'avant-garde politique de la Révolution, nous apportent ici têtes et bras pour sauver la liberté ; il nous faut le tribut de leurs pensées, et que tous les traîtres soient renversés. » Add. Mon. : « Nous sommes tous responsables au peuple de sa liberté. Républicain, Aud. nat. Union, fraternité, accord dans les mesures, tel doit être le cri de ralliement de tous les vrais républicains ! »
du corps politique. (1) Nos efforts mutuels doivent donc se combiner et se faire en même temps pour produire tout leur effet, et pour donner à notre marche la sagesse et la majesté qui conviennent aux représentants d'un grand peuple. (2)
Français, ne vous effrayez pas de l'efïervescence du premier âge de la liberté. Elle est comme un vin fort et nouveau qui bouillonne jusqu'à ce qu'il soit purgé de toute son écume (3).
Jamais, je dois le dire, la représentation nationale ne me parut plus grande qu'aujourd'hui. (4) Voici les nouveaux temps marqués pour le triomphe de la liberté (5). Je prévois le moment désirable où tous les masques vont tomber, où il ne restera plus que des hommes dignes des vertus dont le règne s'établit dans notre République. Il fallait ce nouveau moment pour l'anéantissement de ceux qui singeaient le patriotisme (6), et qui empruntaient les signes qui le caractérisent. (7) Nous allons distinguer enfin les faux des vrais révolutionnaires 1
Je passe à une observation particulière.
(8) Je suis convaincu que la très grande majorité du Conseil général de la Commune de Paris (9) est composé
(i) Mon. : « Nos Comités sont l'avant-garde politique. »
(2) Add. Mon. : «... : les armées doivent vaincre quand l'avant-garde est en surveillance. «
(3) Merc. un. : « ... la liberté semblable à une liqueur spiritueuse qui fermente, bouillonne jusqu'à ce que l'écume en soit rejetée. « Add- Mon. : « {On applaudît.) Républicain, Aud. nat. Cette écume enfin va disparaître, il ne restera que ce qui est pur. »
(4) Mon. : « Jamais la République ne fut à mon sens plus grande. »
(5) Mon. : « Voici le nouveau temps marqué pour cette sublime Révolution. »
(6) Merc. un. : «Nous avons pris des mesures fortes, il fallait vaincre ceux qui singeaient le patriotisme. » Mon. : « Il fallait vaincre ceux qui singeaient le patriotisme, Add. pour tuer la liberté. »
(7) Add. Mon. : « Nous les avons vaincus ! »
(8) Add. Mon. : « La représentation nationale ne doit pas avilir un corps entier, et frapper d'une prévention collective une administration collective parce que quelques individus de ce corps peuvent être coupables. Si nous ne réglons pas nos mouvements, nous pouvons confondre des patriotes énergiques avec des scélérats qui n'avaient que le masque du patriotisme. »
(9) Add- Mon. : « ... est digne de toute la confiance du peuple et de ses représentants, et qu'il... »
d'excellents patriotes, d'ardents révolutionnaires. J'aime à saisir cette occasion pour lui faire individuellement hommage de mon estime.
11(1) est venu vous déclarer qu'il fait cause commune avec vous.
Le Président de la Convention a senti vivement sa dignité. La réponse qu'il a faite est, par le sens qu'elle renferme et par l'intention dans laquelle elle est rédigée, digne de la majesté du peuple que nous représentons. L'accent patriarcal et le ton solennel qu'il a mis à la dire, donnaient à ses paroles un caractère plus auguste encore. Mais, ne devons-nous pas craindre dans ce moment, que les malveillants n'abusent des expressions deRûhl (2), dont l'intention ne nous est point suspecte, et qui ne veut sûrement pas que des citoyens qui viennent se mettre dans les rangs, sous les drapeaux du peuple et de la liberté, remportent de notre sein la moindre amertune ? (3)
Au nom de la patrie, ne laissons aucune prise à la dissension.
Si jamais, quand nous serons vainqueurs (et déjà la
(i) Mon. : « Le Conseil général... »
(2) Mon. : « Le Président lui a fait [au Conseil général] une réponse où règne une sévère justice, mais elle peut être mal interprétée. »
(3) Add. Aud. nat., Républicain : « Ne confondons pas l'homme intègre, avec le coupable, l'homme qui a servi la Révolution depuis son origine... avec celui qui ne s'est rangé sous les drapeaux qu'après la victoire et pour arrêter son cours. — Je l'avouerai, j'ai vu avec peine, que du retard apparent de la municipalité, on semblait en conclure quelque chose de défavorable pour elle. /. de Perlet. Je crois que tous les membres qui composent aujourd'hui la Commune sont patriotes, qu'ils sont dévoués à la Convention et à la République. Pourquoi donc paraître les envelopper dans une indignation qui n'est due qu'aux coupables?
La Convention doit se garder surtout de confondre les patriotes avec Ifes ennemis de la patrie. Il ne faut pas que les républicains soient flétris pour avoir eu le malheur de se trouver à côté de quelques traîtres. Ceuxci sont découverts. La Commune de Paris en avait dans son sein. Ce n'est pas une raison pour l'accuser tout entière pour lui faire boire le calice d'amertume. Mon. Épargnons à la Commune la douleur de se voir censurée avec aigreur. » — Var. Aud. nat., Républicain : « ... pour moi, qui sépare d'une masse d'hommes purs les intrigants et les ambitieux qui la souillaient, je ne reconnais dans le Conseil général entier, que des patriotes constamment énergiques et révolutionnaires. »
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victoire nous est assurée), si jamais des passions particulières pouvaient prévaloir sur l'amour de la patrie, si elles tentaient de creuser un nouvel abîme pour la liberté, je voudrais m'y précipiter tout le premier !
Mais loin de nous tout ressentiment (1)... (2)
Rûhl, interrompant l'orateur, s'empresse de déclarer qu'il a mal saisi le sens de sa réponse au Conseil général, qu'il est loin de son intention de l'insulter, et qu'il est prêt à quitter le fauteuil si la Convention désavoue les sentiments qu'il a exprimés en son nom (3). En terminant il dit à Danton : « Je vais répondre à la tribune ; viens, mon cher collègue, occupe toi-même le fauteuil (4). »
Danton. — Président ne demande pas que j'occupe le fauteuil, tu le remplis dignement (5)... (2)
(Le discours de Danton avait souvent été interrompu par des applaudissements. Ce dernier trait a excité le plus vif enthousiasme) (6).
Président (7),... (2) vois en moi un frère qui dit librement sa pensée. Tu dois prendre l'intention de mon discours et en juger les expressions avec indulgence, comme je le ferais pour toi, quand bien même tu te serais trompé (8). (On applaudit vivement.)
(i) Âdd- Mon. : « Le temps est venvi où on ne jugera pkis que les actions. Les masques tombent, les masques ne séduiront plus. On ne confondra plus ceux qui veulent égorger les patriotes avec les véritables magistrats du peuple, qui sont peuple, eux-mêmes. N'y eût-il parmi tous les magistrats qu'un seul homme qui eût fait son devoir, il faudrait tout souffrir plutôt que lui faire boire le calice d'amertume... »
(2) Points de suspension dans le texte.
{3) D'après l'Auditeur national.
(4) D'après le Moniteur.
(5) Mon. :« Président ne demande pas que je monte' au fauteuil, tu l'occupes dignement. »
(6) Aud. nat. :« (De nombreux applaudissements prouvent à Rûhl que la Convention et les spectateurs, partagent cette opinion.) « Add. /. de Perlet : «... mais j'ai voulu faire sentir qu'on ne doit pas jeter un vernis de défaveur sur la Commune de Paris, parce qu'elle avait quelques traîtres d'ans son sein. »
(7) Add. Mon. : « ... ma pensée est pure... »
(8) Mon. : « ... si mes expressions l'ont mal rendue, pardonne-moi
Je reviens à notre objet principal, qui est le salut de la patrie, et qui exige que toutes nos mesures soient concertées avec prudence et maturité.
Je demande (1), en conséquence, que tous ceux qui ont des renseignements à donner sur l'intérêt public, les portent aux Comités réunis qui nous les reproduiront dans leur rapport et nous soumettront les moyens de remédier aux maux que Ton préparait, ou que l'on pourrait préparer de nouveau à la liberté et à l'égalité.
(2) Je demande en finissant de l'union, de l'ensemble, de l'accord (3).
Les Comités sont une émanation de la Convention. Nous devons tous agir de concert.
Je propose le renvoi des propositions qui ont été faites aux Comités réunis de salut public et de sûreté générale. — (La salle retentit d' applaudissements.)
La motion est décrétée... Dans ce moment Riihl et Danton se rencontrent et s'embrassent sur la Montagne. — La salle retentit d'applaudissements (4).
une inconséquence involontaire; je te pardonnerais moi-niême une pareille erreur. Vois en moi un frère qui a exprimé librement son opinion. »
(t) Add. Mon. : «... que le Comité de salut public se concerte avec celui de sûreté générale, pour examiner la conduite de tous les fonctionnaires.
Il faut que chacun de nous se prononce.
Qui plus que moi s'est prononcé? — J'ai demandé le premier le gouvernement révolutionnaire. On rejeta d'abord mon idée, on l'a adoptée depuis. Ce gouvernement révolutionnaire a sauvé la République ; ce gouvernement, c'est vous ! Je demande... »
(2) Add. Merc. un. : « Le temps du règne de la vérité et de la justice est enfin arrivé; ainsi donc,... »
(3) Mon. : « Union, vigilance, méditation parmi les membres de la Convention. » Merc. un. : « Unité, fraternité, tribut des pensées, grandes mesures, Add. et quand nous aurons renversé les traîtres, que la République soit rendue à sa prospérité et le peuple au bonheur qui l'attend ! »
(4) h'Abréviateur universel dit ; « Danton fait alors un discours dont l'Assemblée a ordonné l'impression et dont nous regrettons infiniment de ne pouvoir donner qu'un extrait... » Nous n'avons trouvé nulle part confirmation de ce vote de la Convention.