DANTON
Croquis attribué a David
(Musée Wicar à Lille — Photo. Braun)
livres. Ces fonds ont été les leviers avec lesquels j'ai électrisé les départements. (1)
J'ai donné 6.000 livres à Billaud-Varenne (2) et m'en suis rapporté à lui. (3)
J'ai laissé à Fabre la disponibilité de toutes les sommes dont un secrétaire peut avoir besoin pour déployer toute son âme; et en cela, je n'ai rien fait que de licite. (4)
On m'accuse d'avoir donné des ordres pour sauver Du Port (5) à la faveur d'une émeute concertée à Melun, par mes émissaires, pour fouiller une voiture d'armes.
Je réponds que le fait est de toute fausseté (6) et que j'ai donné les ordres les plus précis pour arrêter Du Port, et j'invoque à cet égard Panis et Duplain.
Ce fait pourrait regarder Marat plutôt que moi, puisqu'il a produit une pièce ayant pour objet de sauver Du Port (7) qui a voulu m'assassiner avec Lameth(8). Le jugement criminel de relaxion (9) existe, mais je n'ai pas voulu suivre cette affaire parce que je n'avais pas la preuve acquise de l'assassinat prémédité contre moi. (10)
Marat avait une acrimonie de caractère qui, quelquefois, le rendait sourd à mes observations; il ne voulut pas
(i) Add. T. L. : « J'ai dépensé devant Marat et Robespierre pour tous les commissaires des départements. — Calomnies de Brissot. «
(2) Add. T. L. : «... pour aller à l'armée... »
(3) Add. T. L. : «Les autres 200.000 j'ai donné ma comptabilité de 130.000, et le reste, je l'ai remis. »
(4) T. L. : « ... Fabre, la responsabilité de payer les commissaires parce que Billaud-Varenne avait [eu soin?] de refuse {sic).
Add. Il n'est pas à ma connaissance que Fabre prêchât le fédéralisme.
J'embrasserais mon ennemi pour la patrie à laquelle je donnerai mon corps à dévorer. »
(5) L'ex-constituant Adrien Du Port.
(6) T. L. : « Je nie et prouve le contraire... »
(7) T. L. : « Ce fut Marat qui m'envoya un portefeuille et les pièces, et j'avais fait arrêter Duport. »
(8) Ibid. : « Lui et Lameth ont voulu me faire assassiner. »
(9) Lire probablement relaxation.
(10) Ibid. :«I1 a été jugé à Melun d'après une loi. — Ministre de la justice, j'ai fait exécuter la loi. — Pour mon fait je n'avais pas de preuves judiciaires. »
m'écouter sur l'opinion que je lui donnais de ces deux individus, Du Port et Lameth.
On m'accuse encore d'être d'intelligence avec Guadet, Brissot, Barbaroux, et toute la faction proscrite. — Je réponds que le fait est bien contradictoire avec l'animosité que me voulaient ces individus (1), car Barbaroux demandait la tête de Danton, de Robespierre et de Marat. (2)
Sur les faits relatifs à. mes prétendues intelligences avec Dumouriez, je réponds ne l'avoir vu qu'une seule fois, au sujet d'un particulier avec lequel il était brouillé, et de 17.000.000 de livres dont je lui demandais compte.
Il est vrai que Dumouriez essaya de me ranger de son parti, qu'il chercha à flatter mon ambition en me proposant le ministère, mais je lui déclarai ne vouloir occuper de pareilles places qu'au bruit du canon. (3)
On me reproche encore d'avoir eu des entrevues particulières avec Dumouriez, de lui avoir juré une amitié éternelle, et ce, au moment de ses trahisons. — A ces faits, ma réponse est facile: Dumouriez avait la vanité de se faire passer pour général ; lors de sa victoire remportée à Sainte- Menehould, je n'étais pas d'avis qu'il repassât la Marne et c'est à ce sujet que je lui envoyai Fabre en ambassade, avec recommandation expresse de caresser l'amour-propre de cet orgueilleux. Je dis donc à Fabre de persuader à Dumouriez qu'il serait généralissime et à Kellermann qu'il serait nommé maréchal de France. (4)
(5) On me parle aussi de Westermann, mais je n'ai jamais
(i) Add- T. L. : « La guerre feinte n'est que depuis quinze jours, et les Brissotins m'ont pardieu bien attaqué. Lisez le Moniteur. »
(2) T. L. : « Barbaroux a fait demander par le bataillon de Marseille ma tête et celle de Marat et Robespierre.
Add. Marat avait son caractère volcanisé, celui de Robespierre tenace et ferme, et moi je servais à ma manière. »
(3) T. L. : « Je n'ai vu qu'une fois Dumouriez qui me tâta pour le ministère : je répondis que je ne le serais qu'au bruit du canon.
Add. Il m'écrivit ensuite... »
(4) T. L. : « Placé là, Kellermann [ce nom est bâtonné dans le texte de Topino] voulait passer la Marne et Dumouriez ne le voulait pas. Embarrassé et non dictateur, je soutiens le plan de Dumouriez qui réussit.Craignant la jalousie des deux généraux, j 'envoyai Fabre, — etc. »
(5) Add. T. L. : a Je talonnai Servan et Lacuée. »
eu rien de commun avec lui. Je sais qu'à la journée du 10 août Westermaim sortit des Tuileries tout couvei't du sang des royalistes (1), et moi, je disais qu'avec dix-sept mille hommes, disposés comme j'en aurais donné le plan, on aurait pu sauver la patrie.
Les jurés doivent se souvenir de cette séance aux Jacobins, où Westermann fut embrassé si chaudement par les patriotes.
Un Juré. — Pourriez-vous nous dire la raison pour laquelle Dumouriez ne poursuivit pas les Prussiens lors de leur retraite ?
Danton. — Je ne me mêlais de la guerre que sous des rapports politiques; les opérations militaires m'étaient totalement étrangères. (2)
Au surplus, j'avais chargé Billaud-Varenne de surveiller Dumouriez; c'est lui qu'il faut interroger sur cette matière. Il doit un compte particulier des observations dont il était chargé. (3)
Le Juré. — Comment se fait-il que Billaud-Varenne n'ait pas pénétré les projets de Dumouriez, qu'il n'ait pas pressenti ses trahisons et ne les ait pas dévoilées ?
Danton. — Lorsque l'événement a prononcé, il est bien facile de juger; il n'en est pas de même tant que le voile de l'avenir existe. (4)
Mais d'ailleurs Billaud-Varenne a fait à. la Convention son rapport sur Dumouriez et ses agents.
Billaud m'a paru fort embarrassé sur le compte de ce Dumouriez. Il n'avait pas une opinion bien déterminée sur
(i) T.L.-.a ... avait VU Westermann au lo, le sabre à la main. »
(2) Add. T. L. : « Je n'ai connu de plan militaire que celui de Dumouriez et de Kellermann... »
(3) T. L. : « Billaud fut nommé par moi pour surveiller Dumouriez. Il en a rendu compte à la législature et aux Jacobins.
Ordre d'examiner ce que c'était... cette retraite. La Convention a envoyé trois commissaires. »
(4) Add. T. L. : a Moi, ministre, j'embrassais la masse et les détails de la justice. »
7l6 DÉFENSE DE DANTON
ce fourbe adroit qui avait l'assentiment de tous les représentants. « Dumouriez, me disait Billaud, nous sert-il fidèlement ou est-ce un traître? — Je n'ose le décider. (1)»
Quant à moi, cet homme m'était suspect à certains égards; aussi me suis-je fait un devoir de le dénoncer. (2)
Danton parlait depuis longtemps avec cette véhémence, cette énergie qu'il a tant de fois déplojée dans les assemblées. En parcourant la série des accusations qui lui étaient personnelles, il avait peine à se défendre de certains mouvements de fureur qui l'animaient ; sa voix altérée indiquait assez qu'il avait besoin de repos.
Cette position pénible fut sentie de tous les juges, qui l'invitèrent à suspendre ses moyens de justification pour les reprendre avec plus de calme et de tranquillité.
Danton se rendit à l'invitation et se tut (3).
[L'interrogatoire des autres accusés reprend.]
(i) T. L. : « Billaud m'a dit qu'il ne savait pas si Dumouriez était un traître.
D'ailleurs c'était une surabondance de patriotisme. »
(2) Add. T. L. : « Sur la Belgique [Danton] répète son dire aux Jacobins.
Le piège des Brissots (sic) était de faire croire que nous désorganisions les armées, [voir supra , p. 328].
— On me refuse des témoins, alors je ne me défens plus !
— Je vous fais d'ailleurs mille excuses de ce qu'il y a de trop chaud; c'est mon caractère.
— Le peuple déchirera par morceaux mes ennemis avant trois mois. » — Var. Rapport d'Amhroise Pantin : « Quoi qu'on en dise; notre gloire est certaine; nous irons à l'échafaud, mais le peuple déchirera nos ennemis par lambeaux quand nous ne serons plus. »
(3) On sait ce qu'il faut penser de ce « repos » dont avait besoin l'accusé. Fabricius Paris, greffier du Tribunal révolutionnaire, au procès de Fouquier-TinviUe, affirme dans sa déclaration : « ... Le lendemain [14 germinal], l'audience commença fort tard, quelques questions furent faites à quelques-uns des accusés. Danton demanda la parole pour répondre aux accusations qui lui étaient imputées; elle lui fut refusée d'abord sous prétexte qu'il parlerait à son tour ; il insista ; enfin on ne put la lui refuser plus longtemps. Il prit l'acte d'accusation. Chaque chef qui lui était imputé n'étant appuyé ni de preuves, ni de pièces, étant même dénué de vraisemblance, il ne lui était pas difficile de se justifier. Une grande partie de l'auditoire applaudit à sa justification; ce n'était pas ce que voulait le Tribunal. Le président lui retira la parole, sous prétexte qu'il était fatigué, et qu'il fallait que chaque accusé parlât à son tour. Danton n'abandonna la parole qu'après que le président lui eut promis qu'il l'aurait le lendemain pour réfuter les autres chefs
Séance du 15 germinal (1).
(2) L'Accusateur public. — Danton, vous êtes accusé d'avoir blâmé Hanriot dans la journée du 31 mai, de l'avoir accusé de vouloii' vous assassiner et d'avoir demandé la tète de ce patriote qui servait si bien la liberté ; et en cela vous étiez d'accord avec Hérault et Lacroix. (3) Vous lui faisiez un crime du mouvement qu'il avait fait pour échapper à un acte d'oppression de votre part, comme vous présagiez la perte de Paris.
Danton. — C'est une monstrueuse calomnie dirigée
d'accusation qu'on ne lui avait pas laissé le temps d'aborder, et pour en finir, on leva la séance. » (Arch. nat., W, 501). Cf. également les dépositions de Didier Thirion, représentant.
(i) Add. Villain d'Aubigny : « Le lendemain, 15, à l'ouverture de la séance, Danton demanda à l'accusateur public s'il avait fait citer les témoins qu'il lui avait indiqués.
L'accusateur public... lui répondit qu'il attendait la décision du Comité de salut public.
Danton parla avec beaucoup de chaleur sur cette conduite de l'accusateur pubhc qui, au mépris de tous les principes, allait demander aux Comités de salut public et de sûreté générale, composés de presque tous ses ennemis, la permission de faire assigner les témoins indiqués par lui, lorsque la loi lui accordait cette faculté. Il se plaignit vivement de ces mêmes Comités dont il inculpa gravement et nominativement plusieurs membres, £w wo/e : Robespierre, Couthon, Saint-Just, Barère et Billaud du Comité de salut pubUc; Amar, VouUand et Vadier du Comité de sûreté générale, surtout ce dernier) , et déclara qu'il appellerait au peuple entier du refus qu'on lui faisait de faire entendre les témoins qu'il avait indiqués. » Cf. également l'Extrait de la déposition de Villain d'Aubigny... au procès de Fouquier-Tinville, Bûchez et Roux, t. XXXIV, reproduit par Robinet dans Le Procès des Dantonistes, p. 583.
(2) On interroge Delacroix sur ses malversations en Belgique et sur la saisie des voitures d'argenterie.
Add. T. L. : « Danton. — J'avais défié publiquement d'entrer en explication sur l'imputation des 400.000 livres.
Il résulte du procès-verbal qu'il n'y a à moi que mes chiffons et un corset de molleton.
Lebas sommé m'a donné communication. »
(3) Delacroix.
contre moi. Je ne fus point ennemi de la révolution du 31 mai ni de pensées, ni d'actions, et je combattis fortement les opinions d'Isnard; je m'élevai fortement contre les présages; (1) je dis : y a-t-il cinquante membres comme nous, il suffirait pour exterminer tous les machinateurs. (2)
L'Accusateur public. — N'ayant pu consommer votre projet vous dissimulâtes votre fureur, vous regardâtes Hanriot et lui dites d'un ton hypocrite : n'aie pas peur, va toujours ton train.
Danton. — Bien longtemps avant l'insurrection, elle avait été prévue par moi (3), et nous ne nous sommes présentés devant la force armée que pour constater que la Convention n'était pas esclave.
Je somme de nouveau les témoins qui pourraient m'accuser comme j'invoque l'audition de ceux propres à m'absoudre. (4)
Un juré reproche à Danton d'avoir proposé l'arrestation d'Hanriot le 31 mai.
Danton. — Je n'ai point demandé l'arrestation d'Hanriot et je fus un de ses plus fermes appuis.
(i) C'est-à-dire contre la prophétie d'Isnard sur la destruction de Paris (voir supra p. 438).
(2) T. L. : « J'ai appelé l'insurrection en demandant cinquante révolutionnaires comme moi. Add. La Convention m'appuya. »
(3) Add. T. L. : « J'avais dit, trois mois avant, il n'y a plus de paix avec les Girondins.
Ai-je la face hypocrite?
Hanriot crut que j'étais opposé à l'insurrection, et alors je lui dis : vas toujours ton train, n'aie pas peur, nous voulons constater quel' Assemblée est libre.
Je pris la main d'Hanriot et je lui dis : Tiens bon. »
(4) On interroge les Frey et Gusman.
Add. T. L. : « Sur son long récit, Danton dit : Il fait des châteaux en Espagne.
On l'entend longuement et Danion dit : On lui fait la politesse comme étranger.
... Danton. — C'est Barère qui est patriote à présent et Danton aristocrate. La France ne croira pas cela longtemps. »
[(1) L'audience du 15 se termine sur l'interrogatoire de Westermann et de Deisderichen] (2).