‹ Discours de L'Hon. J.A. Chapleau prononcé à l'assemblée de Saint-Laurent, comté de Jacques-Cartier, le 6 septembre 1883 [microforme]Chapitre 1 sur 8 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

La première chose qui m'a frappé et qui doit vous étonner aujourd’hui, c’est l’auréole qui entoure M. Descarries. J'ai dit l’auréole, j'aurais dû dire l’arc-en-ciel, (arc-en-ciel, signe de beau temps pour les pauvres mortels comme vous, M. Mousseau). Oui, j'aurais dû dire l’arc-en-ciel, car parmi les hommes de diverses nuances qui le composent, il y a des rouges, ily a des bleus, il y a des verts, il y a des jaunes, etc., etc ; des rouges comme M. Laflamme, des bleus comme M. Bellerose, des jaunes comme... (c’est une couleur romaine qui allait à M. Trudel avant sa rupture avec le Vatican) ; il y a des cai//es comme M. Beaubien, des éigarrés comme M. Mercier, et des verts-tendre comme M. Descarries. Quel groupe ! Et leurs chan sons ! aussi différentes que leur plumage. Quelle famille heureuse !

Il y a parmi vous des hommes qui ont de la mémoire, messieurs. Vous rappelez-vous quelle lettre écrivait M. Laflamme à la dernière élection dans le comté ? Quelle attitude y prenait M. Mercier ? Quelle mine y faisait M. Descariies ? Pourquoi donc cette révolution étrange qui s’est opérée depuis lors ? M. Trudel cause-t-il religion avec l’ex-ministre de la justice, ou ce dernier lui demande:t-il des explications sur le Sy//44ws conjugal ? M. Mercier parle-t-il de coalition avec M. Bellerose ? Non, M. Bellcrose lui raconte son dernier voyage électoral à Saint-Hyacinthe. Et M. Beaubien écoute tout cela, et... en fait son profit, en songeant à son fauteuil d'orateur qu'il a perdu en Chambre, mais qu’il a retrouvé chez l’ébsniste Lavigne. Voyez plutôt ce front rêveur :

Oh ! qui me donnera d’y sonder sa pensée.

Lorsque le souvenir de Sa grandeur passée Revient comme un remords l’assaillir loin du bruit,

Pourquoi sont-ils ici, ces amis de la veille, ces ennemis du lendemain ?

M. Mousseau n’a pas changé ; c'est le même premier ministre avec le même gouvernement, avec le même programme. M. Descarries est le même aussi. Il n’a rien appris de nouveau ; il n’avait rien à oublier. Si les deux candidats n’ont pas changé, qui donc, quoi donc a fait changer ceux qui disaient oui hier et qui viennent dire non aujourd’hui ? Voici le mot de l'énigme : c’est vieux comme l’histoire de tous les politiciens désappointés,

C'est parce que M. Trudel n’est pas juge, bien qu’il l'ait demandé à M. Dansereau ; parce que M. Mercier n’est pas ministre, bien qu'il l'ait fait demander à M. Mousseau ; parce que M. Beaubien n'est pas orateur, bien qu'il l’ait demandé... à tous les échos d’alentour ; parce que M. Laflamme n’est pas député et qu'il veut faire pufer sa prochaine candidature ; parce que M. Bellerose.. non, lui n’a pas changé, il est ce qu'il a toujours été, ennuyeux et désagréable. j

Croyez-vous que ces messieurs s'occupent du candidat qu’ils vous présentent ? De ça, comme dirait M. Laflamme ? Pas le moins du monde. Pensez-vous qu'ils s'occupent des électeurs ? Pas beaucoup ! Mais enfin, qu’ils aient changé par intérêt ou nca, pour tout de bon où pour rire, pour quelque chose où pour rien du tout, est-ce une raison pour vous, électeurs honnêtes et francs, de tourner comme des girouettes ? Parce que ces messieurs ont des haines à satisfaire, cela vous oblige-t-il à faire visage à deux faces ? ;

Il faut vraiment que ces gens-là aient une bien petite opinion de vous s’ils ont cru qu'ils pouvaient ainsi jouer au pantin avec le comté. Un libéral disait l’autre jour : ‘* Si M. Mercier nous prend pour des joujoux, il ira ‘ jouer ailleurs ; ça peut être bon à Saint-Hyacinthe. Ca ne fera pas ici.”

Vous avez entendu tous ces messieurs avant aujourd’hui, ils ont rempli leurs journaux de leurs doléances. Avez-vous trouvé une seule raison solide pour vous démontrer que, vous devez voter contre l'honorable M. Mousseau ? Pas une seule. Des injures contre moi, des injures contre M. Sénécal : à part cela, rien. Et tout ce bruit, tout ce tapage pour vous engager à voter pour un homme qu'ils n'aiment pas, dont ils rougissent et qu’ils voudraiènt vous faire accepter comme l’homme de votre goût, l’homme de votre choix, l’homme que vous devez élire pour porter fièrement la haute réputation que votre comté s’est acquise. .

Eh ! messieurs, vous en ferez ce qüe bon vous semblera, mais franchement, avec tout le respect, toute l’estime que j’ai pour vous, je vous trouverais petits, si vous vous prêtiez à un sale jeu comme ça. Vous savez que j'aime la lutte, mais la lutte franche, sincère, carrée ; je respecte mes adversaires quand ils font de ces luttes-là, mais de la basse coméaic comme celle. ci, fi ! c'est dégoûtant, passez-moi le mot. ;

Et pour vous faire accepter leur mannequin, que vous ont-ils dit ?

‘ Que j'étais riche, que j'avais des millions, (ah ! si j'avais des millions, je leur en préterais un peu pour qu’ils s’achètent un autre candidat que celuilà), que je m'étais enrichi aux dépens de la province!” Et qui a dit cela ? M. Laflamme, l’homme au Canal; M. Mercier, l’homme au Tunnel; M. Bellerose, l’homme qui a vendu sa papeterie de la chambre, qui a vendu ses documents parlementaires; M. Trudel, qui voulait troquer son siège de sénateur pour une place de juge ou de gouverneur du Nord-Ouest ; M. Beaubien, qui paya par des lots à bâtir le tracé qui amenait le chemin de fer sur sa ferme ; qui vendit à M. Sénécal, pour le gouvernement, le terrain environnant la station du Mile-End trois fois le prix des terrains voisins du sien ; qui fit bâtir le chemin conduisant au sîte de l'exposition pour faire valoir ses propriétés ; qui se fit faire, aux dépens du gouvernement, une chaise d'orateur de $120. sous le prétexte que son fauteuil avait été escamoté par M. Turcotte ?

Au moins si ces petites gens mettaient, dans leurs attaques, un peu des formes que les bonnes traditions électorales nous ont laissées. Mais non :

“ Vil intrigant, menteur, spéculateur, pillard, traficant de principes, |

“4€ jobber éhonté, esclave, manipulateur de consciences, chef de bande de ‘ brigands, vampire, escamoteur de lettres, franc-maçon, ami des sicaires, {« des assassins, ami des forçats, hypocrite, rapinard, voleur.” C'est là la collection des mots doux (et c’est trié sur le volet) que le : journal de M. le sénateur Trudel a faite à mon intention dans les 50 ou 40 numéres que j'ai parcourus hier. Pour sûr, ce n’est pas au Sénat qu’il a dû apprendre ce vocabulaire. Ce ne peut-être non plus lors de son voyage à Paris ; on m'assure qu’il était plus ‘ gentil” que cela aux Folies-Bergères. Aurait-il, par hasard, comme l’innocent Vert-Vert, fait la traversée en mau- ‘ vaise compagnie ? ‘Trouvez, si vous pouvez.

Four moi, je n’en sais rien et n’en veux rien savoir. Je ne sais qu’une chose, et vous serez de mon avis, c'est qu’un s/ock pareil ne peut pas venir d’un magasin bien propre.

Le Temps (ce boulet que M. Mercier s’est attaché au pied,) le Zewmps est plus jeune et n’a pas encore de ces mots-là ; il est trop petit et n’a pas la bouche »ssez grande. Mais ça viendra ; voyez plutôt :

‘ Cette outre gonflée de vent, qu'on appelle le secrétaire d'Etat, n’a ‘ pourtant jamais effrayé personne. En dehors d’un physique agréable et ‘d’une voix sympathique, il ne possède rien qui puisse faire de lui un ‘< orateur même convenable. Les convenances, la grammaire, le bon sens ‘ même, n’ont jamais été plus maltraités par le dernier des marchands d’or- “{viétan, que par ce charlatan politique, dont le seul mérite consiste à ré- <€ sonner comme une grosse caisse, et à faire ensuite circuler sa sébille dans ‘€ les rangs de la foule, pour remplir son propre gousset. La vente du che-

:f min de fer en est la preuve.”

Voilà la politesse, la justice de mes adversaires ! Comme c’est agréable

de faire la lutte avec de pareïls hommes! Comment ! J'ai été député plus

‘de seize ans et j'ai cru siéger en chambre avec beaucoup d'hommes de bon sens ; j’ai été ministre huit ans ; j’ai été premier ministre près de trois ans. Je me suis laissé dire que j'ais fait mon devoir dans les diverses positions élevées que j'ai occupées. Il faut donc que le monde soit composé d’imbéciles et que seul le grand rédacteur du Zemps soit un homme d’esprit...ou vice vers@. Je crois que c’est vice versä. Je crois qu’il y a encore des gens d’esprit...et je suis sûr qu’il y a au moins un imbécile dans le Zemps. Il court risque de l'être jusque dans l'éternité. Celui-là peut ne pas faire de fautes de langage ; c’est assez qu’il fasse des ‘‘erreurs de jugement.’ Que la terre'‘de Notre-Dame des Anges lui soit légère !

Eh ! bien, messsieurs, c’est drôle un peu maïs c’est triste tout de même, C'est triste, quand on pense que c’est avec un pareil langage qu’on entend instruire le peuple ! Quand on lit l’histoire des révolutions et -qu’on s’'indigne de voir la crapule rédiger des édits contre les honnêtes gens, -On pourrait se demander si ce n’est pas avec des feuillets perdus, des journaux comme l’ÆZ/endard qu'on a appris à rédiger des feuilles comme Ze Père Duchène.

Et c'est là ce qu’ils appellent faire de la politique ! Mais qu'est-ce donc

- que la politique ? Jusqu'à présent j’ai cru que c’était la science des hommes et des choses appliquée à l’administration des affaires publiques ; je croyais que c'était l’art d’instruire le peuple et de le diriger vers ses destinées dans le monde. M'étais-je trompé? Suis-je donc un naïf? Il est vrai que j'étais bien jeune quand j'ai appris les éléments de la politique. J'ai aimé

la politique avant d'avoir connu les sentiers tortueux de l'intérêt, de l’ambition et de l'intrigue. J'ai étudié la politique avant d’avoir compris la mes.

quinerie étroite, ou l’effronterie calculée qui s'y mêle trop souvent. Oui, læ politique a eu mes premières affections et j'ai gardé pour elle une fraîcheur de

souvenir que le temps n’a pas encore desséchée, C'est peut-être une faute

dans mon éducation politique ; c’est sans doute une faiblesse en vue du

succès. Mais je vous confesse que je ne regrette pas cette faute, que je ne

veux pas me guérir de cette faiblesse. J'ai, dès les premiers jours de ma

carrière, aimé la franchise et l'amitié dans la politique ; je n’ai pas changé,

je ne veux pas changer mon tempéramment à cet endroit. Je sortais du

collège ; j'avais, dans l'histoire de mon pays, appris que nos ancêtres par le

sang sortaient d’une race dont on a dit avec raison: ‘“ Gesta Dei per ÆFrancos,'” que Dieu s'était servi d'eux pour son œuvre, et que nos grands. parents adoptifs étaient des hommes qui avaient porté sur toutes les mers, la

gloire de leur nom et jeté dans tous les continents la semence féconde de la liberté. Je crus alors que ce peuple du Canada, mélange de grandeur, de

dévouement, de franchise et de fierté, valait ia peine qu’on l’aime et qu’on

l’instruise ; qu’on le fasse grand et robuste et qu’on se donne garde de le

tromper, de le gâter et de l’avilir,

Voilà pourquoi depuis le premier jour où je parlai au peuple, jusqu’à ce: moment où je vous adresse la parole, je n'ai jamais eu d’autre règle quecelle-ci : Pour avoir le droit de dire au peuple quels sont ses devoirs, il faut d’abord le respecter : pour lui commander il faut l’aimer, pour avoir sa confiance, il faut être courageux et franc. Et je n’ai pas crainte d’en appeler à tous ceux qui m'ont connu, qui m'ont entendu depuis vingt ans. J'en appelle à vous, messieurs, qui m’écoutez. Le peuple, le vrai peuple, non pas le peuple qu’on paie et qu’on avine,ie peuple m'a toujours écouté, même quand il ne m’a pas suivi. J'ai pu me tromper, j'ai dû me tromper parfois : qui ne se trompe jamais ? Mais j'ai la satisfaction de me dire que ça n’a pas été par calcul, et je sais qu’on m’a su gré de ma bonne foi. Voilà pourquoi je n’ai jamais eu de défaillance ; voilà pourquoi le dégoût ne s’est jamais emparé de moi pour me faire abandonner ma tâche, bien que peu d'hommes aient eu autant de luttes à soutenir, de haines à braver, de bave à essuyer de la part de leurs adversaires. Je me suis toujours dit que le pays que j'aime vaut bien la peine que j’endure tout cela à son service. Souvent je suis revenu de ces mêlées éclaboussé, blessé, meurtri, mais jamais brisé, Qu’importe ? ce n’est pas sur les uniformes sans taches, vierges de poussière, de sang et de déchirures, qu’on attache la croix des braves. (Ce n’est pas. comme soldat de parade que j'ai gagné mes épaulettes, et si j'ai gardé mes blessures, j'ai aussi gardé mon drapeau.

Et je ne suis pas mort. Il y a quelques mois pourtant on me faisait mourir ; on sonnait mes glas avec un air de joie mal déguisée ; on préparait mon oraison funèbre et on commençait à dire du bien de moi, me croyant fini. Je suis revenu, Depuis ce temps on s’acharne contre moi, on veut m'enterrer tout vivant : m’enterrer dans la boue, dans la fange, dans la haine, dans la calomnie- Je ne savais pas que mes ennemis avaient dans l’âme autant d’ordures, dans le cœur tant de fiel, au bout de leur plume tant de : nin.

Mais on ne m'a pas enterré, et l'on ne m’enterrera pas encore. Je me porte mieux que jamais, et je suis venu ici, au milieu de ce peuple que j'aime, continurr ma tâche, qui est celle de vous faire du bien. Cette tâche, nous la ferons ensemble, et avec votre appui, nous la finirons victorieusement.

A nous le travail, à tous la gloire et les bons résultats. C’est à Saint- Laurent que j’ai voulu d’abord venir, dans ce comté Jacques-Cartier, dont:

le nom sonne si bien aux âmes courageuses. Il y a longtemps que nous ne nous sommes rencontrés ici sur le terrain de la politique. Il y a, je crois, dix-sept ans : ce fut un jour de triomphe. L'autre jour, nous nous sommes rencontrés sur le champ des morts. Je suis venu mêler mes regrets aux vôtres sur la tombe de la compagne d’un de vos vieux amis, d’un de vos vieux serviteurs, de votre ancien député. Je me suis fait un devoir sacré de venir ce jour là. C’est aux jours de deuil qu’on compte les vrais amis. Aujourd’hui, c’est jour de labeur, et j'y viens encore. C'est aujourd’hui un grand anniversaire, 6 septembre, anniversaire de la naissance de sir George Cartier, ce grand patriote, mott au service de la patrie, mort regrettant d'être éloigné de ce peuple canadien qu’il avait tant aimé. Celui-là, on l’avait bien calomnié pendant qu’il vivait; on a eu la justice tardive de dire, après sa mort, qu’il avait été un grand citoyen.

Cette date est d’un bon augure ; un jour comme celui-ci ne peut être qu'un jour de succès, l’avant-coureur d’un triomphe,

Oh! mon noble ami,si vous étiez ici, vous diriez à cette foule, avide de connaître et de faire le bien, à ces gens réunis, qu’ils ne sont pas dignes de la confiance populaire ceux qui cherchent à avilir les représentants de la nation, à flétrir leurs compatriotes ; qu'ils ne sont pas dignes de vous, dont le premier chant comme le dernier soupir furent ces mots si patriotiques : Avant tout, soyons Canadiens.

Messieurs, je vous ai dit quels étaient mes adversaires ; des envieux, des désappointés, des ambitieux qui ont pris de la haine pour du talent. Ce n’est plus la lutte loyale des partis, comme autrefois ; c’est une combinaison monstrueuse des éléments les plus opposés : Le Zemps et l’Efsndard, en un

mot les CASTORS |

Qu'’est-ce qu’un castor ? S'agit-il ici de cet animal intelligent et industrieux qui, avec la feuille d’érable, nous sert d’emblême national ? Non, nos adversaires politiques ne sont pas assez patriotes pour cela. Qu'est-ce donc

qu'un castor? L'ouvrier des villes appelle castors ceux qui prétendent savoir beaucoupet ne peuvent pas grand chose, les hâbleurs, les parasites du métier. À la campagne on appelle aussi castors ces petites bêtes noires qui vivent par baudes à la surface des eaux mortes et croupissantes et répandent une odeur qui n’est rien moins qu'agréable, les punaises d’eau enfin.

Sont-ce là les types de la tribu de l’Æfendard? Les castors politiques sont un peu de tout cela et quelque chose de moins bon encore. Leur parti -comprend toutes les médiocrités ambitieuses qui ne peuvent arriver par les voies ordinaires, tous les désappointés, et un bon dombre d’hypocrites qui se prétendent religieux et conservateurs pour mieux ruiner le grand parti conservateur, pour mieux détruire chez le peuple le vrai sentiment religieux, dont la base fondamentale est le respect à l’autorité et l'amour du prochain.

Ils n’ont du reste qu’un trait de ressemblance avec le vrai castor. Ils font leur ouvrage avec de la boue, ils détruisent les chaussées des bons moulins Pchel construire leurs tannières et ne sont vraiment utiles que lorsqu'on a vendu

-leur peau.

Page 1