‹ Discours de L'Hon. J.A. Chapleau prononcé à l'assemblée de Saint-Laurent, comté de Jacques-Cartier, le 6 septembre 1883 [microforme]Chapitre 8 sur 8 · LE REMÈDE A NOS DISSENSIONS · texte numérisé non relu

LE REMÈDE A NOS DISSENSIONS

Mais trève de badinage : la faute de M. Mercier est de ne pas avoir eu le courage de ses aspirations ; tout le monde l’aurait approuvé s’il eût suivi son premier mouvement. La faute de M. Trudel est de vouloir rendre impossible toute idée de rapprochement entre les horames politiques de notre province. C’est plus qu'une faute, cela, c’est un crime.

Car enfin, où en arriverons-nous avec ces dissensions violentes ? Où doit arriver tout ce qui est divisé : à la ruine, ou au moins l’insignifiance. Un homme politique éminent, un ministre italien, écrivait l’autre jour que le danger des gouvernements constitutionnels pour la races latines était l'émiettement des opinions, le morcellement des partis Chaque fraction suscite des difficultés nouvelles, de nouvelles discussions ; le temps se perd en expédients pour détruire une faction, ou pour l'absorier. Il faut se soutenir à tout prix, et comme chaque parti est trop faible, à raison de ce morcellement, il faut tous les jours de nouveaux compromis, Le temps se passe, les

forces se perdent en jeu d'équilibre, et le travail util: d'administration est nul.

Nous ne recevons presque rien du mouvement immense qui se fait aujourd’hui d'Europe en Amérique. Le Nord-Ouest est en train de nous dépasser. On hypothèque notre vieille province des millions qu'absorbent la construction du Pacifique et l’émigration de l’ouest, et nous ne pensons pas même à profiter un peu de ce mouvement. Notre agriculture ne fait pas la dixième partie des progrès qu’elle devrait faire. Le dernier recensement nous laisse à la queue des autres provinces. Nos forêts s’en vont, et avec elles notre richesse nationale. Nos mines restent enfouies dans le sol ; notre éducation est négligée et ne se prête pas assez au travail matériel qui se fait en se moment ; la colonisation a bien quelques apôtres héroïques, mais cet élan individuel n’est pas secondé comme il devrait l’être. Et pourquoi cette stagnation? Pourquoi cette indifférence ? Pourquoi ? Parce que la division nous dévore. Nous étions divisés-en deux partis, c'était déjà trop, car cette division était trop vive, trop personnelle, Maintenant, voilà le parti conservateur divisé contre lui-même. Le parti libéral est presque aussi mal partagé Nos compatriotes anglais, ne comprenant rien à toutes ces querelles de famille, s’abstiennent et forment, à l’heure qu’il est, presque un parti séparé dans notre province. Comment voulez-vous que le gouvernement, que la législature, que la presse s'occupent sécieusement d'élaborer des projets fructueux pour développer toutes nos ressources négligées ? C’est a peine si on a le temps de panser ses blessures, de réparer ses armes, de renouveler ses ammunitions. Le clergé lui-même est en proie à de profondes dissensions.

Qu’y a-t-il à faire ? A tous ceux qui ont mission d'enseigner, de bien réfléchir et de mettre à l’œuvre. Une société ne peut subsister sans la soumission à l’autorité, sans l'abandon d’une partie de sa volonté à celui qui représente la volonté générale. Il faut que l’on se dise une bonne fois que ce n’est pas une question de goût ni une question d’amour-propre ; c’est une question de devoir, une question de sacrifice. Donnez franc jeu au gouvernement actuel, N’a-t-il pas satisfait l’Episcopat sur la question de l’éducation? N'a:t il pas commencé une réforme vigoureuse dans la direction de l’économie la plus stricte ? Donnez-lui l’occasion de mettre l’ordre dans les finances de la province, que des jugements adverses à sa politique fiscale ont troublées dans leur équilibre. C’est un sujet qu’il est de la plus grande importance pour la province de faire régler, que de déterminer le pouvoir que la constitution accorde ou devrait accorder aux provinces de prélever des taxes pour les travaux et les améliorations publiques qui peuvent devenir néceÿsaires. Donnez-lui l'occasion de faire respecter l'autonomie de la province et d’améliorer, s'il veut le faire, sa position dans la confédération, C'est une grande tâche qui réclame tous ses instants, toute son énergie.

Canadiens-français, regzrdez donc autour de vous. Voyez les autres races. Ne croyez-vous pas que ces gens-ont aussi leurs différends entr’eux ? Seulement, ils les arrangent tranquillement, et peu leur importe le régime sous lequel ils vivent, ils savent s'entendre qu&.d il s’agit de leurs intérêts. Aussi, vous les voyez à la tête de toutes nos grandes entreprises industrielles. Ne croyez-vous pas, mes amis, que c’est une œuvre anti-canadienne que l’on fait quand on se rue sur un des nôtres qui peut travailler et réussir, comme on se rue sur cet homme courageux et entreprenant qui a nom M, Senécal ? —Ne croyez-vous pas qu'il vous serait un appui, un auxiliaire à vos entreprises, si vous lé laissiez mettre à profit les qualités extraordinaires qu'il pos-

sède pour les affaires, et son immense activité ? Dites donc une bonne fois à ceux qui nous divisent, qui ne cherchent qu’à démolir vos meilleurs hommes, qu’il faut que cela finisse.

Au lieu de continuer ces dissensions misérables, réunissons-nous donc tous sous une même bannière, celle de la Patrie. Que le prêtre enseigne la soumission à l'autorité et donne l'exemple par ses actes. Que nos compatriotes concentrent tous leurs efforts vers un même but, afin que nos gouvernants, libres enfin de. ces mesquines attaques personnelles que l’on provoque de tous côtés, puissent consacrer tout leur temps, tous leurs efforts, toute leur intelligence et tout leur dévouement à donner la prospérité au peuple, la protection et la liberté à nos institutions, et à notre belle pro- : vince la place élevée qu'elle doit occuper dans la Confédération du Canada.

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