LA COALITION
Je ne puis vous quitter, messieurs, sans vous dire un mot de cette coalition dont les journaux vous ont tant parlé depuis plusieurs mois, de cette coalition que M. Trudel et ses amis appellent une trahison, ‘ une vente honteuse du parti conservateur au profit du libéralisme.” Vous verrez plus tard que les libéraux appelaient cela d’un tout autre nom.
Une fois pour toutes, et pour mettre fin à tous ces propos malveillants, je vous déclare que je n’ai jamais voulu de coalition. La coalition est un compromis entre deux partis politiques, par lequel les programmes respectifs de ces partis sont modifiés pour n’en faire qu’un seul, acceptable à tout le monde. On en a vu un exemple, dans ce pays, lors du programme de la Confédération. J'ai prêché l’union, la conciliation ; la coalition, jamais ! A ceux qui voulaient que je m'efface, M. Joly consentant à s’effacer, pour reconstituer un nouveau parti, j’ai toujours répondu que j'avais entepris de diriger la province avec mon programme et que je n’entendais aucunement laisser ma tâche aux autres. J'ai demandé à tous les hommes de bonne volonté de se joindre à moi pour inaugurer un règne d’union parmi nous.
Cette union, nécessaire pour nous la minorité dans la Confédération, Cartier l'avait voulue quand il offrit loyalement-une alliance au chef du parti libéral bas-canadien, M. Dorion ; le parti libéral lui-même en avait compris la nécessité quand il faisait cette ‘tentative, maladroite si l’on veut, mais au moins très significative, de fusionner toutes les opinions en un grand parti politique qu’on baptisa pompeusement du grand nom de ‘* National.” Cette
* union, je l’avais espérée, lorsqu’après les luttes fiévreuses de ce qu’on appellera désormais ‘‘ la période Letellier,’’ le peuple, fatigué de ces déchirements violents, effrayé de ces défaites et de ces victoires de parti, au bout desquelles il ne voyait que l’appauvrissement et la ruine, le peuple, dis-je, demandait â grands cris la réconciliation de ses enfants, l'union de toutes les forçes vives de la nation pour un travail commun, le bien de la province par le développement de ses ressources matérielles et l’agrandissement de son influence politique et morale dans la Confédération.
C'était pour répondre à ce sentiment général que le gouvernement de 1879, dès le lendemain de sa formation, jetait hardiment le programme de Lévis à l'appréciation de l'opinion publique ; ce‘ programme ‘“ de conciliation, d’apaisement, de retour aux affaires et de tranquillité dans l’ordre.”
Ce programme, aussi inattendu dans son énonciation que désiré intérieurement par les populations, suscita de vives clameurs. Quelques conservateurs importants, non consultés sur le choix de ce programme, l’accueillirent avec défiance et l’attribuèrent à la faiblesse. Ceux-là avaient été de vaillants combattants, frappant sans merci et sans trève. La lutte avait été violente, et pour eux la victoire ne devait admettre aucun compromis, pas même sur le choix des hommes. D’un autre côté, les vaincus du jour savaient que le peuple qu ils avaient galvanisé pendant dix-huit mois de travail épuisant, était las de ces combats ruineux. Pour donner le change à l'opinion, ils
essayèrent de soulever la clameur du ridicule. Le répertoire de l'ironie fut épuisé. Les épithètes données aux nouveaux hommes ralliés au parti conservateur, les éclats de rire forcés à la lecture d’un des articles de ce programme (l’encouragement d’une des industries agricoles, celle des beurres êt des fromages), firent le tour de la presse, des hustings, du pays entier. Mais une clameur plus forte, plus franche, plus .vraie, parcourut toute la province et couvrit complètement les autres ; ce fut le cri populaire acclamant le nouveau programme. à
Oui, je voulais l’union, je n’ai pas honte de l'avouer, et vous, M. Mercier, vous devriez être fier de déclarer que vous la vouliez aussi, au lieu de vous défendre d’un aussi beau sentiment.
Décidément, vous commencez à me faire croire qne vous n’étiez pas plus sincère sur cette question que vous ne l’avez été sur d’autres.
Vous n’avez pas besoin de faire de l’argutie. Tout le monde sait que dès 1879, vous étiez déjà prêt à rompre avec votre parti. Celui qui a écrit les lignes suivantes dans la Concorde était dans tous vos secrets :
(La Concorde du 27 décembre 1882.)
‘€ C'est aussitôt après son arrivée à Québec que M. Mercier devint ‘ coalitioniste. Ce n’est pas, comme l’a dit le Progrès de Valleyfield, immé- ‘ diatement après la chute de M. Joly qu’il fut question d’une alliance avec (“les hommes de bonne volonté du parti conservateur. M. Mercier dis-it, ‘ dès le printemps de 1879, qu’il ne fallait pas oublier qu’une dizaine de ‘ comtés conservateurs ne nous étaient arrivés que par accident, et qu'aux ‘ élections subséquentes . . . . . Feu M. Letellier, après comme avant, ‘ confirma souvent l'opinion de M. Mercier : ‘ Faites une coalition, disait- ‘il, parce que M. Chapleau en fera une et vous perdrez le pouvoir-”
La Patrie, dont nous nous occuperons plus loin, traite généralement ‘ d’imbéciles ceux qui croient qu'il a été sérieusement question de coali- “tion. Il est bien certain que 1’ ‘‘ Ours ” de la Pafrie n’assistera jamais à ‘ des réunions où des chefs de parti feront des propositions de coalition.”
C’est un de vos amis qui écrivait cela, M. Mercier.
Et pourquoi donc votre querelle avec la Parrte, querelle qu’un jour ou l’autre vous viderez dans le journal que vous avez fondé pour vous venger de celui qui déno”sça le premier vos projets de rapprochement avec le gouvernement.
Qu'est-ce que voulait dire la Patrie quand elle tirait sur vous, à bout portant, dans l’article suivant du 2 janvier dernier :
# La Concorde, évidemment, s’en prend à M. Beaugrand personnelle- ‘“ ment pour atteindre plus haut, et tâcher de frapper tous ceux qui, de près ‘ ou de loin, se sont oppesés à cette fameuse coalition que quelques person- ‘€ nages importants avaient inventée ‘ dans le silençe du cabinet”, . . .
M. Beaugrand se rendit auprès de M. Mercier et lui demanda de vou- ‘* loir bien lire la Concorde et lui dire ensuite son opinion sur l’àrticle intitulé : “ L'honorable M. Mercier et la coalition ” . . . .
«i Le lendemain, M. Mercier répondit qu’il avait lu la Concorde du 27 ‘et qu'il l’approuvait depuis le premier jusqu’au dernier mot.
23 ; 1. Nous avons appris depuis que M. Mercier lui-même avait corrigé le ‘ manuscrit de l’article en question, et qu’il ne saurait conséquemment y ‘€ avoir d’erreur sur la portée de sa réponse.”
Et de quelle coalition la Pafrte parlait elle donc, le 4 janvier 1883, quand elle vous disait :
‘ Dès les premiers projets de coalition, M. Mercier dut s'apercevoi’ ‘ que ses plans n'étaient pas populaires, et qu’il ne trouverait pas facilement ‘à Montréal des libéraux importants qui seraient prêts à donner l’acolade de la fraternité à Senécal, à Chapleau, à Mousseau, et à leurs compères.
‘“ M. Mercier, disons-nous, dut s’apercevoir que ses plans n'étaient pas ‘ populaires, on pourrait se servir d'un adjectif plus accentué, et malgré cela, ‘ il n’en continua pas moins à avoir des relations avec quelques chefs con- ‘“ servateurs qui jouaient aux fins-fins pour obtenir des élections par accla- “ mation, là où les libéraux auraient pu faire la lutte.
‘ Voilà où nous nous trouvons en complet désaccord avec M. Mercier, ‘et voilà conséquemment où nous avons refusé de le suivre.
M, Mercier, vous dites maintenant qu'on ne vous comprenait pas, que vous étiez d'accord avec vos amis, et que ceux-ci vous jugeaient mal ; que vous étiez pour la coalition que voulait la Pa/rie, et non pas pour la fusion que dénonçait la Patrie, quand elle disait avec M. Thibaudeau : ‘ M. Çha- ‘* pleau veut la coalition, mais à condition que tout le monde soit de son “avis et le suive” Vous dites enfin, M. Mercier, que vous n'avez jamais cessé d’être fidèle à votre parti, à vos chefs. Vous n’étiez pas de cet avis quand vous disiez en chambre que vous ne vouliez ‘ suivre aucune ligne de conduite délimitée par un parti politique ” ; que vous aviez imposé à vos électeurs la condition de vous laisser “ libre de vos allures et de vos sympathies politiques.” Vous avez encore mauvaise mémoire.
, Dans une entrevue avec un reporter du Sfar en octobre 1881, n avezvous pas fait des aveux ?
Ecoutez plutôt :
‘— Est-il vrai, M. Mercier, vous demande le reporter, que vous abandonneriez la position éminente que vous tenez dans les rangs des libéraux, à cause de la conduite de vos propres amis ?
— Il y a du vrai dans cette supposition.
= Ils ont fait volte face contre vous lorsque vous avez songé à for- "mer une coalition, n’es-il pas vrai ?
‘6. Oui, plusieurs d’entre eux.
‘— C'est pour cela que vous vous retirez ?
‘‘—- C’est une des causes de ma retraite. A quoi bon travailler patrio- ‘ tiquement pour son pays, lorsque notre propre parti rends nos efforts inu- “tiles? ”
M. David, le seul sincére parmi vous, traduisait, du reste, votre pensée quand il disait dans Za Zribune du 8 octobre 1881 : ,
‘ Notre conclusion est que tous ceux qui sont en faveur d’une coalition ‘‘ doivent nécessairement accepter M, Chapleau comme premier-ministre,
te Tous leurs efforts doivent tendre à l’entourer d'hommes forts, et possédant ‘“ la confiance publique.”
Ce sont vos amis, vos journaux qui vous excusent et vous accusent. Moi qui sais votre pensée là-dessus, je ne vous blâme que d’une chose, c’est de ne pas avoir aujourd’hui la franchise de vos opinions d’alors. Voyons, pas de détours, pas d’arguties ; faites donc votre confession pleine et entière ; ceux qui vous ont blâmé, ceux qui vous ont accusé vous pardonneront plus facilement, si vous voulez être franc.
Ah ! messieurs, si je ne connaissais pas la versatilité des talents politiques de M. Mercier, si je ne l’avais pas vu à mes côtés, combattant les libé* raux à outrance dès 1862, pour le voir ensuite se faire leur plus ardent défenseur ; si je ne l’avais vu un peu plus tard revenir timidement à ses premières amours, pour retourner encore à son vomissement d’imprécations contre ceux qui avaient eu ses premiers vœux, je serais étonné de lire non pas les déclarations des autres sur son compte, mais bien. le récit de ses propres mouvements, depuis le jour où le pouvoir ‘‘ fatal et fascinateur,'? lui a mis à l’âme une ambition sans bornes, et au cœur une soif ardente de posséder et de jouir. De ce moment, son rêve n’a pas changé, et chaque réveil importun n’a fait que soulever plus intense et plus vif le désir de voir le rêve se continuer.
Oui, si je ne connaissais à fond le Mercier du moment, comme j'ai connu le Mercier du passé, je serais étonné de le voir défendre les contradictions de sa carrière politique avec une souplesse d’argumentation qui n’a d'égale que celle de sa conscience politique. Mais je le connais, j'irai plus loin, j'ai toujours eu pour lui un penchant, ‘‘ car je fus son premier maître ”, je le connais et je ne m'étonne pas. Je me rassure même et je ne désespère pas : je crois encore qu’il reviendra et que ses dernières amours seront celles des premiers jours; tant il est vrai que la première empreinte sur un vase nouveau rarement s'efface, :
Et que la première flamme Ne peut s’éteindre jamais,
comme on chante à l'opéra.