ÉTRANGE RÉUNION D'ÉLÉMENTS HÉTÉROGÈNES CONTRE LA VENTE
M. l'Orateur, ceux qui liront demain notre histoire politique des quatre dernières années constateront d'étranges revirements d'opinion, mais il était réservé à la période que nous traversons de produire les accouplements politiques les plus étranges que l'on ait jamais vus. Tant il est vrai que rien de régulier, de normal, de viable ne peut naître de la jalousie, de l'amour-propre, du mensonge et du dépit.
Du moment que la défection de mon collègue leur eût donné le signal de la mêlée, l'on a vu, M. l'Orateur, les adversaires arriver de tout i.cMé ; adversaires naturels et adversaires factices ; les déçus, les ambitieux, les impuissants, les haineux, les jaloux. Chacun a son cri; chacun son point de mire, chacun son accusation. Les commentaires se] contredisent entr'eux. L'un ne veux pas de la vente du chemin à deux compagnies différentes, parce que nous détruisens la section-Est ; 1 autre affirme immédiatement après que ceux qui achètent la section Est l'obtiennent à trop bon marché. L'un s'oppose entièrement à la vente de la section Ouest et reproche en même temps au gouvernement de n'avoir pas vendu le tout au Pacifique. Et quand je passe en revue les figures groupées dans cette lutte acharnée contre le gouvernement, je ne puis m'empêcher de songer combien le sort a parfois de malice.
J'ai vu l'hon. chef de l'opposition et l'un de ses anciens collègues, l'un des chefs du parti libéral se mettre dernièrement sous les ordres de M. Tarte. Ils ont accepté
son mot d'ordre, ses calculs, jusqu'à ses remontrances ; ils ont accepté de parader dans diverses assemblées publiques, sous le commandement de ce monsieur; ils se sont embrassés, quand il n'y a pas deux ans on ne trouvait pas d'épithètes assez violentes, assez injurieuses contre lui, et, Dieu merci ! M. Tarte le leur rendait bien.
J'admets volontiers que la politique varie, et que l'on se retrouve parfois avec surprise vis-à-vis de certaines opinions que l'on croyait depuis longtemps oubliées.
Mais qu'on se donne la main après s'être craché à la figure, cela me donne des hautle-cœur. M. Langelier applaudit M. Tarte qui écrivait de lui en 1875 :
•' Hypocrite Pt astucieux, démagogue et blagueur, M. Langelier est en chamhre ce qu'il est dans les colonnes de l'Evénement, un homme dépourvu de bonne foi et d'honorabilité dans ses procédés."
M. Joly est prêt à se couvrir de cendres, à faire pénitence, à jeûner du pouvoir en faveur de M. Tarte qui l'appréciait ainsi :
" Pauvre M. Joly ! Il est véritablement à plaindre. Ne sait-il pas que si M. Chapleau eut voulu passer à gauche, on lui eût donné le siège du député de Lotbinière, sans même lui en demander permission?
M. Joly n'a-t-il pas compris que ces tentatives de le faire ministre fédéral n'avaient d'autre but que de l'engager à laisser le commandement de la gauche à un homme qui posséderait plus de confiance que lui ?"
Se rappelle-t-on le cri de nos honorables amis de la gauche, lors du coup d'état ? Se rappelle-t-on l'indignation feinte ou réelle que l'on manifestait alors contre l'honorable M. de Boucherville ? C'était un intrigant dangereux qui conduisait la province à la ruine, et ses extravagances étaient telles que le Lieutenant-Gouverneur avait été obligé de recourir à une mesure extrême. Il ruinait le pays : il nous avait réduits à la taxe directe. Et qu'ai-je vu l'autre jour? L'honorable chef de l'opposition etfaçant tout ce passé d'agitations et de luttes, consentait à retirer toutes ses anciennes accusations ; consentait à laisser croire que le coup d'état du 2 mars n'avait été qu'un leurre, que l'honorable M. de Boucherville non-seulement méritait ses sympathies, mais son alliance, et embrassant du même regard son nouvel ami M. Tarte qui était devant lui et l'ancien chef.,du parti conservateur qu'il avait fait chasser du pouvoir d'une manière injuste, il s'écriait en pleine assemblée le 19 mars dernier :
" On m'a reproché un jour d'être opposé à la coalition. Je ne voulais pas conserver le pouvoir à ce prix. Aujourd'hui, mettant de côté toute ambition personnelle,
toute ambition de parti, je suis prêt à appuyer tout homme honnête qui voudra sauver la province des griffes des vautours qui la dévorent à l'heure présente. Je suis prêt même à m'effacer pour avoir une administration qui puisse faire marcher comme il faut notre rouage politique. Nous vouions la coalition des hommes honnêtes et intelligents. "
Et pendant que l'hon. député de Lotbinière se souffletait ainsi dans son passé, c'était M. Tarty qui pontifiait sur l'estrade et qui conduisait le mouvement, qui du doigt pouvait indiquer le site de Notre- Dame des Anges, où, trois ans avant, il voulait enterrer ce pauvre beau-frère de mon honorable ami le chef de la gauche.
Ah ! messieurs les libéraux, vous êtes bien libres de vous rabaisser, de vous flétrir vous-mêmes; mais vous devriez au moins avoir le respect de vos morts ! Ne savez-vous pas que celui qui est descendu du pouvoir pour avoir voulu vous y faire monter, celui qui e9t venu languir et mourir près de vous pour vous donner l'exemple d'un dévouement poussé jusqu'au sacrifice, disait, sous sa parole de chef de l'Etat au représentant de sa souveraine à Ottawa, qu'il avait chassé du pouvoir celui que vous voulez y mettre, "parce qu'il était l'esclave " de rings qui ruinaient la Province. " Vos amis auront à faire un choix entre M. Letellier de Sl-Just et ceux qui le répudient ; ils auront à dire où est l'imposture !
Et ces féroces adversaires du Conseil Législatif, ils laissaient M. Tarte déclarer, en leur présence, en pleine assemblée.
" Je sais que parmi ceux qui m'entendent, il en est qui n'ont pas eu dans le passé de chaudes sympathies pour le conseil. Mais, messieurs, n'est-ce pas que tous vous vous réconcilierez avec notre chambre haule,s\, dans cette circonstance solennelle et suprême, elle opère le salut de la province."
Et sur cela l'école libérale d'applaudir et de répondre : oui ! En effet, l'Electeur du 10 mars s'empressait de déclarer :-
" Ne serait-il pas vraiment comique si le Boss recevait son coup de mort des mains du Conseil î
" Il n'y aurait que cela qui pourrait faire pardonner au Conseil le mal qu'il a fait â la Province le jour où il s'est fait l'instrument de cet aventurier."
Mais l'aventurier qui fît alors mouvoir le Conseil, vous l'avez déjà dénoncé, c'est M. de Boucherville ! Jamais ce dernier ne consentira à ce qu'on lui vole comme cela sa gloire 1
Et voilà que tous les ennemis de la coalition, demandent ardemment la coalition ;
Que tous les ennemis de celui qu'il
appellaient le sale Tarte se mettent à l'embrasser tendrement ;
Que tous ces sauveurs de la patrie qui violaient la constitution sous prétexte "d'arracher la Province à l'étreinte mortelle de M. de Boucherville, " se mettent à crier ouvertement qu'il faut faire revenir cet honnête homme 1
Que tous ces adversaires du Conseil Législatif se mettent à le flatter, à l'exalter, à le défendre !
Et pourquoi tout cela, messieurs ! Est-ce parce qu'il y*a un principe au Jeu ? Non.
Est-ce parce que la Province est réellement ruinée ? Non.
Est-ce parce que l'on croit que le gouverment aurait pu obtenir quelques centaines de milliers de piastres de plus pour la vente du chemin ? Non ; ces messieurs sont trop grands pour s'occuper de ces bagatelles. Non, ce n'est pas pour cela que l'on aurait fait table rase de tout son passé.de *a réputation de politicien sérieux, du programme politique de toute une vie, de tout un parti. On sait du reste que les chiffres comptent bien peu dans l'esprit de ces Nababs qui, naguère, éparpillaient nos deniers par millions. Il s'agit tout simplement de troubler un peu l'oude politique peur tâcher d'y repêcher le pouvoir.
Et pour excuser leur volte-face les libéraux ambitieux ont dit tout bas à leurs crédules partisans : " Voilà le moment favo- 44 rable d'arriver au pouvoir Nous ne pou- 44 vions pas y arriver par nous-mêmes, mais " comme en 1874 nous monterons sur les u épaules des conservateurs. Et quand 44 nous y serons, nous renverserons l'échelle " et resterons seuls sur les remparts du " pouvoir. " Cette tactique qui a réussi en 1874, ne réussira pas cette fois, pas plus pour ceux qui se trouvent au haut de l'échelle, que pour ceux qui sont en bas.
Foulant aux pieds ce qu'il y a de plus auguste au monde, oubliant leurs principes, étoulfant le cri de leur conscience, méprisant l'histoire politique de leur pays, quelques-uns de nos am:s ont tourné casaque, ou plutôt, comme disent les cultivateurs de chez nous, ont " tourné dans le travail."
J'étais étonné l'autre jour de voir deux députés de Montréal, dans uoe assemblée publique en cette ville, se permettre de dire que le gouvernement avait commis un crime, en séparant le chemin en deux parties dans le contrat de vente. Un homme important, un homme d'affaires et essentiellement dévoué aux intérêts de son pays, un homme auquel j'ai déjà rendu un témoignage d'estime, (car si nous avons réglé nos airaires avec la corporation de Montréal, dans une grande mesure, nous le de-
vons à son énergie et à sa droiture de vues,) M. l'êchevin Jacques Grenier, se faisait un devoir, l'autre jour, dans le conseil de ville de Montréal, de féliciter le gouvernement sur la politique que nous discutons en ce moment. Je me demande comment Montréal jugera ces deux députés.
Le mouvement dont je parlais est parti de ce que je considère avec regret comme une erreur de jugement de la part d'un homme que le parti conservateur avait en grande considération, et qui faisait partie du cabinet que je préside. On s'est groupé autour de cet homme, on a fait du bruit, et l'on s'est dit : "Nous allons rallier certains conservateurs ; une fraction de ce parti va se séparer de ses chefs, et si l'on reunit à cette fraction les quelques épaves sauvées du naufrage aux dernières élections, nous atteindrons peut-être notre bat, en nous aidant d'une institution dont on a dit bien du mal, mais que nous devons flatter aujourd'hui pour obtenir son appui." Et l'on s'est mis à dire du bi^n du Conseil Législatif et à le flatter. Mais le bien qu'on en a dit n'est pas de bon aloi. Il y a de l'alliage dans ces flatteries. Si j'étais à Ja place de ceux qui sont l'objet de telles cajoleries, je dirais à mes flagorneurs : " Je n'aime i as vos déclarations, car elles manquent de sincérité, et ne sont faites que pour la forme et pour tromper. Si vous êtes sincères, faites une profession de foi, et que l'on sache que vous n'êtes pas que des amis d'occasion dont demain nous pouvons être les dupes. "