‹ Discours de l'honorable M. Chapleau en proposant la vente du chemin de fer quebec, Montreal, Ottawa et Occidental a l'Assemblee LegislativeChapitre 36 sur 36 · LA DISCIPLINE DANS LE PARTI · texte numérisé non relu

LA DISCIPLINE DANS LE PARTI

Monsieur l'Orateur, si la direction du parti conservateur pèse en ce moment sur mes épaules.je ne suis pas sans en éprouver péniblement la responsabilité. C'est lorsqu'on voit quelqu'un de ses amis se détacher de cette forte et puissante phalange que la douleur empoigne le cœur et que l'on souhaiterait n'être pas à ce poste gênant. Estce ma faute ? est-ce la faute du parti? Voilà la première impression qui jaillit et qui s'impose. " Peut-être n'ai-je pas l'habileté nécessaire pour diriger mon parti," suis je obligé de me dire souvent quand je vois poindre un mécontentement. '*Ou peutêtre que je ne contrôle pas assez les tendances ou les aspirations de mes partisans " ai-je parfois à me dire ; car je ne suis ni infaillible, ni impeccable. Mais ce que je sais c'est que j'ai pour le moment la responsabilité des destinées de ma Province et que si j'ai eu le courage de l'accepter je dois avoir le courage d'y faire face. La tâche est lourde, trop lourde et je l'aurais fui si ma conscience ne m'avait pas crié que la fuite est une lâcheté. La situation est grave ; mais je n'ai pas lieu de me décourager. J'ai reçu des consolations au milieu de ces épreuves. Mes compatriotes ne m'ont pas donné d'approbations équivoques et le verdict du 2 décembre dernier sera ma boussole. Le peuple a voté confiance en moi ; c'est pour lui que je travaille et que je lutte. Je suis dans le parti par le parti pour mon pays. Mais le parti, M. l'Orateur, c'est un être compliqué et difficile. Il réunit bien des éléments distincts.

Il y a les hommes qui croient, qui ont confiance.

Il y a les hommes d'actions, ardents, dévoués dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Mais il y a aussi les metteurs en scène, les officieux, les poseurs, tous ces incapables pleins de fatuité qui représentent la mouche du coche.

Il y a les rongeurs qui grugent çà et là chaque fois que l'occasion leur otFre la chance d'un coup de dent, et qui vont furetant partout en quête de quelque bonne curée.

Il y a les tireurs de ficelles, les intrigants, les envieux, les jaloux, les impuissants. Ce ne sont pas mes adversaires que je crains;ce sont ceux-là. Ils ont leur entrée partout ; ils portent la livrée du parti ; mai.s le scrupule ne les atteint pas. Pour eux la trahison n'est rien ; ils ne visent qu'aux expédients. L'on s'étonne quelquelois de voir surgir tout à coup un mouvement dans des sphères où l'on s'y attendait le moins. On regarde, on Jnterroge, on s'étonne, on s'inquiète ; voilà une commotion dans l'opinion. Un ne sait pas pourquoi ; on ne sait pas d'où ça vient ; mais la commotion est là et le mouvement s'accentue ; les plus dévoués protestent, l'irritation commence. L'opinion se soulève et devient incontrô; lable. On se demande : " Mais d'où vient donc cette révolte ? "

Tous les mécontents sont du même parti, du parti de la révolte, delà vengeance, de la destruction.

Un homme important se sépare de ses amis ; on s'étonne, on cherche les motifs qui ont pu le pousser à briser ainsi avec un parti dont il était un des chefs. Inutile de scruter ses motifs; il a été lui-même la victime inconsente de ces intrigants qui sont les chancres de leur parti ; il est la victime de ces gens dont l'ambition veille toujours, haineuse, épiant l'occasion de se venger. Ces gens là vont sonnant la trompette et tâchent de soulever les masses. Vous les verrez convoquer des assemblées, et grâce à leurs menées sourdes et perfides, les partisans les plus dévoués à un parti commencent à douter de leurs chefs sans pouvoir se rendre compte de leurs doutes ; souvent ces intrigants, ces désappointés réussissent à susciter une révolte, et si la main vigoureuse du chef ne vient pas réprimer ce commencement d'insubordination, adieu la discipline ! Vous pouvez vous attendre à une catastrophe, à un bouleversement qui ébranleront jusque dans ses bases le parti le plus solidement assis. Et quand la tempête s'apaise et que le calme renaît, on se demande avec étonnement : comment se fait-il que nous nous soyions laissés tromper aussi naïvement ? A quel propos toute cette excitation, ces récriminations, ces doutes, cette méfiance, cette trahison enfin ? Demandez le à cet intrigant qui a soufflé le chaud et le froid dans les rangs du parti ; il vous répondrait, s'il pouvait être franc, que sa haine et son ambition personnnelles l'ont poussé à trahir son parti,

Sur qui retombe la responsabilité de ce bouleversement ? Sur les naïfs, sur les empressés, sur les honnêtes gens qui, sans compétence et sans mission s'imaginent dans ces moments qu'ils devraient tout réformer,

DeBonald a dit quelque part que les très-honnêtes gens et les drôles faisaient les révolutions, les uns, par méchanceté et par audace, les autres par crédulité et timidité. Si on laissait à ceux qui ont la responsabilité de découvrir l'origine du mal le soin de la découvrir et d'y remédier, on parviendrait vite à le détruire ; mais la mêlée commencée ; on s'expose à blesser des amis et ce n'est que lorsque le mal est fait qu'on voit la futilité du combat. Il est trop tard ; les ruines sont là, les haines survivent et les partis politiques restent divisés et affaiblis.

Et les faiseurs rient sous cape, rêvant une autre échafourrée.

Les rata ont trouvé du butin quelque part ; les tireurs de ficelles ont fait placer quelques créatures ; les impuissants ont régne un jour ou ont prolongé d'un jour leur empire usurpé.

M. l'Orateur, j'ai déjà passé à travers tout cela ; j'y passe encore en ce momeni. Je ne crains pas, parceque je n'ai rien à me reprocher, et que j'ai eu pour mon parti tout ce qu'il m'était possible d'avoir de sollicitude et de dévouement. Je me rap* pelle les mauvais jours de 1874 et les regards de défiance que l'on m'adressait lors de l'affaire des Tanneries. .l'aurais pu ressentir l'injustice criante dont j'étais alors l'objet.

J'aurais pu me plaindre et donner une forme imposante à ma plainte. J'étais maltraité, soupçonné, ostracisé. J'ai dû passer par une phase si brûlante et qui m'a tant fait souffrir que j'ai au moins In droit de constater que j'aurais pu recourir pour ma propre défense à ces cabales et à cette obstruction que des amis, des anciens amis, organisent aujourd'hui sans raison contre moi. J'ai cru qu'il valait mieux, pendant même que j'étais la victime, non pas d'une enquête, mais d'une persécu* tion, de chercher ma vengeance dans ma fidélité. Il y a des moments où les susceptibilités personnelles fermentent et l'emportent sur le sentiment du devoir. J'ai fait Je mon mieux pour étouffer le ferment que tant d'imputations injustes sollicitaient. Et ce ne furent pourtant pas les occasions qui me manquèrent. Pendant la session de 1875, le sort du gouvernement de Boucherville fut longtemps entre les mains ds mon ancien chef, l'Honorable M. Ouimet et entre les miennes. L'Honorable député pour Brome, maintenant mon collègue, 1©

Solliciteur-Général, avait soumis à la chambre une motion rappel lant les engagements du ministère précédent envers certains chemins de fer. Le gouvernement De Boucherville ne désirait pas reconnaître ces promesses et les membres de l'ancien gouvernement ne désiraient pas d'un autre côté voir leur parole répudiée. Et telle était la crise du moment que les ministres du jour songeaient déjà au déménagement. Un mot de l'Honorable M.

Ouimet et la majorité de la chambre nous suivait contre un gouvernement qui semblait, comme je l'ai dit, mettre de la persécution dans son enquête des Tanneries. M. l'Orateur, nous n'étions pas et nous n'avons jamais été de l'école de la vengeance ou de la jalousie. Avant l'existence d'un gouvernement peu sympathique, avant la satisfaction de nos légitimes ressentiments, nous faisions passer l'intérêt du parti. Le gouvernement c'était le parti et pour nous c'était tout dire. Aussi, nous n'hésitons pas à profiter d'un prétexte plausible et mettant notre honneur à l'abri pour sauver la situation et laisser la vie au gouvernement. Telle avait été la vengeance de l'un de mes prédécesseurs qui aurait pu nourir l'espoir en faisant tomber le gouvernement de reprendre le poste que des défections lui avaient fait perdre injustement.

Quant à moi, l'avenir m'offrit aussi ma vengeance. Mon honorable ami, le chef de la gauche, et qui était encore alors le chef de la gauche, venait de lancer un défi chevaleresque, déti accepté avec un égal sentiment de courage par le chef du cabinet. Le tournoi devait se tenir à Ste. Croix où il eut lieu. Le chef de mon parti me fit l'honneur de songer à moi. Je ne me demandai pas de quelle manière l'on avait songé à moi dans la conduite de l'enquête ; je ne vis dans cette invitation que la voix du parti me demandant un service. Je m'y rendis, et je ne cacherai pas que c'est moi qui eus à supporter, cette fois-là, la chaleur du jour. Et l'un des meilleurs souvenirs de ma vie, l'un de ces souvenirs qui recomfortent et font du bien, ce sera d'avoir pu rendre service à qui m'avait maltraité.

Je ne rappelle pas ces incidents pour rappeller une échéance et paraître insister sur un règlement de compte. Non, M.

l'Orateur, je veux que mon gouvernement soit jugé sur sa politique et ses actes mais je ne veux pas que dans le simple but de faire du mal on dénature cette politique et ces actes.

Je ne mendie pas du sentiment en notre faveur. Mais je veux rappeller tout simplement cette grande et essentielle vérité que la discipline du parti s'applique indistinctement à tous les membres du parti et dans toutes les phases de leur carrière. Quand on a su ce qu'elle valait, lorsqu'on avait le droit de l'imposer, on doit d'autant mieux en con» naître le prix lorsqu'on est dans le cas de la pratiquer. Nous sommes dans une de ces positions où le parti pose ses exigences. Nous surions des élections avec une majorité forte et bien prononcée ; nous avons une politique vigoureuse à faire prévaloir ; nous avons les finances à refaire ; nous avons une province à sauver et nous de» mandons à notre parti de la sauver. Nous, gouvernement, nous assumons cette grande responsabilité de promettre le salut à la Province de Québec et je ne pense pas que ce soit le temps pour un autre élément ou pour une section du parti mal disposée de jeter dans la discussion un élément de discorde.

Je le dis sans crainte, M. l'Orateur, mes collègues et moi, neus avons gagné nos éperons ; nous avons travaillé, nous avons lutté ; assez travaillé et assez lutté pour arriver à la brillante victoire ,du 2 décembre ; assez travaillé et assez lutté pour réunir dans cette enceinte une députation forte, intelligente, patriotique et qui nous honore de sa confiance. Et, retranché derrière ce rempart de l'approbation du peuple, je le dis énergiquem^nt et hautement : Sil nous reste une rude tâche à accomplir, il reste aussi des devoirs aux autres, et c'est au nom du grand et beau parti conservateur que je réclame en ce moment de tous letir part de service et ds devoir.

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