FAUX CALCULS
Je suis étonné d'entendre dire : " Nous 14 pensons que vous avez fait un mauvais " marché. Nous avons faits des calculs et " nous déclarons que le prix est trop peu " élevé ; nous pensons que si le gou- " vernement gardait son chemin, il pour- *l rait réaliser des bénéfices en l'adminis- *' trant lui-même. "
Demandez à ces gens sur quoi ils s'appuient pour dire cela, demandez-leur s'ils ont consulté des autorités en matières de chemins de fer, demandez-leur s'ils ont entre les mains des calculs d'ingénieurs, et ils vous répondront qu'ils n'ont rien de cela. Cependant ils n'en affirmeront pas avec moins de présomption qu'ils s'y connaissent aussi bien que qui que ce soit. Ou, comme le disait Thon, député de Québecest dans la fameuse assemblée du bureau de commerce : " Je vois bien le rapport de M. Shanly, j'ai vu ses conclusions, il est vrai qu'il y déclare que les prix offerts sont très avantageux, que les contrats offrent toutes les garanties possibles, mais, moi, le député de Québec-est, qui n'ai aucune expérience dans ces choses, j'affirme que M. Shanly ne sait pas ce qu'il dit, et je n'ai pas foi dans son appréciation. ;'
On fait des calculs à perte de vue sur des probabilités, sur des espérances Cela lait bien pour un prospectus, pour une réclame,mais cela ne balance pas les livres du Trésor. Je ne suis pas de ceux qui croient aveuglément à ce que disent les chiffres groupés pour plaire,mais j'aimerais qu'on me désignât un grand projet, un grand chemin de fer,qui n'aient trompé leurs auteurs dans la perspective des profits que ces entreprises devaient rapporter. Prenons, par exemple, le prospectus du Grand-Tronc, publié en 1852 ; on y promettait des résultats brillants et presque immédiats aux actionnaires. Les calculs paraissaient bien faits et il n'y avait pas à s'y méprendre, la fortune des souscripteurs était faite. Et cependant, après les travaux énormes et les efforts incessants que l'on a faits depuis 30 ans, on en est encore à chercher les moyens de
payer les bons préférentiels qui ont été émis. Les premiers actionnaires se consolent peut-être, comme celui que je rencontrai en 1876 à Liverpool, qui, me montrant £9.000 de bons primitifs du Grand - Tronc, me disait : " J'ai encore une consolation, ces billets ont été imprimés avec luxe, et l'impression s'en conserve bien. " Et me montrant aussi un document qui accompagnait ces bons, il me dit : " J'ai " encore une autre consolation, en lisant " le prospectus alléchant que l'on mettait " devant le public. C'est si bien dit et si " bien écrit que je rêve encore aux profits " que j'aurais dû faire. "
Que nous disaient les avocats de Q. M. O. <fc O., en 1875? Le premier ministre d'alors, homme très peu crédule, on le sait, le leader de la Chambre.nous assuraient les plus heureux résultats, et ne portaient les dépenses à faire par le gouvernement, qu'à 2 millions et demi de dollars.
L'hon. M. de Boucherville disait à la séance du Conseil Législatif du 23 décembre 1875:
" Dans l'arrangement primitif proposé et non accepté, le gouvernement aurait dû garantir l'intérêt sur deux millions. Or garantir deux millions équivaut à les payer ou que l'on emprunte ou que l'on ne paie que l'intérêt, pendant que le gouvernement, par le projet qu'il soumet à cette chambre, ne sera responsable, pour tout le chemin, c'est-à-dire depuis Québec à Portage-du- Fort, que d'une somme de $2,327,000 Cela est dû à la réduction que nous avons obtenue en faisant de nouveaux contrats avec les entrepreneurs."
Bien plus, un homme qui pourtant n'a jamais été optimiste en matière de finances, l'honorable député de Sherbrooke, alors trésorier, était lui-même tombé dans le panneau, et il croyait qu'une ère de prospérité allait commencer pour la Province. Il croyait surtout que le chemin ne coûterait absolument que la somme que l'on calculait dans ce temps-là, c'est-à-dire une somme totale, y compris les réserves et les dépenses imprévues, de $9.800.000. Et il fallait naturellement déduire de cette somme totale les terres que nous avions reprises et les souscriptions municipales.
Citons plutôt ses calculs :
" 158 milles pour la ligne " principale avec rails d'a- " cier, et 4 ponts de fer ; 27 " milles pour l'embranche- " ment des Piles, avec rails " de fer, pont de bois et ba-
" teau à vapeur ^A.'SÎ.SST.OO
" Chemin de fer de Montréal, " O. et O. 123$ milles pour
" la ligne principale avec rails " d'acier, ponts de fer et 14 " milles pour l'embranche-
" ment de Saint-Jérôme 3,601,649.75
" De Aylmer à Portage du
" Fort, étendue de 50 milles
" à $20,000 le mille, non
" compris le matériel roulant 1,000,C00.09
" Ajouter le coût de la station
" de Montréal, lu pont sur
4 l'Ottawa, etc., etc. 466,701.00
«• Soit un total de $9,800,737.75
Nous avons dû payer ou serons obligés de payer près de 4,000,000 de plus que cette somme pour construire la ligne seulement jusqu'à Aylmer.
M. Shanly avait donc raison lorsqu'il disait que les chiffres sur lesquels on basait les contrats, devaient nécessairement être de beaucoup dépassés.
Si je cite "ces passages des discours de mes prédécesseurs, c'estN pour démontrer à cette chambre que lorsqu'on veut faire d'avance des calculs sur les dépenses ou les profits d'un chemin, ou sur le coût de sa construction, on est toujours trompé. C'est pour cette raison que le gouvernement n'a pas voulu prendre ces aléas dans le calcul de notre budget. Nous ne voulons pas marcher avec des calculs fantaisistes, mais avec les chiffres officiels que nous avons devant nous. Nous connaissons les déficits qui se sont accumulés depuis quelques années, et celui de cette année ; nous connaissons les sources de notre revenu, celles qui sont certaines ; nous comptons ce que nous avons à payer comme intérêt et amortissement sur notre dette, et nous ne voulons tromper ni la chambre, ni le puMic, en nous fiant à l'incertain. Nous devons à nos créanciers de ne plus courir de risques dans l'estimation de nos ressources.
Nous savons qu'en vendant notre chemin, nous dégrevons notre budget suffisamment pour assurer au pays que les déficits cesseront, et que nous pourrons voir dans un avenir très rapproché le jour où les surplus les remplaceront.