‹ Discours de l'honorable M. Chapleau en proposant la vente du chemin de fer quebec, Montreal, Ottawa et Occidental a l'Assemblee LegislativeChapitre 8 sur 36 · LES CRAINTES ET LES CALCULS DE · texte numérisé non relu

LES CRAINTES ET LES CALCULS DE

A Dieu ne plaise que je veuille revenir contre une politique que j'ai franchement défendue et soutenue, et que je croyais devoir être féconde pour le pays.

Je ne me cachais pas toutefois les dangers financiers que la Province pouvait courir en prenant à sa charge cette immense entreprise. J'écrivais dans La Minerve à la date du 21 septembre 1875 :

" Les élections ont eu lieu et leur significa:ion a été comprise de tout le monde, savoir : qu& les conservateurs de la Province de Québec ne sont pas une faction poli-

tique, mais bien un grand parti, raisonnant et réalisant ses idées, sans s'occuper plus qu'il ne faut des individualités. On a vainement essayé de soulever des ferments de dissensions entre les anciens ei les nouveaux ministres. La grande voix du parti a couvert ces cris de discorde et le ministère est sorti des élections avec des éléments de vitalité dont il a droit d'être lier, et qu'il doit mettre au service de la cause qui l'a fait triompher.

«4 A peine sortis de la lutte et de la victoire, nos chefs n'ont pas eu à chercher longtemps pour trouver une occasion de se montrer à la hauteur de la position que le pays venait de leur faire. Une question immense se dressait devant eux, menaçante pour l'avenir de la Province, terrible et dangereuse pour un gouvernement :

Que vont devenir nos chemins de fer?

" Il n'y avait pas à hésiter ; le travail incessant des instigateurs de l'entreprise, la générosité des municipalités, la libéralité des gouvernements avaient déjà enfoui des millions dans ce vaste sillon à moitié •creusé de Québec à Ottawa. Il fallait sauver cela, et avant tout cela, et plus que cela, l'avenir de la Province demandait bien haut l'intervention du gouvernement dans cette crise inattendue.

" D'un autre côté, la question était grave. Il s'agissait de millions, et, pour un gouvernement qui se soucie de l'avenir, le 44 redde ralionem" est redoutable, lorsqu'il faut baser de grandes opérations sur des ressources assez restreintes. Notre Province n'est pas obérée, tant s'en faut ; et pourtant on a déjà trouvé maintes iois à redire. Que sera-ce quand il faudra couvrir les délicits béants d'une dette envahissante, avec les seuls revenus de nos Dois et de nos terres publiques ? Car il ne faut pas se dissimuler qu'à part ces deux sources de revenus, qui ne peuvent pas, après tout, augmenter bien longtemps, il ne nous reste guère que la taxe directe pour faire fonctionner notre système de gouvernement provincial.

" Deux moyens se présentaient naturellement au gouvernement pour prévenir la catastrophe dont nos chemins étaient menacés par l'échec que nous avions éprouvé sur le marché anglais : aider, par de nouveaux secours, par des facilités d'emprunt ou par des prêts directs, les associations d'individus qui s'étaient mises à la tête de ces entreprises ; ou prendre complètement en mains la construction, la direction et l'administration de ces chemins. Le premier de ces moyens était un remède à la crise, une solution des difficultés au milieu desquelles les compagnies se trouvaient placées ; le second créait tout un système.

" Si l'on n'a consulté que ie goût, ie désir de la population, il n'y a rien d'éton» tiiint que l'on ait choisi le dernier moyen. On ne peut s'adresser à meilleure enseigne qu'au gouvernement Jui-même pour exécuter la chose que l'on tient à avoir. C'est bien le parti le plus simple; mais est-c^ bien aussi le plus sage ? La population qui forme les trois quarts de la Province, notre population française, a un défaut qu'elle tient de ses traditions féjdales et monarchiques, c'est de toujours trop compter sur le pouvoir gouvernemental pour accomplir ce qui devrait être laissé à l'initiative individuelle. Est-il de saine politique pour un gouvernement de favoriser ce penchant ; ne devraitil pas plutôt s'elforcer de le faire disparaître ? Cette disposition de notre population ferait très bien avec un pouvoir centralisateur absolu et la taxe directe ; avec nos institutions politiques, ce penchant est un danger menaçant pour les gouvernements qui voudraient y céder.

" Qu'on veuille bien nous comprendre ; nous n'entendons pas blâmer nos amis ; nous exposons une opinion ; nous exprimons une crainte, croyant qu'il est de notre devoir d'en agir ainsi. Et encore ne le faisonsnous qu'avec cette restriction bien distincte, que si c'était là le seul moyen d'assurer la construction des chemins en question, il n'y aurait pas à hésiter, il faudrait l'adopter.

" Il y a plus d'une question à étudier dans cette importante affaire qui doit être traitée avec la plus grande prudence."

La compagnie de Montréal, Ottawa et Occidental fit des observations très judicieux ses à l'honorable M. de Bouchervilie sur les chances et la probabilité qu'il y avait pour une compagnie de continuer la construction du chemin de fer avec l'aide que cette compagnie avait déjà eue, en y ajoutant une aide qu'elle réclamait en sus. Cette compagnie de la Rive Nord demandait seulement au gouvernement de lui garantir $2,000,000 de ses bons, — la compagnie donnant en retour une hypothèque sur son chemin, — la fameuse hypothèque que le gouvernement a eue pour les avances laites aux commissaires en 1876.

Moi-même, j'avais pris sur moi de donner un autre avis au gouvernement, et j'avais dit que quand même il faudrait que le gouvernement augmentât son subside d'un million de piastres en sus du subside déjà donné, et des 2,327,000 acres de terres, oe sacrifice additionnel d'un million de piastres serait peut-être préférable, parce qu'il n'était pas difficile alors de prévoir que le gouvernement serait en définitive appelé à mettre un contingent 'considérable dans cette entreprise.

Cependant j'avouerai que prenant ies choses lei que le gouvernement l'a fait en 1875, il n'a peut-être rien perdu en ce qui concerne la somme que nous avons à déduire aujourd'hui sur le coût total de l'entreprise. Les terres du Lac 1 éniiscamingue, dont une partie ont été vendues en octobre 1880, valent certes plus d'une piastre de l'acre au gouvernement. Je disais aussi qu'en sus de ces $5,000,000, valeur qu'on donnait aux compagnies, si le gouvernement avait ajouté $1,000,000, la crise passée, ces compagnies pouvaient faire flotter leurs bons, et bâtir le chemin. Et je croyais qu'il valait mieux saerilier un million que d'exposer la Province aux dépenses qu'on a encourues depuis.

Mais en supposant même que le gouvernement ait alors commis une faute, ce fut une faule heureuse, et je ne la regrette pas cette faute, car elle a eu pour effet d'assurer la complelion du chemin.

Un me dira que j'appuyais la politique du gouvernement en 1675. C'est viai, j'appuyai a.ors mes chefs sur qui pesait la responsabilité de la direction des airaires, et, dans un discours chaleureux que je lis alors dans celte Chambre, j'en appelai à la loyauté du parti conservateur pour aider le gouvernement dans la tâche sérieuse qu'il assumait ; je basai mes arguments et mes calculs sur les chiffres qui furent donnés par l'hon. député de Sherbrooke, par le leader de la Chambre et par l'hon. M. de Boucherville.

J'ai eu loi dans l'expérience de ces messieurs, et je dois déclarer que je ne m'en repens pas, bien que cette entreprise ait place la Province dans une impasse, dont nous sortirons facilement si la même loyauté que nous avons montrée alors nousmêmes, guide aujourd'hui les honorables membres de cette Chambre.

En 1875, le gouvernement, avant d'exposer sa politique devant les Chambres, décida, sans demander de soumissions, de donner deux contrats, dont l'un de 4 millions et quelques cent mille piastres, et fautre de $3,600,000, c'est-à-dire environ $8,000,000, à être j~tés dans cette entreprise, sans aucune autre garantie pour le gouvernement que la solvabilité des en' repreneurs. Ces deux contrats furent saumis à la Chambre et l'on put constater que la continuation des travaux par les entrepreneurs était autorisée avant que le contrat eût reçu la sanction de la Chambre.

On a dit'alors comme aujourd'hui : "Mais " pourquoi n'avoir pas discuté ces contrats " devant la Chambre et fait nommer un " comité pour les examiner. "

Ceux qui parlaient ainsi étaient un petit nombre des mécontents, qui sont toujours

disposés h renverser les gouvernements, mais qui n'ont jamais su les former.

Ces contrats, il est vrai, n'étaient pas irréprochables, car ils ont été déclaiés mal faits par les commissaires et les ingénieurs uu gouvernement, et j'en trouve la preuve dans deux i apports officiels, le premier publié par les commissaires du chemin de 1er, A4 Al. Malhiot, Irvine et Chinic, portant la date du 31 décembre lô77 el signe par ces messieurs ; je lis dans ce rapport ce qui suit :" cependant il ne faut pas oublier " que le chemin ne pouvait pas être cons- " truit pour le prix porte au contrat entre " le gouvernement et les entrepreneurs ; " aussi, en décembre 187G, les divers sub- " sides accordée par la législature pour la " construction des dits chemins étant épui- " ses, à l'exception de $19,500, et les mu- " nicipalités ayant jusque-là refusé de payer " leurs souscriptions, les commissaires •' ont obtenu ou gouvernement de la Pro- " vince diverses avances qui s'élevaient, " au 1er décembre courant, à la somme " de $'2,345,000. " C'était là le déficit que les commissaires constataient dès 1877 sur les contrats qui avaient été donnés par le gouvernement. Dans le second de ces rapports, celui de M. Shanly, on trouve les observations suivantes faites par lui sur l'un des contrats en question :

" On peut répondre de suite et négative- " ment à la question de savoir si cette " somme est suffisante pour terminer les 44 travaux. Jl fallait, au moins, $700,000 de " plus pour terminer les travaux lorsque " le gouvernement a passé le contrat le " 16 novembre 1875 : le fait est que les " quantités des excavations, de la maçon- " nerie, etc., etc., qui ont servi de bases au " contrat et lient fausses, supposées et non " réelles. "

Voilà les contrats qui furent soumis au parlement à cette époque, et sur lesquels nous avons eu a travailler. S'il y a des délicits, il ne faut pas trop en blâmer le gouvernement qui a fait ces contrats. J'ai déjà eu occasion de dire en cette Chambre, que, dans l'appréciation des lautes énormes de l'administration subséquente, celle de mon honorable ami qui siège maintenant à la gauche, il fallait faire la part des circonstances. Je comprends facilement qu'absorbé complètement par les besoins d'une situation précaire, pouvant à peine donner son temps à l'administration de la chose publique au milieu des bouleversements politiques d'alors, et se trouvant harassé par la guerre incessante de tous les jours que lui faisait dans le temps la loyale opposition de Sa Majesté, mon honorable ami ait été entrainé dans bien des fautes, ait rencontre bien des obstacles. Je ferais des reproches à celte

opposition dont j'étais alors le chef, si je ne croyais sa conduite justifiée par l'importance de la question qui se débattait alors. Les pertes que la Province a dû subir pen dant cette lutle, la suspension presque complète de toute action gouvernementale, n'étaient rien en comparaison du malheur irréparable, qui aurait frappé le pays, si, dans les traditions de notre histoire, eût été confirmé l'acte arbitraire qui avait sapé la base du gouvernement électif et responsable.

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