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CHAPITRE VIII

SOMMAIRE

Mort du Sieur de la Vérendrye. — Triste situation faite à ses fils; on leur refuse de continuer les travaux de la découverte. — Legardeur de Saint-Pierre succède à M. de la Vérendrye. — Son séjour dans les postes de l'Ouest. — Sa honteuse conduite à l'égard des fils du Sieur de la Vérendrye. — Rien n'est fait pour la découverte de la mer de l'Ouest

Monsieur de la Vérendrye, dès son arrivée à Québec, en i 746, eut bientôt exposé et prouvé au Gouverneur, qu'avec les faibles ressources mises à sa disposition et les tracasseries que les envieux ne cessaient de lui susciter, il lui avait été impossible de pousser plus activement les travaux de la découverte.

Loin d'être pour lui une source de revenus fabuleux, l'entreprise de l'exploration compromettait l'avenir de sa famille qui sacrifiait là sa jeunesse et sa santé.

M. de Noyelles, envoyé aux postes de l'Ouest en 1 746, n'y demeura pas longtemps sans s'apercevoir qu'il était plus aisé de critiquer les travaux du découvreur et de ses fils que de les continuer. En effet, dès l'année suivante, il se hâta de demander son rappel à Montréal.

M. DE LA VÉRENDRYE

M. de la Vérendrye écrivit de Québec au ministre de la marine en France pour lui apprendre que M. de Beauharnois lui donnait à espérer que l'ordre de poursuivre l'exploration lui serait continué.

Québec, Ier novembre 1741.

" iMonseigneur,

" C'est avec la plus vive reconnaissance que je prends la liberté de vous remercier de la grâce que vous avez bien voulu m'accorder en me procurant mon avancement. Je sens tout le prix de cette faveur qui ne peut qu'augmenter en moi l'émulation et le zèle que j'ai toujours eus pour mon service.

" M. le marquis de Beauharnois, notre général, m'a fait l'honneur de m'apprendre les vues qu'il a de me faire continuer la découverte de la mer de l'Ouest à défaut de M. de Noyelles qui lui demande d'être relevé.

" Je ferai, je vous assure, Monseigneur, les derniers efforts pour répondre à la confiance qu'il veut bien avoir en moi. Les connaissances que j'ai de cet endroit, jointes à celles qu'ont acquises mes enfants, dont deux sont dans ce poste aujourd'hui, me mettront en état de faire de nouvelles découvertes encore plus satisfaisantes ; du moins il ne tiendra pas à moi.

" Je vous supplie, Monseigneur, d'être très

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persuadé de l'attention que j'y apporterai, ayant encore plus en vue la réussite de cette entreprise que mon intérêt particulier que je saurai toujours sacrifier quand il s'agira du service du Roi.

" Je suis avec un très profond respect, Monseigneur, " De votre Grandeur, le très humble et très obéissant serviteur,

" La Vérendrye." .

Monsieur le marquis de Beauharnois, comme on le voit par cette lettre, ne s'était pas laissé tromper par les accusations, toujours renouvelées, des jaloux et des ambitieux et il continuait à honorer M . de la Vérendrye de sa confiance.

En 1747, M. le marquis de Beauharnois fut rappelé en France et remplacé par M. le marquis de la Galissonnière. A son arrivée, les mêmes accusations contre M. de la Vérendrye furent portées au nouveau Gouverneur. Mais celui-ci, comme son prédécesseur, eut le bon esprit de n'y pas croire, ainsi qu'il est prouvé par la lettre suivante adressée au ministre de la marine :

Québec, 23 octobre 1747.

" Monseigneur,

" J'ai pensé ne point répondre au sujet de la découverte de la mer de l'Ouest, étant encore trop peu instruit. Il me paraît seulement que

M. DE LA VERENDRYE

ce qu'on vous a mandé au sujet du Sieur de la Vérendrye, comme ayant plus travaillé à ses intérêts qu'à la découverte est très faux, et qu'au surplus tous les officiers qu'on y emploiera seront toujours dans la nécessité de donner une partie de leurs soins au commerce tant que le Roi ne leur fournira pas d'autres moyens de subsister ; ce qui peut être ne serait pas convenable. Mais ce n'est pas une bonne façon de les encourager que de leur reprocher quelques médiocres profits ou de leur retarder leur avancement sous ce prétexte, comme le Sieur de la Vérendrye prétend qu'il lui est arrivé.

" Ces découvertes causent de grandes dépenses et exposent à de plus grandes fatigues, et de plus grands dangers que les guerres ouvertes.

" Le Sieur de la Salle et le fils du Sieur de la Vérendrye et tant d'autres qui y ont péri en fournissent la preuve.

" Au surplus, je m'en rapporte entièrement à ce que vous a mandé M. de Beauharnois le 15 octobre 1746.

" Je suis avec un profond respect, Monseigneur, etc., etc.

" La Galissonnière."

Cette lettre produisit un bon effet auprès du ministre de la marine, car bientôt après, M. de la Vérendrye fut décoré de la croix de Saint-

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Louis et ses fils, restés dans les postes de l'Ouest, reçurent de l'avancement. Voici comment il en remercie lui-même le Ministre, dans une lettre datée de Québec le i 7 septembre 1 749.

" Monseigneur,

" Je prends la liberté de vous faire mes très humbles remerciements de ce que vous avez bien voulu me procurer de Sa Majesté une croix de Saint-Louis et à deux de mes enfants de l'avancement.

" Mon zèle, accompagné de reconnaissance, m'engage à partir le printemps prochain, honoré des ordres de M. le Marquis de la Jonquière, notre général, pour poursuivre les établissements et les découvertes de l'Ouest qui ont été interrompues depuis plusieurs années. ( 1)

" J'ai remis à M. le Marquis de la Jonquière la carte et le mémoire de la route qu'il me faut tenir pour le présent. M. le comte de la Galissonnière en a une pareille.

" Je tiendrai un journal très exact de la route depuis l'entrée des terres jusqu'aux extrémités où je pourrai parvenir avec mes enfants.

" Je ne puis partir de Montréal que dans le mois de mai prochain qui est le temps où la navigation est libre pour les pays d'En-Haut.

(1) M. de la Jonquière venait de succéder à M. de la Galissonnière.

M. DE LA VÉRENDRYE

" Je compte faire toute la diligence possible pour aller hiverner au fort Bourbon, qui est le dernier, au bas de la rivière des Biches, de tous les forts que j'ai établis.

•4 Trop heureux si à l'issue de toutes les peines, fatigues et risques que je vais essuyer dans cette longue découverte, je pouvais parvenir à vous prouver mon désintéressement, mon zèle, aussi bien que mes enfants, pour la gloire du Roy et le bien de la colonie.

"Je suis avec un profond respect, Monseigneur, " Votre très humble et

très obéissant serviteur,

" La VÉRENDRYE."

L'ordre de continuer les découvertes avait été donné à M. de la Vérendrye par M. de la Galissonnière dont les vues, comme il a été dit, étaient les mêmes que celles de M. de Beauharnois. Mais M. de la Galissonnière n'avait été envoyé dans la colonie qu'en attendant l'arrivée de M. de la Jonquière, retenu, en Angleterre, comme prisonnier de guerre.

Ce dernier n'arriva en Canada qu'en 1 749, quand déjà M. de la Vérendrye faisait les préparatifs de son départ pour l'Ouest.

Si M. de la Jonquière eut été dans la colonie deux ans plus tôt, il est très probable, pour ne pas

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dire certain, que la commission de poursuivre la découverte eut été confiée à un autre qu'à M. de la Vérendrye, mais il paraissait difficile de retirer cet ordre à un homme d'un mérite aussi reconnu.

Les jaloux qui l'accusaient depuis plus de quinze ans sans jamais avoir pu rien prouver contre lui, durent se résigner pour le moment et attendre une occasion favorable à leurs desseins. Malheureusement elle ne tarda pas à se présenter.

On sait que M. le marquis de la Jonquière se distinguait par une avarice sordide ; qu'il n'eût pas honte de s'immiscer dans le commerce, tout gouverneur qu'il était et qu'il fit fermer les maisons qui lui faisaient concurrence. La traite des pelleteries ne pouvait manquer d'attirer son attention et de tenter sa cupidité. D'ailleurs il avait sous la main les hommes qu'il lui fallait pour servir sa passion de l'argent. Un bon nombre des officiers français qui occupaient alors les premiers postes dans le gouvernement de la colonie, étaient de vrais fléaux pour le pays.

L'intendant Bigot, cet infâme concussionnaire qui volait partout et qui encourageait ses amis au pillage, ne demandait pas mieux que de trouver des associés selon ses goûts pour exploiter en grand le commerce des fourrures.

Le gouverneur et lui s'entendirent à merveille.

Pour remplir leurs coffres, tous les moyens

M. DE LA VERENDRYE

leur étaient bons et ils savaient éloigner d'eux ceux qui pouvaient être un obstacle à l'accomplissement de leurs desseins.

Le 6 décembre 1 749, au beau milieu de ses préparatifs de voyage, M. de la Vérendrye mourut presque subitement à Montréal ; il n'était âgé que de soixante-trois ans, et était encore plein de force et de vigueur.

Immédiatement, M. de la Jonquière donna avis de cet événement au ministre des colonies en France et lui annonça en même temps qu'il avait déjà confié à Legardeur de Saint- Pierre l'ordre de poursuivre les travaux de la découverte.

" J'ai l'honneur," dit-il, " de vous rendre compte " de la mort de M. de la Vérendrye, capitaine à " Montréal, arrivée le 6 décembre.

" Comme ce dernier était chargé de continuer " en personne la découverte de la mer de l'Ouest " et qu'il me paraît que l'intention du Roy est " qu'on poursuive ce projet, j'ai chargé M. de " Saint- Pierre de cette exécution et je compte " qu'il partira dès le petit printemps. C'est le (; seul officier de toute la colonie qui a le plus de " connaissance de ce pays-là."

Cette affirmation de la connaissance que M. de Saint- Pierre possédait des pays déjà parcourus par M. de la Vérendrye, est un mensonge inventé

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par le gouverneur pour tromper le ministre et pallier l'odieux de la conduite qu'il allait tenir à l'égard des fils de M. de la Vérendrye.

La meilleure preuve que M. de Saint- Pierre n'était pas l'homme qui connaissait le mieux le pays de la Rivière Rouge, c'est qu'il n'y était jamais allé. Non-seulement il ne connaissait pas le pays où l'envoyait le gouverneur, mais il n'était nullement préparé à continuer l'œuvre si difficile commencée par M. de la Vérendrye, ignorant la langue, les mœurs et les habitudes des tribus avec lesquelles il aurait à traiter.

Si M. de la Jonquière eut eu le moindre souci de la découverte, il n'avait tout simplement qu'à accomplir à l'égard des fils de M. de la Vérendrye un acte de stricte justice, en les nommant pour continuer l'œuvre de leur père.

Le chevalier de la Vérendrye qui, depuis près de vingt ans, vivait au milieu des tribus de l'ouest avec son père et ses frères, qui avait traversé les immenses prairies pour se rendre au pied des Montagnes-Rocheuses, était, sans contredit, bien mieux qualifié que M. de Saint- Pierre pour mener à bonne fin les travaux de la découverte.

Avec un peu de sentiment d'honneur, le gouverneur, Bigot et M. de Saint- Pierre auraient rougi de honte de déposséder ainsi de leur bien des hommes qui, depuis tant d'années, se sacrifiaient pour la France et la colonie.

M. DE LA VÉRENDRYE

Mais, dans le cœur de ces vampires, attachés aux flancs de la Nouvelle-France pour lui sucer le sang, il n'y avait place que pour 1 egoïsme.

Ils étaient trop heureux detre débarrassés du père, pour garder les fils. On ne voulut pas même leur confier le plus petit poste dans l'ouest ; tous les trois reçurent l'ordre de revenir à Montréal. Ils auraient été des témoins trop gênants pour le commerce auquel ces traiteurs de haut parage voulaient se livrer. Leur conduite à l'égard des fils de M. de la Vérendrye restera attachée à leur mémoire comme une infamie.

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