‹ Discours de l'Honorable M. ChapleauChapitre 13 sur 37 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

SOMMAIRE

Départ de M. de Saint-Pierre pour l'Ouest. — Missilimakinaw. — Fort Saint-Pierre. — Discours aux Indiens — Fort Maurepas. — M. de Niverville envoyé à Paskoyac. — Arrivée de M. de Saint-Pierre au fort de la Reine. — Le fort dépourvu de provisions. — Établissement du fort la Jonquière. — Maladie de M. de Niverville. — M. de Saint- Pierre passe tranquillement l'hiver au fort de la Reine.

Nous allons maintenant voir à l'œuvre, M. de Saint-Pierre dans les postes de l'ouest. Désormais les noms de la Vérendrye disparaissent de l'histoire de la Rivière Rouge et, étrange destinée des choses humaines, les trésors que renferme ce vaste pays, pour la découverte duquel ils ont dépensé leur vie et leur fortune, serviront à enrichir d'obscurs traiteurs, dont le principal mérite aura été d'être d'audacieux voyageurs et de vigoureux marcheurs.

Dépouillés odieusement du fruit de leurs travaux, les fils du découvreur des grandes prairies de l'ouest furent laissés sans protection et sans espoir de recouvrer le moindre dédommagement pour les pertes que leur faisaient subir le Marquis de la Jonquière, Bigot et Legardeur

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de Saint-Pierre ; car c'était bien ce trio qui avait décidé de leur sort.

Le 5 juin 1750, Legardeur de Saint-Pierre se mit en route pour les postes de l'ouest, emmenant avec lui M. de Niverville comme second. Le 12 juillet, il arrivait à Missilimakinaw. Il s'y arrêta pendant trois semaines, tant pour donner un peu de repos à ses hommes que pour se remettre lui-même de ses fatigues ; car il nous apprend dans son mémoire qu'il avait trouvé cette partie du voyage assez rude ; cependant il n'était qu'au commencement de ses misères.

" Je repartis, dit-il, de Missilimakinaw le 6 " août et je me rendis le 29 septembre au lac de " la Pluye. C'est là le premier établissement de " l'ouest. Je dois remarquer que cette route est " des plus difficiles et qu'il faut une pratique bien " formée pour connaître les chemins ; quelques " mauvais que j'eusse lieu de me les figurer, je " ne puis qu'en être surpris. Il y a trente- huit " portages. Le premier de ces portages a quatre " lieues, et le moindre des autres est d'un quart " de lieue."

Dès les premières lignes, le rapport de M. de Saint- Pierre dénote un homme qui veut faire valoir ses services outre mesure ; ce n'est qu'un tissu d'exagérations et de mensonges. Les missionnaires qui connaissent aujourd'hui le pays de la Rivière Rouge savent à quoi s'en tenir sur

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ces rapports des voyageurs d'autrefois dans ces contrées sauvages.

A celui qui possède tant soit peu la science des hommes, le récit de M. de Saint- Pierre n'en impose pas.

On sait que du lac Supérieur au lac de la Pluie il n'y a que dix portages, et non trente-huit ; que le plus long de ces portages est de neuf milles seulement et qu'on en compte trois qui n'ont qu'un arpent. Je relève ces exagérations pour rappeler ce que j'ai dit dans un chapitre précédent, à savoir que Legardeur de Saint- Pierre ne connaissait pas du tout le pays de la Rivière Rouge et qu'il n'était pas, comme le dit M. de la Jonquière au ministre des colonies, V homme qui connaissait le mieux ces pays sauvages. Tout le reste du rapport ressemble au commencement. Le langage de M. de Saint- Pierre dénote partout un caractère vaniteux, sans loyauté et cherchant à se faire valoir aux dépens de son prédécesseur.

Avant son départ de Montréal, M. de Saint- Pierre avait méprisé une foule de renseignements importants que le chevalier de la Vérendrye avait eu la bonté de lui donner. Il ne s'était pas fait, comme il l'avoue, une idée des difficultés qu'on rencontrait pour voyager dans ces contrées lointaines. C'est pourquoi il fit bévues sur bévues et finit par ruiner, en trois ans, des postes qui avaient coûté à M. de la Vérendrye dix-huit

M. DE SAINT- PIERRE

années de travaux, tout son avoir et celui de sa famille.

Au lac de la Pluie, M. de Saint-Pierre rencontra les sauvages. " Je leur fis grandement valoir " la bonté que le roy, mon maître, a de les visi- " ter et pourvoir à tous leurs besoins. Je me " renfermai à cet égard à ce qui m'est prescrit " dans mon instruction. Je fus très bien reçu et " à en juger par l'extérieur, ces sauvages étaient " mieux disposés pour les Français. Je ne tardai " pas cependant à m'apercevoir que toutes ces " nations en général étaient très dérangées et très " impertinentes, ce qu'on peut attribuer à la trop " grande mollesse qu'on a eue pour elles."

La plus grande impertinence, selon nous, c'est celle que commet ici M. de Saint-Pierre en se mêlant de critiquer la conduit^ de M. de la Vérendrye qui aurait dérangé les sauvages en leur faisant trop de présents et en ne les traitant pas assez sévèrement. Nous l'avons dit : M. de Saint- Pierre ne connaissait rien, ni le pays, ni les mœurs des sauvages, et il était bien l'homme le moins qualifié pour continuer l'œuvre de M. de la Vérendrye. Aussi, il ne fera que la ruiner.

En passant au fort Saint-Charles, M. de Saint- Pierre promit aux sauvages qu'il ferait bâtir un fort au pied des Montagnes-Rocheuses. " Je " promis, dit-il, à toutes les nations que M. de " Niverville irait faire un établissement à trois

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" cents lieues plus haut que celui de Paskoyac. "Je convins avec toutes ces nations qu'elles se "joindraient à moi dans ce nouveau poste."

Ce projet proposé aux sauvages du lac des Bois de les traîner à quatre cents lieues pour aller vendre leurs pelleteries, tandis qu'ils ne sont qu'à quatre cents milles de la baie James, dut leur sourire médiocrement. Mais M. de Saint-Pierre ne fait un mémoire que pour la forme, persuadé que le gouverneur ne fera pas d'enquête pour s'assurer de la vérité.

Arrivé au fort Maurepas, M. de Niverville prit le chemin du fort Paskoyac. La saison était trop avancée pour voyager en canot ; depuis l'embouchure de la Rivière Rouge, il se dirigea à travers les bois du côté du fort Bourbon. Ce fut pour lui tin voyage de misères. Obligé de porter à dos ou sur de légers traîneaux le bagage et les provisions, la fatigue et l'épuisement le forcèrent à laisser une partie des vivres le long de la route.

N'ayant rien trouvé dans les forts, il fut exposé à mourir de faim avec tous ses gens. Rendu à Paskoyac à l'entrée de l'hiver, M. de Niverville n'eut pour se nourrir qu'un peu de poisson bouilli, péché au jour le jour ; cette famine dura jusqu'au printemps.

M. de Saint- Pierre n'eut pas un meilleur sort, mais on peut dire qu'il l'avait bien mérité. L'au-

M. DE SAINT-PIERRE

tomne tirait à sa fin quand il arriva au fort de Reine. Ce fort, délaissé depuis le départ de M. de la Vérendrye, était vide de toutes provisions. A cette saison, les sauvages étaient allés prendre leurs campements d'hiver dans les bois le long des rivières. M. de Saint- Pierre envoya immédiatement ses hommes à la recherche de quelque camp, mais le peu de nourriture qu'ils rapportèrent ne les sauva pas d'un jeûne rigide qui altéra la santé de M. de Saint-Pierre.

Au printemps, M. de Niverville qui avait reçu l'ordre de remonter la Saskatchewan et de faire un établissement au pied des montagnes, se trouva tellement malade qu'il ne put entreprendre ce long voyage.

Cependant le 29 mai (1 751), il fit partir dix hommes en avant, leur donnant l'espoir qu'il irait les rejoindre un mois après. Il n'avait pas oublié les misères dé l'automne précédent pour se rendre au fort Paskoyac ; avec sa santé minée par le jeûne de l'hiver et la maladie, il n'osa pas se mettre en route.

Ces dix voyageurs atteignirent heureusement le pied des montagnes et bâtirent un fort auquel il donnèrent le nom de la Jonquière, en l'honneur du gouverneur de la colonie. Comme a chasse abondait en cet endroit, ils se pourvurent de vivres abondamment.

Quelques historiens ont dit que ce fort avait

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été bâti à peu près à l'endroit où se trouve aujourd'hui Calgarry ; mais des voyageurs anciens qui connaissaient le pays et les traditions recueillies par les sauvages, affirment qu'il était beaucoup plus près des montagnes, dans un endroit où l'on croit retrouver des traces de cet établissement. On dit que les sauvages en passant près de cette place ont coutume d'y jeter une pierre, (i) Ceux qui ont visité ces lieux disent que l'emplacement convient à un poste de traite, beaucoup mieux encore que Calgarry.

Quand la nouvelle de la maladie de M. de Niverville parvint au fort de la Reine où se trouvait M. de Saint- Pierre, celui-ci se préparait à descendre au Grand- Portage du lac Supérieur pour y recevoir des provisions et des marchandises. Pour le moment, M. de Niverville fut abandonné à lui seul dans son fort Paskoyac, où il passa l'été, la maladie l'empêchant d'aller rejoindre ses dix hommes au fort la Jonquière.

M. de Saint- Pierre ne fut de retour au fort de la Reine que le 7 octobre (1751). Pendant ce temps, la découverte n'avançait pas vite.

Le 14 novembre, il entreprit d'aller rejoindre M. de Niverville au fort Paskoyac. " Je me " suis mis en chemin, dit-il, pour me rendre au

(1) Le fait est qu'il y a là un monceau de pierres.

M. DE SAINT- PIERRE

" fort la Jonquière sur les glaces et poursuivre " ma découverte, (i)

" Je faisais ma route de la meilleure grâce du " monde et tout semblait s'accorder pour favoriser " mes désirs, lorsque je rencontrai deux français " avec quatre sauvages qui venaient m'informer de " la continuation de la maladie de M. de Niver- " ville et par surcroît de malheur, de la trahison " que les Assiniboines avaient faite aux Jhate- " heolini qui devaient être mes conducteurs chez " les Kinon-geolini."

Après cela, M. de Saint-Pierre entre dans de longs et insignifiants détails sur cette trahison d'aucune conséquence pour lui, surtout dans le moment, puisque le fait s'était passé à trois cents lieues du fort de la Reine, et que les dix hommes résidants au fort la Jonquière n'en souffrirent aucun dommage. D'ailleurs il n'y avait aucun danger à se rendre au fort Paskoyac pour voir M. de Niverville sérieusement malade. M. de Saint- Pierre trouve plus commode de rebrousser chemin pour retourner au fort de la Reine où il n'aura qu'à échanger tranquillement ses marchandises pour des pelleteries sans courir aucun risque de s'égarer.

" Dans l'impossibilité (2), dit-il, de continuer

(D Vous allez voir qu'il ne va pas loin et qu'il a bientôt une raison pour revenir sur ses pas, au fort de la Reine. (2) Impossibilité ; le mot est heureux.

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" ma découverte, je m'attachai à prendre autant " de connaissances qu'on le peut des sauvages, " pour savoir s'il n'y avait pas quelque rivière " qui menât ailleurs qu'à la baie d'Hudson.

" Un vieux sauvage m'assura que, depuis peu " de temps, la nation des Serpents avait pénétré " dans un établissement très éloigné de chez eux, " et que la route qu'elle avait suivie pour y aller " va droite au soleil couchant.

" Je mis tout en usage pour déterminer ce " sauvage à aller à cet établissement. Je lui " promis une bonne récompense s'il me rap- " portait une réponse à une lettre que je lui " donnerais.

" Ceux que je dépêchai pour porter cette " lettre ne sont pas revenus, je n'ai pas même " eu de leurs nouvelles."

C'est ainsi que M. de Saint- Pierre travaillait à la découverte de la mer de l'Ouest. Les fils de M. de la Vérendrye suivaient, on le sait, une autre méthode.

M. DE SAINT- PIERRE

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