CHAPITRE XI
SOMMAIRE
M. de Saint-Pierre aux postes de l'Ouest (Suite). — Une aventure au fort de la Reine. — M. de Saint-Pierre revient au Grand-Portage avec des chefs indiens. - Son rappel à Montréal par le Gouverneur Duquesne. — Le chevalier de la Corne remplace M. de Saint-Pierre dans l'Ouest. — Après 1756, les forts de l'Ouest sont abandonnés. — Fin de la domination française dans l'Ouest.
Pendant l'hiver de 1752, M. de Saint-Pierre eut au fort de la Reine une aventure qui mérite detre rapportée. Voici comment il la raconte lui-même :
" J'avais eu le plaisir de réparer le fort de la " Reine sans m'attendre à l'aventure dont je vais " parler.
" Le 22 février, sur les neuf heures du matin, " je me trouvais dans ce fort avec cinq fran-
çais (1). J'avais envoyé le surplus de mes " hommes chercher des vivres dont je manquais " depuis plusieurs jours. J'étais tranquille dans M ma chambre, lorsqu'il entra dans mon fort deux " cents assiniboines tout armés. Ces sauvages se
(1) Le nombre de ses hommes au fort était de dix-neuf. Quatorze étaient absents dans le moment.
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" dispersèrent en un instant dans toutes les mai- " sons ; plusieurs entrèrent chez moi sans armes, " les autres restèrent dans le fort. Mes gens " vinrent m'avertir de la contenance de ces sau- " vages. Je courus à eux. Je leur dis vertement " qu'ils étaient bien hardis de venir en foule dans " mon fort, armés. L'un d'eux me répondit en " cristinau qu'ils venaient pour fumer. Je leur " dis que ce n'était pas de la façon dont ils " devaient s'y prendre et qu'ils eussent à se retirer " sur le champ. Je crus que la fermeté avec " laquelle je leur avais parlé les avait un peu " intimidés, surtout ayant mis à la porte quatre " de ces sauvages, les plus insolents, sans qu'ils " eussent dit un mot. Je feus tout de suite chès " moy ; mais dans le même instant, un soldat vint " m'avertir que le corps de garde était plein de ces " sauvages et qu'ils s'étaient rendus maistres des " armes. Je me hastay de me rendre au corps " de garde. Je fis demander à ces sauvages par " un cristinau, qui me servait d'interprète, quelles " estoient leurs vues, et, pendant ce temps là, je " me disposai au combat avec ma faible troupe. " Mon interprète qui me trahissait me dit que ces " sauvages n'avaient aucun mauvais dessein, et, " dans la minute, un orateur assiniboine qui " n'avait cessé de me faire de belles harangues, " dit à mon interprète que, malgré lui, sa nation " voulait me tuer et piller. A peine eus-je pénétré
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" leur résolution que j'oubliay qu'il fallait prendre " les armes. Je me saisis d'un tison de feu " ardent. J'enfonçai la porte de la poudrière ; je " défonçai deux barils de poudre sur lesquels je " promenay mon tison en faisant dire à ces sau- " vages d'un ton assuré, que je ne périrois pas " par leurs mains et qu'en mourant j'aurais la " gloire de leur faire subir à tous mon même " sort. Ces sauvages virent plutost mon tison " qu'ils n'entendirent mes paroles. Ils volèrent " tous à la porte du fort, qu'ils ébranlèrent con- " sidérablement tant ils sortaient avec, précipi- " tation, J'abandonnay bien vite mon tison et " je n'eus rien de plus pressé que d'aller fermer " la porte de mon fort.
" Le péril dont je m'étais heureusement délivré, " en me mettant en danger de périr moy-même, " me laissoit une grande inquiétude pour les " quatorze hommes que j'avais envoyés chercher " des vivres. Je fis bon quart sur mes bastions ; " je ne vis plus d'ennemis, et, le soir, mes qua- " torze hommes arrivèrent sans avoir eu aucune " mauvaise rencontre."
Monsieur de Saint- Pierre passa tranquillement le reste de l'hiver dans son fort. Au printemps, les Assiniboines revinrent au fort de la Reine pour donner des explications sur leur malheureuse tentative de pillage au mois de février. M. de Saint- Pierre, ne voulant ni les rebutter, ni
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leur accorder un pardon complet, leur répondit qu'il exposerait le fait au Gouverneur, son maître, et qu'il intercéderait pour eux. On connaît cette eau bénite de cour ; les sauvages tout barbares qu'ils sont ne s'y laissent pas prendre. M. de Saint- Pierre, lui non plus, n'ajouta pas foi aux témoignages de regrets des sauvages. Etant sur le point de descendre au Grand- Portage pour y chercher des marchandises, il n'osa laisser personne pour garder le fort de la Reine. L'aventure du mois de février avait effrayé tout son monde. Il demanda aux sauvages de vouloir bien en prendre soin ; ce que ceux-ci lui promirent sans hésiter. On verra bientôt comment ils remplirent leur promesse.
Le 24 juillet 1752, M. de Saint- Pierre arrivait heureusement au Grand- Portage. Il est probable qu'il avait laissé une partie de son monde dans les différents forts le long de sa route.
Il repartit aussi pour l'ouest avec des vivres, des munitions et des marchandises pour la traite. Malgré la guerre entre les sauvages, M. de Saint- Pierre ne négligeait pas la traite. Chaque année, il monte une quantité de provisions et jamais il ne se plaint qu'on les lui ait volées. Les dangers n'existaient que lorsqu'il s'agissait de la découverte.
Le 29 septembre, il apprit au bas de la rivière Winnipeg, que les sauvages assiniboines avaient
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brûlé le fort de la Reine quatre jours après son départ pour le Grand- Portage. C'était le plus court moyen pour eux de ne pas avoir de préoccupation pour sa garde.
" Arrivé au bas de la rivière Nipik, dit M. de " Saint- Pierre, j'eus la douleur d'apprendre par 41 les cristinaux que quatre jours après mon " départ du fort de la Reine, les sauvages y " avaient mis le feu. Ceci, joint à la disette de " vivres où je metrouvay, me contraignit d'aller 4( hiverner à la Rivière Rouge où la chasse est u plus abondante."
Nous avons déjà vu que le fils de M. de la Vérendrye avait bâti un petit fort vers l'embouchure de l'Assiniboine à l'endroit encore appelé aujourd'hui Fort- Rouge. Ce fut probablement dans ce fort que M. de Saint- Pierre hiverna en
Pendant l'hiver, il reçut une lettre de l'officier Marin qui avait été envoyé chez les Sioux par le marquis de la Jonquière. Marin, tout comme M. de Saint- Pierre, travaillait de son mieux à pacifier les sauvages, mais sans trop de succès. Cet officier, lui aussi, était une des créatures de Bigot, pour faire la traite dans l'ouest. " Il avait été 4t chargé conjointement avec M. de Saint-Pierre, " par l'intendant Bigot, dit un document de " l'époque, d'aller faire la traite dans l'extrême
" ouest tout en explorant les contrées jusqu'à " la mer, si c était possible!'
Marin disait, dans sa lettre, que les chefs sioux désiraient avoir une entrevue avec les chefs cristinaux et les invitaient à venir les rencontrer à Missilimakinaw, pour y tenir conseil. M. de Saint- Pierre communiqua cette lettre aux cristinaux qui consentirent à envoyer trois des leurs avec M. de Saint- Pierre.
Il partit le 18 juin, du bas de la rivière Winnipeg avec trois chefs cristinaux pour se rendre au Grand -Portage et de là à Missilimakinaw.
Le 10 juillet, il passait au fort Saint- Charles sur le lac des Bois. A ce poste, il eut le plaisir de trouver deux français qui étaient depuis longtemps, prisonniers chez les Sioux. Ceux-ci les avaient envoyés rencontrer M. de Saint- Pierre pour montrer la bonne volonté qu'ils avaient de conclure un traité de paix au Grand -Portage, supposant que les délégués des différentes tribus ne pourraient pas se rendre à Missilimakinaw.
Le 28 juillet, le chevalier de Niverville rejoignit M. de Saint- Pierre au lac Supérieur. Lui aussi, avait abandonné son fort Paskoyac d'où il n'était pas sorti depuis trois ans. Tous les deux continuèrent leur route avec les chefs cristinaux. Quelques jours avant d'arriver à Missilimakinaw, ils firent rencontre du chevalier de la Corne qui s'en allait prendre la charge des
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postes de l'Ouest. M. de Saint- Pierre était rappelé à Montréal par le gouverneur Duquesne. Les chefs sioux qui s'étaient rendus à Missilimakinaw étaient déjà retournés vers leurs tribus avec l'officier Marin ; ils n'avaient pas attendu l'arrivée de M. de Saint-Pierre pour affirmer leurs bonnes dispositions et promettre de garder la paix. Les chefs cristinaux rebroussèrent chemin sous la conduite du chevalier de la Corne, et M. de Saint- Pierre, ainsi que le chevalier de Niverville, descendirent à Montréal où ils arrivèrent le 20 septembre.
Ainsi finit cette expédition de M. de Saint- Pierre. L'œuvre de M. de la Vérendrye s'en allait en ruine.
Le chevalier de Niverville n'était pas allé plus loin que le fort Paskoyac. Les hommes qu'il avait envoyés au pied des Montagnes Rocheuses y avaient bâti le fort la Jonquière, mais lui-même ne se rendit pas jusque là. M. de Saint-Pierre n'alla que tout juste au fort de la Reine. Ainsi la découverte, sous sa direction, n'avait pas progressé d'un pas. En revanche, il fit une ample moisson de pelleteries, et réalisa avec Bigot des profits énormes aux dépens de l'Etat, qui ne bénéficia en rien de cette expédition.
Le 2 novembre, M. de Saint- Pierre fut chargé par le gouverneur, le marquis Duquesne, du commandement de la Belle-Rivière à la place de
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Marin qui était mourant. En 1755, il commandait un parti de six cents sauvages, au lac du Saint-Sacrement ; il y fut tué par un anglais. Bigot fut rappelé en France et jeté à la Bastille. Le marquis de la Jonquière était mort en 1752. Ainsi ces trois compères qui s'étaient entendus pour dépouiller à leur profit les fils de M. de la Vérendrye n'eurent pas le plaisir de jouir du fruit de leurs rapines.
Après l'expédition de M. de Saint- Pierre, le chevalier de la Corne fut le dernier officier français chargé de garder les forts de l'Ouest. Sous ses ordres, aucune nouvelle découverte ne fut entreprise. Il fit bâtir un fort un peu audessous du confluent des deux branches de la Saskatchewan ; il lui donna le nom de fort la Corne qu'il porte encore aujourd'hui. C'est le seul fort de tous ceux élevés par les français qui existe encore. Des forts de la Reine, Maurepas, Saint- Charles, Bourbon, Dauphin et la Jonquière, il ne reste pas la moindre trace, et les Compagnies marchandes qui s'établirent plus tard dans le pays, ne cherchèrent pas à les rebâtir.
Après 1756, les forts furent abandonnés et les sauvages reprirent le chemin de la baie d'Hudson à la grande satisfaction des anglais. Il est probable, cependant, que plusieurs français ou canadiens qui avaient suivi les découvreurs et les traiteurs dans l'ouest et qui avaient pris le goût
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des aventures, continuèrent à vivre chez les tribus indiennes.
Les sauvages conservèrent longtemps le souvenir des français qui avaient habité parmi eux et fait pénétrer la civilisation au milieu de leurs tribus. Aussi, pendant bien des années, ils en conservèrent les vestiges.
En 181 1, un voyageur anglais, Cox, dans son livre Adventures of the Columbia River, dit que durant son voyage on lui montrait très souvent, dans ces déserts sauvages, de petites huttes en bois encore ornées de crucifix et autres symboles du christianisme. " Ces demeures sont main- " tenant désertes, ajoute-t-il, mais elles sont encore " regardées avec un pieux respect par les " voyageurs. Les pauvres sauvages eux-mêmes, " qui, depuis le départ des Jésuites, sont retombés " dans leurs vieilles habitudes, portent le plus " grand respect à ces maisons qui étaient habi- " tées, disaient- ils, par les bons pères blancs qui " ne les volaient jamais, ne les trichaient jamais " comme les autres hommes blancs!'
Ici se termine le règne des Français dans l'Ouest.
IIe PÉRIODE-1760 A 1822