‹ Discours de l'Honorable M. ChapleauChapitre 15 sur 37 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

SOMMAIRE

Les coureurs des bois et les traiteurs isolés.

La seconde période de l'histoire de l'Ouest canadien commence à l'année 1760, c'est-à-dire à la conquête du Canada par l'Angleterre et se termine à l'année 1822, au moment de l'établissement d'une hiérarchie catholique au Nord-Ouest. Pour comprendre l'histoire de ces soixante deux années, il faut interroger les desseins de.la divine providence et les étudier à la lumière de la foi, sinon le lecteur n'y verra qu'un chaos informe où rarement apparaissent quelques germes de civilisation.

Les aventures étonnantes de quelques coureurs des bois qui vont tenter de faire fortune chez les tribus sauvages, et qui, après avoir risqué cent fois leur vie, reviennent terminer leurs jours au pays, tiennent plus du roman que de l'histoire

proprement dite. Tout ce merveilleux perd bientôt son intérêt, quand on ne peut pas le ramener à un dessein général. Ces sortes de légendes sont bonnes pour amuser un auditoire dans une veillée de famille. L'historien a des lignes plus larges à tracer que le conteur au coin du feu ; nous le verrons en parlant des personnages qui ont passé sur la scène au Nord-Ouest pendant les soixante-deux années que nous appelons la seconde période de l'histoire de l'Ouest Canadien.

Pour Dieu, le plan qui domine tout, c'est l'établissement de la Sainte Eglise pour le salut des âmes et la glorification de son Christ. Là, apparaît la raison unique de tous les événements que l'histoire déroule sous nos yeux. Que les faits se passent sur un grand ou sur un petit théâtre ; qu'ils fassent plus ou moins de bruit dans le monde ; qu'ils attirent plus ou moins longtemps l'attention, au fond ils ont tous la même importance devant Dieu, puisqu'il les ménage pour avoir des élus au ciel. C'est à ce point élevé que nous devons nous placer pour étudier l'histoire et surtout pour l'écrire, sous peine de ne rencontrer que des événements sans but et des bouleversements causés par le hasard. Tout ce qui arrive ici-bas n'acquiert de l'intérêt qu'en vue de ce but suprême. Alors nous voyons dans les grands succès que Dieu accorde aux

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entreprises humaines des échafauds pour l'édifice qu'il veut construire, et nous ne sommes plus étonnés de les voir j étés par terre dès que l'édifice est terminé.

Le Sieur de la Vérendrye avait découvert le pays de l'ouest jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses, mais là s'était borné sa mission. Cependant, par le concours des missionnaires qu'il avait conduits avec lui dans ses longs voyages, il avait fait entrevoir aux nations infidèles qui habitaient ces contrées, les premières lueurs de la vraie civilisation. Elles désiraient maintenant connaître la vérité et les temps approchaient où des apôtres viendraient se fixer au milieu de leurs tribus pour les instruire.

Mais auparavant, il fallait ouvrir, dans ces déserts sauvages, des routes sûres et y établir des moyens de communications.

Les découvreurs, tout occupés à pousser de l'avant leur exploration, n'avaient pas eu le temps de tracer ces voies, ni aussi de multiplier les établissements afin d'y mettre en réserve des provisions pour les besoins de la vie. D'ailleurs les dépenses exigées pour l'exécution de tels travaux eussent excédé les moyens des particuliers : seules des associations parfaitement organisées y pouvaient suffire.

Pour rendre le Nord-Ouest accessible aux missionnaires et leur faciliter les moyens de porter la foi aux tribus sauvages qui habitaient ce pays, Dieu va, pendant quelques années, le livrer à la cupidité d'une grande Compagnie, qui, pour en exploiter les richesses, ouvrira des chemins et y créera des voies sûres de communication. De plus, pour stimuler le zèle de cette Compagnie et hâter les travaux, il favorisera ses gigantesques entreprises ; enfin, lorsque tout sera préparé pour les recevoir, il appelera ses apôtres et la Compagnie disparaîtra. Il est évident que les fortunes colossales acquises par les Bourgeois du Nord- Ouest ne fuKent pas le terme final des desseins de la Providence sur ce pays pendant la seconde période de son histoire.

Pendant la domination française en Canada, le commerce des pelleteries se fit sous le système des privilèges exclusifs. Le Gouverneur de la colonie accordait à des officiers une licence pour aller faire la traite dans les limites d'un territoire désigné. Les sauvages chez qui ils allaient, n'avaient pas la permission de s'adresser à d'autres qu'à ce traiteur pour se procurer les objets dont ils avaient besoin.

Avec ce système, le gouvernement atteignait

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plus facilement son but qui était de civiliser les sauvages, en les groupant par familles et par villages. Il pouvait ainsi les former à des habitudes de travail et les faire instruire par les missionnaires. Les traiteurs favorisés du gouvernement étaient ordinairement des personnes de bonne éducation qui s'étudiaient à correspondre aux vues qu'on avait sur eux. Leur conduite d'ailleurs était surveillée de près par les missionnaires qui mettaient tous leurs soins à empêcher la vente des liqueurs enivrantes aux sauvages. Au moment de la conquête, il restait encore quelques villages formés par les familles indiennes sous le régime français.

Après la cession du Canada à l'Angleterre, le système du privilège de la traite fut abandonné et chacun fut libre d'aller commercer chez les sauvages. La rivalité qui résulta de cette liberté illimitée ouvrit la porte à toutes sortes de désordres et de crimes, et, en moins de vingt ans, toute trace de civilisation avait disparu. Ce fut un grand malheur pour la colonie, pour le commerce, et pour les sauvages. Les marchands y trouvèrent la ruine du commerce des pelleteries et les sauvages la ruine de leurs mœurs et, comme conséquence, la misère.

Tout le monde connaît l'insurmontable passion du sauvage pour les liqueurs enivrantes. Pour s'en procurer, il cède tout ce qu'il a ; il se vendrait

lui-même pour en avoir. Les traiteurs ne manquèrent pas d'exploiter à leur profit ce malheureux penchant. Ce fut le grand moyen dont ils se servirent pour l'emporter sur un concurrent. Tous ces traiteurs rivaux, disséminés sur une immense étendue de territoire, et à des distances énormes des pays civilisés, savaient que les lois ne pourraient pas les atteindre et ils pouvaient se flatter de l'impunité en commettant tous les crimes.

Un M. Henry, qui fit la traite des pelleteries, dit dans le journal de ses voyages, que lorsqu'il arriva, en 1 775, au Grand Portage du Lac Supérieur, (1) "il trouva les traiteurs dans un état " d'inimitié réciproque ; chacun d'eux faisant " ses affaires de la manière qu'il pensait la " plus propre à nuire à son voisin, conduite, " ajoute-t-il, qui avait un effet dangereux auprès " des sauvages." (page 239.)

Les mêmes faits sont rapportés par Sir Alex. Mackenzie, dans ses " Observations sur le commerce des pelleteries!' " Ce commerce, dit-il, se " faisait dans un pays très éloigné de toute res- " treinte légale ; où rien n'empêche d'employer " tous les moyens qui peuvent procurer le succès. " La mauvaise conduite des traiteurs leur faisait

(1) Le Grand-Portage se trouve sur le côté nord dn Lac Supérieur, à l'endroit où les traiteurs pénétraient dans les terres pour se rendre à la Rivière Rouge. Ce fut longtemps un poste important.

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" perdre non seulement l'occasion de faire des " profits, mais encore l'estime des sauvages et le " respect de leurs engagés que trop disposés à " suivre leur exemple."

" L'hiver pour eux n'était qu'une scène non " interrompue de querelles et de batailles. Les " sauvages n'avaient plus que du mépris pour " des gens qui se conduisaient avec tant de " dérèglement et de mauvaise foi."

Les vingt premières années de l'histoire du Nord- Ouest après la conquête pourraient se résumer en quelques pages, si quatre ou cinq parmi ces traiteurs ne s'étaient pas distingués des autres, sinon par une conduite plus honnête, du moins par les succès qu'ils obtinrent et les fortunes qu'ils amassèrent.

Alexandre Henry fut un des premiers anglais qui s'aventura dans les pays d'En-Haut, après l'abandon des forts par les français. Il s'associa ou plutôt il prit pour guide un ancien traiteur français du nom d'Etienne Campion, chasseur d'une grande habileté et surtout d'une admirable fidélité. Tous deux s'embarquèrent à Lachine au mois d'août 1760. Alexandre Henry n'était âgé que de vingt-trois ans. Il n'avait jamais fait la traite et ne connaissait pas du tout les pays où il allait s'aventurer avec son guide. Il fut un des premiers qui songea à exploiter, pour la traite, la malheureuse passion des indiens pour le rhum.

Il en avait fait une bonne provision pour les échanges, mais son premier coup d'essai ne lui réussit pas.

Les premiers sauvages que rencontra Henry, lui volèrent une partie de son rhum, disant poulie consoler, qu'après tout c'était le sort qui devait lui arriver plus loin.

En effet, à Missilimakinaw, il perdit tout ce qu'il possédait de marchandises pour la traite, se cacha pendant longtemps pour éviter la mort et parvint après avoir enduré beaucoup de misères à descendre jusqu'à Niagara. Après un pareil début, un autre se fut découragé et n'eut plus songé à retourner au Nord-Ouest. Henry voulut tenter le sort encore une fois. Il partit en 1765 avec un autre associé du nom de J. Bte Cadotte, très connu dans les pays d'En-Haut (1) Il était déterminé à ne revenir au Canada qu'après avoir fait fortune. En effet, il ne retourna à Montréal qu'en 1776, après une absence de seize ans. Les succès qu'il avait obtenus dans la traite des pelleteries devinrent le sujet de toutes les conversations. A cette époque, les récits des voyageurs qui avait vécu longtemps chez les sauvages, avaient un intérêt qu'ils n'ont plus aujourd'hui.

(1) Il y a encore dans Manitoba plusieurs familles Cadotte descendantes de ce premier traiteur qui épousa une indienne. Une de ces familles réside à St-Norbert, près de Winnipeg.

Après avoir fait un voyage en Europe, Henry setablit à Montréal, et en i 784 il prit part à la formation de la Compagnie du Nord-Ouest.

Pendant que Alex. Henry s'était enrichi dans le Nord-Ouest, les autres traiteurs, jusqu'à [770, n'avaient guère pénétré plus loin que le Grand Portage et le lac Népigon. Cette année-là, un nommé Curry alla jusqu'au lac Bourbon où il passa l'hiver comme on sait près du fort Bourbon bâti par un des fils de la Vérendrye en 174.1. Son succès dépassa toutes ses espérances ; il revint l'année suivante avec une cargaison assez riche pour n'avoir plus besoin de s'occuper de la traite.

D'autres voulurent suivre son exemple et aller jusqu'aux forts les plus éloignés qu'avaient bâtis les français. Un M. Finlay se rendit au fort La Corne en 1 771. Ce fort était bien le dernier bâti par les français ; mais il n'était pas le plus éloigné, car en 1751, M. de Niverville avait fait construire le fort la Jonquière aux sources de la Saskatchewan, six cents milles plus loin. Le fort La Corne n'avait été construit que cinq ans après.

Comme depuis la conquête, tous les sauvages du nord avaient cessé de fréquenter les forts français et avaient repris le chemin de la baie d'Hudson, il est très probable que la traite sur la Saskatchewan n'était pas aussi abondante qu'autrefois. En 1772, Joseph Frobisher de

Montréal soupçonna qu'il aurait plus d'avantage à s'avancer tout droit vers le Nord pour y rencontrer les sauvages sur la route de la baie d'Hudson. Il se rendit d'abord au fort Paskoyac, non loin de l'embouchure de la grande Saskatchewan, et de là se dirigea sur la rivière Churchill, où personne encore n'était allé faire la traite. Les sauvages y arrivèrent en grand nombre, chargés des plus précieuses pelleteries. Ces pelleteries étaient toutes destinées à payer les dettes que les sauvages avaient contractées l'année précédente chez les anglais de la baie d'Hudson.

Quand Frobisher leur offrit de tout acheter le produit de leur chasse, ils refusèrent de le lui céder, se faisant un scrupule de manquer à leur parole et de commettre une injustice à l'égard des marchands qui leur avaient avancé des marchandises et des provisions. Mais Frobisher fit tant d'instances auprès d'eux qu'ils se laissèrent gagner, surtout par l'appât du prix élevé qu'il leur offrit. La quantité de fourrures qu'ils lui cédèrent était si grande qu'il fut obligé d'en laisser une partie dans un fort qu'il bâtit exprès, et qui depuis ce temps a porté le nom de fort de traite. L'année suivante, quand il vint pour reprendre ses fourrures, il les trouva intactes. Les pauvres sauvages s'étaient donc montrés plus honnêtes que les blancs, qui venaient leur

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enseigner à tromper et à manquer de justice dans leurs marchés.

Frobisher de retour à Montréal vendit sa cargaison et réalisa un profit net de $50,000 piastres. Une telle fortune, faite en si peu de temps, donnait la fièvre à tous les commerçants de pelleteries ; tous auraient voulu partir pour les pays d'En-Haut. Pendant plusieurs années, une foule d'autres traiteurs isolés s'aventurèrent dans l'Ouest avec des marchandises, mais surtout avec des liqueurs enivrantes, qu'ils débitèrent sans scrupule aux sauvages. Ces traiteurs, disséminés partout au milieu des tribus, y donnaient l'exemple de tous les vices et volaient odieusement les pauvres indiens. Pour eux, tous les moyens étaient bons. Faire fortune le plus tôt possible sans s'occuper des suites de leur conduite, tel était leur unique but.

A force d'être témoins de leur avarice et de leur cupidité, les sauvages prirent en haine tous ces traiteurs qui venaient les piller et ils résolurent secrètement de tous les mettre à mort à un moment donné. A l'automne de 1 780, les sauvages de la rivière Assiniboine, pour venger la mort de l'un des leurs tué par une trop forte dose de liqueur que lui avait versée un commis, attaquèrent deux forts et tuèrent trois canadiens. De nombreux postes furent attaqués dans le même temps et le complot formé pour exter-

miner tous les blancs était à la veille d'éclater, quand un événement inattendu vint jeter l'épouvante dans le pays et sauver tous les traiteurs d'une mort certaine.

Une bande d'Assiniboines, s'étant mis en campagne pour aller lever des chevelures chez les Mandanes, rapporta une maladie inconnue jusque là chez les tribus du Nord ; c'était la petite vérole. Cette affreuse maladie qui porte partout l'épouvante et la terreur, produisit chez les sauvages des scènes de désolation indescriptibles. Ceux-là seuls qui en ont été les témoins, peuvent en avoir une idée.

Les soins hygiéniques que prennent les peuples civilisés pour contrôler les ravages de cette épidémie, ne sont pas même soupçonnés chez les sauvages. Logés sous de misérables tentes où la température varie comme en plein air ; exposés nuit et jour aux courants froids des vents qui soufflent continuellement sur ces immenses prairies, on comprend avec quelle rapidité tous deviennent les victimes du fléau chaque fois qu'il fait irruption dans une tribu. Presque pas un de ceux qui en sont atteints n'en réchappe.

En 1780, les traiteurs rapportent que les trois quarts de la nation assiniboine furent emportés. Les blancs échappèrent ainsi au massacre comploté contre eux ; mais d'un autre côté, la traite fut ruinée par la mort des chasseurs. Pendant

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deux ans, les marchands de Montréal ne reçurent aucune pelleterie du Nord-Ouest. Prévoyant les dommages qui pouvaient résulter de ce fait et voulant rétablir un système de traite plus régulier, ils s'assemblèrent durant l'hiver de 1783 à 1784 et jetèrent les bases de la Compagnie du Nord-Ouest.

LA COMPAGNIE DU NORD-OUEST 163

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