CHAPITRE VI
, SOMMAIRE
Nouvelle scission de la Compagnie du Nord-Ouest. — Organisation de la Compagnie X. Y. — Lutte à mort entre les deux Compagnies — Scènes épouvantables dont le Nord-Ouest devient le théâtre.
En dépit des desseins pervers des hommes, Dieu arrive toujours à ses fins, parce qu'étant tout-puissant, il peut tirer le bien du mal. Le mal reste au compte du méchant; et le bien, miracle de la bonté divine, se fait sans que celuici en ait aucun mérite parce qu'il ne l'a pas eu dans son intention.
La Compagnie du Nord-Ouest voulait des richesses, Dieu les lui donna ; mais, en même temps, il se servit des travaux exécutés par elle pour faire son œuvre à lui.
Les Romains, autrefois, par orgueil et par ambition, voulaient l'empire du monde ; Dieu leur donna cette gloire. Ils firent beaucoup de mal aux hommes, mais, sans le savoir, ils préparaient les voies à la prédication de l'Evangile. C'est toujours le même motif qui fait agir Dieu. Il veut, avant tout, la gloire de son Eglise par le
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salut des âmes, et pour y arriver, tout lui sert dans le monde.
La Compagnie du Nord-Ouest fut un élément de corruption pour les sauvages ; mais elle découvrit toutes les terres habitées par les indiens dans l'immense territoire du Nord-Ouest ; elle explora ce pays jusqu'à la mer glaciale, au nord, et jusqu'à l'océan Pacifique, à l'ouest. Partout elle traça des chemins, bâtit des forts, organisa des moyens pour voyager en sûreté dans les prairies et les forêts, sur les rivières et sur les lacs. Tous ces travaux, elles les entreprit, poussée par le désir d'amasser des richesses et pour jouir plus tard de la vie ; tout cela, dans les desseins de la Providence, devait servir aux missionnaires qui bientôt viendront dans ces pays sauvages porter la bonne nouvelle aux nations infidèles.
Reprenons la marche de la Compagnie. Nous avons vu qu'immédiatement après sa première organisation, elle eut à lutter contre un certain nombre de ses traiteurs mécontents de la part qui leur avait été faite dans la Société ; qu'en 1 787 lassés des combats ruineux qu'ils se livraient, les deux partis firent la paix, et qu'en 1 790, ils réorganisèrent la Société pour neuf ans et sur de nouvelles bases.
Durant cet espace de temps, il y eut encore beaucoup de froissements, de murmures et de velléités de scission parmi ces Seigneurs du Nord ;
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mais l'intérêt de la conservation était assez fort chez eux pour les tenir unis, et la discipline, comme à l'instar des politiciens, assez respectée pour empêcher les plus mécontents de faire un éclat; car ils avaient besoin de garder tout leur prestige en Canada pour ne pas nuire à leur commerce ; ils évitaient donc soigneusement de laisser transpirer hors des pays sauvages les sujets de leurs querelles et de leurs démêlés.
Cependant, en 1795, quatre ans avant l'expiration des engagements pris en 1 790, quelques bourgeois, moins patients que les autres, prirent la détermination de se séparer de leurs collègues pour former une nouvelle Société. Quoique très puissante et admirablement organisée, la Compagnie du Nord-Ouest éprouva de sérieuses inquiétudes en voyant la lutte qui allait de nouveau s'engager. Ceux qui se séparaient d'elle n'étaient pas nombreux, mais ils étaient habiles, énergiques et déterminés. De plus, comme ils avaient été formés à l'école de l'ancienne Compagnie, ils n'étaient pas scrupuleux sur les moyens et pouvaient lui faire une très rude opposition.
Ce qui contribuait encore à augmenter les inquiétudes de la Compagnie du Nord-Ouest, c'était l'attitude que prenait depuis quelque temps la Compagnie de la baie d'Hudson. Menacée par la famine, ne voyant plus les sauvages arriver jusqu'à ses postes lointains, elle se réveillait de
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sa longue léthargie pour s'avancer dans l'intérieur du pays. Déjà elle avait commencé à bâtir des forts rapprochés de ceux du Nord-Ouest, et elle paraissait bien déterminée à soutenir les droits de sa charte. La nouvelle Compagnie arrivait donc à un moment très critique, puisque l'ancienne avait besoin de toutes ses forces pour garder le terrain conquis.
M. Alexandre McKenzie, dont l'énergie, l'habileté et l'aimable caractère avaient gagné les sympathies des bourgeois de l'ancienne Compagnie, continua à faire partie de celle-ci jusqu'en 1799. Mais cette année-là, il donna sa démission et partit pour l'Angleterre. De retour en 1801, avec le titre de baronet, il remonta au Nord-Ouest et se mit à la tête de la nouvelle Compagnie qui prit le nom de Compagnie X. Y, L'ancienne Compagnie qui jusqu'alors avait fait mine de mépriser ce qu'elle appelait les petits traiteurs, comprit qu'avec le prestige attaché au nom de sir Alexander Mackenzie, sa rivale acquérait une importance dangereuse. C'était la guerre qui allait se déclarer, mais une guerre, comme le Nord-Ouest n'en avait pas vu jusque làr A partir de ce moment, ce ne fut dans ces pays sauvages qu'une suite non interrompue de crimes et de brigandages sans nom. Impossible de tracer le tableau de pareilles scènes. Les luttes, en 1 785-86, n'avaient été que de petites querelles
comparées à celles-ci. Les échanges entre les sauvages et les traiteurs ne se faisaient plus qu'avec du rhum, et il faudrait lire un journal tenu par les commis dans les forts de traite, pendant ces années d'orgies, pour se faire une idée de la quantité de liqueurs qu'on y versa aux sauvages.
" J'ai donné aujourd'hui aux sauvages qui sont " venus au fort, écrivait un de ces commis, quatre " barils de rhum de deux gallons et un de trois " gallons. J'étais seul avec G .... , mon serviteur.
" Ces sauvages étaient tous armés nous
" avons failli être tués
Sur une autre page il écrit :
" Nous avons eu beaucoup de trouble cette " nuit ; les sauvages étaient en boisson ; ils se " sont querellés ensemble» . . . Nous en sommes " venus aux coups."
Mais abrutir les sauvages, par l'ivrognerie, n'était qu'une pécadille pour des hommes qui se jouaient de la vie de leurs semblables et ne reculaient pas devant un assassinat pour avoir quelques peaux de castors.
En l'année 1800, Frédérick Schultz, commis de l'ancienne Compagnie du Nord-Ouest, commandait un poste, près du lac Nepigon. Il avait à son service un jeune canadien nommé Lebeau qui, durant l'hiver précédent, s'était lié avec les serviteurs de la Compagnie de la baie d'Hudson.
Au printemps, Lebeau se décida à se joindre à eux pour descendre à la mer. Dès que Schultz l'eut appris, il s'écria : " Si ce coquin veut partir, je saurai bien le retenir." Il prit un poignard aiguisé avec soin et qu'il cacha sous ses habits, puis immédiatement il alla trouver Lebeau au fort de la Compagnie de la baie d'Hudson. Celui-ci, en voyant arriver Schultz, fut intimidé et fit mine de s'enfuir par une fenêtre. En voyant cela, Schultz tira son poignard et en frappa Lebeau, qui mourut le même jour.
La Compagnie du Nord- Ouest, loin de faire un reproche à Schultz pour un tel crime, le garda à son service et lui donna de l'avancement.
En 1796, au fort Cumberland, un sauvage, poussé à bout par un commis, eut le malheur en se défendant de le blesser mortellement. Immédiatement et sans forme de procès, les gardiens du fort firent exécuter deux sauvages de la bande ; on en fusilla un et l'on pendit l'autre à un arbre, pour faire un exemple.
En 1802, dans un petit fort, près delà Rivière au Brochet, deux employés de la Compagnie du Nord-Ouest, Comptois et Roussin, tuèrent, pour exercer une vengeance, un sauvage et sa femme, parce que deux ans auparavant la femme de ce sauvage avait coopéré au meurtre d'un ami de ces employés. Le mari eut beau supplier ses bourreaux et leur dire qu'il était innocent, rien
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ne put les émouvoir; il fut assommé ainsi que sa femme. On pourrait citer bien d'autres faits de ce genre.
Ces crimes, commis par les subalternes, ne nous surprennent plus, quand on sait que quelques années plus tard, un bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest, Archie McLellen, fit cruellement assassiner dans une île du lac des Bois, McKeveny, officier supérieur de la Compagnie de la baie d'Hudson, et que le nommé Reinhard, auteur de ce meurtre ordonné par McLellen, fut, en vertu d'une décision des tribunaux canadiens, condamné à être pendu, tandis que le bourgeois acheta l'impunité, (i)
Nous rapporterons, dans un autre chapitre, les détails odieux de ce meurtre qui fit grand bruit en Canada dans le temps et contribua beaucoup à faire connaître l'esprit qui animait la Compagnie du Nord-Ouest.
Pendant l'hiver de 1801 à 1802, M. John McDonell avait la surveillance du district de l' Athabaska pour l'ancienne Compagnie du Nord- Ouest et M. de Rocheblave pour la nouvelle.
Le premier avait à son service un commis nommé King, traiteur habile et d'une stature
(1) En 181 S, quani Mgr Provencher monta dans sa mission, il vit le squelette de McKeveny gisant sur un tas de branches dans l'île où il avait été assassiné. Ses bourreaux n'avaient pas daigné lui donner la sépulture.
Lettre de Mgr Provencher.
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ture d'Hercule. M. de Rocheblave était assisté par un M. Lamothe, jeune homme d'une famille respectable du Canada, plein de courage et d'activité, mais beaucoup plus jeune et moins expérimenté que King.
Dans le cours de l'hiver, deux sauvages, députés par une bande qui était en dettes avec les deux Compagnies, vinrent avertir les traiteurs qu'ils avaient des pelleteries dans leur camp distant de quatre ou cinq journées de marche. King fut envoyé pour apporter les pelleteries de l'ancienne Compagnie et Lamothe celles de la nouvelle. Tous deux eurent ordre de faire toute la diligence possible et de soutenir vaillamment les droits de ceux qui les employaient.
Arrivés au camp des sauvages, chacun d'eux se mit en devoir de ramasser ce qui lui était dû de pelleteries. Mais comme King avait plus de serviteurs pour l'aider, il s'empara de tous les paquets, à l'exception d'un seul, que Lamothe avait reçu d'un sauvage. King, suivi de ses hommes armés, vint à la tente de Lamothe et lui ordonna de livrer le paquet de bon gré, ajoutant qu'au besoin il le prendrait de force.
Lamothe, déterminé à défendre jusqu'à la dernière extrémité la propriété de ses maîtres, avertit King que s'il avait l'audace de toucher au paquet de pelleteries, il le ferait à ses risques et périls. King se disposait à mettre ses menaces
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à exécution, quand Lamothe, tirant son pistolet, étendit le voleur mort sur place. Les engagés de King voulaient venger cette mort, mais les sauvages intervinrent et dirent qu'il n'avait que ce qu'il avait mérité.
L'ancienne Compagnie ordonnait des meurtres quand la chose lui convenait, mais cette fois elle poussa des cris de paon, parce que c'était un des siens qui était la victime. Elle fit mille efforts pour s'emparer de Lamothe, mais il ne tomba entre ses mains que trois ans plus tard, en 1804. Elle le fit jeter en prison, où il languit jusqu'à la réunion des deux Compagnies. Alors seulement, Lamothe fut mis en liberté et il ne fut plus question de lui faire de procès.
Cette Compagnie, qui niait le monopole de la traite à la Compagnie de la baie d'Hudson, appuyée par une charte royale, le réclamait bel et bien pour elle et, quoiqu'elle n'eut aucun titre à exhiber, elle voulait être reine et maîtresse dans toute l'étendue du Nord- Ouest.
En 1801, M. Dominique Rousseau, de Montréal, équipa des canots, qu'if envoya au lac Supérieur, sous la conduite de M. Hervieux, son commis. Ces canots étaient chargés de marchandises pour la traite. Rousseau s'attendait à tirer de cette petite cargaison un bon profit avec les Indiens du Grand Portage. Comme sujet anglais, il avait tout autant de droit de faire des échanges
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avec les sauvages que tous les Bourgeois du Nord-Ouest.
Cette entreprise d'un simple particulier n'était pas de nature, ce nous semble, à exciter la jalousie de la puissante Compagnie. Hervieux, étant convaincu de son droit, alla, sans défiance, planter sa tente à un arpent du fort.
A peine était-il installé depuis quelques heures, qu'il vit arriver à lui trois officiers de la Compagnie. L'un d'eux, Duncan McGillivray, lui dit en l'abordant qu'il eut à détaler de là à l'instant, sinon qu'il le forcerait à partir. Hervieux répondit qu'ayant autant de droit qu'eux de faire la traite en cet endroit, il ne partirait qu'après avoir vu leurs titres de propriété. Cependant, après quelques pourparlers, pour éviter de plus . grands désagréments, il leur dit qu'il consentirait à porter sa tente à un autre endroit qu'on lui désigna. McGillivray et ses compagnons retournèrent au fort raconter ce qui s'était passé.
Le doute exprimé par Hervieux sur les droits exclusifs de la Compagnie parut à tous un crime digne d'un châtiment exemplaire. Ils revinrent à sa tente, où il n'avait pas encore fini d'envelopper ses marchandises, et, à coups de poignard, ils mirent sa tente en pièces. " Tiens ! dirent-ils à " Hervieux, tu nous a demandé nos titres : eh " bien ! les voilà. Maintenant, si tu oses pénétrer " dans l'intérieur du pays, nous te couperons la
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" g"01*^-" Non contents d'avoir détruit sa tente, ils gâtèrent ses marchandises et maltraitèrent quelques serviteurs qui avaient acheté des objets de lui. On les leur enleva et on les brisa pour leur apprendre a ne jamais rien acheter d'un traiteur étranger.
Hervieux fut obligé de retourner à Montréal, à treize cents milles de distance, après avoir perdu toutes ses marchandises par les agissements coupables de la Compagnie.
M. Rousseau intenta un procès à McGillivray ; mais il ne réussit qu'à obtenir une faible compensation pour la perte considérable qu'il avait subie.
En 1806, M. Rousseau tenta une nouvelle entreprise de commerce dans les pays sauvages. 11 prit pour associé un M. Delorme, qu'il envoya au Nord-Ouest avec deux canots chargés de marchandises.
Pour éviter toute difficulté avec la Compagnie, Delorme, une fois rendu au lac Supérieur, gagna le chemin du Grand Portage que les traiteurs du Nord-Ouest avaient abandonné pour se fixer au nouveau fort William. Il avait pris ses précautions pour passer sans être vu des gens du fort, mais il avait compté sans la vigilance de la Compagnie, qui tenait continuellement des sentinelles en vedette.
Après quatre jours de marche difficile, Delorme fut rejoint par un nommé McKay, associé de la
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Compagnie, qui se mit avec une dizaine d'hommes à abattre des arbres sur sa route pour embarrasser le chemin et le rendre impraticable. Il ferma ainsi tous les portages et toutes les petites rivières, non seulement en avant, mais en arrière de Delorme, afin que celui-ci ne pût ni avancer ni reculer. Bientôt Delorme et son associé se trouvèrent prisonniers et furent obligés d'abandonner là leurs marchandises que la Compagnie consentit à acheter au prix coûtant de Montréal.
Rousseau fut le dernier commerçant qui osât, seul et sans protection, envoyer des marchandises dans le Nord-Ouest.
Comme on le voit, la Compagnie du Nord- Ouest, qui criait si fort contre le monopole, s'était, sans charte ni recommandation de qui que ce soit, emparé des pays sauvages à l'exclusion de tout autre sujet britannique et, pour garder sa position, aucun moyen ne lui coûta.
Il est bon que le lecteur se rappelle ces faits pour bien comprendre et bien juger les événements dont nous parlerons plus loin.
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