CHAPITRE XV
SOMMAIRE
Nouvelles persécutions subies par les colons avant leur départ pour la baie d'Hudson. — Assassinat de M. Keveny, officier de la Compagnie de la baie d'Hudson. —Les prisonniers à Montréal sont admis à caution. — William McGillivray envoie M. de Rocheblave au fort William pour arrêter Lord Selkirk. Il échoue dans cette tentative. — Lord Selkirk envoie ses soldats à la Rivière Rouge. Reprise du fort Douglas.
La barbare expulsion des colons écossais, chassés de leurs demeures, jetés sans vêtements et presque sans provisions sur de misérables embarcations, où ils sont exposés à périr, ressemble à l'expulsion des Acadiens au siècle dernier. Dans un sens, on peut dire que cet acte brutal offre quelque chose de plus odieux encore et de plus inexplicable. Les Acadiens étaient des français catholiques et leurs persécuteurs des anglais protestants ; il y avait donc antipathie de race et de religion entre ces deux peuples, et cela suffit pour expliquer la conduite de l'un contre l'autre. A la Rivière Rouge, il n'y a rien de cela : ce sont des écossais qui persécutent des écossais appartenant tous ou presque
tous à la même religion. Le seul crime reproché aux victimes est d'avoir voulu introduire la civilisation à la Rivière Rouge. La Compagnie du Nord-Ouest n'eut-elle eu que ce crime à son dossier, serait couverte de honte aux yeux de toute la postérité ; mais elle en a bien d'autres.
Les colons ainsi chassés étaient au nombre de deux cents. De l'extrémité nord au lac Winnipeg, où les embarcations les conduisaient, ils devaient se rendre à pied à la baie d'Hudson et de là en Angleterre, sur les vaisseaux de la Compagnie.
Ces pauvres gens, déjà si dignes de compassion, après tout ce qu'ils avaient souffert, espéraient qu'au moins, après avoir franchi les limites de la colonie, ils seraient à l'abri de nouvelles vexations et que leurs ennemis les laisseraient s'en aller tranquilles ; mais la haine des associés de la Compagnie n'était pas encore satisfaite. Ces hommes sans entrailles étaient inaccessibles à tout sentiment de pitié.
Au bas de la Rivière Rouge, avant d'entrer dans le lac Winnipeg, les malheureux exilés rencontrèrent la brigade d'hommes de Norman McLeod, qui arrivait du fort William. Dès que celui-ci aperçut les bateaux portant les émigrants, il poussa un cri de guerre à la façon des sauvages et demanda immédiatement si le gouverneur Semple était avec eux ? Il ne savait pas encore
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qu'il avait été tué, mais comme il s'attendait à ce que tous les colons seraient chassés du pays, il pensait tout naturellement que le gouverneur s'en allait avec eux.
Il ordonna à ceux qui conduisaient les bateaux de les arrêter à la côte et d'en faire descendre tout le monde, hommes, femmes et enfants. Il se fit ensuite donner les clefs de toutes les malles pour les ouvrir et en visiter le contenu. Il ôta aux colons tous leurs papiers, livres, comptes, lettres, etc. ; il s'empara même de quelques effets qui avaient appartenu au gouverneur Semple. Il fit arrêter, comme prisonniers, MM. Pritchard, Heden et Burke pour les envoyer à Montréal. Les colons furent retenus en cet endroit pendant trois jours, et durant tout ce temps, les femmes et les enfants étaient sur la grève consumant le peu de nourriture qu'on leur avait donnée pour les empêcher de mourir de faim le long du voyage. Enfin, après mille vexations, on leur permit de se rembarquer et de continuer leur route.
Après l'exposé des odieux procédés de McLeod, agissant de concert avec ses associés du Nord-Ouest, qui l'avaient tenu au courant du complot tramé durant l'hiver, on se demande comment la Compagnie ose affirmer qu'elle n'avait aucune mauvaise intention en envoyant des cavaliers au bas de la Rivière Rouge le 19 juin.
Les détails que nous avons donnés jusqu'ici
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ne laissent aucun doute sur les mauvaises intentions de ceux qui furent* les auteurs du massacre de la Grenouillère. Ce que nous avons encore à rapporter le prouvera davantage.
Norman McLeod distribua des récompenses à tous ceux qui avaient aidé à détruire la colonie.
Augustin Lavigne, dans son témoignage, donné le 17 août 181 6, au fort William, devant Lord Selkirk, rapporte les paroles de McLeod aux métis avant de leur donner des récompenses.
" Mes parents, mes pareils, qui nous ont sou- " lagés dans nos besoins, j'ai apporté de quoi " vous habiller. Je croyais trouver seulement une " quarantaine d'entre vous avec M. McDonell; " mais vous êtes plus nombreux. J'ai quarante " habillements ; ceux qui en ont un plus grand " besoin prendront ceux-là ; les autres seront " habillés pareillement cet automne à l'arrivée " des canots."
McLeod se rendit au fort Douglas et revint immédiatement vers ses gens au bas de la Rivière Rouge, pour retourner au fort William avec ses prisonniers.
Afin d'empêcher que la vérité fût connue à Montréal sur ces scènes désastreuses, la Compagnie du Nord- Ouest avait coupé toutes les communications et aucun message ne pouvait être envoyé de la Rivière Rouge en Canada. Les associés, se croyant maîtres absolus du ter-
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rain, étaient déterminés à tout pour garder leur position. La nouvelle que Lord Selkirk avait quitté Montréal avec des soldats les inquiétait bien un peu, mais ils espéraient se délivrer de lui comme des colons, ou par la force ou par l'assassinat.
Un soir, dans un campement auprès du lac la Pluie, voici ce que Burke, prisonnier, put saisir d une conversation entre McGillis et Alexandre McDonell, qui avait tramé tout le complot au lac Qu'Appelle.
On avait appris par des éclaireurs que Lord Selkirk viendrait par le lac Rouge : " Les Métis, dit McDonell, prendront le Milord pendant qu'il sera endormi, le matin de bonne heure. Ils pourront se servir de Bostonais pour lui tirer un coup de fusil."
Burke put saisir encore ces paroles : " Nous avons poussé les choses tm peu loin ; mais nous dirons que les gens du gouverneur sont venus pour attaquer les métis et quils ont subi leur sort!'
" Quel était votre plan, dit McDonell à McGillis, pour la destruction de l'établissement ? — C'était, répondit celui-ci, d'attaquer d'abord le fort. — Si vous l'eussiez fait, dit McDonell, vous eussiez perdu la moitié de vos gens ; le plus sûr était d'affamer le fort, qui n'avait de provisions que pour un jour ou deux."
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Burke communiqua à deux autres prisonniers ce qu'il avait entendu.
McLeod, avec ses prisonniers, arriva au fort William dans le cours de juillet ; il n'y resta que peu de jours et revint au-devant des associés d'Athabaska leur annoncer que Lord Selkirk s'avançait vers le fort William avec un grand nombre d'hommes et qu'il fallait redoubler de vigilance, pour empêcher qui que ce fût de pénétrer à l'intérieur du pays ou de porter des nouvelles au Milord.
Vers le 10 du mois d'août, McLeod rencontra les canots d'Athabaska, sur l'un desquels était M. Arché McLellen, associé de la Compagnie du Nord-Ouest. On lui raconta qu'un officier supérieur de la Compagnie de la baie d'Hudson, nommé Keveny, venait d'arriver sur un bateau au lac du Bonnet, sur la rivière Winnipeg, et que ses serviteurs se plaignaient d'avoir reçu de lui de mauvais traitements. Aussitôt McLeod lança contre Keveny un mandat d'arrêt et McLellen chargea six métis d'aller exécuter cet ordre. Keveny fut arrêté dans sa tente, mis aux fers et conduit au camp de McLeod. Là, on le dépouilla de ses papiers, qu'on trouva compromettants pour la Compagnie du Nord-Ouest, et McLellen dit à Reinhard, commis de la Compagnie, d'aller le mettre à mort dans un endroit écarté. Voici
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comment Reinhard rend compte lui-même devant les tribunaux de l'ordre qui lui futMonné.
" Faites croire au prisonnier, dit McLellen, " qu'il doit descendre au lac la Pluie. Nous ne u pouvons pas le tuer parmi les sauvages. Nous " irons plus loin, et quand vous trouverez un M endroit favorable, vous saurez ce que vous avez " à faire.
" Nous descendîmes la rivière, continue Rein- " hard, pendant un quart de lieu, jusqu'à un " endroit où elle faisait un coude. Keveny " ayant demandé de mettre pied à terre, je dis " à Mainville, qui était avec moi : Nous sommes " assez loin. Tu peux tirer quand il viendra " pour rembarquer.
" Quand il revint, Mainville lui déchargea un " coup de fusil, dont le contenu lui traversa le u cou, et comme je remarquai que le coup n'était " pas mortel et que Keveny* voulait encore " parler, je lui passai mon sabre par derrière le " dos, contre le cœur, à deux reprises, afin de " terminer ses souffrances. Ensuite, m'étant " rendu au camp de McLellen, celui-ci envoya " au-devant de moi Cadot pour me demander si " Keveny était tué. Lui ayant répondu qu'il " l'était, il me dit : " M. McLellen vous avertit " de ne pas dire qu'il a été tué." Alors j'ai " répondu : " Je ne cacherai pas la chose, puis-
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'• que c'est M. McLellen lui-même qui m'a " ordonné de le tuer."
Cette déclaration, faite devant un tribunal, a été corroborée par le témoignage de deux canadiens voyageurs au Nord-Ouest, M. J.-Bte Lapointe et Hubert Faye, ayant tous deux eu connaissance de ce meurtre et ayant cherché à l'empêcher. Le corps de Keveny fut laissé dans une île et ne reçut pas même de sépulture.
Ce nouveau crime ne doit pas étonner le lecteur. Quand une société en arrive à former le dessein de faire massacrer des centaines de personnes pour garder un pays à l'état sauvage, parce qu'elle y trouve un avantage pour son commerce, le meurtre d'un simple individu n'est plus qu'une affaire de détail.
Quand les auteurs de ce crime reçurent en route la nouvelle de la prise du fort William et l'arrestation des principaux agents de la Compagnie, ils retournèrent sur leurs pas pour aller fortifier les postes du nord et attendre des ordres du Canada. Le soldat Reinhard, qui avait tué Keveny, se rendit au fort St-Pierre, sur le lac de la Pluie.
Revenons aux Bourgeois du Nord-Ouest, faits prisonniers par Lord Selkirk. Aussitôt que ceuxci furent arrivés à Montréal, ils demandèrent à être admis à caution en attendant leur procès. Ce privilège leur fut accordé, mais les crimes
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dont ils étaient accusés parurent à Lord Drummond d'une nature si grave qu'il ne voulut pas prendre la responsabilité de les juger sans consulter M. Gore, officier civil pour le Haut- Canada. Les communications, à cette époque, n'étaient pas aussi rapides qu'aujourd'hui ; la correspondance entre le gouverneur et M. Gore traîna un peu trop en longueur au gré des associés de la Compagnie du Nord-Ouest. M. McGillivray, voyant que la saison avançait et que tous les rapports entre les associés du Nord et ceux de Montréal étaient interrompus, prit sur lui d'envoyer des constables au fort William pour arrêter Lord Selkirk et l'amener prisonnier à Montréal. Un tel procédé a lieu d'étonner, car il est rare de voir un prisonnier, sur lequel pèsent de graves accusations, tenter des démarches pour faire arrêter son accusateur.
Il chargea d'abord M. de Rocheblave de se rendre au Sault Ste-Marie, pour y attendre un shérif qui ne tarderait pas à l'y rejoindre, muni de mandats d'arrêt contre le milord et ses officiers. Le magistrat à qui McGillivray confia les mandats fut un M. Smith, shérif pour le Haut-Canada.
M. de Rocheblave arriva au Sault Ste-Marie le 19 octobre; il attendit là pendant quelques jours l'arrivée du shérif porteur des mandats ; mais voyant que celui-ci tardait trop et que la saison était déjà très avancée, il s'adressa à un
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magistrat de St-Joseph pour lui faire signer d'autres mandats et partit immédiatement accompagné de douze constables pour le fort William, où il parvint le sept novembre. M. de Rocheblave avait compté sans les moyens dont disposait Lord Selkirk, et surtout sans la détermination énergique qu'il avait prise de poursuivre jusqu'au bout ses revendications contre la Compagnie du Nord-Ouest.
En entendant les sommations de M. deRocheblave, Lord Selkirk réfléchit un moment ; puis, considérant la route qu'il avait déjà parcourue pour obtenir justice, il refusa net de se soumettre aux mandats des constables. De suite, il rassembla ses soldats et ordonna à M. de Rocheblave d'avoir à sortir du fort, s'il ne voulait pas être fait prisonnier lui-même.
Voyant qu'il lui était inutile d'insister et que le but de son voyage était complètement manqué, M. de Rocheblave retourna au Sault Ste- Marie, où il rencontra M. Smith qui arrivait avec ses mandats. Ils se rembarquèrent sur un grand bateau, avec un renfort d'hommes et reprirent le chemin du fort William. Mais les éléments se tournèrent contre eux. Le vent s'éleva avec force et leur embarcation ballottée par les vagues fut brisée contre la côte. Ils se sauvèrent avec peine et retournèrent à Montréal, où ils n'arrivèrent
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qu a la fin de décembre, ayant parcouru cette distance la plupart du temps à pied.
De son côté, Lord Selkirk n'était pas resté inactif au fort William. Après le départ de M. de Rocheblave, il avait envoyé le capitaine d'Orsennens au fort Saint- Pierre pour s'en emparer. Comme il y avait, dans ce fort, des munitions et des provisions, les associés du Nord- Ouest refusèrent d'ouvrir les portes et firent mine de vouloir soutenir un siège ; mais les communications étant interrompues pour eux et ignorant comment allaient tourner les événements, ils se décidèrent enfin, après quelques jours, à livrer le fort à la condition que les assiégés eussent la liberté de s'en aller. Cependant le soldat Reinhard, qui avait tué M. Keveny et qui s'était réfugié dans ce fort, fut fait prisonnier et envoyé au fort William.
Par représailles pour les dommages que la Compagnie avait causés à la colonie, Lord Selkirk s'empara d'un autre fort bâti à l'extrémité du lac Supérieur, à l'endroit appelé Fond du Lac. De cet endroit, les soldats du milord se rendirent à la Rivière Rouge pour reprendre le fort Douglas, resté aux mains des associés du Nord-Ouest. Guidés par des indiens, ils passèrent par le lac Rouge et arrivèrent au mois de février sur la Rivière Rouge, un peu au-dessus de Pembina.
De là, ils longèrent la Rivière Rouge jusqu'à
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une dizaine de milles en haut du fort Douglas, et, prenant ensuite une direction à l'ouest, allèrent camper sur les bords de l'Assiniboine à quatre milles de son embouchure. Comme cette rivière était bordée de bois épais, les soldats purent facilement dérober leur approche aux gens qui étaient dans le fort. Ils profitèrent d'une violente tempête de neige pour donner l'assaut pendant la nuit. Munis de bonnes échelles de cordes, ils escaladèrent facilement les hautes palissades qui protégeaient le fort, et, sans tirer un seul coup de fusil, ils furent, en moins d'une demiheureV maîtres de la position. Personne, dans le fort, ne chercha à opposer la moindre résistance. La vue de militaires bien armés fit comprendre aux employés de la Compagnie du Nord-Ouest que les rôles allaient changer et que désormais les colons de la Rivière Rouge pourraient compter sur une protection efficace.
Le lendemain, les soldats prirent leurs quartiers dans le fort Douglas pour y attendre l'arrivée de Lord Selkirk.
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