‹ Discours de l'Honorable M. ChapleauChapitre 4 sur 37 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

SOMMAIRE

Jusqu'où pénétrèrent les Trappeurs dans l'Ouest avant M. de la Véiendrye. — Voyage du canadien De Noyon au lae des Bois. — Divers projets d'exploration.

Il est certain que, dès les premiers temps de la colonie canadienne sur les bords du St-Laurent, les chasseurs, coureurs des bois, emportés par l'esprit . d'aventure et épris des charmes de la vie sauvage, s'avancèrent très loin chez les indiens de l'Ouest. Il est même probable que plusieurs de ces trappeurs se fixèrent au milieu d'eux et ne revinrent plus à la vie civilisée. Ces blancs qui adoptèrent la vie sauvage, étaient braves, hardis, entreprenants et ne craignaient aucun danger. La vie civilisée qu'ils avaient menée d'abord leur donnait une grande supériorité sur les plus habiles d'entre les indiens. Ceux-ci les admettaient dans leurs conseils et souvent ils les choisissaient pour chefs de leur tribu, à cause des ressources qu'ils inventaient pour se tirer d'embarras dans les circonstances difficiles.

La vie aventureuse des trappeurs canadiens,

L OUEST CANADIEN

dont beaucoup de romanciers ont fait leurs héros, a été peut-être plus réelle qu'on ne le croit.

Les premiers missionnaires qui pénétrèrent chez les indiens de l'Ouest ont retrouvé des types frappants de descendants de race blanche, mêlée à la race sauvage. La couleur des cheveux et des yeux, la forme arrondie de la figure empêchaient toute méprise, sur le mélange de leur sang. On ne se trompe jamais sur les individus de pure race indienne. Les pommettes de leurs joues sont saillantes et leur chevelure est toujours noire et crépue.

Le fameux Pond Maker, ce chef cris qui a joué un rôle si important dans la guerre du Nord- Ouest, en 1885, quoique né dans une tribu sauvage, avait certainement du sang français dans les veines. Sa belle et ondoyante chevelure châtain clair, ses yeux bleus et doux ne dénotaient pas le sauvage pur sang.

En l'année 1688, un canadien du nom de De Noyon, né aux Trois-Rivières, hiverna chez les sauvages dans les îles du grand lac des Bois. Au retour de son voyage, il donna un rapport très détaillé de la route qu'il avait suivie pour se rendre au lac où il avait passé l'hiver.

Dans un mémoire joint à une lettre de MM.

SON EXPLOITATION

de Vaudreuil et Bégon, adressée à Mgr le duc d'Orléans le 1 3 février 1 7 1 7, nous lisons ce rapport in extenso :

" En sortant, on entre dans la rivière Kami- " nistigoya. On remonte cette rivière pendant " dix lieues, après quoi il y a un portage d'environ " dix arpents où l'on hisse les canots. Après ce " portage, il y a un rapide d'environ deux lieues " et du dit rapide il y a un portage d'un arpent.

" A trois lieues du dit portage, il s'en trouve un " autre d'une lieue, nommé le portage du Chien, " après lequel on tombe dans un lac d'environ " trois lieues de long, pour rejoindre la même " rivière Kaministigoya que l'on suit pendant " quinze lieues. Ensuite de quoi l'on trouve un " portage d'une lieue et là se trouve un lac qui n'a " point de décharge étant au milieu d'une " savane. (1)

" Ce lac a environ dix arpents de traverse et " est à hauteur des terres.

" Au bout de ce lac, on fait un portage dans " une savane d'environ une lieue ; ensuite l'on " tombe dans une rivière qui a environ dix lieues " et qui descend dans un lac qu'on nomme le lac " au Canot. On marche dans ce lac environ six " lieues sur la droite et on entre dans une anse, où " l'on fait un portage dans une pointe de trembles

( 1) La Compagnie du Pacifique a là aujourd'hui une station assez importante appelée Savane.

l'ouest canadien

" que l'on traverse, d'environ trois arpents. De " là, on tombe dans une petite rivière remplie de " folles avoines ; et dans laquelle on marche " pendant deux jours en canot, faisant dix lieues " par jour. Après cela, on arrive à une chute où " l'on fait un portage d'environ un arpent.

" Au bout de ce portage se trouve un détroit " de roches d'environ un arpent et qui tombe à " l'embouchure du lac des Cristinaux. Ce lac a " environ cinq cents lieues de tour. On en longe " le côté à gauche l'espace de huit lieues au bout " desquelles le lac se décharge et forme la rivière " Takimamiwen, autrement appelée Ouichichick " par les Cris. On descend cette rivière pendant " huit jours sans rencontrer aucun rapide sur un " parcours de quatre-vingts lieues, (i )

" A deux lieues, dans l'entrée de cette rivière, " il faut cependant faire un petit portage l'un " arpent environ. En sortant de cette rivière on " tombe dans le lac des Iles, autrement appelé lac " des Assiniboines par les gens de la Pierre Noire.

" Ce lac, sur la côte sud, est bordé de pays " pelés tandis que la côte nord est couverte de " toutes sortes de bois et bordée d'une multitude " d'îles. Au bout de ce lac, il se trouve une " rivière qui tombe dans la mer de l'Ouest, d'après " le rapport des sauvages."

(i) Celte rivière est la rivière de la Pluie.

SON EXPLOITATION

Les sauvages avaient offert à de Noyon de l'emmener avec eux à la mer de l'Ouest.

Le mémoire ci-dessus nous prouve d'abord, que la route depuis le lac Supérieur jusqu'au lac des Bois et même jusqu'à la rivière Winnipeg, avait été explorée longtemps avant le voyage de M. de la Vérendrye. C'est d'ailleurs la route qu'il suivit lui-même pour se rendre à l'endroit où il bâtit le fort Saint-Charles ; et c'est exactement la route que suivirent plus tard tous les voyageurs, au service des Compagnies de traite. Les noms que ces premiers explorateurs donnèrent aux rivières et aux portages ont été presque tous conservés jusqu'à ce jour. On reconnaît le lac Winnipeg dans cette mer de l'Ouest dont parlaient les sauvages et à laquelle ils arrivaient par la rivière Winnipeg qui est une décharge du lac des Bois.

Les sauvages qui donnaient ces renseignements, étaient de ceux qui avaient fait le voyage à la baie d' Hudson. Ils y avaient vu des vaisseaux sur la mer, entendu les détonations du canon, admiré les solides constructions des forts ; ils y avaient été témoins du flux et reflux de la mer qui se fait sentir très loin dans l'embouchure des rivières autour de la baie. Tous ces détails qu'ils < donnaient aux français, faisaient soupçonner à ceux-ci que la mer de l'Ouest n'était pas très loin du lac Supérieur. Il a fallu bien des années pour

l'ouest canadien

se désillusionner sur ce point. La route que suivaient les indiens était celle de la rivière Winnipeg, du lac Winnipeg et de la rivière Nelson.

En l'année 1717, Monsieur de la Nouë fut envoyé à Kaministigoya pour y bâtir un fort qu'il occupa jusqu'à l'année 1721. Pendant son séjour dans ce fort, il invita toutes les tribus de l'Ouest à venir lui donner des renseignements sur leur pays. Comme d'ordinaire, ces renseignements donnés par les sauvages furent loin d'être exacts. A son retour à Québec, M. delà Nouë écrivit au Gouverneur que tout ce qu'il avait appris de plus certain sur le Nord-Ouest : " c'était qu'il y faisait un froid excessif et qu'il était impossible d'y cultiver aucun grain."

L'expérience a prouvé aujourd'hui que cette dernière affirmation est complètement fausse» puisque le Nord-Ouest est réputé le grenier de l'Amérique. Quant au froid, il n'est pas plus intense que dans le nord de l'Europe, habité et cultivé depuis des siècles.

" Cependant, ajoutait M. delà Nouë dans son rapport ; c'est l'endroit qui fournit la meilleure pelleterie et c'est ce qui fait tout le commerce des anglais à la baie d'Hudson. Pour empêcher les sauvages d'y aller, il faudrait faire un établissement à Takimamiwen qui est à cent lieues de Kami-

SON EXPLOITATION

nistigoya et dans les terres situées sur le bord d'un lac qui porte ce nom. (r)

Puisque le pays, à l'ouest du lac Supérieur jusqu'au lac des Bois, était connu depuis quarante ans, lorsque M. de la Yérendrye entreprit d'aller à la découverte de la mer de l'Ouest, cette mer tant cherchée par les voyageurs, comment se fait-il que personne en Canada n'avait encore osé entreprendre une expédition de ce côté ? On se contentait de faire des rapports au roi de France, pour lui parler des immenses avantages que le pays retirerait du commerce des fourrures, dont ces contrées abondaient ; mais là se bornait tout le zèle des officiers au service du roi en Canada.

Si l'ambition d'attacher son nom à une œuvre aussi importante eut suffi pour mener cette entreprise à bonne fin, les hommes avides de renommée et anxieux de tenter la fortune n'eussent pas manqué dans la colonie française, mais il fallait en outre des qualités qui ne sont pas toujours l'apanage des ambitieux : un peu de fortune, beaucoup d'énergie, des forces physiques et morales capables de surmonter les obstacles de la nature et de supporter les persécutions des jaloux ; mais, surtout, le noble motif d'agir pour Dieu et son roi, voilà ce qui manquait en tout ou

( i ) Ce nom sauvage Taki-mamiwen est une corruption des deux mots cris : Taki kimiwen, il pleut toujours, de là lac de la Pluie, toujours il pleut.

en partie à ceux qui eussent désiré immortaliser leur nom dans la découverte de la mer de l'Ouest.

Le roi de France ne voulait rien fournir de son trésor pour aider en quoi que ce soit l'expédition au Nord-Ouest. • »

Les officiers français qui avaient du service dansla colonie, voulaient d'abord faireleurs affaires, tout en faisant un peu celles du roi. En France, on n&soupçonnait guère les dépenses exorbitantes qu'entraînaient ces découvertes et ajoutons qu'on s'y intéressait peu à cette époque où la Cour était plus occupée de ses plaisirs que de l'agrandissement de ses colonies.

Cependant les temps étaient arrivés, dans les desseins de la divine Providence, de faire briller les lumières de la foi, aux yeux des nombreuses peuplades infidèles de ces déserts inconnus. C'est alors que Dieu inspira au cœur d'un noble canadien, au sieur Pierre Gaulthier de Varennes de la Vérendrye, né aux Trois-Rivières, l'héroïque résolution de faire, à ses propres frais, la découverte de l'ouest et de risquer dans cette entreprise toute sa fortune et l'avenir de sa famille.

Page 1