‹ Discours de M. Benjamin Constant à la Chambre des DéputésChapitre 68 sur 72 · DES JOURNAUX · texte numérisé non relu

DES JOURNAUX

(Séance rlu 7 juillet 1821.

Messieurs ,

Au point où la discussion est arrivée , plusieurs des questions que nous avions à traiter sont résolues. Je les parcourrai donc en très peu de mots.

Le principe de la censure est contraire à l'essence de notre gouvernement; il est contraire à la lettre de la Charte ; il est contraire à des droits qui ont précédé la Charte elle-même, à des droits naturels qui ne sont jamais une concession ; il est contraire aux intérêts des individus qu'il livre à l'arbitraire

et dépouille de tout moyen de réclamation ; il est contraire aux intérêts de l'autorité , contre laquelle il soulève tous les ressentimens et qu'il prive de toute lumière.

Appliquée aux journaux, la censure est absurde, parce que les journaux sont une arme , et qu'elle met cette arme entre les mains de ceux qui ont le plus d'intérêt à en abuser. La publicité est la ressource de l'opprimé contre l'oppresseur , et c'est à l'opprimé que vous l'enlevez ; et c'est à celui qui , à cbaque instant , peut devenir oppresseur que vous en livrez le monopole. Armés des journaux , les agens du pouvoir parcourent la société muette et garotlée avec l'insolence que produit la certitude de l'impunité. Non seulement ils enchaînent, mais ils insultent; non seulement ils vexent , mais ils outragent ; non seulement il y a injustice, mais il v a mensonge et diffamation , diffamation sans qu'on puisse répondre.

Ce que je dis ici en théorie , les faits l'ont prouvé. Depuis quinze mois la censure existe , et depuis quinze mois ce n'est pas uniquement de retranchemens arbitraires, de suppressions puériles, d'opinions étouffées , que nous pouvons nous plaindre. Nous pouvons nous plaindre de ce que tous les délits que la presse peut commettre et que les lois doivent réprimer , ont été tolérés , approuvés , protégés par la censure.

Des orateurs qui m'ont précédé vous ont démontré

cette vérité jusqu'à l'évidence. Je ne rentrerai dans

aucun détail , je dirai seulement que , tandis que les

ministres , en demandant la censure à la session der-

nière , annonçaient qu'elle calmerait les passions , appaiserait les haines , effacerait les divisions , garantirait les réputations privées , les quinze mois de la censure ont été les saturnales de la calomnie. ( Murmures au centre , approbation à gauche. )

La réputation privée des citoyens s'est vue à la merci de tout ce qu'il y a de méprisable dans la société. Auxiliaires les uns des autres , les libellistes et les censeurs se sont partagé l'exploitation du scandale ; les premiers ont frappé les victimes , les seconds leur ont imposé silence : ils ont encouragé l'injure et interdit la réponse, descendant ainsi plus bas encore que ceux qu'ils couvraient de leur égide.

Je ne vous rappellerai point que la Chambre dont vous faites partie n'a pas été épargnée. L'honneur du plus obscur citoyen est aussi précieux que celui d'un député. Cependant , comme les attaques dirigées plus haut prouvent plus de licence , il est bon peut-être de ne pas oublier que la représentation de la France a été outragée sans cesse , vos collègues diffamés , leurs intentions flétries , leur caractère attaqué, leurs actions empoisonnées , et que la censure a veillé toujours à la porte des ateliers de ces impostures pour les entourer d'impunité.

De la sorte, un nouveau genre d'oppression s'est organisé. Quand la lice est ouverte , la défense est au niveau de l'attaque ; quand les journaux sont libres , les avantages de la liberté contrebalancent ses inconvéniens. Le mépris fait justice de la diffamation dévoilée ; mais quand l'accusateur parle seul, quand chaque jour la calomnie revient à la charge, forte du silence qu'elle impose et du privilège qu'elle exerce, l'opinion se

fausse , et ce privilège donne au mensonge l'apparence de la vérité.

Aussi , qu'esl-il arrivé ? depuis la censure qui devait

faire de nous un peuple de colombes et d'agneaux

( Eclats de rire. — Voix à gauche : On y a mêlé des moutons.), depuis la censure qui devait ressusciter l'âge d'or, les haines se sont envenimées, les passions sont devenues plus furieuses. En effet , rien ne provoque plus les passions que l'insulte contre laquelle on ne peut se défendre; et certes, je me joins à un honorable membre avec lequel je ne siège pas , pour reconnaître que jamais on ne s'est détesté plus cordialement.

Ainsi, le principe de la censure est inique, son usage a été infâme, son but a été manqué.

Jusqu'ici , vous le voyez, je suis d'accord avec tous ceux qui ont combattu la censure. Maintenant, je suis forcé de me séparer de plusieurs d'entre eux. Je vais parler à cet égard avec une franchise complète ; je le dois , parce que les circonstances sont graves ; je le dois , parce que le terme où tendent ceux de qui je me sépare actuellement est un terme auquel je serais au désespoir d'arriver. Vous tolérerez cette franchise, j'ose l'espérer, car vous avez toléré contre nous plus que de la franchise; je suis loin de m'en plaindre : les injures que l'on nous a prodiguées étaient accompagnées de révélations qui m'ont paru d'amples dédommagemens; mais en même temps elles m'ont donné des droits que je vais exercer ; me les contester ne serait pas équitable.

Je commencerai par vous demander à qui nous devons attribuer l'esclavage de la presse depuis quatre années, et la censure d'aujourd'hui? ïVest-ce point

aux hommes qui , lorsque leur force était quadruplée par la force étrangère , ont voté la loi la plus vague , la plus terrible , la plus arbitraire ; une loi qui rendait passibles de peines des écrits non imprimés ? IVest-ce point aux hommes qui , après avoir disertenient prouvé que les journaux devaient être libres , les ont , Tan dernier , replongés dans la servitude.

Ici , je dois, par esprit de justice , faire une distinction. Je conçois la possibilité des opinions les plus opposées ;je puis, en conséquence, malgré ma conviction immuable sur la nécessité de la liberté de la presse, comprendre que des craintes , que je crois peu fondées, aient sur d'autres esprits une triste influence. Ce que je vais dire ne s'applique donc point à ceux qui ont persévéré dans un système qui me semble faux. Bien que leur erreur soit palpable à mes yeux , je n'accuse en eux que l'erreur ; j'admets de même un changement d'opinion. On peut s'éclairer, mais que penser d'une triple évolution dans un espace de trois années ?

En 1817, certaines personnes voulurent la liberté des journaux, parce que les principes du ministère qui disposait des journaux, n'étaient pas les leurs. En 1820, les mêmes personnes ont voulu l'esclavage des journaux , parce qu'elles ont cru que le ministère, non seulement adopterait leurs principes , ce qu'il n'a que trop fait, mais céderait ses places. En 1 821 , les places ayant tenu bon, plus que les principes, on veut de rechef la liberté des journaux. Comme on vous l'a dit avec naïveté : après les choses doivent venir les hommes. Or, les hommes ne venant pas, la satisfaction sur les choses s'est fort refroidie.

Libre aux amateurs des palinodies d'en faire une

troisième après une seconde , sauf à en taire une quatrième après la troisième. Je ne suis pas assez niais pour voir des principes là où il n'y a que des intrigues, et je distingue l'amour de la Charte de l'amour des portefeuilles. ( Vif mouvement dans les diverses parties de la salle.)

Nous connaissons d'ailleurs toutes les négociations, et nous savons que, trois fois en vingt-quatre heures, ou, pour ne pas exagérer, trois fois , d'un mercredi à un vendredi, les principes ont voulu tour à tour que les journaux fussent libres , qu'ils fussent censurés , et de nouveau qu'iis fussent libres.

Nous n'aurions pas connu ces négociations, que cette discussion nous les aurait apprises. Aucune vérité n'est restée secrète ; aucune confidence n'a été refusée. On nous a confirmé ce que dès long-temps nous soupçonnions, la division du ministère et de ceux qui naguère l'appuyaient, et la division, non moins importante , des ministres entre eux. On nous a confirmé que cette majorité, dont nous nous étonnions quelquefois, n'appartenait point au ministère entier , mais à deux ministres seulement , honorés d'une bienveillance exclusive et spéciale, sur qui reposaient de grandes espérances, et qui, dépêchés en éclaireurs , devaient préparer les logemens et annoncer le corps d'armée. On ne nous a point caché que les espérances n'étaient point remplies. Trop de silence a nui peut-être aux nouveaux arrivans. Ils ont oublié que l'inaction n'était pas conquérante , et que des expectances n'étaient pas des sinécures. ÏXous avons pu deviner pourquoi alors la censure, naguère défendue et protégée quinze mois, était tout à coup l'objet d'une indignation tardive , el

nous avons découvert facilement la source d'où s'élançait soudain ce torrent d'auxiliaires en faveur de principes long-temps désavoués.

Faisons donc honneur de cette censure à ceux qui en furent , il y a un an, les véritables restaurateurs, à ceux qui la rétablirent par une majorité de dix voix. Faisons-leur honneur des abus de cette censure, depuis qu'elle a été rétablie.

En effet, dans quels journaux la diffamation la plus scandaleuse s'est-elle déployée, sous l'empire des censeurs , avec le plus d'audace ? ou , pour parler plus exactement, quels sont les seuls journaux qui, sous la protection de la censure, se sont distingués par le mensonge et la calomnie? J'ai le droit de le demander , car vous avez trouvé fort juste de laisser dire beaucoup de mal des journaux opposés. Je puis donc exercer la même critique sur ceux d'une couleur différente.

Dans quels journaux a-t-on, durant quatre mois, traité tout un coté de la Chambre de factieux, de conspirateurs , de vagabonds , d'hommes sans aveu , d'ennemis de la France , sans que personne put défendre ceux que la censure laissait outrager ainsi ? Quels sont les journaux qui ont recueilli les diatribes ignobles des feuilles étrangères les plus méprisées , de cet Observateur autrichien, par exemple, que l'opinion universelle de l'Allemagne a flétri, et qui ne compte parmi ses rédacteurs pas un homme qu'un Allemand qui se respecte voulût saluer ?

Et vous ne pouvez avoir oublié, Messieurs, que lorsque, dans un comité secret , j'ai parlé de celle obslination à repousser toutes les réponses, toutes les dé-

lenses, un ministre s'est levé pour déclarer qu'il avait ordonné que les réponses fussent insérées , et qu'il n'était pas coupable du relus. Etrange aveu , qui prouve, ce que au reste nous savions déjà, que ce ne sont pas les ministres , ou du moins tous les ministres, qui disposent de la censure, et que les censeurs ne servent ni le gouvernement ni le ministère, mais une faction !

Relisez maintenant certains discours prononcés dans cette discussion ; j'ai droit de les citer , car vous avez trouvé qu'il était parlementaire de citer les nôtres pour en tirer conlre nous des inculpations graves, vous devez trouver parlementaire que je me permette les mêmes moyens. Relisez, dis-je, les discours auxquels je fais allusion. Parmi les reproches adressés à la censure, y verrez-vous un blâme de ce qu'elle a contraint l'innocent calomnié à garder le silence ? Non ; l'on s'est plaint de ce qu'elle a montré trop d'indulgence pour quelques doctrines qu'on dit libérales ; tandis qu'on pardonne aux journaux d'une opinion opposée le dévergondage de la diffamation et de la violence ; on s'indigne de ce qu'il arrive par hasard , probablement par l'inadvertance ou la distraction de la censure , qu'un journal qui n'appartient pas à la faction dominante ait ou paraisse avoir une heure d'une liberté tellement restreinte , que vraiment il faut être bien susceptible pour s'en offenser.

Enfin, à côté de la liberté des journaux, que nous proposent ces délateurs ardens et subits des principes constitutionnels ? Vous l'avez entendu , la suppression du jury, de cette institution sans laquelle la presse eût dès long-temps été enchaînée en Angleterre ; de cette institution qui, même réduite à un vain simulacre,

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est encore un objet d'espoir pour les citoyens. C'est bien alors que la servitude serait complète ; c'est bien alors que l'apparence de la liberté ne serait qu'un piège, et que l'écrivain, privé du droit d'être jugé par ses pairs , devrait briser sa plume pour échapper à un arbitraire cent fois plus terrible sous le nom de loi , qu'il ne l'est aujourd'hui sous son nom véritable. Lorsque nous avons réclamé des secours pour ces hommes vénérables qui portent les consolations religieuses dans la chaumière du pauvre , on nous a dit que nous leur offrions des dons empoisonnés. J'ai appris de la sorte qu'une expression que j'aurais trouvée trop forte était admise à cette tribune. Vous ne me blâmerez donc point d'en faire usage ; car vous ne blâmerez pas en moi ce que vous avez approuvé dans d'autres. Je dirai donc, sans crainte d'inconvenance, ce sont des dons empoisonnés que ces simulacres de liberté, qu'accompagne toujours la destruction de nos garanties les plus précieuses ; ce sont des dons empoisonnés que ces prétendus retours à des principes qu'on avait foulés aux pieds, et qu'on reprend comme une bannière, pour fouler aux pieds d'autres principes non moins nécessaires et non moins sacrés. J'ai dû dire ces choses, Messieurs, pour que la France ne fût point trompée par l'apparence d'une alliance qui l'inquiéterait avec raison. Nous votons contre la censure , parce que nous voulons la liberté de la presse, telle que la Charte la consacre ; mais nous voulons celte liberté réelle , avec ses sauve-gardes légales , avec le jugement parjurés, sans lequel aucune liberté ne peut exister. Nous votons contre la censure; mais ce n'es! point pour rendre la condition des écrivains plus là-

cheuse ; ce n'est point parce que nous craignons qu'elle ne soit tournée contre nous par un ministère timide que nos imprudences épouvanteraient. Nous votons contre la censure , ainsi que nous avons voté contre les excès de la police , non comme des prétendans avides qui brisent ce qu'ils ne peuvent saisir , mais comme des hommes qui ne veulent ni souffrir, ni posséder des moyens d'oppression , comme des hommes qui veulent pour les autres comme pour eux-mêmes, la liberté , la sûreté , la justice. ( Adhésion à gauche.)

Maintenant, 3Iessieurs, fort de l'exemple que d'autres orateurs m'ont donné, je m'adresserai comme eux à 3IM. les ministres; comme eux aussi, je distinguerai entre les ministres. Vous ne me désapprouverez pas; vous leur avez permis d'écrire qu'ils avaient confiance dans leurs honorables amis récemment entrés dans le ministère; vous trouverez bien naturel que je dise que je ne m'adresse point à leurs honorables amis.

Je dirai donc à ceux auxquels je m'adresse : Combien vous faudra-t-il d'expérience pour apprendre que les principes sont plus faciles à satisfaire que les ambitions ? Pour contenter les uns , il ne faut qu'une marche constitutionnelle et franche; pour asservir les autres , il faut vous démettre du pouvoir : on vous l'a, certes, demandé bien clairement. Les principes sont simples , ils n'ont qu'une bannière ; les défenseurs des principes n'ont aucun moven de vous remplacer quand ils le voudraient. Les ambitions sont multipliées ; elles prennent tous les étendards. Trois fois elles vous ont assaillis en parlant tantôt pour, tantôt contre la liberté de la presse. Avec les hommes qui exigent des garan-

lies, vous pouvez gouverner, parce que vous pouvez leur donner des garanties , et que les garanties sont pour tout le monde ; avec les hommes qui exigent des portefeuilles, vous ne pouvez pas gouverner, parce qu'il ny a de portefeuilles que les vôtres, et que vous ne pourriez en donner et en avoir. (Vif mouvement d'adhésion à gauche.)

Vous croyez vous affermir par des concessions : qu'avez-vous gagné par les concessions que vous avez faites ? Vous aviez proposé une loi sur le clergé ; vous avez cédé , on vous dit aujourd'hui que vous avez voulu rétablir la constitution civile du clergé. Vous aviez rédigé une loi sur les donataires ; vous avez cédé, on vous dit aujourd'hui que votre loi torturait les consciences. Regardez autour de vous, consultez l'histoire; vous verrez que les peuples sont faciles, les individus difficiles à mener.

Entre les ambitions et la monarchie constitutionnelle, il v a toujours lutte, parce que la monarchie constitutionnelle ne peut rassasier les ambitions; entre les principes et la monarchie constitutionnelle , il y a toujours alliance, parce que tous les principes y trouvent leur garantie.

On vous cite souvent l'Angleterre : ouvrez ses annales. La contre-révolution a régné en Angleterre , combien? vingt-huit ans. Le régime constitutionnel dure depuis cent trente. Voyez sous la contre-révolution les ministres anglais, Schaftesbury proscrit , Clarendon exilé; voyez sous le régime constitutionnel, M. Pitt gouverner pendant un quart de siècle. Je \oi<contre le projet de loi.

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