EXPÉDITION DE ROME
datures du général Cavaignac et du prince Louis Bonaparte étaient en présence. M. de Montalembert prit la parole après lui, avec l'intention de restituer à l'expédition son véritable caractère.
Messieurs, je n'ai pas besoin de dire, je pense, que je viens me placer à un point de vue tout différent de celui de l'honorable préopinant i. Je ne viens pas non plus défendre le Gouvernement ; il doit savoir et pouvoir se défendre tout seul ; mais je viens le louer de ce qu'il a fait, et en même temps je viens exposer la portée que je donne dans ma pensée à son action et à ses intentions.
Je comptais, l'autre jour, quand j'ai été prévenu par mon honorable collègue M. Bixio, provoquer et solliciter cette action. Je dois aujourd'hui remercier le Gouvernement de son initiative, et remercier aussi l'Assemblée de T accueil énergique et sympathique que cette initiative a trouvé dans son sein. Toutefois, je dois et je veux m'abstenir déjuger ou de qualifier les moyens d'exécution. Je veux surtout séparer complètement la question romaine, la question papale, de la question italienne. C'est en cela que je ne saurais être d'accord avec l'auteur des interpellations d'avant hier, qui a dit que le nœud de la question était à Milan, et c'est évidemment à ce point de vue que vient de se placer l'honorable M. Ledru-Rollin. Non, Messieurs, le nœud de la question n'est point à Milan, le nœud de cette question est à Rome. S'il s'agissait de traiter la question italienne en général, à coup sûr j'aurais aussi beaucoup à dire. Je m'associerais, par exemple, à tous les vœux qui s'élèveraient en faveur de cette généreuse
i M. Ledru-Rollin.
république de Venise, qui tend à se régénérer par son courage et ses sacrifices. J'aurais à flétrir ces exécutions, ces confiscations, ces spoliations odieuses que le maréchal Radetski fait peser aujourd'hui sur la Lombardie i Très bie?i !), et je le ferais avec d'autant plus d'énergie que j'ai flétri naguère, dans une autre enceinte, des spoliations absolument analogues qu'on a fait peser dans un autre pays, dans un pays voisin, en Suisse, sur un autre parti, et qu'on y fait peser encore aujourd'hui; car je n'aurai jamais deux poids et deux mesures... {Assentiment marqué sur plusieurs bancs. — Réclamations à l'extrême gauche.)
Plusieurs membres. C'est absolument la même chose ! c'est très vrai !
M. de Montalembert. Je le répète, je n'aurais jamais, quant à moi, je l'espère du moins, ni deux poids ni deux mesures.
Mais, encore une fois, la question n'est pas italienne, et l'honorable M. Bixio l'a senti lui-même, lorsqu'il vous a dit que la papauté n'était pas une institution italienne, mais une institution de droit public et religieux dont le maintien se lie au maintien de l'équilibre et des croyances de l'Occident.
Ainsi donc, en restreignant la question, en la circonscrivant dans ces bornes, je ne crois pas la rétrécir, je l'élève, au contraire, je lui donne sa véritable hauteur, sa véritable portée. J'en fais une question qui n'est ni italienne, ni française, ni même européenne, mais qui est, je ne peux pas me servir d'une autre expression, une question catholique, c'est-à-dire la question la plus vaste et la plus haute qu'il soit possible de poser. Il ne s'agit pas d'une souveraineté ordinaire ; il ne s'agit pas
d'un État ordinaire ; il s'agit de celui qui est le souverain spirituel de 200 millions d'hommes, et de l'État qui est le centre de cette souveraineté ; il s'agit de la liberté même de l'idée catholique. Eh bien, je dis que c'esr un immense honneur et un immense bonheur pour la République française que d'avoir pu inaugurer en quelque sorte son action dans le inonde politique, dans les affaires étrangères, en appuyant, en sauvant, en consacrant cette indépendance de l'idée catholique, et je l'en félicite pour ma part du fond de mon cœur. Je la félicite de pouvoir peser du poids de l'admiration et de la reconnaissance sur les cœurs et sur les consciences de tant de millions d'hommes répandus sur la face du inonde. (Vive approbation.)
Je sais bien qu'il y a encore d'autres motifs qui mnitent en faveur du Pape Pie IX, je ne veux pas les passer sous silence. Certes, de tout temps, avant toutes les diplomaties, avant tous les manifestes politiques, sous tous les gouvernements, sous tous les régimes, il a été du devoir des grandes puissances de venir au secours des faibles ; et je ne parle pas des puissances dans le sens diplomatique du mot : je veux dire qu'il a toujours été du devoir de ce qui est grand et puissant dans ce monde de secourir ce qui est faible et inférieur. C'est ce que vous avez vous-même écrit dans votre devise sous le nom de fraternité. Il est donc du devoir des grandes nations de secourir, de sauver les faibles toutes les fois qu'elles le peuvent.
Eh bien! le Pape, en dehors de sa qualité de chef suprême de la chrétienté, a au suprême degré ce droit à notre appui : il est faible,de la plus sainte et de la plus respectable des faiblesses; et de plus, sa faiblesse est
opprimée et innocente. Il est faible, car il est sans troupes, sans .innée; il n'est pas entouré de milliers de soldats, connue ces souverains dont on parlait tout à l'heure, les souverains de Vienne et de Berlin. Il n'a eu pour défense contre l'attentat dont il vient d'être victime (pie quatre-vingts vieillards. Car, il faut bien le savoir, quand on parle de ces Suisses qui viennent d'être renvoyés de Rome, il ne s'agit pas de régiments suisses, comme on pourrait le croire d'après ce qu'a dit l'honorable M. Ledru-Rollin ; il s'agit tout simplement d'un corps de parade de quatre-vingts vieux soldats armés de hallebardes... (Rires et bruit.) Voilà quelle était sa défense, ou plutôt voilà quelle était sa faiblesse... (Sensation prolongée.)
J'ai dit, de plus, que sa faiblesse était opprimée et innocente ; opprimée par la noire ingratitude de ceux qu'ila comblés de ses bienfaits, et innocente... ah! Messieurs, où fut-il jamais un souverain plus innocent, plus irréprochable que Pie IX ? On ne peut pas lui reprocher l'ombre d'une violence, l'ombre d'une perfidie, l'ombre d'une mauvaise foi. Il a fait des promesses, il les a faites spontanément, et les a toutes dépassées. Sa vie politique peut se résumer en deux mots : Amnistie et réformes ! Voilà pour son innocence; voilà ses titres \ votre respect et à votre appui, en dehors même de la souveraineté spirituelle que je signalais tout à l'heure. Jamais prince ne fut plus irréprochable et plus magnanime.
Ainsi vous avez l'honneur de pouvoir soutenir, de pouvoir sauvera la fois ce qu'il y a au monde, à l'heure où je parle, do plus faible et de plus innocent. Mais, je le ré | n'est pas là le premier et le plus grand de
vos avantages flans cette question. Avant tout, votre avantage, c'est de pouvoir intervenir, avec la grandeur et la puissance de la France, dans cette question catholique que je vous ai indiquée tout à l'heure. Veuillez en comprendre toute la grandeur. Voyez ! 200 millions d'hommes répandus sur toute la surface de l'univers, non pas seulement en Irlande, en Espagne, en Pologne, en Europe, mais jusque dans les missions de la chine et dans les déserts de l'Orégon, ces 200 millions d'hommes répandus sur toute la surface de l'univers, vont apprendre, quoi ? Ils vont apprendre, les uns après les autres, que le chef de leur foi, le docteur de leurs consciences, le guide de leurs âmes, celui qu'ils appellent tous leur père, a été assiégé, insulté, opprimé, captif dans son palais. Ils en frémiront tous d'indignation et de douleur. Mais qu'apprendront-ils en même temps ? Ils apprendront que la France, de cette même main avec laquelle elle a écrit depuis soixante ans dans ses codes et dans ses constitutions le principe de la liberté de conscience et des cultes, que de cette même main, elle a étendu l'épée de Charlemagne... (Interruption et rumeurs à l'extrême gauche. — Vive et longue approbation sur d'autres bancs.).... oui, l'épée de Charlemagne, pour sauver l'indépendance de l'Église menacée dans son chef. Eh bien ! je dis qu'il y a là pour la France un immense honneur; je dis qu'au point de vue purement humain, au point de vue purement politique, il y a là pour la République française ce que je ne craindrai pas d'appeler une immense bonne fortune. Et, quant à moi, quand je pense à ce sentiment de reconnaissance et d'admiration pour la France qui viendra se placer dans tous ces millions de
cœurs, qui viendra apaiser leur douleur et leur indignation, j'éprouve moi-même, à côté de la douleur, de l'indignation que j'ai ressentie comme chrétien, j'éprouve comme Français un sentiment de joie, de bonheur et d'orgueil, que je suis heureux de pouvoir apporter et proclamer à cette tribune. {Très bien.)
Voilà pour l'intérêt et l'honneur de la France : voici maintenant pour notre droit, pour le droit delà France, ou plutôt pour le droit de cette majorité catholique que signalait tout à l'heure l'honorable M. Ledru-Rollin. Oui, nous sommes la majorité des Français, quoique ce ne soit pas écrit dans votre Constitution, comme cela était écrit dans la Charte , mais nous le sommes, parce que tout le monde le reconnaît comme un fait, parce que c'est notre religion que vous appelez à bénir nos grandes solennités nationales, telles que l'inauguration de la Constitution, le départ de nos frères pour l'Algérie. Nous sommes donc la majorité ; mais comme majorité que demandons-nous V Point de privilèges, point de faveurs : mais ce que vous nous avez promis par la Constitution, ce que nous nous sommes promis à nous-mêmes, puisque c'est nous qui l'avons faite, savoir : la liberté ! Eh bien ! veuillez bien comprendre ceci : la liberté religieuse des catholiques en France a pour condition sine qiia non la liberté du Pape ; car si le Pape, juge suprême, tribunal en dernier ressort, organe vivant de la loi et de la foi des catholiques, n'est pas libre, nous cessons de l'être. Nous avons donc le droit de demander à la puissance publique, au gouvernement qui nous représente et que nous avons constitué, de nous garantir à la fois et notre liberté personnelle en fait de religion, et la liberté de celui qui
est pour nous la religion vivante. (Vif assentiment sur plusieurs bancs.)
Voilà ce qui a toujours été senti depuis mille ans ; et je ne crains pas de le répéter, malgré les murmures qui ont assailli tout à l'heure ce grand nom, voilà ce qui a été senti en France depuis Charlemagne. Oui, depuis mille ans, tous les peuples catholiques ont compris que le premier de tous les intérêts, c'était que le Pape ne portât pas le joug d'une puissance quelconque. Et comprenez-le bien, pas plus le joug de ses sujets... (Réclamations à l'extrême gauche. — Il ri y a plus de sujets!) que le joug de l'empereur d'Autriche ou de Kussie.Cequi nous importe, à nous, c'est que le Pape soit libre, libre de toute influence laïque ou étrangère. Pourquoi ne voulons-nous pas admettre que le Pape dépende de l'empereur d'Autriche, et pourquoi, de son côté, l'Autriche ne saurait-elle admettre qu'il dépende de la République française ? C'est parce qu'il ne faut pas que l'on puisse jamais suspecter l'autorité, ni la sincérité, ni la parfaite indépendance des décrets qu'il rendra, et qu'on les suspecterait à juste titre s'il était courbé sous le joug d'une autre puissance que la sienne. C'est de là que découle l'indépendance, la légitimité et l'inviolabilité du pouvoir temporel du Pape.
Ici l'honorable M. Leclru-Rollin disait qu'on serait obligé de défendre le prince en mémo temps que le Pontife ; je déclare que, pour ma part, j'y compte bien. (Ah! ah! — Exclamations diverses.)
J'entends vos interruptions, et je neveux pas qu'elles altèrent ma pensée. Evidemment il ne s'agit pas de s'opposer au développement régulier et constitutionnel des institutions politiques dans les Etats romains,
mais i" s'agit do défendre la liberté et l'autorité du prince, et en même temps l'autorité et la personne du Pontife. (Dénégations à V extrême gauche.)
Messieurs, veuillez le remarquer, je ne fais pas ici des abstractions ; je n'examine pas telle ou telle théorie, telle ou telle éventualité. Je reste dans le domaine des faits, dans celui de l'histoire, de ce qui est l'histoire du inonde depuis mille ans.
Or, je l'avoue franchement, c'est là où j'ai trouvé la partie défectueuse des instructions que l'honorable chef du pouvoir exécutif nous a communiquées l'autre jour ; je trouve qu'il y limite trop étroitement la mission de l'agent français à la protection de la personne seule du Pape.
J'espère qu'il nous donnera, à ce sujet, des explications plus satisfaisantes, plus concluantes. (Agitation.)
En effet, la personne du Pape nous est infiniment chère et infiniment sacrée. Mais il y a quelque chose de plus cher, de plus sacré encore pour nous, c'est son autorité.
Or, où en est-elle, son autorité ?
Voici ce que vous écrit l'ambassadeur de France qu'on citait tout à l'heure.
« Aujourd'hui, l'autorité du Pape est absolument nulle.»
Un membre a gauche. Tant mieux !
M. de Montalembeet. Tant mieux î me dit-on. Je livre cette interruption à la conscience publique. (Apjjrohation sur plusieurs bancs.)
« Aujourd'hui, l'autorité du Pape est absolument nulle ; elle n'existe plus que de nom, et aucun de ses actes ne sera libre et volontaire. »
Voilà ce que vous écrit l'embassadeur de la République à Rome.
M. Laissac. Il s'agit de son autorité temporelle.
M. de Montalembert. Encore une fois, cette autorité est la garantie de sa liberté. Or, je dis que c'est là ce à quoi il importe de veiller et de pourvoir. Je comprends bien que c'est la défense, le maintien de cette autorité qui constitue la partie difficile et délicate de la tâche que vous avez entreprise, mais c'est là ce qui constitue en même temps cette vieille tradition de la France que vous avez invoquée dans vos instructions. Elle est là, elle n'est pas ailleurs.
Je ne prolongerai pas cette discussion ; les événements sont trop graves pour qu'on puisse tolérer ici des harangues superflues. Mais je veux cependant aller au-devant d'une objection qui a trouvé de nombreux organes déjà dans la presse, et que l'honorable M. Ledru-Rollin vient de porter à la tribune, avec modération dans la forme, je le reconnais, mais qui n'en domine pas moins au fond de sa pensée.
Cette objection, la voici: c'est que vous, République française, issue de l'insurrection du 24 février, vous n'avez pas le droit d'aller contrecarrer, je ne dirai pas réprimer, mais contrecarrer ailleurs des tendances et des actes politiques semblables à ceux dont vous êtes vous-mêmes issus, et dont vous devez au contraire vous regarder comme solidaires et responsables.
Eh bien! je proteste contre cette solidarité, et voici pourquoi :
Toutes les insurrections se ressemblent dans la forme, je le sais, mais elles diffèrent par leurs causes et par leurs résultats. Je laisse à M. Ledru-Rollin, plus
compétent que moi en cette matière (on rit), le soin d'expliquer un quoi l'insurrection du 24 février diffère de l'insurrection de Rome quant à ses causes et quant à ses résultats. Pour moi, je n'ai pas à me prononcer su:- l'insurrection du 24 février, mais j'ai à me prononcer sur les droits et les intérêts de la République, de la République constituée, organisée. Eh bien ! qu'avez? vous voulu faire en fondant la République ? Vous avez voulu faire un gouvernement régulier, un gouvernement légal, un gouvernement légitime, un gouvernement ayant droit de réprimer l'émeute et la sédition chez lui comme il l'a déjà fait, et qui, par conséquent, ne peut à aucun titre être obligé de se regarder comme solidaire de toutes les émeutes, de toutes les insurrections, quelles qu'elles soient, hors de notre pays. (Très bien! Rumeurs sur quelques bancs.)
Savez-vous qui devrait invoquer un pareil argument? Ce n'est pas vous, républicains, ce sont vos ennemis. Quant à moi, je ne comprendrais pas que l'ennemi le plus implacable et le plus perfide de la forme républicaine et de la République française en particulier pût imaginer contre vous une objection plus cruelle, une injure plus sanglante que celle de la rendre solidaire de toutes les insurrections, de toutes les émeutes, de toutes les révoltes, quelles qu'elles soient, qui se produiraient en Europe. (Très bien!) Mais d'ailleurs, grâce au ciel, vous avez protesté vous-mêmes contre ces doctrines. Dans les journées de juin, vous avez signé une déclaration de guerre contre cette solidarité avec l'anarchie et avec toutes les révoltes, et cette déclaration de guerre, vous l'avez scellée avecle sang le plus pur et le plus généreux de la France. (Approbation.')
Voilà pour votre théorie générale.
Mais si je descends à l'application des faits dont il
s'agit en ce moment, et à la situation romaine, est-ce que je voudrais admettre, est-ce que vous pouvez, vous
qui m'interrompez, vous, Républicains français, admettre quelque analogie entre la situation romaine, et la situation et les devoirs de la France ?
Quoi ! par exemple, est-ce que cette Assemblée romaine, que je ne veux pas qualifier autrement que par la lecture du passage que l'honorable M. Ledru-Rollin citait tout à l'heure, et comme un argument contre nous... Le voici : « L'Assemblée, sur les degrés du palais de laquelle s'était commis le meurtre, a continué gravement la lecture de son procès-verbal, et il n'a pas été fait la moindre mention de l'incident pendant toute la durée de la séance.... » (Murmures.*) Eh bien! est-ce que je la comparerai, cette Assemblée-là, Messieurs, avec l'Assemblée nationale de France, avec vous, qui, au 15 mai et au 23 juin, avez fait vos preuves de courage er de calme? Est-ce qu'elle nous ressemble? Est-ce que vous lui ressemblez ? (Non! non! — Très bien!) Est-ce que j'irai comparer notre armée si. intrépide dans le combat et si modérée dans la victoire... (Oui! oui!) est-ce que j'irai la comparer avec ces soldats du Pape...? (Hilarité générale.) Non, ils ne méritent pas même ce nom... avec ces prétendus soldats romains (Très bien!), qui n'ont été forts que contre la faiblesse, qui n'ont été braves que contre leur père, que contre celui qui avait comblé leur patrie de bienfaits... et qui, je le répète, n'était défendu que par quatre-vingts vieillards? Est-ce que j'irai comparer nos soldats avec ces hommes -là ? Non ! mille fois non ! (Très bien ! très bien !)
Enfin ïrai-je comparer notre garde nationale, qui s'est si noblement et si constamment associée à tous les dangers, à tous les exploits de notre armée contre l'émeute ; irai-je la comparer avec cette garde civique, que je ne veux pas non plus qualifier autrement que par ce qu'en dit votre ambassadeur? Ecoutez-le : « Le meurtrier de M. Rossi n'a pas été arrêté, on ne l'a pas même essayé ; les gardes civiques, qui étaient sur les lieux, ont laissé faire. » — Est-ce que je comparerais notre garde nationale avec cette garde civique ? Non ! non ! applaudissements.}
Et, puisque le nom de M. Rossi s'est trouvé sur mes lèvres, supportez, je vous en prie, un souvenir en son honneur, de la part d'un homme qui a été son collègue et qui a été surtout son adversaire.
Oui, Messieurs, je l'ai connu; je l'ai combattu toute ma vie, comme professeur, comme pair de France, comme ambassadeur.
La première fois qu'il a parlé à la Chambre des pairs, c'était pour me répondre ; et la dernière fois qu'il est monté à la tribune du Luxembourg, c'était, si je ne me trompe, pour me combattre. Eh bien ! je trouve dans ces souvenirs mêmes l'obligation de lui rendre ici un solennel hommage ! ( Très bien! très bien!— Vive approbation.}
Quelles qu'aient été les erreurs ou les fautes" de sa vie, du moins ce que j'ai cru être des erreurs ou des fautes, elles sont toutes effacées pour moi par la gloire des&mort.iMouvements divers.)Oui,Messieurs,samortle rend digne de recevoir un solennel hommage de la bouche d'un ancienadversaire,etau sein même de l'Assemblée nationale de cette France qu'il a noblement servie
pendant sa vie, et qu'il a honorée par sa mort... ( Très bien! — Humeurs sur plusieurs bancs.}
Oui, il l'a honorée; car c'est en France, j'aime à le croire, qu'il a puisé le secret de ce courage civil dont il a légué à la postérité un si glorieux exemple. (Très bien! Agitation et rumeurs diverses.}
Maintenant, encore un mot sur la prétendue analogie, sur la prétendue solidarité que je combattais tout à l'heure.
On invoque sans cesse, au nom de l'Italie, au nom de Rome insurgée et opprimant Pie IX, on invoque les intérêts de la cause démocratique.
Je n'ai pas à me poser ici en apologiste où en apôtre de la démocratie.... (Bruit à gauche.} Cette prétention serait déplacée chez moi....
Voix a l'extkême gauche. Oui! oui ! très déplacée!
M. de Moxtalembert.Vous le trouvez, n'est-ce pas ? Eh bien! moi aussi. (Rire général.) Nous sommes d'accord, croyez-le bien. (Nouvelle hilarité.)
Mais enfin vous ne voulez pasm'empêcher, je pense, de reconnaître que la démocratie est la loi souveraine du pays où je suis, et du temps où je vis. Et c'est pourquoi j'ai voté avec vous tous que la République était démocratique, car je ne comprends pas ce que peut être, en France, au dix-neuvième siècle, une République aristocratique ou monarchique. (Très bien!) Mais je le déclare, en votant cette épithète, ou plutôt cette idée (et je suis sûr que la presque unanimité du pays et l'immense majorité des membres de cette Assemblée sont d'accord avec moi), je n'ai pas entendu voter ce qu'on appelle en Italie, aujourd'hui, le triomphe de la
Œuvres. III. — Discours, m. ï
cause démocratique, c'est-à-dire le poignard démocratique.. .. {Rumeurs à V extrême gauche.)
Voix nombreuses. Très bien ! très bien !
A l'extrême gauche. Mais personne n'a dit cela !
M deMontalembert. On l'a dit partout en Italie: à Lrvourne, c'est affiché- c'est écrit dans tous les journaux ; c'est chanté dans les rues de Rome. Ils appellent le meurtre de M. Rossi le triomphe de la cause démocratique, et ils chantent des hymnes en l'honneur du poignard sacré, du poignard démocratique qui l'a immolé. (Bruit* divers.)
Eh bien! moi, j'adjure tous les vrais démocrates, j'adjure tous les démocrates sincères, tous les démocrates anciens, tous les démocrates honnêtes, de s'unir à moi pour protester contre cette abominable synonimie, et je déclare qu'il le faut pour l'honneur delà France. {Oui! oui! — Réclamations sur quelques bancs.)
Est-ce que la France ne s'est pas faite le porte-drapeau de la démocratie dans le monde ? Eh bien ! en cette qualité, il lui appartient de protester contre la prostitution sanglante de l'idée et du nom dont elle a fait le symbole de sa constitution. (Très bien! très bien /)
Ainsi donc, en séparant soigneusement la question romaine de la question italienne, en général, et en supposant que le gouvernement, dans la mesure qui lui sera possible, ira au bout de son entreprise, et qu'il défendra non seulement la personne du Pontife, mais encore son autorité, je déclare qu'il a bien fait. Je lui en sais gré; je déclare que le gouvernement républicain ne pouvait rien faire qui pût lui faire plus d'hon-
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neur aux yeux de la postérité, et qui pût le consolider davantage dans le cœur du peuple français. (Très bien! très bien ! — Vive approbation sur un grand nombre de bancs.)
(Extrait du Moniteur du 1er décembre 1848.)
Après une longue discussion, dans laquelle M. Jules Favre combattit M. de Montalembert, et M. Dufaure, ministre de l'intérieur, expliqua et justifia la conduite du Gouvernement, l'Assemblée adopta, k la majorité de 480 voix contre 63, un ordre du jour, proposé par M. de Tréveneuc, et ainsi conçu :
c L'Assemblée, approuvant les mesures de précaution prises par le pouvoir exécutif pour assurer la liberté du Saint-Père, et se réservant de prendre une décision sur- les faits ultérieurs et encore imprévus, passe , à l'ordre du joui'. »
Bl^OTH£CA X
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