M. l'abbé Beurier
Roux, tutélaires et inviolables; là, les générations goûtent, à l'ombre des vieilles institutions, une sécurité, un repos, un bonheur, une indépendance, une prospérité qui tiennent de l'utopie, mais qui sont, depuis six cents ans, une réalité dont nulle part l'équivalent ne pourrait se rencontrer dans tout l'univers. Cette vive image de liberté non écrite, de liberté féodale, de liberté incomparable, vit dans l'arcbipel normand, en l'île de Jersey que je ne puis oublier; car ce serait perdre la méiiioire de toutes les consolations de l'exil et de toutes les dettes de l'hospitalité.
La Coutume de Normandie est un rare monument de la sagesse intelligente et hardie de l'esprit normand. Justinien, par ses Institutes, a illustré la décadence du inonde romain. Vos jurisconsuUes, sous vos ducs et ensuite sous nos rois, ont illustré les origines du monde moderne, en traçant, à la société de la conquête qui allait pendant des siècles représenter les intérêts de la civilisation et abriter les destinées du genre humain, les règles sans lesquelles l'ordre social, à peine formé, serait tombé nécessairement en poussière. Ces règles, filles de toutes vos traditions et de toutes vos maximes , étaient de celles qui font la famille disciplinée et forte, la société ordonnée et durable, la liberté possible. Sans doute, le temps pouvait les perfectionner et les changer. Mais elles reposaient sur les principes sans lesquels il n'y a point de hiérarchies, et par conséquent point d'institutions libérales chez les nations. Ces principes sont l'élément nécessaire de tout ordre et' de toute stahilité dans l'État comme dans la société. Ils ont donné à l'Angleterre sa liberté autant que sa grandeur. Aussi constituent-ils, je ne crains pas de le dire, dans ce qu'ils ont de vrai et de nécessaire, l'un des caractères éminents et essentiels de ce que je continue à saluer dans mon respect du nom d'esprit normand.
Hélas! si cet esprit avait été celui de la France, seulement en ce qu'il a de naturellement tempéré, si ses instincts , circonspects autant que résolus , avaient été ceux de notre nation entière, si la grande patrie avait, comme la patrie normande, joint la mesure à l'élan , le frein à l'aiguillon, la prudence et la justice qui arrêtent, au courage et à l'activité qui précipitent, combien de maux eussent été épargnés à nos générations! Notre vaisseau, comme celui de vos grands navigateurs et de vos grands guerriers, aurait mieux su trouver sa route , marcher au but , se tenir
au port. Nous aurions accompli, avec moins d'efforts et de sacrifices, selon toute apparence, les grandes choses que nous avons voulues et brisées. Au lieu de cela, nous avons couru droit à tous les écucils, et n'avons poursuivi nos buts changeants qu'en changeant sans cesse de route. Faute de fortes bases et d'une forte sagesse , un jour nous laissons l'ordre périr, et le lendemain nous renonçons à la liberté!
Déjà, dans une carrière marquée par tant de vicissitudes et par tant de naufrages, ce serait une œuvre digne de quelques-uns de ceux qui me font l'honneur de m'écouter, de rechercher dans la suite de notre histoire, à travers nos boulever^sements, à travers nos grandeurs, ce que l'esprit normand, dans son mélange avec les autres éléments de l'esprit national, a fait pour nos destinées. Cette œuvre, dis-je, serait digne de quelques-uns de ces jeunes hommes qui nous ont appris ce que le concours de leurs lumières peut apporter d'éclat à nos travaux ; de celui, par exemple', qui, déjà lauréat de l'Institut, vous a fait comprendre à tous combien l'Institut place équilablement ses couronnes , en nous donnant à prévoir qu'il saura passer lui-même, quelque jour, par la brèche qu'un premier succès a ouverte devant lui. Cette œuvre même siérait bien à l'expérience de celui qui, porté par les lettres, aux jours de sa jeunesse, dans ce cabinet iuipérial oi^i se décidaient les destins du monde, a été porté, depuis lors, par son zèle dévoué de tant d'années pour les affaires de notre département aux pkis grandes affaires et aux plus grandes situations de nos dernières péripéties. L'iiistoire, dans les temps d'incertitude publique tels que les nôtres, est également propre à diriger les carrières qui connnencent et à couronner celles qui s'achèvent. Elle affermit le sol sous nos pas; elle nous donne, dans le passé, les points d'appui dont nous avons besoin; elle nous éclaire sur ce que nous pouvons demander à l'avenir. Notre pays, plus qu'un autre, peut se complaire à cette étude. Car c'est riiouncHU- de la France de trouver partout, dans ses annales, des jours de gloire, et son malheur de n'avoir encore que trop besoin d'enseignements.
Il y a plaisir, messieurs, a parler du passé dans un lieu où il n'offre de tous côtés que des motifs d'énuilation et d'en-
1. Raymond Bordcau, couronné par l'Académie des inscriptions et belleslettres.
couragement. A l'ombre de ces monuments que vous savez si bien respecter, de ces remparts, de ces tours antiques, où les générations surent prodiguer leur sang quand il le fallait, elles surent aussi vivre calmes et prospères, libres et lidèles , sous la conduite de magistrats éclairés , bienveillants, éprouvés, comme celui qui nous accueille aujourd'bui. Elles nous donnèrent ces sujets de méditation , sous l'égide d'une de ces chartes locales de nos pères, qui ont été les berceaux de la liberté moderne, que l'esprit normand, dès les premiers jours de sa migration en Angleterre , imagina de généraliser , par une grande innovation , en donnant l'exemple de les étendre , tout à coup , sous le nom de grande charte ^ à tout un royaume. Placée à l'extrême frontière de la Normandie , Verneuil y montra , de siècle en siècle , une vive image des vertus qui font vivre les lois , et des biens que le règne des lois enfante. Cette sagesse et cette fidélité traditionnelles se sont unies chez vous , comme chez les autres Normands des deux rivages , au génie des lettres, à celui de l'industrie, à celui de la guerre. La Normandie posséda , dans la Pieuse Muse du moyen âge , la première des Françaises qui ont écrit ; elle a possédé , dans Mme de Lafayette , la plus gracieuse de toutes. Est-ce moi qui pourrais oublier qu'aujourd'hui encore vos murailles abritent l'auteur d'écrits charmants, poète aimable, muse délicate et ingénieuse, dont le talent a la gloire de ne s'être jamais inspiré que de la noblesse des sentiments, de la sainteté des croyances, de la fidélité des souvenirs! Cette gloire aussi a été celle des écrits aussi bien que des actions du citoyen vraiment illustre, du soldat vraiment héroïque, dont la mémoire vous est si chère à tous. Le marquis de Cliambray, qui avait ses ancêtres aux croisades , qui en comptait uu parmi les compagnons de Guillaume le Conquérant, avait compté lui-même parmi les compagnons de Napoléon, courant aux extrémités de la Russie et campanl au Kremlin. Chef de l'une de nos armes savantes, il était arrivé là de grade en grade et de bataille en bataille. Au retour de ses cam[)agnes, rentré dans le cahne de la vie civile, il se met à écrire l'histoire des grandes choses auxquelles il avait pris part, et il l'écrit de manière à faire voir à tous, à son propre insu, ce qu'il avait été sur ce grand théâtre , et ce qu'il y avait fait. Mme Aglaé de Corday vivra parmi les femmes dont peut s'honorer la Normandie; le
général de Chambray, parmi les hommes de guerre , dont s'honora la grande armée ,. dont elle s'est honorée à un double titre , et comme acteur du drame incomparable , et comme historien.
Messieurs, tous les souvenirs d'exploits illustres, toutes les grandes épopées s'enchaînent dans la pensée. En voyant ces vieux écussons des cités normandes, que le vandahsme, ou, si l'on veut, l'égalité révolutionnaire, car c'est la même chose, prétendait détruire, et que deux savantes compagnies restituent librement à nos respects; en contemplant, ce matin, les antiques bannières de la Normandie que le patriotisme ingénieux de vos magistrats faisait flotter avec le drapeau de la France au sommet de vos monuments, je n'ai pu m'empêcher d'éprouver une double émotion. L'une a été de penser avec orgueil et tristesse à ces siècles de gloire, trop oubliés aujourd'hui, où la monarchie française régnait en souveraine, sans contestation et sans rivale, dans tout cet Orient, dès longtemps soumis au génie, aux armes, au commerce, à la politique de la France, quelquefois hérissé de royaumes fondés par nos chevaliers et par nos princes, toujours incliné devant nos négociateurs quand ce n'était pas devant nos guerriers ! L'autre, est de penser, plus encore, à nos travaux d'aujourd'hui, aux épreuves où sont engagées les couleurs de la France, aux luttes que soutient, dans cet instant môme, sous ses chefs intrépides, notre jeune année. Tandis qu'ici nous poursuivons avec sécurité le cours de nos études ou de nos fêtes, occupés d'agriculture, d'industrie, de science, l'armée l'est de gloire, et Dieu lui a fait payer cher cette naturelle ambition du soldat français! Sur le seuil de cet Orient, un ennemi l'attendait, contre lequel il n'y a pas à combattre, que l'art de la guerre ne peut pas vaincre. Aujourd'hui, un autre adversaire lui est donné. Celui-là, nos soldats peuvent l'atteindre à la pointe de l'épée! Ils vont, à la voix de leurs chefs, le cherclitM- au siège de sa force. A l'heure où nous sommes, ils prodiguent leur sang comme ont tant fait leurs pères. Ils combattent, en un mot!... Ils vaincront!
Messieurs, et vous aussi, mères, filles, sœurs de tous ces entants de la France qui attrontent tous les périls à la fois, si loin de nous : A nos soldats , le cri de tous ceux qui ont parlé, la pensée de tous ceux qui se taisent ! A l'honneur perpétuel de notre drapeau, dans tous les temps ! Aux glo-
rieux souvenirs de la patrie normande , à ceux de la grande patrie dans lesquels se réunissent et se confondent tous les autres! Enfin, à la Compagnie savante et dévouée qui se consacre h. les recueillir ! Elle s'appelle la Société française. Elle est digne de son nom A la Société française ! messieurs, au péril du double sens !