de Caumoni
les intentions anarchiques qui les lui avaient donnés, sans que, d'une extrémité à l'autre de ce vaste territoire, entre tant d'élections accomplies à travers l'ouragan et sous l'étreinte des passions révolutionnaires, un seul scrutin se soit trouvé , qui fît défaut à la cause de l'ordre et des lois ! Le suffrage universel parmi vous , défenseur inattendu des intérêts sociaux, comme la garde nationale de Rouen dans son initiative héroïque, s'est employé à éteindre l'incendie qu'il devait propager. Je ne sais si la France reçut jamais un aussi grand service d'aucune des grandes fractions territoriales dont le faisceau national se compose.
Cette forte unité a ses racines dans l'histoire. Elle se révèle , dès les premiers temps , par un génie à part , qu'on dirait né de la longue lutte de vos ancêtres contre les éléments dans leurs courses guerrières à travers l'Océan, et qui s'est perpétué dans une existence moins agitée, qui a fait tous les prodiges de vos annales, par lequel vos pères ont accompli quelques-unes des plus grandes choses qu'ait vues le monde. 11 consiste dans un singulier mélange de dons différents et presque contraires, qu'on n'a vus réunis au même degré chez aucune des races les plus privilégiées de la Providence : je veux dire la force et la sagesse , le calcul et l'invention, l'esprit de conquêtes, le goût des aventures, la passion des découvertes, en portant dans les conquêtes l'hahilcté, dans les découvertes la persévérance, dans l'aventure le bon sens; génie tout ensemble entreprenant, fécond et modéré, où l'imagination et le jugement , la poésie et les réalités ont une égale part, tellement qu'on ne sait ce qu'on doit le plus y admirer, ou bien l'élan créateur qui pousse toujours en avant, ne connaît pas d'obstacle, ne s'arrête qu'au bout de ses forces, ou bien l'ardent courage, qui trouve dans les périls une raison de plus pour aller droit aa but, dans les difficultés un nouvel aiguillon pour les surmonter, ou, enfin, la réHexion, la patience, la mesure, qui assurent aux entreprises le succès, au courage la victoire. Cet heureux génie possède, en un mot, le plus précieux des attributs et le plus rare, celui de la sagesse dans la force dont on sait trop le prix quand on a médité sur les destinées de notre patrie , quand on a mis la main aux affaires publiques parmi nous I Et, seul ici, j'ai le droit d'en dire ma pensée; car je ne suis pas l'un de vous. Fils
aussi d'une race historique , celle qui a donné Henri IV à la France avec une foule de généraux illustres, et qui peut s'applaudir d'avoir quelques gouttes de sang normand dans les veines, mais qui n'y en a que quelques gouttes, je ne puis me considérer que comme un hôte, comme un citoyen adoplif de vos contrées, et c'est pour payer la dette de l'hospitalité, en même temps que pour donner une conclusion à nos travaux, pour en déduire la moralité, pour en faire sortir d'utiles leçons dans un intérêt plus général, ainsi qu'il convient, en tous temps, à des réunions nomhreuses et éclairées comme la vôtre, que je veux insister, puisque votre indulgente hienveillance m'y encourage , sur ce qu'est réellement en elle-même, sur ce qu'a été dans l'histoire, cette force presque unique et adinirahle, le génie normand.
La littérature anglaise , depuis un quart de siècle , par des motifs que je ne veux pas sonder, et au péril, je le crains, de résultats funestes tôt ou tard, a imaginé de nier le génie normand que j'expose et qui a fait la grandeur de son pays, d'aholir les origines normandes du peuple et des lois de l'Angleterre , de biffer de ses armes l'écusson de vos aïeux. L'esprit saxon, la race saxonne, les origines qui s'y rattachent, dit-on, sont l'unique passé que reconnaissent les livres, les recueils, les journaux, les discours du parlement, même alors que ce sont des conservateurs illustres qui se font entendre sous les voûtes de Westminster! Ce système est toute une révolution historique , en attendant plus; une révolution étrange, en attendant pis. 11 ne conteste pas seulement l'histoire, il ne violente pas seulement l'évidence; il attaque à ses sources, il sape à ses bases cette grande aristocratie qui a fondé, qui a soutenu toutes les institutions de l'Angleterre, qui est aujourd'hui encore leur nécessaire support, qui les entraînerait inévitablement dans sa chute. On dirait une sorte de nuit du 4 août qui commence pour elle, à son propre insu, qui ne la dépossède encore que de son blason, qui fera davantage à la longue, et ce sera un long deuil pour tous les esprits élevés du monde entier. Car, parmi bien des torts et bien des fautes, elle a un grand titre à leur intérêt et à leur respect : c'est d'avoir, presque seule dans le monde jusqu'à ce jour, réussi à concilier d'une façon durable l'ordre avec la liberté. Contester qu'cUe soit normande à peu près tout entière, qu'elle le soit de nom, de sang, de tradition, que ses écussons
comme ses fastes, ses richesses comme son pouvoir, en soient les témoignages vivants, ou plutôt contester que l'Angleterre de la conquête, de vos ducs, des Plantagenels, de l'histoire enfin , soit la même que celle du temps où nous sommes, c'est nier le soleil; c'est nier votre glorieux Bâtard et ses 60 000 compagnons , et sa journée d'Hastings, et le trône qu'il a fondé, et les huit siècles qui n'ont fait, depuis, que l'affermir. C'est nier la devise de la couronne d'Angleterre, si visiblement française de langage, si profondément normande d'idées : « Dieu et mon droit! » C'est nier également tout le vocabulaire constitutionnel de la Grande-Bretagne. Car la liberté du peuple anglais porte le sceau de votre langue et de votre génie , autant que sa royauté. Pénétrez sous ces voûtes de Westminster où les témérités que je signale ont pu se faire jour : assistez à ces séances solennelles du parlement, dans lesquches la jeune souveraine de l'empire britannique, du haut de son trône si fort, que fortifient encore aux yeux de ses peuples ses domestiques et royales vertus, accorde ou refuse sa sanction aux bills des deux chambres, vous entendrez, avec une vive émotion , retentir en son nom , dans la langue de ses pères et des vôtres, ces mots sacramentels : « La rexjne « advisera; la reyne le veult ; la reyne mercye ses loyaux « subjects de leur béncvolevce, et ainsy le veult l » Est-ce là du saxon ou du normand? Quand la reine, quand la constitution de l'Angleterre s'adressent-elles en saxon au peuple anglais? Qui a ouï parler nulle part du génie saxon, jusqu'à ces derniers temps; c'est-à-dire, bien entendu, de celui de la Grande-Bretagne, non de celui dont Goethe est la vive expression, dont les cours de Dresde, de Gotha, de Weimar, sont les nobles et brillantes images? Que sont, d'ailleurs, les Saxons dans l'histoire de l'Angleterre? Quel jour ont-ils réellement régné sur elle? Quand ont-ils soumis à leurs armes le pays de Galles, l'Irlande, l'Ecosse? Quand ont-ils gouverné celles des parties de la Grande-Bretagne qui leur ont été soumises, sans que ce fût en conunun avec les Bretons, avec les Angles, avec les Danois? Par quels travaux, par quelles conquêtes extérieures se sont-ils manifestés au reste du monde? Loin de conquérir, ils n'ont pu se défendre contre aucun des assaillants que tentaient tour à tour les verts rivages de leurs récents domaines ! Le jour où le génie normand , dans la personne du lier Guillaume ,
apparut en face d'eux, ce jour-là, les débris de la conquête saxonne se sont évanouis, et un grand historien, qui est cependant le chantre passionné des vaincus, fait voir, presque malgré lui , que rien n'est resté de cet informe et précaire épisode de temps purement barbares.
Au contraire, l'esprit nouveau qui règne sur l'île de Guillaume le Conquérant, va, de toutes paris, se révéler au monde. Il a, du preuiier coup, assujetti la Grande-Bretagne entière. li se saisira peu à peu des trois couronnes. Il constituera l'empire britannique. Que dis-je? il va jusqu'à menacer la France. Et déjà , navigateur intrépide , à l'exemple de vos pères , il s'élance sur toutes les mers ; il établit sa domination sur tous les rivages. Au plus grand système colonial que le monde ait connu, il imprime, par sa constance, le sceau de la durée; par son habileté, le sceau de l'opulence ; par son courage , le sceau de la puissance et de la grandeur. Un autre grand peuple après lui, issu de lui comme lui-même est issu de vous, pionnier infatigable , attaque par les mêmes procédés, dompte par le même mélange d'ardeur illimitée et de raison pratique, les forêts, les lacs , les glaciers de l'Amérique. Là et partout , c'est la vie aventureuse et dominatrice des premiers Normands étendue aux deux mondes.
Et, ce qui est le caractère essentiel de cette forte race, ce qui la distingue de toutes les autres , du moins dans ses types natifs, c'est que la même puissance qu'elle déploie pour la (Colonisation et la conquête, elle la montre en même temps dans ce qui a semblé ailleurs le plus contraire, le commerce et l'industrie , les sciences et les lettres. Clicz elle, Blake et Cook auront pour compagnons de gloire , pour artisans de la même fortune , Stevenson , Fairbairn , votre Brunel, car l'Angleterre vient encore vous demander le plus grand de ses ingénieurs , et Bacon , Shakspeare , Milton , Byron, Hume, Newton. C'est avoir pour attributs la hache et la boussole, le glaive et le flambeau.
Disons-le : il n'a manqué à la race normande transplantée, devenue anglaise, que le don plus général de communiquer aux autres tous ses biens et de les leur faire aimer; ce don plus français, ce semble, que nous tenons de notre part de génie méridional , de nos habitudes chevaleresques, et qui conquiert les esprits indépendamment des territoires! Elle a pris, dans sa vie insulaire, quelque chose de
personnel et d'exclusif qui vous est étranger. A cela près, vous avez eu tout le reste. Vous l'avez eu si bien qu'il est évident que c'est de vous qu'elle l'a tenu. Si les traces de la filiation étaient perdues, si elles n'étaient pas empreintes d'une façon ineffaçable dans les monuments, dans les lois, dans toute la généalogie et l'organisation de l'Angleterre, on la retrouverait d'une façon certaine dans le seul rapprochement des caractères , des conduites , des maximes , des forces. J'entends celles qui conservent, comme celles qui fondent!
Quelle autre race, dans le monde, a, comme la vôtre, et bien avant le peuple anglais, couvert toutes les mers de ses barques audacieuses et invincibles, pénétré dans tous les fleuves , porté la guerre , la domination , des établissements solides sur tous les rivages ? A peine vos pères sontils les maîtres de cette Neustrie, qu'ils fortifient, qu'ils enrichissent , où le soc de leurs charrues se montre aussi habile que le harpon de leurs navires, aussi conquérant que le glaive de leurs bandes terribles, voyez-les se porter résolument, mais après mûres délibérations, en sachant bien ce qu'ils tentaient et ce qu'ils allaient faire, à la conquête de ce royaume de Harold que toutes les races se disputent, et ce n'est là pour eux qu'un des jeux de leur audace, qu'un des calculs de leur puissance. Quelques années auparavant , une poignée de gentilhommes du littoral d'Avranches et de Granville, sous la conduite des Tancrède et des Robert Guiscard, n'étaient-ils pas allés conquérir et fonder en Italie un royaume qui subsiste encore, dont le lien intime et caché avec la France n'a jamais pu être rompu depuis! C'est la foi qui les conduit, et elle est bonne conseillère. Un dessein profond et un grand acte se cachent sous la fière aventure. Nos chevaliers savaient bien où étaient leurs appuis et leurs forces, en s'attaquant à la fois, en Sicile à l'esprit musulman qui grandit, dans Naplcs à l'esprit grec qui tombe. Ils arrachent ainsi, en même temps, à l'un et à l'autre l'Italie encore possédée par les Césars, les armes, le schisme d'Orient, et tout entière menacée par l'intîdèle. Aussi, dans les croisades , vaillantes poursuites de ce double but que les philosophes prétendus n'ont pas compris, qu'à leurs points de vue étroits ou faux on ne pouvait comprendre, vos pères furent-ils à l'avant-garde de tous ces guerriers du monde catholique , allant au cœur de l'Asie et sur tous les rivages
— iode la mer Ègéc et de la iner Noire , de Damiette à Constantinoplc et à Varna , de Chypre et de Rhodes à Antioche et à Trébizonde, faire effort pour remplacer, par les lumières de la foi féconde qui était en eux, la domination turque qui ne savait que dévaster ou tuer, et la domination grecque de la décadence qui écrase et qui isole. Ils contribuèrent plus que personne à faire de la Méditerranée un lac latin , en attendant les temps où le génie des François I", des Henri IV, des Richelieu , des Louis XIV, des Flcury, des Choiseul , en devait faire, jusqu'aux jours de la Révolution, un lac français.
Voilà vos pères, héros et aventuriers, comme on diti Je dis politiques, fondateurs, conquérants, et ils l'ont été en toutes choses. Dans le commerce, dans l'industrie, dans la navigation, voyez vos cités, vos ports, vos chantiers! Un simple armateur fait régner sur les mers le pavillon de la France, découvre et conquiert des royaumes. Ceux qui viennent après lui soumettent l'Amérique h peine découverte, le Brésil, le Canada, à leur commerce, qui prépare les chemins à celui du monde. Duquesne , à la voix de Louis XIV, montre d'avance aux petits-fils et aux neveux du grand roi , il montre à nos soldats la route d'Alger. Jules de Blosseville va, dans les profondeurs du nord, engager, contre les mers de glace des régions polaires, ce combat du génie de l'homme contre la nature , et l'on dirait contre les défis de la Providence, où sir John Franklin ne fera que le suivre glorieusement. Tous deux donnent leur vie et celles de leurs compagnons pour la dernière énigme du globe qui reste à deviner. L'énigme est terrible. Ne nous étonnons pas qu'elle ait été plus forte qu'eux!
On n'a pas assez remarqué un singulier et glorieux profit qu'ont lait vos contrées, qu'a fait le monde, aux courses liéroïques de vos ancêtres, quand ils allaient visiter, les armes à la main , les monuments de l'art byzantin et de l'arl arabe ; l'un fécond encore, l'autr^ un moment sublime, tous deux modèles différents , dont un art nouveau fera sortij" des merveilles. Vos chevaliers, vos princes, toute votre vaillante noblesse rapportèrent de la Sicile, de la Grande-Grèce, de l'Orient, un autre butin que celui des envahisseurs vulgaires. Ils rapportèrent tous ces monuments, châteaux, cathédrales, clochers, remparts, tour à tour dentelle ou massifs de pierre qu'ils suspendent jusque dans le ciel. Ils l'U couvrent vos cités. Ils en couvrent l'Angleterre. Qui le sait
mieux que vous, messieurs, que tant de grands débris font les rivaux lieureux de Coutanccs, dcCaen, de Rouen, d'York, de Westminster, de toutes vos capitales? D'où vous est venu ce campanile admirable et gi<iantcsque qui fait l'iionneur de votre cité, et qu'une attention ingénieuse, qu'un art prompt et babile ont reproduit si bien à nos regards, jusque sous les vieilles voûtes oi^i nous sommes , pour qu'il dominât cette fête et en quelque sorte y présidât, comme, du milieu de vos nmrailles, il semble dominer la Normandie entière ! Oui! soyez-en fiers, et vos fds après vous. Car, cette architecture de la religion et de la guerre , qui unit si bien l'élégance à la force , la majesté à la puissance , qui enorgueillit l'Europe chrétienne, qui nous montre si imposante dans ses débris l'Europe féodale, elle fut à la fois votre conquête et votre ouvrage !
J'ai dit, messieurs, que le génie noi'mand a été le même en toute chose, partout inventif et méthodique, hardi et sage. Il l'a été dans tous les arts , témoin les pures créations de Nicolas Poussin , et le souflle inspirateur dont elles ont animé l'école française! Il l'a été dans les arts de la pensée comme dans tout le reste, sous la plume de ses écrivains illustres connue sous le pinceau du Poussin. Que dire de tout ce qu'il a fait pour la littérature de la France? Connnent citer tous les noms? Les premiers de nos historiens, dans l'ordre des dates : Daniel et Mczeray ! les premiers de nos poètes, au même titre ; Clémenl Marot et 3Iallierbe; les premiers de nos élégiaques, dans l'ordre du (aient : Mallilàtre et l'auteur des Messéniennes ; par-dessus tout, notre plus grand tragique, le rival des éternels modèles de l'antiquité. Corneille en un mol, et, pour mieux dire : les deux Corneille, que Casimir Delavigne et Ancelot suivront un jour! RappeUerai-je l'investigation patiente et les découvertes infatigables du savoir dans les travaux d'érudition, ceux de tous les Basnages, ceux de l'évèque d'Avranches, ceux des Kuchart, ceux de Mme Dacier ; l'investigation profonde et les découvertes intiniesdu sentiment dans les œuvres d'iniaginalion, ClcUc, la Princesse de Clèves, Paul et Virginie? Sur ce sol où les arts utiles, ceux qui nourrissent l'homme, ceux qui le vêtissent, ceux qui façonnent le fer, ceux qui nous doimenl des vaisseaux pour réunir les continents et échanger les produits du monde, ont atteint leurs dernières limites, l'imagination se montre partout ! ïllle s'unit aux démonstrations de la science même ; elle
les colore cl les embellit chez Fonlenelle, qui a de l'esprit cent ans; elle les exalte chez Bernardin de Saint-Pierre, qui est un Normand des premiers âges, aventureux et enthousiaste comme les compagnons de Rollon ou de Robert Guiscard. Au fond, Malherbe et Corneille ont participé de ce même génie. Ce sont des conquérants, ce sont des fondateurs! Ils ont fondé la poésie française. Ils ont fondé la langue; ils ont préparé, ils ont créé son universalité qui est l'un des plus précieux attributs de notre puissance. Car cette universahté victorieuse survit à tous les revers où nous entrahient nos témérités; elle résiste à toutes les révolutions où nous précipitent nos dérèglements. Tout le reste passe , et l'universalité de l'esprit français demeure. Enfants prodigues, c'est la seule part de notre patrimoine qu'il ne nous soit pas donné de jeter aux vents !
Je l'ai dit déjà; j'aime à le répéter, car je ne sais rien de plus caractéristique et de plus saisissant. Quel spectacle de voir, dans la métropole de la Normandie, l'une des capitales industrielles de la France et du monde, au milieu de tout ce mouvement d'une fabrication si active , d'un port si animé , une statue d'airain présider à tout ce concours d'intérêts positifs ; c'est celle du grand Corneille ! Et , quand on arrive du dehors sur vos rivages, comment, sans émotion, apercevoir, à l'entrée du port du Havre, dignement assises à l'ombre de la tour de François I", les images de deux nobles représentants des lettres. Bernardin de Saint-Pierre et Casimir Delavigne, de trois bientôt, je suppose, car leur compatriote, leur émule et leur chantre Ancelot a d'avance sa place marquée auprès d'eux , qui semblent chargés de faire accueil à l'étranger, de lui apprendre que cette terre, où l'agriculture , l'industrie , le négoce vont déployer autour de lui leurs richesses, est avant tout la patrie des lettres, le foyer du génie , une perpétuelle renaissance de la Grèce antique!... Terre féconde et sacrée, qm garde toujours vivante, grâce à Dieu, au milieu des subversions que précipitent le caprice et la passion des hommes , l'empreinte du génie de François I" et de Louis XIV !
Et remarquez que la Normandie comprend les sciences, comme elle a compris les lettres ; que les sciences ne sont pas seulement pour elle le levier qui vient en aide à nos sueurs, qui multiphe nos bras, qui enfante sans fin des richesses nouvelles, qui fait de l'industrie une des grandes
carrières intellectuelles des peuples civilisés. C'est l'arme de conrpièles plus hautes , l'instrument d'investigations plus grandes : c'est une autre poésie, la plus sublime peut-être, qui applique ses forces à scruter tous les mystères de la création, à sonder toutes les profondeurs du lirmament , à interroger, écrire ou avérer toutes les lois de l'univers. Qu'est Laplace , sinon le rival du Conquérant autant que de Newton, un audacieux, à la fois calme et intrépide, qui se promène sans faiblir à travers la charpente du monde et applique son génie à la démonstration des ressorts de la mécanique céleste? Qu'est un autre de vos concitoyens, le compatriotre précisément des Robert et des Tancrède? Comme eux , il est le fondateur d'un royaume , mais celui-là inaccessible à nos efforts, inaccessible à nos regards, jusqu'au jour où cet aventureux et habile poursuivant de routes inconnues est allé s'en saisir et le soumettre dans les profondeurs de l'infini? Je ne craindrai pas d'invoquer le savant illustre à mon aide et de le nommer, quoique vivant, de le louer, dans l'ordre de ses travaux , quoique sénateur et dérobant ainsi à la science des moments qui devraient lui appartenir tout entiers. Car il s'agit de ce qui est seul important et perpétuel, l'honneur de la patrie !
Dans un coin du monde, un globe immense, qui roule aux extrémités de notre système, était affecté de perturbations, qui ne sont pas de celles dont se préoccupe la foule, mais qui troublaient fort et agitaient la science. Un jeune et hardi calculateur déclare qu'il y a, quelque part, dans les régions invisibles du ciel, une masse roulaîite dont le poids va, à travers des espaces presque incommensurables, porter à l'autre masse visible et connue ce désordre apparent , qui ne seront ainsi, selon les lois éternelles, que l'ordre même. Une prétendue infraction de la marche générale de l'univers et des règles que la main de Newton lui assigna, ne fera de la sorte qu'attester et prouver, jusqu'à l'évidence , l'existence, l'empire, la régularité de ces règles souveraines, de ces hypothèses sublimes. Puis, de calcul en calcul, de labeur en labeur, étendant la main sur un point de la voûte sans fond, y plongeant son compas à dos profondeurs qui avaient échappé aux regards de la science et aux instruments de l'observation, il déclare que là gravite ignorée la cause de ce mal dont souffre le système du monde. A cette nouvelle , un étranger a la pensée de fixer sa lunette sm' ce
point mystérieux qui lui est indiqué. Il regarde, il s'étonne. Peut-être se trouble-l-il! car il est étranger, et ne sait pas encore ce que sa gloire va gagner dans ce commerce avec une autre gloire. Mais, enfin, il a vu l'astre inconnu, l'astre destiné peut-être à rester invisible toujours pour le savant qui observe, si celui qui médite, qui spécule, qui invente, qui crée, qui va devant soi toujours dans les cieux, comme la nef d'Ango sur les mers, n'avait dit, d'une voix assurée : « Pour la solution du problème, il nous faut une grande planète de plus , et la planète est là ! » Elle était là , en effet, pour l'bonneur de l'esprit français; et les envies, les dissidences contemporaines, les fautes et les misères qui passent ont pu, avec l'assentiment public, la faire baptiser du nom mythologique et ingrat de Neptune. Un jour viendra que, ces misères enfin effacées, la reconnaissance du monde savant lui restituera son nom normand de Le Verrier! Il y a bien d'autres points qui nous touchent plus directement , dont il faut savoir gré aussi à la sagesse de vos pères; car elle y a également réuni l'habileté à la force et la modération au génie! On a dit que les Normands aiment les procès; on leur en a fait un reproche. Je leur fais une gloire de croire au droit et d'aimer la justice ! Le duché de Normandie est le premier territoire dans l'Europe barbare, dans la nouvelle société européenne, où cette notion du droit et de la justice ait été connue, consacrée, vulgaire; le premier où la lutte des armes ait été remplacée par celle de la raison et de l'équité, où on ait cherché universellement, envers et contre tous, pour les grands comme pour les petits, le jugement de Dieu, non dans ces luttes armées, jeux du hasard et de la force , mais dans l'arrêt réfléchi des tribunaux, dans les prescriptions permanentes de la volonté souveraine, de la loi générale, de la justice éternelle. Cette grande et sainte notion de la justice, qui est le fondement de la civilisation, la condition et le principe de tout gouvernement libre, a été, je le répète, publique, populaire, réalisée par les institutions, incrustée dans les mœurs pour la première fois en Europe, sur la terre où nous sommes. Cette forte hiérarchie de la féodalité, qui a été une transition nécessaire et protectrice, tout en faisant payer cher quelquefois ses bienfaits, en n'ayant, ailleurs, pour contre-poids que Dieu et l'honneur, offrait à vos ancêtres d'autres garanties, avait d'autres contre-poids : c'étaient Dieu et la justice! Il n'y avait
pas un manant, dans l'heureux duché, qui ne dît, comme la reine d'Angleterre, sur son trône , le fait encore : « D[eu et MON droit! » Seulement, quand elle se croit lésée, elle combat. Nos paysans plaident. C'est leur manière de comhatlre. Ce fut , depuis huit cents ans , celle de vos pères. Je le dis à leur gloire. Vous avez vu hier comme cette notion du juste et de l'injuste a passé, sur votre tranquille sol, dans les idées, dans le sang, quand, à propos de cette question historique des oubliettes, dont je ne sais quel esprit, sans doute abusé, croyait l'existence avérée, un jeune et savant ecclésiastique, le digne gardien des archives de l'Eure, digne gardien, car il sait admirablement y lire', a jeté à l'orateur cet argument sans réplique: « C'est impossible; car c'eût été contraire à la justice! » Je ne suis pas sûr que l'argument fût invincible devant la logique, ni devant l'histoire ; mais je sais que c'est là un cri tout à fait normand. J'en ai joui à ce titre, comme d'un trait de caractère national qui méritait d'être recueilli, de même que j'ai joui doublement du savoir et du talent de mon habile contradicteur, à cause du caractère dont il est revêtu. Les dignes ecclésiastiques qui me font l'honneur de m'écouter, me pardonneront de remarquer avec bonheur, combien il leur est facile de faire voir, quand ils le veulent, que, dans l'Église de France, la science égale la foi et les vertus.
J'ai dit que le sentiment de la justice est la condition nécessaire d'un régime de liberté. On l'a vu dans votre histoire et dans celle de votre grande conquête. L'échiquier de Normandie, d'où est venu celui de l'/S-ngleterre , a été le principe des institutions judiciaires et civiles d'une moitié de l'Europe. Mais, dans la Normandie d'outre-mcr, il a été, en outre, la première pierre du grand édidce de la monarchie constitutionnelle, et, dans le duché de Normandie, il fut l'origine et le point d'appui d'une liberté pratique dont on ne trouverait d'exemple nulle part ailleurs. Aujourd'hui encore, on peut voir vivant et en action ce système singulier, féodal et libre, tout empreint de garanties et d'autorité, de justice et d'indépendance, dans un coin du monde presque inconnu et voisin de vos rivages. Il y règne sans mélange et sans altération, conmie un débris intact de votre passé. Là, régnent encore les statuts de Guillaume le