‹ Discours de M. le juge Routhier au concert de charité donné à QuébecChapitre 2 sur 4 · MER · texte numérisé non relu

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Pour moi, c'est précisément parce qu’elle chante toujours, parce qu’elle est une infatigable artiste, que j'aime la cigale ; mais j'aime aussi la fourmi—surtout la fourmi canadienne — parce que, si économe qu’elle puisse être, elle est aussi prêteuse et obligeante ; et quand la

, cigale, la fidèle chanteuse, vient à sa porte crier famine, non pas pour elle-même, mais pour les enfants orphelins, pour les vieillards infirmes, pour les pauvres auxquels la maladie interdit tout travail, pour tous les déshérités de la fortune, la fourmi québecquoise ne lui répond pas «eh bien ! dansez maintenant ! » non, elle lui répond : « Chantez encore, et je vous donnerai ; chantez toujours, et je vous ouvrirai ma bourse

et mes greniers, »

Et pourquoi la cigale ne serait-elle pas la

bienvenue auprès de la fourmi ?

Chanter, n'est-ce pas aussi travailler ? Et

pour arriver à bien chanter, ne faut-il pas le

travail le plus ardu et le plus persévérant ?

Demandez-le plutôt à la grande artiste que vous venez entendre, et qui est devenue une de

nos gloires nationales.

D'ailleurs, la cigale at-elle vraiment autre

chose à faire en ce monde ?

L'histoire naturelle nous apprend que c’est un insecte, mais un insecte qui a des ailes, qui aime la lumière éblouissante, qui adore le soleil | et ses chauds rayons. C’est un insecte qui | vibre sous la caresse d’un rayon lumineux, comme la harpe éolienne au moindre souffle de l'air ; qui chante, comme les artistes, comme les poètes, comme les orateurs, et qui n’a été

créée que pour chanter ; qui, dans sa chanson,

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béhnit le ciel dont la chaleur müûrit les raisins,

| dore les moissons et fait épanouir les r=ses ; qui

ne se nourrit pas de mouches et de vermisseaux, ! mais d’un peu de rosée, c’est-à-dire de cette goutte d'eau pure qui descend du ciel, et qui, au lieu de tomber sur la terre souillée, se pose

et se parfume dans le calice des fleurs ! c’est

champ pour lui répéter sa chanson, ‘le distraire

| l'insecte ami du laboureur, qui le suit dans son dans son lab:ur, et lui annoncer l'heure du

diner ; c’est un insecte qui ne vieillit pas, parce

qu’elle n'a ni chair, ni sang,—image de ces grandes artistes qui restent toujours jeunes parce que leur vie est chaste, et dont le type est si rare dans le monde des coulisses, que l’Europe a dû venir jusqu’en Canada pour en trouver un modèle ! Oui, la cigale ignore la vieillesse et

les maladies ; elle se dessèche presque subite-

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ment sur l'arbre natal quand l'été finit, et elle | meurt de ne pouvoir plus chanter quand le |

À soleil s’en va réchauffer d’autres latitudes.

Ah ! je ne suis pas étonné que les poëtes les plus illusties de l’ancienne Grèce, Homère, Anacréon, Théocrite, aient célébré la cigale dans leurs chants, et je me demande pourquoi L

l'abbé Delille et LaFontaine l'ont vilipendée.

Je n'en sais rien, mais je crois le deviner.

C'est que tous deux avaient des femmes fort acariâtres, qui les tourmentaient. sans cesse, et (! qu'ils auront confondu les gronderies pcrpétuelles de leurs charmantes moitiés avec les

chansons des cigales.

Ts avaient d'autant plus tort que, s’il faut en

croire les naturalistes, ce sont les cigales mâles

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qui chantent, et non les femelles, qui n’ont pas

de voix.

Si j'étais malin, je dirais : heureux peuple des cigales dont les femmes sont muettes !

Mais je ne le dirai pas ; je n'ai pas le droit de le dire ce soir, dans cette brillante réunion où le beau sexe est mieux représenté que le mien,

tant sur la scène que dans l’auditoire.

Quoi qu’il en soit, il est un grand poëte du Midi, Autran, qui a noblement vengé la cigale des injustes attaques de LaFontaine. Ecoutez

cette jolie épitre à l’insecte ailé :

‘ O fille du soleil, qui, la chaleur venue,

Recommences chez nous ta cantate connue ;

Chanteuse aux longs couplets, aux refrains toujours prêts, Préférant la lumière à l'ombre des forêts,

Et vivant tout le jour oisive, mais frugale,

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Dis-moi, qu'avais-tu fait, Ô ma pauvre cigale,

Au copiste d'Esope, à ce rimeur sournois, Ÿ Qui, dès ses premiers vers sur le sol champenois,

Te montre allant prier la fourmi, ta voisine,

De te prèter le grain qui manque à ta cuisine ; #,

Et n'ayant obtenu ni grain, ni petit ver,

Grelottant de misère à la bise d'hiver ? .

Tu le laissas parler, ne daignant lui répondre ;

Deux mots pourtant auraient suffi pour le confondre. | à Moins discret, j'aurais dit peut-être à ce conteur :

LÀ ‘! Bonhomme, d’où prends-tu ce récit imposteur ?

Quand la bise revient et sévit à la ronde,

J'ai fini ma chanson et ne suis plus au monde ;

On me recherche en vain, soit dans le sillon creux, à

Soit parmi les rameaux de l'olivier poudreux ;

Je ne suis plus alors, moi, l'artiste qu’on vante,

Qu'une membrane vide ; et fussé-je vivante,

Je n'irais point d’ailleurs, pour en faire un repas, Quêter ni grain, ni ver, dont je ne mange pas. Fabuliste distrait dont la bévue est grande,

Apprenez que je vis seulement sur ma lande,

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De la brise qui passe et de l’azur du ciel.

Sobre je suis la sœur de cette mouche à miel Qui du parfum des lis et des roses s’enivre, Et dont le nom se trouve à peine en votre livre. l Vous songiez trop, poëte, aux animaux gloutons ; 4 Vous parliez trop des loups courant sus aux moutons. Vous avez moins connu l'exquise poésie

Des insectes ailés qui vivent d'ambroisie,

Et quand l'âpre saison revient les tourmenter

Aiment mieux expirer que de ne plus chanter. ”

Mesdames et Messieurs, vous avez saisi, n'est-ce pas, tout l’à-propos de cette réhabilitation de la chanteuse des champs dans la fête intellectuelle et artistique qui nous réunit ce

soir ?

Vous avez deviné que c'est l’Art, sous ses formes multiples, chant, musique, poésie, éloquence, que j'ai voulu défendre contre les dé-

dains et les mépris des hommes trop positifs.

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Vous avez compris que c’est le moment de venger l’idéal, trop souvent méconnu, quand il est si admirablement représenté ce soir ; quand nous avons parmi nous une femme à la voix d'ange, dont les chants ravissent l'oreille, un ange au cœur de femme, qui prend pitié des

malheureux et qui vient les couvrir de ses ailes,

Est-ce que l’occasion n’est pas bien choisie pour vous dire que les artistes, chanteurs, musiciens, poêtes, orateurs, ne sont pas des êtres inutiles en ce monde, et que leur mission so-

ciale est d’un ordre supérieur et réel ?

Oui, sans doute, un peuple comme le nôtre est et doit être une fourmilière, c’est-à-dire, une réunion d’hommes laborieux, sobres, économes,

prévoyant le lendemain, et réservant nour les

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mauvais jours une part du fruit de leurs la-

beurs.

Mais parmi ces fourmis qui travaillent, il faut des cigales qui chantent, c’est-à-dire des artistes dont les œuvres rendent l'idéal visible et embellissent notre vie. Sur cette terre d’exil, bagne où l’homme est condamné aux travaux forcés, il faut des voix qui nous rappellent la vraie patrie, comme ces chants d'oiseaux qui rappellent le pays natal aux malheureux proscrits Au milieu des luttes pénibles que les travailleurs livrent à la nature et qui les courbent vers la terre, il faut des amants de l'idéal, qui les relèvent et qui les transportent sur les

sommets, où le soleil est plus ardent et la lu-

mière plus vive.

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