‹ Discours de MM. le vte de Vogüé et de H. Mercier [microforme] (volume 2)Chapitre 3 sur 9 · S DISCOURS · texte numérisé non relu

S DISCOURS

hommes réunis ici. Ge sont des instituteurs, des maitres de français. Ils se sont donné la mission de propager notre langue dans toutes les parties du globe. Mais il y a des philosophes parmi ces instituteurs ; aussi n'ignorent-ils point qu'une langue n’est pas un vocabulaire de hasard. Dans le corps des mots qui la composent, les siècles ont incarné une âme, un ancien trésor de sentiments, de pensées, de vérités; ces mots tombent dans les esprits comme des semences de belles et bonnes actions. Dispenser aux hommes de toute race ce trésor intellectuel et moral, tel est l’objet de l’AIliance française; et ce que nous faisons dans le vieux monde, vous le faites dans le nouveau, Messieurs, vous le faites dans le pays auquel je veux garder le nom qu'il portait à l’origine, la Nouvelle- France.

Elle a changé d’allégeance avec les vicissitudes de l’histoire; elle n’a changé ni de langue, ni d’esprit, ni de cœur. Je viens de parcourir des écrits canadiens qui témoignent de votre forte vie intellectuelle : j’y retrouve partout la même pensée, si exactement formulée par un de vos écrivains : « Tout en étant loyaux sujets de l'Angleterre, ditil, nous sommes toujours restés et nous sommes

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encore Français par le langage, Français par le cœur, » C'est bien cela; et nos rapports de famille sont faciles à définir. Notre fille, mal gardée, a été enlevée jadis par un gendre qui avait remarqué ses beaux yeux; elle l’a trouvé d'abord très exigeant, difficile à vivre; il s'est radouci avec le temps; aujourd'hui il est parfait, il rend notre fille d'autant plus heureuse qu'il lui laisse toute liberté de vivre suivant les coutumes paternelles; elle garde la foi jurée à son seigneur, mais elle chérit plus que jamais ses vieux parents. Voilà des rapports très acceptables; il y a des ménages où les choses vont plus mal. Et cette expérience aura eu un côté consolant; elle nous apprend qu'après cent vingt-huit ans, des Français détachés de la souche commune restent aussi Français qu’au premier Jour; c'est une leçon qu’il nous plaît de retenir, pour lappliquer à toutes les conjonctures de l'histoire.

Votre cœur est demeuré fidèle et chaud sur Les quelques arpents de neige, comme les qualifiait une politique aveugle. Ces arpents de neige méconnus, vous en avez fait un grand État, vigoureux, florissant, promis aux plus hautes destinées. Depuis

quelques années, les voyageurs sont unanimes à

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signaler l'esso” prodigieux du Canada; et cet essor coïncide avec le développement rapide de lPéiément francais, Vous avez réuni les deux océans par une ligne ferrée; elle sera prochainement l'une des grandes ar.ères du commerce universel. Ceci n’est point un rêve. Je suis heureux de pouvoir vous communiquer des données qui me permettent de hasarder à coup sûr ma prophétie. Il y a quelques jours, j'ai reçu des renseignements détaillés sur Le chemin de fer transsibérien : la ligne russe, arrêtée en principe, va entrer dans I: période d'exécution. Des hommes qui ont fait leurs preuves s'engagent à la construire dans un délai de quatre à cinq années. Elle mettra Pétersbourg à duuze jours du port de Vladivostok sur l'océan Pacifique. Un service de paquebots entre Vladivostok et Vancouver sera le complément naturel de la grande voie septentrionale. D'autre part, vous souhaitez, et nous souhaitons comme vous, l'établissement d’un service maritime français entre le Havre et Québec.

Ainsi, dans un temps très prochain, — mettons dix ans, pour tenir cempte de tous les retards possibles, — il ÿ aura autour du globe un nouveau circuit, incomparablement plus court que les an-

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ciens. D'après des calculs très modérés, basés sur la durée actuelle des trajets maritimes, on fera le iour du monde en 43 jours : la moitié du temps que M. Jules Verne demande encore à ses héros, Et ce qui nous touche particulièrement, ce nouveau circuit sera tout entier francais, canadien et russe, sauf un parcours de vingt-quatre heures dans Île centre de l'Europe. Le voyageur parti de Paris entendra sa langue, il trouvera des visages fraternels jusqu'aux grands lacs, et bientôt jusqu à Vancouver, pour peu que votre race continue à gagner du terrain de ce côté. Au delà, du fleuve Amour jusqu'à la Vistule, ce voyageur verra encore des figures amies, il se fera comprendre dans cette même langue. Un circuit aussi direct, aussi rapide, avec des combinaisc:s de tarifs favorisées par des intérêts connexes, ne peut manquer d'attirer Îles grands courants commerciaux de l'hémisphère boréal.

Vous serez, Messieurs, les premiers bénéficiaires de cette immense révolution géographique. Elle fera du Canada le point de rencontre le plus proche, l’entrepôt le mieux désigné entre l'Europe et l'Asie, le lien naturel entre la vieille France et la Russie orientale. Pour que nos races amies se re-

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joignent à travers les océans, il suffira que vous continuiez à peupier les terres encore vides de l'Amérique septentrionale avec le zèle que vous apportez à cette besogne.

Nui peuple n’applique mieux que vous le précepte : Croissez et multipliez. Au siècle dernier, à l'instant de la séparation, nous abandonnions sur les bords du Saint-Laurent 65,000 Français. Aujourd'hui, vous êtes 1,500,900 au Canada, et vous avez jeté sur les districts voisins des Étais-Unis 1,200,000 hommes de votre sang. Quels bons Normands vous faites! Car vous descendez en majeure partie, sije ne me trompe, de cette famille privilégiée, qui a joué un rôle unique, prépondérant, dans ia formation des peupies modernes. A l’origine de l'histoire de Russie nous vcyons les Slaves demander des chefs pour les gouverner à la petite tribu scandinave; et les princes varègues, compagnons de Rurik, fournissent les premiers cadres du grand empire. Vers le mème ‘emps, ces Northmans nous arrivent sur leurs barques, ils s'emparent d'une de nas plus beiles provinces, peu s'en faut qu'ils ne prennent Paris. À peine installés sur notre sol, ia jeune ruche estaime à son tour; les Normands conquièrent l'Angleterre,

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