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et vous vivez aujourd'hui côte à côte avec ces arrière-cousins. Un peu plus tard, ils sont en Sicile. ils sont à Naples, ils sont partout. On découvre l'Amérique : voilà nos Normands partis pour y fonder la Nouvelle-France. Nous venons de voir comment ils y ont pullulé. Ceci nous rassure un peu : cette précieuse famille de conquérants, savezvous bien que nous en sommes très inquiets, ici, que nous craignons de la voir s’éteindre? La statistique est impitoyable pour les Normands de Normandie; elle les accuse de paresse, de négligence.. Enfin le Canada pourra nous en recéder. Ils vont si bon train, là-bas! Ah! Monsieur le Ministre, rapportez-nous votre recette!
Nous aurions bien d’autres recettes à prendre chez vous. Que de choses vous pourriez nous enseigner ! Netre langue, d’abord; vous l'avez conservée intacte et pure. On dit que c’est merveille de l'entendre parler dans vos villes, avec ses tours ciassiques et sa politesse d’autrefois. Cette pauvre langue, elle subit chez nous de rudes assauis! Quand j'ouvre certains livres de mes très jeunes confrères littéraires, je ne les comprends pius à la première lecture... A la seconde non plus.
Oh! vous ne les comprenüriez pas davantage, vous | 2
qui croyez savoir très bien le français. Nous nous demandons parfois si nos enfants ne devront point passer l'Océan pour aller rapprendre le français au Canada. Ils se rendront chez vous comme le jeune René se rendit à la cabane de Chactas, pour recueillir sur les lèvres du vieux sachem les belles sentences du Père Aubry. Je veux croire qu'Atala n’est pas démodée sur sa terre natale!
Nous pourrions encore apprendre de vous les directions qu’il convient de donner à une démocratie française. Votre pays est un admirable champ d'expériences. Notre esprit national y persiste, avec nos coutumes et nos besoins héréditaires: mais il est en contact avec l'esprit anglais, qui lui infuse quelque chose de ses plus solides qualités; il est en contact avec la grande république voisine, qui serait, dit-on, le modèle sur lequel nos vieilles nations devront tôt ou tard se régler. On a raison, sans doute, à quelques égards; mais, sur plus d’un point, notre humeur française sera longtemps réfractaire à une civilisation purement américaine. Vors êtes le creuset où se combinent ces éléments de l'avenir; vous faites un judicieux triage de ce qu'il en faut assimiler à nos institutions, à nos mœurs, Les tentatives qui réussissent dars la nou-
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Enfin, votre exemple nous enseigne des facons de sentir toutes naturelles chez vous, qui devraient être toutes simples et qui sont parfois oubliées chez nous, dans l'ardeur de nos luttes. Notre histoire de France, qui est la vôtre, vous la considérez Comme un tout organique, où chaque moment a sa raison d'être et sa grandeur; vous l’aimez tout entière, à tous les âges, comme une mere aime depuis le berceau son enfant devenu homme. Vous savez chérir le passé sans vous y attarder en regrets inutiles, vous savez admirer le présent sans renier le passé. Je lisais hier vos poètes nationaux, Fréchette, Crémazie; je surprenais vos sentiments dans leurs beaux vers. Ils chantent avec une émotion toujours nouvelle le drapeau de Carillon, le vieux drapeau de nos rois que vous avez héroïquement défendu. Après une éclipse d'un siècle, en 1855, lorsque la corvette la Capricieuse ramène pour la première fois notre pavillon devant Québec. ces mêmes poètes le saluent avec des transports de joie; ils reconnaissent leur drapeau sous les plis tricolores qu’ils n’avaient jamais vus, ils s’appro-
prient les gloires neuves si vite amonceltes dans
ces plis, Et aujourd’hui, quand nos bâtiments vous rapportent ce drapeau, quand il murmure aux vents du Saint-Laurent les graves espérances de notre jeune République, vous le saluez avec la même tendresse, ce penseur recueilli. Vous reconnaissez la France impérissable, toujours la même, toujours aussi digne d'être aimée et servie, dans les transformations nécessaires que Dieu lui a marquées.
Vos jugements ont un grand prix pour nous.
Vous nous regardez de loin, avec intelligence et sympathie. Si, comme je le crois, l'éloignement dans l’espace équivaut à l'éloignement dans le temps, il y a de grandes chances pour que les jugements de nos frères canadiens soient ceux de nos futurs historiens; surtout quand ces jugements émanent d'un homme comme vous, Monsieur le Ministre, habitué à observer vite et bien. C'est aujourd’hui un jeu fort à la mode d’étudier les états d'âme. Ah! que je voudrais pénétrer votre état d'âme, depuis que vous êtes à Paris! Dans un de ses contes, Voltaire fait examiner la France de son temps par un Huron, qu'ilappelle l’/ngénu. Quoique vous veniez du même pays, vous n'êtes ni Huron, niingénu; mais Je suis sûr que vous nous jugez avec
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la sagesse subtile du Canadien de Voltaire. Avant de venir nous voir, vous aviez Lu sans doute, dans quelques journaux étrangers, l’aimable portrait qu'on y fait volontiers de nous : nous sommes un peuple ingouvernable, déchiré par ses querelles intestines. hargneux et menaçant pour ses voisins, ignorant des choses du dehcrs, ayant perdu la force d’expansion et le bon esprit d'aventure qui lui assurait jadis le premier rang dans Îles entreprises lointaines. Cette image flatteuse, vous en aviez peut-être connu quelques traits par nos propres publications; en fait d’injustices, on n'est jamais si bien servi que par les siens.
Vous êtes venu vérifier la ressemblance, et voici, je crois, ce que vous avez vu : un peuple qui a traversé C’indicibles épreuves, et qui a dû, au sortir de ces épreuves, se reconstituer à neuf pour des b esoins nouveaux, improviser des solutions pour tous les problèmes politiques et sociaux du temps présent. Suivant une loi constante de la nature, l’organisme qui subit un travail de métamorphose est momentanément paralysé pour l’action extérieure; il est absorbé par la lutte interne entre les anciennes formes de vie, qui résistent, et les nou-
velles, qui se dégagent péniblement. Les orga- Fa)
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