‹ Discours de MM. le vte de Vogüé et de H. Mercier [microforme]Chapitre 2 sur 4 · DISCOURS DE M. DE VOGÜÉ · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. DE VOGÜÉ

Monsieur le Ministre,

Messieurs les Canadiens francais,

Vous revenez vous asseoir au foyer de l’aïeule. Nous y recevions naguère votre éminent concitoyen, le vénérable curé Labelle, enlevé prématurément à sa tâche; nous y fétons aujourd’hui l'homme d'État qui a le plus fait pour le progrès du Canada, qui représente le mieux les aspirations nationales de son peuple. Votre séjour en France est une joie pour vous, nous le savons; c'en est

une pour nous, et en particulier pour vos convives de ce soir.

Laissez-moi vous dire d'abord qui sont les

hommes réunis ici. Ce sont des instituteurs, des maitres de français. Ils se sont donné la mission de propager notre langue dans toutes les parties du globe. Mais il y a des philosophes parmi ces instituteurs ; aussi n'ignorent-ils point qu'une langue n’est pas un vocabulaire de hasard. Dans le corps des mots qui la composent, les siècles ont incarné une âme, un ancien trésor de sentiments, de penstes, de vérités; ces mots tombent dans les esprits comme des semences de belles et bonnes actions. Dispenser aux hommes de toute race ce trésor intellectuel et moral, tel est l’objet de l’Alliance francaise; et ce que nous faisons dans le vieux monde, vous le faites dans le nouveau, Messieurs, vous le faites dans le pays auquel je veux garder le nom qu’il portait à l’origine, la Nouvelle- France.

Elle à changé d’allégeance avec les vicissitudes de l'histoire; elle n’a changé ni de langue, ni d’esprit, ni de cœur. Je viens de parcourir des écrits canadiens qui témoignent de votre forte vie intellectuelle : j’y retrouve partout la même pensée, si exactement formulée par un de vos écrivains : « Tout en étant loyaux sujets de l’Angleterre, dit-

il, nous sommes toujours restés et nous sommes

encore Français par le langage, Français par le cœur. » C'est bien cela; et nos rapports de famille sont faciles à définir. Notre fille, mal gardée, a été enlevée jadis par un gendre qui avait remarqué ses beaux yeux; elle l’a trouvé d'abord très exigeant, difficile à vivre; il s'est radouci avec le temps; aujourd'hui il est parfait, il rend notre fille d'autant plus heureuse qu'il lui laisse toute liberté de vivre suivant les coutumes paternelles; elle garde la foi jurée à son seigneur, mais elle chérit plus que jamais ses vieux parents. Voilà des rapports très acceptables; il y a des ménages où les choses vont plus mal. Et cette expérience aura eu un côté consolant; elle nous apprend qu'après cent vingt-huit ans, des Français détachés de la souche commune restent aussi Français qu’au premier jour; c'est une lecon qu’il nous plaît de retenir, pour l’appliquer à toutes les conjonctures de l'histoire.

Votre cœur est demeuré fidèle et chaud sur les quelques arpents de neige, comme les qualifiait une politique aveugle. Ces arpents de neige méconnus, vous en avez fait un grand État, vigoureux, florissant, promis aux plus hautes destinées. Depuis quelques années, les voyageurs sont unanimes à

signaler l'essor prodigieux du Canada; et cet essor coïncide avec le développement rapide de l'élément francais. Vous avez réuni les deux océans par une ligne ferrée; elle sera prochainement l'une des grandes artères du commerce universel. Ceci n’est point un rêve. Je suis heureux de pouvoir vous communiquer des données qui me permettent de hasarder à coup sûr ma prophétie. Il y a quelques jours, j'ai reçu des renseignements détaillés sur le chemin de fer transsibérien : la ligne russe, arrêtée en principe, va entrer dans la période d'exécution. Des hommes qui ont fait leurs preuves s'engagent à la construire dans un délai de quatre à cinq anntes. Elle mettra Pétersbourg à douze jours du port de Vladivostok sur l'océan Pacifique. Un service de paquebots entre Viadivostok et Vancouver sera le complément naturel de la grande voie septentrionale. D'autre part, vous souhaitez, et nous souhaitons comme vous, l'établissement d’un service maritime français entre le Havre et Québec.

Ainsi, dans un temps très prochain, — mettons dix ans, pour tenir compte de tous les retards possibles, — il y aura autour du globe un nouveau circuit, incomparablement plus court que les an-

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eiens. D’après des calculs très modérés, basés sur la durée actuelle des trajets maritimes, on fera le tour du monde en 43 jours : la moitié du temps que M. Jules Verne demande encore à ses héros. Et ce qui nous touche particulièrement, ce nouveau circuit sera tout entier français, canadien et russe, sauf un parcours de vingt-quatre heures dans le centre de l'Europe. Le voyageur parti de Paris entendra sa langue, il trouvera des visages fraternels jusqu'aux grands lacs, et bientôt jusqu'à Vancouver, pour peu que votre race continue à gagner du terrain de ce côté. Au delà, du fleuve Amour jusqu'à la Vistule, ce voyageur verra encore des figures amies, il se fera comprendre dans cette même langue. Un circuit aussi direct, aussi rapide, avec des combinaisons de tarifs favorisées par des intérêts connexes, ne peut manquer d'attirer les grands courants commerciaux de l'hémisphère boréal.

Vous serez, Messieurs, les premiers bénéficiaires de cette immense révolution géographique. Elle fera du Canada le point de rencontre le plus proche, l’enitrepôt le mieux désigné entre l’Europe et l’Asie, le lien naturel entre la vieille France et la Russie orientale. Pour que nos races amies se re-

joignent à travers les océans, il suffira que vous continuiez à peupler les terres encore vides de l'Amérique septentrionale avec le zèle que vous apportez à cette besogne.

Nul peuple n'applique mieux que vous le précepte : Croissez et multipliez. Au siècle dernier, à l'instant de la séparation, nous abandonnions sur les bords du Saint-Laurent 65,000 Français. Aujourd'hui, vous êtes 1,500,000 au Canada, et vous avez jeté sur les districts voisins des États-Unis 1,200,000 hommes de votre sang. Quels bons Normands vous faites! Car vous descendez en majeure partie, si je ne me trompe, de cette famille privilégiée, qui a joué un rôle unique. prépondérant, dans la formation des peuples modernes. A l’origine de l'histoire de Russie, nous voyons les Slaves demander des chefs pour les gouverner à la petite tribu scandinave; et les princes varègues, compagnons de Rurik, fournissent les premiers cadres du grand empire. Vers le même temps, ces Northmans nous arrivent sur leurs barques, ils s'emparent d’une de nos plus belles provinces, peu s’en faut qu'ils ne prennent Paris. À peine installés sur notre sol, la jeune ruche essaime à son tour; les Normands conquièrent l'Angleterre,

et vous vivez aujourd’hui côte à côte avec ces arrière-cousins. Un peu plus tard, ils sont en Sicile, ils sont à Naples, ils sont partout. On découvre l'Amérique : voilà nos Normands partis pour y fonder la Nouvelle-France. Nous venons de voir comment ils y ont pullulé. Ceci nous rassure un peu : cette précieuse famille de conquérants, savezvous bien que nous en sommes très inquiets, ici, que nous craignons de la voir s’éteindre? La statistique est impitoyable pour les Normands de Normandie; elle les accuse de paresse, de négliÿence.. Enfin le Canada pourra nous en recéder. Ils vont si bon train, là-bas! Ah! Monsieur le Ministre, rapportez-nous votre recette!

Nous aurions bien d’autres recettes à prendre chez vous. Que de choses vous pourriez nous enseigner ! Notre langue, d’abord; vous l'avez conservée intacte et pure. On dit que c’est merveille de l'entendre parler dans vos villes, avec ses tours classiques et sa politesse d’autrefois. Cette pauvre langue, elle subit chez nous de rudes assauts! Quand j'ouvre certains livres de mes très jeunes confrères littéraires, je ne les comprends plus à la première lecture. A la seconde non plus.

Oh! vous ne les comprendriez pas davantage, vous

qui croyez savoir très bien le francais. Nous nous demandons parfois si nos enfants ne devront point passer l'Océan pour aller rapprendre le français au Canada. Ils se rendront chez vous comme le jeune René se rendit à la cabane de Chactas, pour recueillir sur les lèvres du vieux sachem les belles sentences du Père Aubry. Je veux croire qu'Atala n’est pas démodée sur sa terre natale!

Nous pourrions encore apprendre de vous les directions qu’il convient de donner à une démocratie française. Votre pays est un admirable champ d'expériences. Notre esprit national y persiste, avec nos coutumes et nos besoins héréditaires; mais il est en contact avec l'esprit anglais, qui lui infuse quelque chose de ses plus solides qualités; il est en contact avec la grande république voisine, qui serait, dit-on, le modèle sur lequel nos vieilles nations devront tôt ou tard se régler. On a raison, sans doute, à quelques égards; mais, sur plus d'un point, notre humeur francaise sera longtemps réfractaire à une civilisation purement américaine. Vous êtes le creuset où se combinent ces éléments de l'avenir; vous faites un judicieux triage de ce qu'il en faut assimiler à nos institutions, à nos mœurs, Les tentatives qui réussissent dans la nou-

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Enfin, votre exemple nous enseigne des facons de sentir toutes naturelles chez vous, qui devraient être toutes simples et qui sont parfois oubliées chez nous, dans l'ardeur de nos luttes. Notre histoire de France, qui est la vôtre, vous la considérez comme un tout organique, où chaque moment a sa raison d'être et sa grandeur; vous l'aimez tout entière, à tous les âges, comme une mère aime depuis le berceau son enfant devenu homme. Vous savez chérir le passé sans vous y attarder en regrets inutiles, vous savez admirer le présent sans renier le passé. Je lisais hier vos poètes nationaux, Fréchette, Crémazie; je surprenais vos sentiments dans leurs beaux vers. Ils chantent avec une émotion toujours nouvelle le drapeau de Carillon, le vieux drapeau de nos rois que vous avez héroïquement défendu. Après une éclipse d'un siècle, en 1855, lorsque la corvette la Capricieuse ramène pour la première fois notre pavillon devant Québec, ces mêmes poètes le saluent avec des transports de joie; ils reconnaissent leur drapeau sous les plis tricolores qu'ils n'avaient jamais vus, ils s’approprient les gloires neuves si vite amonceltes dans

ces plis. Et aujourd’hui, quand nos bâtiments vous rapportent ce drapeau, quand il murmure aux vents du Saint-Laurent les graves espérances de notre jeune République, vous le saluez avec la mème tendresse, ce penseur recueilli. Vous reconnaissez la France impérissable, toujours la même, toujours aussi digne d’être aimée et servie, dans les transformations nécessaires que Dieu lui a marquées.

Vos jugements ont un grand prix pour nous.

Vous nous regardez de loin, avec intelligence et sympathie. Si, comme je le crois, l'éloignement dans l’espace équivaut à l'éloignement dans le temps, il y a de grandes chances pour que les jugements de nos frères canadiens soient ceux de nos futurs historiens; surtout quand ces jugements émanent d’un homme comme vous, Monsieur le Ministre, habitué à observer vite et bien. C’est aujourd’hui un jeu fort à la mode d'étudier les états d'âme. Ah! que je voudrais pénétrer votre état d'âme, depuis que vous êtes à Paris! Dans un de ses contes, Voltaire fait examiner la France de son temps par un Huron, qu’il appelle l’/ngénu. Quoique vous veniez du même pays, vous n'êtes ni Huron, niingénu; mais je suis sûr que vous nous jugez avec

la sagesse subtile du Canadien de Voltaire. Avant de venir nous voir, vous aviez lu sans doute, dans quelques journaux étrangers, l’aimable portrait qu'on y fait volontiers de nous : nous sommes un peuple ingouvernable, déchiré par ses querelles intestines, hargneux et menaçant pour ses voisins, ignorant des choses du dehors, ayant perdu la force d'expansion et le bon esprit d'aventure qui lui assurait jadis le premier rang dans les entreprises lointaines. Cette image flatteuse, vous en aviez peut-être connu quelques traits par nos propres publications; en fait d'injustices, on n'est Jamais si bien servi que par les siens.

Vous êtes venu vérifier la ressemblance, et voici, je crois, ce que vous avez vu : un peuple qui a traversé d’indicibles épreuves, et qui a dû, au sortir de ces épreuves, se reconstituer à neuf pour des besoins nouveaux, improviser des solutions pour tous les problèmes politiques et sociaux du temps présent. Suivant une loi constante de la nature, l'organisme qui subit un travail de métamorphose est momentanément paralysé pour l’action extérieure ; il est absorbé par la lutte interne entre les anciennes formes de vie, qui résistent, et les nouvelles, qui se dégagent péniblement. Les orga-

nismes faibles périssent dans ces crises; les plus vigoureux en sortent parfois maladifs pour longtemps. Est-ce notre cas? Certes, on ne vous tromperait pas avec des dithyrambes, on ne vous persuaderait pas que tout est pour le mieux dans la meilleure des anatomies, qu'aucun os n'est sujet à se déboiter, que toutes les pièces sont de bon emploi. Mais vous jugerez sans doute, et l’histoire jugera comme vous, qu'il a fallu la singulière vitalité de notre race pour que nous puissions vous présenter aujourd’hui une France guérie, robuste, laborieuse, confiante dans son lendemain, armée de la longue patience que donne le sentiment de la force retrouvée.

Le meilleur symptôme de notre santé, c'est le réveil de cet esprit d'entreprise qu'on nous déniait. Tout vous l’atteste. Comme aux plus belles époques, comme au temps de Jacques Cartier et de Champlain, notre pays reprend sa mission dans le monde; ses enfants, missionnaires de la religion, missionnaires de la science, missionnaires de l'épée, missionnaires de l’inaustrie, battent l’estrade dans tous les recoins de la planète. Vous en voyez arriver au Canada, dans vos colonies agricoles : s'ils n’y vont pas en plus grand nombre.

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