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succédez, dont vous venez de parler avec une émotion si touchante, et qui, en même temps qu'un grand lettré, était le meilleur des hommes. M. do Sacy aurait pu figurer dans une de vos plus aimables pièces : les Petits Oiseaux. Peut-rtre avezvous eu raison de le regarder comme un peu perdu dans cette vie si dépensière de tous les sentiments, de toutes les forces et de toutes les facultés, qu s'appelle le journalisme. Cet homme si doux était tombé non-seulement dans le temps qui l'est le moins, mais aussi dans le plus militant des métiers, où il faut quelquefois être impitoyable, ce qui était étranger à sa nature.
Je l'ai vu ressentir et exprimer des indignations vigoureuses, mais qui ne le menaient pas jusqu'à la haine. Je me trompe, il arriva jusqu'à dire : « Je hais Larochefoucauld. » Il fallait que la bienveillance fût sa qualité dominante pour qu'il eût le courage d'écrire : « Je hais les fameuses Maximes., je les hais du fond de mon âme... Je liens les Maximes pour un mauvais livre; je sens, en les lisant, un malaise, une souffrance indéfinissable. » Si M. de Sacy parlait ainsi de l'ami 4e M""' de Sévigné, de M""' de La Fayette, et de M. le prince de Condé, c'est qu'en présence de la méchanceté il n'y avait plus rien de sacré pour lui.
Car en littérature , le xvii' siècle était pour lui une véritable religion, une Eglise. A ses
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yeux, c'était la perfection, rachèvement iiiial, le couronnement de la cathédrale ; il n'éprouvait aucune aspiration vers un autre idéal. Il n'avait appris que ces grandes partitions classiques qu'il interprétait en maître, et dont il était pénétré et imprégné dans tout son <''tre, toute sa vie et toute sa conduite.
Cet excellent chrétien se transformait en polythéiste, et il mettait certains écrivains au rang des dieux. Cicéron, Montaigne, Bossuet, Pascal, Molière, Bourdaloue, et un petit nombre d'autres, formaient son panthéon ; Fénelon n'y entrait guère qu'en irrégulier; c'était un rêveur.
Cet esprit un peu trop exclusif, il le tenait peutêtre de ses origines religieuses; il était un des derniers fidèles de cette église de lettrés qui constituait une sorte d'aristocratie de la piété, et qui ne connaissait que le petit nombre des élus, l'église du Christ aux bras étroits. Il en avait élargi les bras, parce qu'il avait l'àme indulgente, et de ces grands moralistes dont il s'était toujours nourri il avait gardé surtout la charité et l'onction. Dans l'intimité de ces sévères scrutateurs, il avait puisé la science de l'âme humaine, et je crois qu'il eût fait un admirable confesseur s'il n'eût été, comme vous l'avez dépeint, le plus aimant des pères de famille.
Je me rappelle avoir vu autrefois, à l'évèché de
Meaux. une allée d'ifs dans laquelle se promenait le grand évèque. Je me représente M. de Sacy marchant et conversant avec lui. Il aimait la majestueuse et monotone rég^ularité des allées taillées; et la fantaisie et la liberté des jardins anglais devaient le blesser comme des actes d'indiscipline.
Sa religion, son genre personnel de religion agissait sur son esprit politique. Au petit nombre des élus correspondait le sulfrage restreint. C'est pourquoi il a été, dans la presse, le représentant le plus parfait du gouvernement constitutionnel et parlementaire, tel qu'on Fa essayé en France pendant quarante ans, de 1813 à 1848.
Ce fut la grande période de ce genre de gouvernement à l'état doctrinaire, exercé par une aristocratie, mais par celle de l'éloquence, du travail, de la science, de la philosophie, plus encore que par celle de la naissance et du hasard. Ce régime pondéré, réglé, j'allais dire classique, répondait à l'esprit, au caractère, à l'éducation, aux goûts de M. de Sacy.
Aussi cette période politique fut-elle le vrai moment de sa carrière de journaliste. Des hommes comme M. Royer-Collard, M. de Marlignac, M. Guizot, M. de Broghe, lui composaient, dans l'ordre parlementaire, une sorte de xvif siècle, une nouvelle série de classiques.
Il avait fait de l'opposition pendant les derniers
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temps de la Restauration, mais il ne vit la révolution de 1830 qu'avec tristesse. Il regardait comme une lourde responsabilité d'avoir pris part à un ehang-ement de gouvernement ; on sent que l'action lui inspirait une sorte d'appréhension. Cependant il se rassura et se raffermit en voyant s'établir et se développer une monarchie libérale et constitutionnelle, et c'est à cette époque surtout qu'il fut un grand polémiste, joignant la force de la dialectique, la vigueur et la rigueur du raisonnement, la chaleur de la conviction, à une irréprochable correction, car il n'aurait pas plus péché contre la langue française que contre l'honnêteté.
Il put dire lui-même en parlant de sa polémique contre l'opposition de 1848 :« C'est la dernière campagne que j'ai faite, hélas!... Yoilà la vie que nous avons menée pendant les dix-sept années du règne de Louis-Philippe. Je ne m'en plains pas, je m'en honore, au contraire. Défendre le pouvoir quand le pouvoir se soumet noblement à l'examen et à la critique de tout le monde, le défendre avec une indépendance parfaite d'opinion et d'intérêt, c'est un rôle qu'on peut hautement avouer. »
C'est dans une introduction à un choix de morceaux littéraires qu'il s'exprimait ainsi, et il ajoutait ces mots qui le caractérisent si bien : « J'ai exclu de ce recueil les articles de polémique. Je
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ne veux troubler la paix de personne, encore moins la mienne. »
L'homme est là. Il aimait la controverse, mais non labataille. Je veux bien que dans sa jeunesse, comme il l'a dit et comme vous le rappelez, il se soit jeté avec ardeur dans les luttes politiques, mais j'ai cru bien des fois que ce n'était pas sa véritable vocation. Les explosions qui de nos jours changeaient si souvent la forme de nos gouvernements et même notre état social étaient trop violentes pour son esprit d'ordre, d'autorité et de liberté réglée. La révolution qui avait détruit subitement la monarchie parlementaire avait été pour lui un coup irrémédiable ; il ne pouvait pas supporter les luttes sanglantes; ce pur lettré, ce doux chrétien avait horreur du tumulte de la rue ; il ne comprenait plus ce genre de discussion, et il se trouvait dépaysé au milieu du mal. Aux journées terribles de juin 1848, il pleurait tout haut au milieu de nous; la cruauté, de quelque côté qu'elle ^ înt, lui paraissait un blasphème.
Vous gémissez, à propos de M. de Sacy, de cet éparpillement et de cette déperdition de talent qui se font dans la production quotidienne et ^hâtive du journalisme. Ce sujet de discussion nous entraînerait aujourd'hui trop loin. Je me bornerai à dire qu'il faut voir dans cette production improvisée autre chose encore que la forme littéraire, il faut
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y voir l'action. L'Académie le sait bien, puisqu'en dehors du cercle spécial des lettres elle va souvent chercher des hommes d'Etat et des orateurs. Vous vous demandez si Corneille, Racine, se seraient perdus dans les journaux? Je n'en sais rien, mais je crois que Voltaire a été le plus grand des journalistes, comme Pascal avait été le plus grand des pamphlétaires.
Du reste, M. de Sacy comprenait et ressentait tous les dangers de cette production précipitée. « Qu'on est heureux, disait-il, de pouvoir peser ses mots tout à loisir, d'avoir deux ans devant soi, s'il le faut, pour trouver la bonne expression, celle qui sera toujours juste, toujours vraie ! » Ici, c'était le pur lettré qui l'emportait; M. de Sacy regardait le respect de la forme comme un devoir, le style comme une chose morale qui devait être traitée avec déférence. Il était bien l'homme de goût, l'honnête homme sachant écrire, et par là il appartenait de droit à l'Académie.
Vous avez parlé de son amour pour les livres en meilleurs termes que je n'aurais pu le faire, car sous ce rapport il me considérait avec une indulgente pitié. Ce qu'il avait d'amertume, il le gardait pour les hommes riches qui accaparaient sous ses yeux les belles éditions et les belles reliures. On a pu dire justement qu'il était le chantre de la
bibliophilie, il en avait le lyrisme. C'était son seul côté romantique.
Lui-même le disait, il ne g-oiitait pas les modernes, il ne les connaissait pas ; de même qu'il ignorait systématiquement la littérature étrangère. Il n'aimait que la langue formée, — j'allais dire fermée, — la littérature reliée, et reliée depuis longtemps. Ce n'est pourtant pas la faute des modernes s'ils ne figurent pas dans les vieilles éditions et dans les reliures antérieures à leur naissance.
Je me rappelle qu'un matin, dans les plus mauvais jours de 1871, M. Thiers, que j'étais allé voir à Versailles, m'ayant demandé des nouvelles de M. de Sacy, je lui répondis qu'il continuait à être amoureux de ses vieux livres et à ne pas connaître les romantiques. Et M. Thiers me dit avec cette vivacité dont vous avez le souvenir : « Ah ! il a bien raison, Sacy ; les romantiques, c'est la Commune! » Je laisse le romantisme se défendre tout seul, il est devenu à son tour une institution, un royaume ; il a même un roi.
Comment en vouloir à un homme qui disait en relisant le traité Z)e5 Devoirs : « J'aurais voulu être le parfait citoyen avec Cicéron, l'homme juste, g-énéreux, aimable, n'usant de son éloquence que pour défendre les faibles ou pour soutenir l'Etat contre les factieux. »
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Voilà quelle était sa politique. Sa religion était aussi solidement établie, aussi fondée sur la raison et la vertu. Il avait gardé et il garda jusqu'à la mort la foi du vieux chrétien, et il contemplait avec tristesse et avec mépris les idolâtries modernes. Je veux citer ce qu'il disait en parlant de ces grands orateurs dans le commerce assidu desquels il avait passé sa vie : « Leur foi, disait-il, ne m'abat pas le cœur, car cette foi n'a rien de servile ni de lâche. C'est une règle, ce n'est pas un joug-; c'est une loi, ce n'est pas l'arbitraire. La soumission qu'elle exige n'est pas une soumission sans garantie et sans droits. Eux-mêmes ils ont l'esprit libre et hardi. Ils distinguent nettement la religion des superstitions et des fables que l'ignorance et la crédulité y ont ajoutées. Bien loin de repousser la critique et de la craindre, ils l'appellent à leur secours pour chasser de l'histoire ce cortège ridicule de légendes controuvées, de merveilles sans preuves, d'inventions politiques qui semblent se tenir à la porte du sanctuaire comme de sinistres fantômes pour en interdire l'entrée à quiconque ne veut pas, en soumettant son esprit, hébéter sa raison et sacrifier le sens commun à la foi. Sacrifice abominable et impie ! car sur quoi la foi s'appuiera-t-elle quand elle aura renversé le sens commun? Où allumera-t-elle son flambeau quand elle aura éteint cette lumière que tout homme
apporte en naissant et qui n'est sans doute qu'un rayon de la vérité éternelle ?... »
Je n'ajoute rien, messieurs, car je veux imiter M. de Sacy, et ne troubler la paix de personne, encore moins celle de l'Académie.
Il ne me pardonnerait pas, ce cher confrère qui disait ici même en prenant place parmi vous : « Je cherche dans mon cœur, je n'y trouve que l'amour de la justice. Du moins, après vingt ans d'une vie de discussion politique et littéraire, puisje, la main sur la conscience, répéter ce vers que prononçait un grand poète du siècle dernier au milieu même de l'Académie :
Aucun fiel n'a jamais empoisonné ma plume. »
C'est un mot que vous pouvez, monsieur, répéter après lui, et c'est par ce côté commun que vous vous êtes tous les deux si vite rapprochés. Dans l'esprit sévère de M. de Sacy, et dans sa vie vertueuse, il y avait des fenêtres ouvertes sur la gaieté, sur l'épanouissement de la bonne humeur et de l'heureux naturel, de même que dans vos œuvres si légères et si vives il y a des échappées sur le sentiment et sur la tendresse.
Vous ne l'aviez pas connu, comme moi, pendant quarante ans, mais vous l'avez connu tout de suite, et vous avez pu le dépeindre tel qu'il était
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dans sa famille. Je n'ajouterai rien à cet aimable tableau.
Ce qui vous rapproche encore tous les deux, c'est qu'en aimant la famille, vous avez aimé la patrie, la grande famille. Il est bien touchant, le patriote chrétien dont vous avez cité les entretiens avec ses enfants, cet homme qui n'aimait qu'un autre siècle, mais qui se retrouvait du sien quand il fallait souffrir et pleurer avec lui. Nous nous souvenons tous de ces jours noirs de notre histoire. Vous aussi, monsieur, vous les avez traversés dans l'épreuve et dans la lutte ; nous avons vu qu'au-dessous de l'homme qui avait tant fait rire la France, il y avait le citoyen qui savait combattre avec elle, qu'au-dessous de l'esprit gaulois il y avait l'esprit français, et vous avez montré tous les côtés de notre nation, le sentiment, la gaieté, l'esprit et le courage.