‹ Discours de réception de M. René Bazin: Re?ponse de M. Ferdinand Brunetie?reChapitre 3 sur 6 · MEMBRE DE L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

MEMBRE DE L'ACADÉMIE

Monsieur,

Je ne sais si, comme on l'a dit, nous ne mourons tous, ou presque tous, que de ne plus vouloir vivre, et j'hésiterais, pour ma part, à mettre cette superbe assurance dans le pouvoir de la volonté. Mais, que l'on ne résiste pas à l'assaut des années sans l'avoir un peu voulu, et que l'on ne devienne pas, sans s'y être xm peu appliqué, le centenaire du Muséum ou le nonagénaire de l'Institut de France, c'est ce qus suffirait à nous faire

croire, telle que vous venez de nous la retracer, avec infiniment d'esprit, — et non pas sans quelque malice, — la très longue et très heureuse carrière de votre prédécesseur, M. Ernest Legouvé. Il a beaucoup aimé la vie, et la vie, qui aime qu'on l'aime, le lui a généreusement rendu. Leur optimisme souriant a longtemps déconcerté la mort.

Elle n'osait pas frapper ce vieillard, qui n'avait certes ni le mauvais goût ni l'imprudence de l'appeler, et encore moins de la défier, mais qui l'attendait de pied ferme, et la tête haute. Et quand enfin elle l'a surpris, dans un moment de distraction ou d'oubli, j'ignore ce qu'il en a pensé, mais nous en avons tous été plus étonnés que lui-même, tant, sous cette mince enveloppe, sèche et parcheminée, qui lui servait de corps, il y avait toujours, à quatre-vingtseize ans, de jeunesse de cœur, de conti-r

nuelle activité d'esprit, et d'intelligence attentive aux moindres manifestations de la vie !

Né à Paris, en plein Paris, rue Saint- Marc, à quatre pas du boulevard et de la plupart de ces théâtres qu'il devait tant aimer, dans la maison où il devait mourir, quatre-vingt-dix-sept ans plus tard, sans l'avoir presque jamais quittée, que de la longueur de quelques kilomètres, l'originalité d'Ernest Legouvé fut d'être un Parisien de Paris. Il y a, quoi qu'on en dise, beaucoup de Parisiens de Paris, et peut-être même, à les bien recenser, en trouverait-on plus que de Marseille ou de Lyon : mais ils ne sont pas tous également « représentatifs » ! Ernest Legouvé, lui, le fut, à la manière de Scribe ou d'Àuber, ses amis et ses contemporains, et il l'est demeuré jusqu'à son dernier jour. Il avait, d'un Parisien de Paris, l'humeur

indépendante, libérale et bourgeoise ; il en avait, et vous l'avez à bon droit remarqué, le ferme et lucide bon sens, le sens de la mesure; il en avait l'éducation, l'agrément et l'esprit; — il en avait aussi les admirations convenues...

Au second acte d'Adrienrue Lecouvreur, Maurice de Saxe fait son entrée au foyer de la Comédie-Française, et il s'écrie : « C'est beau, le foyer de la Comédie- Française...

beau de gloire et de souvenirs. ... Rien qu'en traversant ces longs corridors, où semblent errer tant d'ombres illustres... on sent là comme un certain respect, surtout quand oïl y vient, comme moi, pour la première fois. » Quand il me serait prouvé, monsieur, que ce couplet est de la main de Scribe, j'y reconnaîtrais encore Ernest Legouvé. « C'est beau, le foyer de la Comédie-Française!... »

Il ne s'agit pas, pour lui, de savoir si le

fougueux et un peu brutal amant de la touchante Lecouvreur et de la spirituelle Favart n'a pas été beaucoup plus curieux de la personne des belles actrices, et de leurs charmes, que de leur talent, et du répertoire ; ni quelles étaient, en 1730, les « ombres illustres » qui pouvaient errer dans « ces longs corridors », où il nous faut bien dire que ni Corneille, ni Molière, ni Racine, de leur vie, n'avaient mis les pieds; — tous ces détails ne font rien à l'affaire ; — mais il était convenu, vers 1848, entre Parisiens de Paris, que le foyer de la Comédie-Française était un lieu sacré. On n'était même de Paris, on ne recevait son brevet ou son investiture de Parisien, qu'à la condition de fréquenter le foyer de la Comédie-Française.

Et ne pensez- vous pas que ce trait, lui tout seul, est révélateur de toute une conception, je ne dis pas de l'art drama-

tique, mais de la littérature et de la vie même?

Cette conception de la littérature, je la retrouve également dans les Souvenirs d'Er* nest Legouvé. Dans ces Souvenirs, si intéressants et si vivants, la littérature occupe toute la place, — mêlée, par accident, d'un peu de musique ou de peinture, d'anecdotes sur Horace Vernet ou de dithyrambes en l'honneur de la Malibran ; -— mais c'est une littérature dont l'objetn'a été, pour plusieurs générations de Parisiens, qu'une manière de divertissement, un jeu d'oisifs et de dilettantes, et jamais un labeur. Tous ici, à commencer par l'hôte du logis, sont des bourgeois à l'aise, qui vont dans le monde, qui ont du goût pour les plaisirs de l'esprit, et qui les apprécient en amateurs délicats, mais qui ne consentiraient pas que, sous prétexte de littérature, on leur fit une obli-

gation d'observer, de réfléchir, ou de penser, La vie est une chose, et la littérature en est une autre! Àrrive-t-il par hasard qu'elles coïncident ou qu'elles se rencontrent? Ernest Legouvé n'est pas homme à s'en effaroucher, et il admet, de loin en loin, s'il le faut absolument, quelque vague ressemblance du roman ou du théâtre avec la réalité.

Mais il n'y voit rien de nécessaire, et, pas plus dans Louise de LigneroUes que dans A chienne Lecouvreur, ou dans Bataille de Dames que dans les Contes de la Reine de Navarre, n'ayant cherché lui-même qu'à se divertir honnêtement, il n'a donc essayé de rien mettre qui nous intéresse ou qui nous émeuve en tant qu'hommes. Nous ne sommes pour lui que des « spectateurs » ou des « lecteurs » ; il n'est pour nous qu'un auteur ; et, comme tel, il ne nous doit rien de lui-même, du fond ou du secret de sa pensée,

de ses idées personnelles, mais seulement une historiette ingénieusement compliquée, dont il y ait plaisir à suivre lès complications; un dialogue piquant; des jeux de scène propres à faire valoir le talent, la beauté, les moyens d'une actrice; et cinq actes enfin, bien et dûment conformes à l'esthétique traditionnelle .du théâtre français. C'est une manière de concevoir la littérature... Et, à la vérité, je la trouve un peu étroite, un peu mondaine, un peu artificielle. Mais ce fut celle d'Ernest Legouvé ; et peut-être qu'après tout, c'est ainsi qu'il faut prendre la littérature quand on se propose d'en faire pendant quatre-vingts ans.

Aussi, monsieur, notre vénérable et aimar ble confrère en a-t-il fait jusqu'à son dernier jour. Il a gardé, très vif et très présent, jusqu'à son dernier jour, le goût,

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et même la passion du théâtre. Il est resté fidèle, obstinément, à la mémoire de Casimir Delavigne et de Népomucène Lemercier.

Lorsqu'il a senti sa verve se refroidir, il n'a plus fait de pièces, et se changeant en moraliste, ou même en féministe, c'est alors qu'on a bien vu qu'il était le fils de son père, c Les femmes, chez tous les peuples, avait dit l'auteur du Mérite des Femmes, reçurent les hommages de la poésie et de l'éloquence » : l'éloge que Gabriel avait fait d'elles en vers, Ernest Legouvé tint à honneur de le faire en prose, dans son Histoire morale des Femmes.

Il travaillait en même temps à répandre l'art de la lecture, ou de la récitation, qu'il tenait pour un grand arcane, et que je définirais, sans tant de mystère, l'art de comprendre ce que l'on lit et de le faire sentir aux autres. La voix venait-elle à lui faire défaut, et, avec la voix, le moyen de joindre

en lisant, l'exemple à la leçon ? Il entreprenait de rédiger ses Soixante ans de Souvenirs. C'est sans doute celui de tous ses livres qui prolongera le plus longtemps sa mémoire, et elle n'y perdra rien, si c'est assurément celui qui lui ressemble le plus. Et quand il avait terminé de revivre ses Souvenirs, incapable de rester oisif, on le voyait recommencer en quelque sorte ses études, relire La Fontaine ou Boileau et, du

trésor de son expérience de nonagénaire,

enrichir ce qu'un demi -siècle auparavant il avait pensé des Satires et des Fables. Voilà une existence bien remplie I et, — vous avez raison, — si nous osions lui envier quelque chose, ce serait moins le nombre de ses ans que d'avoir ainsi conservé, jusqu'à la dernière heure, l'imperturbable possession de soi-même, l'amour du travail, et la confiance au lendemain.

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Votre existence, monsieur, quoique n'étant pas encore, ou à peine, la moitié de la sienne, n'a guère été moins remplie, et, en moins d'un quart de siècle, vous avez élevé votre monument. Nous vivons aujourd'hui plus vite qu'autrefois. . . Vous nous avez conté vous-même, dans une des rares Préfaces que vous ayez écrites, la très simple histoire de vos troisièmes débuts. Je dis : vos troisièmes débuts , comme au théâtre, pour honorer d'un dernier hommage le souvenir de votre prédécesseur ; et puis, parce qu'en effet, vous aviez écrit et publié déjà votre premier roman, Stéphanette, quand un de nos confrères, M. Ludovic Halévy, découvrit le second, Ma Tante Giron, et s'empressa de signaler cette maîtresse femme au directeur du Journal des Débats : c'était alors Georges Patinot. Georges Patinot lut Ma Tante Giron, et, comme il était expéditif, vous demanda

tout de suite un roman. Vous écrivîtes une Tache d'encre, qui, de tous vos récits n'est peut-être pas celui que je préfère, mais dont le succès éveillait l'attention du directeur du Correspondant et du directeur de la Revue des Deux Mondes, — ce n'était pas moi, je le regrette ! — et en moins de trois ans, coup sur coup, les NoëUet, A VAvmtwre et lu Sarcelle bleue apprenaient au public le nom de René Bazin.

Nous étions alors en pleine bataille littéraire, et, s'il vous en souvient, le naturalisme faisait rage. On n'a pas encore écrit l'histoire du naturalisme. Comme nous étions quelques-uns qui lui résistions, — et, au premier rang d'entre nous l'élégant et aristocratique romancier de Thciïs et du Crime de Sylvestre Bonnard, — le naturalisme feignait de croire, il croyait peut-être que nous l'attaquions 1 mais au contraire, et en réalité,

c'était nous qui le défendions, contre luimême, contre ses excès, contre les courtisans de son propre succès. Nous n'avions garde, en effet, de lui reprocher, ni la juste préoccupation qtfil avait d'étudier de plus près la nature, plus attentivement et plus consciencieusement qu'on ne l'avait fait dans l'école des Scribe et des Dumas; ni le so&ci qu'il affectait de la vie obscurément douloureuse ou tristement monotone des humbles, Germinie Lacerteux ou Charles Bovary; ni surtout son louable dédain de ces intrigues invraisemblables où se complaisait, du temps d'Ernest Legouvé, l'imagination perverse de cet Eugène Sue, que notre indulgent confrère a essayé de réhabiliter dans ses Souvenirs. Non, monsieur, ce n'était rien de tout cela que nous reprochions aux plus bruyants de nos naturalistes : et, en particulier, s'ils eussent voulu

nous faire convenir qu'il n'y a rien, dans le roman, au-dessous du Juif Errant ou des Mystères de Paris, nous l'eussions dit !

Mais de quoi nous lui en voulions, c'était, avant tout, de la vulgarité des rencontres où il fourvoyait la bonne renommée d'une grande doctrine d'art, qui fut, avant d'être la sienne, celle des peintres hollandais et des grands romanciers anglais du xvm e siècle ; et, ce que nous lui reprochions encore plus vivement, c'était, dans ses récits, l'air de supériorité que les auteurs y prenaient sur leurs personnages.

Et de fait, monsieur, pour ne parler que du chef, et du maître, et du guide, l'une des choses les plus pénibles qu'il y ait au monde, n'est-ce pas, à votre avis, d'être un personnage de Flaubert : le curé Bournisien, le percepteur Binet, le suffète Hannon, Bouvard ou Pécuchet? Ahl ce n'est pas eux

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qui ont connu la joie d'être les « enfants gâtés » de leur auteur; et certes, jamais père, se faisant moins d'illusions, ne traita plus cruellement son impuissante progéniture. Comme il vous les arrange ! Comme il leur fait payer le tort qu'ils ont de n'être pas « artistes »! et — sans songer que la faute en est peut-être un peu à lui, — comme il les méprise de les avoir mis au monde 1 C'aura été la grande erreur de notre école naturaliste! Elle n'a pas aimé les créatures de son talent! Elle n'a su voir en elle que des maniaques, des ridicules, des grotesques, des « bourgeois » ! Elle n'a pas essayé de saisir, pour le mettre en son jour, ce qu'il y a si souvent de bonté de cœur sous une enveloppe épaisse et commune; de souffrance réelle dans la gaucherie d'un geste; et de sincérité profonde ou de caressante affection dans une phrase mal tour-

née. Naturalistes ou réalistes français , peintres ou romanciers, dramaturges, poètes même, tous ou presque tous, ils ont été sans pitié pour le « petit monde » qu'ils nous représentaient. On dirait qu'ils ne l'ont étudié que pour s'en moquer, ou l'insulter.

Leur doctrine d'art n'a été que l'expression de leur orgueil de privilégiés du style. Et qu'en est-il résulté ? Il en est résulté qu'ils n'ont, généralement, exprimé ou représenté que des apparences. La vérité, — qui pour être trouvée, ne veut pas tant être cherchée qu'aimée, — s'est refusée à eux ; et tout en voyant bien le but qu'il s'agissait d'atteindre, loin, très loin devant eux, ils ne l'ont pas touché, pour n'avoir pas compris que,, de toutes les conditions qui s'imposent à l'œuvre d'art, la première, sans laquelle même peut-être il n'y a pas de vraie beauté, c'est d'être toute pleine et, selon le mot du

plus grand des poètes, comme gonflée du « lait de l'humaine tendresse ».

Cette veine de tendresse et d'humanité,

mo nsieur, c' est ce qu'on aimait déjà sentir dans vos premiers récits : les No'âlet, la Sarcelle Ueue ; et déjà, par ce caractère, ils faisaient contraste avec des œuvres d'un art plus savant peut-être, mais plus dur et souvent si dur I Que leur manquait- il cependant pour achever de prendre possession du public et de la renommée ? Vous me permettrez ici de m'en expliquer avec franchise : il y manquait, dans tous les sens, pour ainsi parler, un certain degré de profondeur et de force. On ne rencontrait pas assez de loups dans vos bergeries, ou, si l'on y en rencontrait, c'était de bons loups, des loups qui finissaient toujours, au dénouement, par se changer en espèces de mou* tons. Pareillement vos paysages, qui avaient

la finesse, le charme et la légèreté de l'aquarelle, semblaient en avoir aussi l'inconsistance et la fragilité; les teintes en étaient « plates », comme il convient à ce genre de peindre, et le tableau « ne se creusait pas ». Toute peinture hollandaise, a-t-on dit, est concave : votre peinture n'était pas concave 1 . Enfin, monsieur, s'il faut tout dire, l'intrigue de ces premiers récits était, non pas certes banale, ni décousue, mais cependant plus flottante, moins logique, plus arbitraire qu'on ne l'eût voulue; et, naturellement, l'impression de conformité ou de ressemblance avec la vie que nous demandons au roman, en était un peu altérée. Personne, au surplus, ne le savait mieux que vous; et c'est alors que, pour vous rendre tout à fait maître des moyens de votre art, vous

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