‹ Discours de réception de Pierre LotiChapitre 1 sur 4 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

Pa

Messieurs,

Je crois que jamais discours moins académique et moins digne de ce nom n'aura été écouté sous cetle coupole solennelle.

Peut-être, en venant recevoir l'officier que vous avez bien aouIu distinguer à son bord, ètes-vous préparés aux étonnements que vous causera sa parole très novice, et à l'indulgence qu'il ose attendre de vous.

J'espérais vous être présenté par un vénéré amiral qui était des vôtres; mais il nous a

quittés pour les ailleurs très mystérieux, et je reste le seul marin ici, me sentant plus perdu au milieu de tant d'illustrations qui m'entourent.

Non seulement je n'ai jamais prononcé de discours, mais je n'ai jamais lu moi-même une ligne de quoi que ce fût; jamais on n'a entendu, de ma bouche, le moindre fragment de mes œuvres — qui ont toujours été écrites dans la solitude de la mer et envoyées de très loin aux éditeurs parisiens ; tellement que mes intimes ont coutume de dire en riant : « Loti ne sait pas lire. »

Et mon inexpérience est telle que j'ignore jusqu'à la mesure de voix qu'il faut ici, la juste mesure entre la causerie très basse qui m'est familière et ces longs cris chantants, encore un peu sauvages, que nous jetons du haut des bancs de quart.

Je voudrais dire très simplement la vie

de celui dont je prends la place, sa vie toute d'honneur pur, de délicatesse rare, qui a coulé comme une belle eau limpide, jamais effleurée même d'une souillure de surface.

Et puis j'essaierai de dire aussi ma profonde admiration pour ses œuvres, sans employer pour cet éloge la langue consacrée de la critique — que je ne possède guère et que j'avoue ne pas aimer... Mais je me sens là bien au-dessous de ma tâche; je suis inquiet, — en même temps que charmé avec tristesse, — du grand honneur qui me revient de parler de lui.

A beaucoup de gens superficiels, il doit sembler que nous représentions. Octave Feuillet et moi, deux extrêmes ne pouvant être aucunement rapprochés. Je crois au contraire qu'au fond notre conformité de goût était complète.

li est vrai, nous avons peint des scènes et

des figures essentiellement différentes ; mais cela ne suffit point pour établir que nous n'avons pas aimé les mêmes choses, les mêmes compagnies, — les mêmes femmes.

Bien loin de là, je pense que nous étions faits tous deux pour nous laisser charmer par les mêmes simplicités sauvages autant que par les mêmes élégances; un commun dégoût nous unissait d'ailleurs contre tout ce qui est grossier ou seulement vulgaire — et peut-être aussi, il faut l'avouer, un commun éloignement trop dédaigneux, pas assez tolérant, à peine justifiable, pour ce qui lient le milieu de l'échelle humaine, pour les demi-éducations et les banalités bourgeoises.

Je garde précieusement, comme d'un peu étranges reliques, des lettres de ce mondain exquis, me disant à quel point le berçaient ces récits lointains où n'apparaissent que

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mes matelots rudes et mes très petites amies à peine plus compliquées de civilisation c|ue des gazelles ou des oiseaux.

Quant à ses femmes à lui, marquises ou duchesses, — grandes dames toujours, et non par le titre seul, mais par la haute fierté de cœur et par raffinement extrême, — de ce que, jamais encore, on ne les a A'ues passer dans mes livres, il serait bien inexact de conclure que je les méconnais et et que leur charme m'échappe. Non, les milieux de prédilection d'Octave Feuillet étaient au contraire les miens. Et j'incline tort à penser que, si les hasards de la mer l'avaient mis comme moi en contact habituel avec les rudes et les simples, qui ont leur haute noblesse eux aussi et ne sont presque jamais vulgaires, il les aurait aimés. -

En notant ainsi nos tendances communes, j'ai l'impression que je me rapproche un

peu à vos yeux de celui dont le départ m'a ouvert la porte de votre compagnie, Messieurs, et dont je suis encore confus d'occuper la place. Ce que je viens de dire est aussi pour expliquer la sympathie particulière qu'il m'avait témoignée toujours — et que je lui rendais, avec mon admiration.

C'est un fait acquis, que je ne lis jamais. Des notes biographiques l'ont dit et redit, dans des journaux ou des revues ; cela s'est répété partout. Des différentes légendes, que mon constant éloignement a laissées se former autour de moi, et qui sont en général pour faire sourire, celle-ci par hasard s'est trouvée fondée. C'est vrai ; par paresse d'esprit, par fra^^eur inexpliquée de la pensée écrite, par je ne sais quelle lassitude avant d'avoir commencé, je ne lis pas. Ce qui n'empêche que, si par hasard j'ai ouvert un livre, je suis très capable de me passionner

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pour lui, quand il en vaut la peine. — Après, par exemple, quel qu'ait été le charme de celui-là, l'idée ne me vient jamais d'en prendre un autre. — De même, accessible à toutes les magies évocatrices de la musique, les subissant jusqu'à la souffrance délicieuse et profonde, quand par hasard la musique vient à moi, jamais je n'irais de gaîté de cœur, sans qu'on m'y entraîne, écouter le plus magnifique des concerts...

Qu'on me pardonne mon insistance sur ce point ; elle est pour m'excuser d'avouer qu'avant mon élection à l'Académie française je ne connaissais d'Octave Feuillet que deux livres, lus dans mon extrême jeunesse, il y a quelque vingt ans. — Lus avec passion, par exemple, dans le calme des soirs en mer, à bord du premier navire qui m'emporta vers ces pays de soleil rêvés depuis mon enfance. Ils avaient été pour moi une rêvé-

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lation charmante, — comme plus tard, vers ma trentième année, la première œuvre de Flaubert, que mon ami Daudet m'obligea de lire. — Ils s'intitulaient SijhiUe et JuHa de T récœur.

Des années encore passèrent. Et enfin, arriva pour moi l'instant, si imprévu et si singulièrement amené, où je livrai au public, sans oser d'abord les signer d'aucun nom, ces fragments du journal de ma vie intime qui ont été mes premiers livres.

Au lendemain de l'apparition de ces œuvres de début, remplies de maladresses et d'inexpériences, je passais à Paris, entre deux longs voyages. Déjà très étonné, et un peu charmé aussi, d'apprendre qu'on m'avait lu, j'éprouvai une vraie surprise joyeuse, quand, chez mon éditeur, on me remit une carte d'Octave Feuillet me disant sa curiosité de me connaître et me priant d'aller le voir.

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Je n'eus garde d'y manquer, et me rendis à l'appartement de la rue de Tournon qu'il occupait alors... En traversant, à la suite du domestique qui m'introduisait, deux ou trois salons sombres remplis de choses anciennes, — je me rappelle combien je me sentais intimidé de ma qualité nouvelle et inattendue d'auteur, au moment de comparaître devant lui.

En ce temps-là. Octave Feuillet était déjà presque un vieillard, pour mes yeux de vingt-huit ans ; — vieillard séduisant s'il en fut, avec sa jolie figure distinguée, son fin sourire. Et je ne puis assez dire la simplicité, l'adorable bienveillance, la familiarité d'exquise compagnie, avec lesquelles ce maître accueillit le marin obscur.

D'abord, il me conta comment il avait fait ma connaissance, et je voudrais, pour les répéter ici, me rappeler exactemen t ses paroles :

« Notre éditeur commun, me dit-il, venait de m'envoyer vos livres, que j'avais, de confiance, mis au rebut. Cependant ma femme, un jour de migraine, m'ayant prié de lui donner quelque chose pour la faira dormir, je pensai au Mariage de Loti que je lui offris. — Le soir, je m'informai du résultat endormeur de votre œuvre : « Oh I » mais vous avez très mal choisi, me répon- » dit-elle en souriant, on ne peut plus mal ; » cela m'a beaucoup fatiguée au contraire, » car j'ai lu tout le temps — et j'ai même » pleuré ! . . . »

Sans doute, sa courtoisie parfaite exagérait un peu, pour me faire plaisir, les paroles de madame Feuillet. Mais le fait est que, sur son conseil, il m'avait aussitôt fait l'honneur de me lire à son tour. Et c'est à madame Feuillet que je devais d'avoir été distingué par lui.

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Je sortis très charmé, ravi et fier, dans ma pénombre de débutant, d'avoir pu conquérir une sympathie si haute...

On pourrait croire que je me mis à Hre ses œuvres nouvelles, dont tout le monde parlait. Eh bien I non; explique qui pourra: je n'en fis rien. Mais Octave Feuillet restait pour moi sur le piédestal très haut où l'avaient placé jadis, pour toujours, Sybille et Julia de Trécœur. Et, de plus, il était entré dans le petit nombre de ceux auxquels je pensais en écrivant, de ceux avec qui je marchais accompagné, dans ma voie nouvelle au terme encore si mystérieux. Je lui envoyais chacun de mes livres, — attendant ensuite avec impatience la réponse toujours charmante, les petits mots de remerciement, qui devenaient de plus en plus courts, hélas I à mesure que la fatigue et déjà la souffrance arrêtaient sa main, —

et qui, en dernier lieu, à propos, je crois, de Madame Chrysanthème, furent ceux-ci, écrits sur une simple carie : « Merci, c'est délicieux. D'ailleurs cela ne m'étonne pas de votre part : vous n'en faites jamais d'autres ! »

...Et je trouve si particulier, si étrange, de venir précisément ici prendre la place — et raconter la vie — de celui qui m'avait le premier tendu la main, à mon arrivée, un peu brusque et imprévue, dans le monde des lettres ! . . .

Octave Fcmillet est né à Saint-Lô, au prinl(mps de 1821, d'une des plus vieilles familles du pays normand.

Son père, secrétaire général de la préfecture, homme très lettré et très distingué, avait joué un grand rôle politique dans la révolution de 1830. Et voici un mot de M. Guizot sur lui : « Feuillet serait ministre,

sans ses diables de nerfs. » Il était en effet d'une nervosité maladive qui, après avoir brisé sa carrière, attrista sa vie et celle de tous les siens.

Octave Feuillet avait hérité de cette nervosité extrême — qui, un peu aux dépens de son bonheur, lui valut le talent et la gloire.

Enfant, il était une petite sensitive, souffrant vaguement de tout, inquiet de l'inconnu de la vie, et attaché étrangement à la vieille maison paternelle.

La mort de sa mère causa un ébranlement

terrible à son cœur et à sa santé. Et quand

. alors on voulut, malgré ses supplications,

l'envoyer dans un collège de Paris, il faillit

mourir de sa peine.

Il partit cependant, parce que la volonté de son père était chose toujours inflexible. Et, une fois là-bas, comme il était un enfant consciencieux, il se mit au travail; mais il

pleurait toutes les nuits, et, pendant ses récréations, il écrivait à tous ceux qu'il avait laissés au pays, même aux domestiques, les priant de ne pas l'oublier, leur recommandant les livres, les jouets qu'il leur avait confiés en quittant la chère maison de Saint-Lô. Peu à peu une fièvre lente prit le petit exilé et, pendant la première année, on eut peur, à deux ou trois reprises, de ne pouvoir plus le sauver.

A la longue sa santé se rétablit et il devint le premier élève de sa classe, — ce que je ne cite point comme une indication de génie pour l'avenir, mais ce qui dénotait déjà chez lui le respect excessif du devoir. Aux joyeux départs des vacances, il emportait toujours avec lui quantité de couronnes, et, d'année en année, elles s'entassaient, dans le cabinet de son père, passées au bras blanc d'une grande Diane de marbre qui

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était là — et qui continua de tenir ces gentils lauriers fanés pendant vingt ou trente ans, jusqu'à une époque où la vraie gloire était déjà venue au pauvre petit lycéen d'autrefois.

Octave Feuillet avait été de tout temps destiné par son père à la diplomatie. Mais d'autres projets venaient de germer dans sa tête d'enfant; en s'entourant de mystère, il s'était mis à écrire, — et un beau jour, vers sa dix-neuvième année, il vint à Saint-Lô, déclarer avec crainte sa vocation pour la littérature.

Entre son père et lui, ce fut une scène cruelle; mais tous deux demeurèrent inflexibles. Il s'en retourna donc à Paris, seul, privé de sa pension annuelle, livré à tous les hasards comme un abandonné. Et alors commença pour lui une vie de misère qui dura près de trois ans. — On ne se le

représente pas bien, lui, l'élégant et le raffiné, recueilli chez de braves commerçants de la rue Saint-Jacques nommés Bocage, s'asseyant à leur modeste table, — et partageant la chambre du fds de la maison, qui avait été son camarade d'études... Ici, je me rappelle cette pensée de lui que je trouve charmante : « L'âge auquel on partage tout est généralement l'âge où l'on n'a rien... » Quand par hasard il trouvait mo^^en de glisser quelque pauvre article dans une revue ou dans un journal, il en apportait religieusement le prix à ses hôtes, les dédommageant ainsi, de son mieux, des petites dépenses que leur causait sa nourriture. — Pour qui l'a connu, cette invraisemblable période de sa vie le fait beaucoup plaindre. Bientôt cependant, le grand acteur Bocage — qui était l'oncle de l'ami si hospitalier — s'intéressa aux travaux des deux jeunes gens

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et leur promit de prendre un rôle dans la première pièce qui sortirait de leur intime collaboration.

Ils en composèrent fiévreusement trois \ qui toutes virent le jour et le succès. Les noms de Bocage et de Feuillet furent donc applaudis ensemble, et, du fond de sa province, le vieux père, qui n'avait pas cessé de regarder de loin, se sentit fier; il tendit enfin les bras au fils répudié — et lui rouvrit sa bourse.

Octave Feuillet entrait ainsi dans la période la plus indépendante et la plus heureuse de sa vie de jeune homme. Libre, installé à sa guise, dans ce Paris qu'il adorait, il écrivit une série de choses déjà très belles, — bien qu'inférieures encore aux chefs-d'œuvre de plus tard. La célébrité lui

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