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Echec et Mat, Palma, la Vieillesse de Bichelieu

iS DISCOURS

venait, de jour en jour plus incontestée, et vraiment l'avenir devait lui paraître souriant et clair, — quand une lettre de Saint-Lô vint de nouveau tout assombrir.

Son père, devenu infirme, perclus, et plongé dans la plus noire hypocondrie, lui écrivait pour se plaindre désespérément de sa solitude et pour le supplier de l'aider à finir ses jours d'une façon moins lugubre, en venant se fixer auprès de lui.

Pour Octave Feuillet, c'était une terrible et mortelle chose, ce sacrifice qu'on lui demandait là. — Il y consentit cependant avec soumission et respect. Il quitta sa vie mondaine, son cher Paris, et vint s'ensevelir pour des années dans ce coin perdu de la Normandie, dans cette maison à la Balzac où le vieillard infirme régnait en maître.

C'était un très ancien hôtel, situé entre cour et jardin pour plus de tristesse, avec

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un vestibule voûté et un escalier monumental. Des portraits d'ancêtres à lourdes perruques ornaient les murailles. Les salons, remplis de beaux meubles et de beaux bronzes, avaient un aspect grandiose; mais le maître ne permettait pas qu'on les habitât. Depuis la mort de madame Feuillet mère, il y avait même défense de les ouvrir et tout y sentait l'humidité, la moisissure, l'abandon.

Le frère de M. Feuillet, officier retraité, vieux comme lui et infirme comme lui, vivait dans ce même sombre hôtel; ce frère avait fait toutes les grandes guerres de l'Empire et il en conservait des souvenirs irrités ou amers. C'était une sorte d'hôte mystérieux qu'on ne voyait qu'à certains repas; il apparaissait alors, sanglé militairement dans une robe de chambre, traînant avec peine ses jambes raidies, — et se plai-

giiant de tout, de ses douleurs, de son neveu, et de la cuisinière.

Dans ce milieu lugubre. Octave Feuillet s'était attaché à la seule figure jeune du logis, celle d'un ancêtre qui gardait ses yeux de vingt ans dans un des cadres accrochés au mur : un poète du xvn^ siècle, favori d'une princesse de Gonti, qui avait laissé dans la famille un recueil de mélancoliques poésies, délicieuses à lire aux veillées...

Ce retour d'Octave Feuillet à Saint-Lô eut lieu en 1850. Au printemps de l'année suivante, il épousa mademoiselle Valérie Feuillet, sa cousine, qui vint habiter avec lui dans le vieil hôtel familial.

Les salons ne se rouvrirent point pour elle; aucun ra^^on de soleil ne pénétra, pour lui faire fête, dans les appartements humides et obscurs. Pour que rien ne fut dérangé, le triste vieillard pria même les jeunes

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mariés de se reléguer dans un petit appartement voisin du pavillon qu'il habitait lui-même. Et c'est là qu'ils vécurent près de huit années. Des treilles, qu'il ne fallait pas couper, de ces tristes vignes sans raisins des pays du Nord, masquaient presque entièrement leurs fenêtres. Entre les branches, ils apercevaient le jardin, aussi abandonné que la maison, avec ses statues couvertes de mousse qui verdissaient à l'ombre, et dont l'une — un petit Faune — riait gaîment en jouant de la flûte. — Phis d'une fois, pendant ces huit années de réclusion, les deux jeunes gens, attristés davantage par ce rire du petit Faune, se sont demandé comment il pouvait faire si joyeuse figure à si funèbre lieu.

Et c'est là qu'Octave Feuillet composa le premier de ses livres à grand succès : le Roman d'un jeune homme pauvr^e et ces autres.

ensuite, que je trouve incomparablement plus beaux : Dalila, la Petite Comtesse et le Village. Il avait pourtant, dans sa prison de province, des heures de découragement infini, où il lui semblait que son esprit s'enveloppait d'ombre grise, — et alors il pleurait, la tête dans ses mains, disant avec cette sincérité de désespoir que les vrais grands sont seuls à connaître : « C'est fini de mon talent, tout s'en va, je ne vois plus rien; encore quelques mois d'une vie pareille, et tout sera éteint pour jamais. » Sa jeune femme et sa belle-mère, toutes deux exquises, le réconfortaient doucement; leur affection l'aidait à vivre. Il avait aussi en leur jugement une confiance extrême et les consultait toujours sur ses œuvres avant de les livrer au public. Les soirs où il leur lisait le nouveau roman terminé étaient des soirs de fête, dans le vieil hôtel sombre, —

mais de fête mystérieuse, très drôlement clandestine. C'est qu'il lisait avec la fougue d'un acteur jouant sur la scène, et alors il fallait veiller à ce que les éclats de sa voix ne parvinssent pas jusqu'à son père qu'ils auraient troublé. Il allait donc, en compagnie des deux femmes intelligentes et charmantes, s'enfermer dans une vieille office, située très loin de l'appartement du malade et dont la porte avait été, par surcroît de précaution, masquée d'un paravent... On ne se représente pas bien ces beaux romans d'élégance, ces fins et fiers dialogues, entre marquises et duchesses, lus délicieusement par lui, derrière une cuisine, dans cette cachette comique.

Ensuite venait le jugement de son père, qu'il fallait affronter en dernier ressort. Le vieillard, ennemi du bruit, lisait lui-même, seul dans sa chambre. Et pendant que durait

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cette lecture, Octave Feuillet vivait dans les plus cruelles angoisses. Il marchait à travers la maison, attendant fiévreusement le coup de sonnette qui l'appellerait auprès du lit du malade, pour y écouter une appréciation toujours sévère et jamais discutable.

Il y eut, entre autres, un manuscrit duquel le vieillard se montra si mécontent, qu'Octave Feuillet faillit le déchirer ; les supplications des deux femmes clairvoyantes qui, la veille, avaient entendu lire cette œuvre, réussirent à grand'peine à la sauver... Et c'était le Village, le délicieux 17/lage, petit drame d'une soirée qui se joue entre trois vieillards et qu'on ne peut lire sans que des larmes viennent, une des choses de lui qui resteront éternellement fraîches et ravissantes...

Avec les années, l'habitude aidant, il se faisait mieux à son exil. Et puis deux petits

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garçons lui avaient été donnés, qui peu à peu devenaient des petits êtres pensants — et qu'il adorait. — De plus en plus donc il se résignait, bercé par mille petites choses douces, quand, un beau jour, il reçut une visite imprévue qui, dans la monotonie de sa vie, prit les proportions d'un événement : à la grille du vieil hôtel, on vit sonner deux voyageurs inconnus, dont l'un était M. de Beaufort, alors directeur du Vaudeville, et l'autre, l'acteur Lafontaine, — tous deux venus de Paris pour lui demander de leur faire, avec Dalila, une pièce de théâtre!...

Ce fut accepté avec joie, avec enthousiasme. Il se mit à l'œuvre sur-le-champ, et Lafontaine, singulièrement épris du rôle qui se créait sous ses yeux, l'apprenait à mesure, en disait avec passion, devant le petit cénacle intime, les scènes à peine terminées, à peine

écrites. En quelques jours la pièce fut finie,

et Octave Feuillet, qui avait été le modèle de toutes les soumissions filiales, se décida, par culte pour sa carrière, à faire une chose inouïe, presque un coup d'État : persuadé par les deux visiteurs bouleversants, il consentit à partir avec eux pour Paris, afin de surveiller lui-même les répétitions de son œuvre. Et, chose plus étonnante encore, son père, qui depuis longtemps ne pouvait plus le perdre de vue pendant une heure, finit, après une scène pénible, par accorder son pardon.

Octave Feuillet se mit donc en route avec un bonheur d'écolier en vacances. Par crainte du chemin de fer, qui fatiguait ses nerfs surexcités, et surtout par fantaisie d'élégant attaché aux choses d'autrefois, il était parti en chaise de poste, avec ses deux compagnons, couchant dans des auberges, de village en village, ayant des aventures et

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faisant des rencontres à la Topffer. De chaque étape, il écrivait à sa femme des lettres pleines d'un entrain d'enfant ; « Je m'amuse tant I disait-il... Je monte gaîment toutes les côtes à pied, et Lafontaine me suit en chantant des chansons. On dirait que nous allons à la victoire. Si la victoire est une chute, tant pis, nous aurons eu au moins de bons moments en route ! »

Ce fut une victoire, en effet, que cette représentation de Dalila, un inoubliable triomphe.

Et, quelques jours après, au beau mois de juin 1857, Octave Feuillet revint au vieux Saint-Lô, réconcilié avec la vie, rajeuni, la tête pleine de projets.

L'année suivante, il retournait à Paris et faisait jouer, sur la même scène, avec un succès égal, le Roman d\in jeune homme pauvre.

Mais sa rentrée au foyer eut lieu cette

fois dans les larmes ; — en plein triomphe, il avait été rappelé par une dépêche lui annonçant la mort de son père ; — de ce père si redouté, et si aimé pourtant, qui avait toujours jeté sur sa vie une ombre oppressante.

Dans le premier moment, il ne songea même pas à l'immense liberté qui commençait pour lui ; il pleura son père, pleura comme un petit enfant.

Puis, peu à peu, quand l'inévitable apaisement se fit, il se rappela qu'il était libre. Alors il sentit de nouveau l'attirance du boulevard; il lui sembla, comme à tant d'autres, qu'il fallait venir habiter là pour être vraiment quelqu'un. Ce surchauffage de Paris, qui est capable, il est vrai, de faire éclore, chez des gens quelconques, des demi-talents très acceptables, — ou, pour mieux dire, de surprenantes habiletés, —

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n'est cependant pas de nécessité absolue pour ceux qui ont quelque charmant rêve à traduire, quelque plainte d'âme à communiquer à leurs frères, — ou seulement un cri sincère à jeter. Et, lui en particulier, n'en avait certes pas besoin. — Mais il s'imagina le contraire, et, comme il sacrifiait tout à sa carrière dévorante, il fit une chose qui ne lui ressemblait pas, une chose étrange qui bientôt lui causa les plus amers regrets : lui, qui avait écrit le Village, il vendit, pour aller habiter Paris, la vieille maison paternelle I . . .

Un triste matin, il fallut donc se mettre en route. Ils partirent, madame Feuillet et lui, emmenant leurs enfants, leurs Dieux Lares, emportant mille choses qui devaient, là-bas, rappeler un peu le logis héréditaire abandonné pour toujours.

La môme chaise de poste, qui avait servi

pour les joyeux voyages de Dalila et du Jeune homme 'pauvre, avait été commandée pour ce grand départ du pays, qui ressemblait à une fuite en exil. En passant sous le vieux porche de la cour pour la dernière fois, Octave Feuillet sentit son cœur s'effondrer; la tête dans ses mains, il pleura amèrement, — tandis que son fils aîné, qui avait déjà une petite âme vibrante et souffrante, envoyait, par la portière, des baisers à la chère maison, et suppliait, à travers ses sanglots, qu'on lui promît de revenir.

C'était alors l'époque luxueuse et gaie de l'Empire.

Les souverains firent le plus gracieux accueil à l'écrivain d'élite qui venait se fixer dans leur voisinage, l'invitèrent aux fêtes des Tuileries et aux chasses impériales. Ses pièces furent jouées à Compiègne, sur le théâtre du château. L'idéalement belle Im-

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pératrice, qui était en ce temps-là dans tout son rayonnement charmeur, daigna même une fois y tenir un rôle, celui de madame de Pons dans les Portraits de la Marquise, — et Octave Feuillet fut bientôt l'un des familiers de la cour.

Cependant, après les premières griseries de l'arrivée, il resta découragé devant ses rêves accomplis; ni la faveur des souverains, ni la liberté, ni la gloire, ne lui donnaient ce qu'il en avait attendu. Cette disposition d'âme à souffrir de tout, même du bonheur, qu'il a portée en lui jusqu'à son dernier jour, s'augmentait maintenant de la nostalgie du toit héréditaire, — et du lourd remords de l'avoir vendu. D'ailleurs le travail, disait-il, lui devenait de plus en plus difficile, au milieu du bruit et des fatigues mondaines. Sa santé aussi commençait à souffrir. Il regrettait le silence et les statues

couvertes de mousse du jardin paternel — et le rire du petit Faune joueur de flûte, entrevu à travers les carreaux et les branches de vigne des vieilles fenêtres.

En 1859, un cruel malheur vint décider tout à fait ses projets de départ encore hésitants : il perdit, à Paris, son fds aîné, celui précisément qui avait tant pleuré en quittant l'hôtel familial et qui avait tant fait promettre qu'on l'y ramènerait.

Oh! alors, il ne songea plus qu'à revenir au pays de son enfance pour y retrouver les traces de ses affections perdues.

Le vieil hôtel était passé à des mains étrangères et ne pouvait plus être racheté. Dans un faubourg de Saint-Lô, Octave Feuillet choisit un domaine ai)pelé « les Paillers », qui était situé au milieu d'un bouquet de tilleuls et entouré de jardins,

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sur une hauteur dominant les antiques remparts de la ville.

Et c'est là qu'il passa les quinze années les plus calmes et les plus douces de sa vie, travaillant avec moins d'inquiétude qu'ailleurs, avec plus de suite, plus de sérénité et d'élan. — Dans cette retraite des « Pail- 1ers », il eut des succès et il eut des joies. C'est là qu'il fut nommé de l'Académie française, le 3 avril 4862. C'est là que son troisième fds vint au monde, prenant tout doucement la place de celui qui en était parti.

Il avait conservé l'amitié des souverains et, chaque année, il apparaissait pour quelques jours au milieu des éblouissemenls de Compiègne ou de Fontainebleau.

Tous les hivers, il passait aussi deux ou trois mois à Paris, dans les milieux d'élégance vraie, regardant et écoutant les grandes

dames de son temps, dont il est le seul à nous avoir peint les allures, le ton familier, les causeries discrètes ou le hautain persiflage, les silencieux héroïsmes ou les passions affinées et sourdement terribles. — Mais c'était aux « Paillers » qu'il travaillait, dans le calme un peu campagnard de ce faubourg ombreux, séparé du petit monde provincial par les tilleuls de son jardin, — et entouré d'une profusion de fleurs. — Toutes les fleurs d'autrefois étaient ses préférées, les plus simples, les vieilles fleurs de France, dédaignées aujourd'hui; les grosses roses rouges normandes dont nos grand'mères faisaient de la liqueur, les croix-de- Jérusalem et les beaux hs blancs du temps passé, qu'on ne cultive plus guère qu'autour des maisonnettes de village. Tous les étés, les veilles de Fête-Dieu, il moissonnait luimême son parterre, et remplissait de grands

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paniers qu'il envoyait au curé, pour semer dans les rues sombres de Saint- Lô, sur le passage de la procession blanche.

L'Histoire de Sibylle fut la première œuvre écrite aux Paillers. Et elle marque pour moi un progrès immense et décisif sur toutes les choses, déjà charmantes et déjà célèbres, qu'il avait écrites. Sa personnalité s'y affirme d'une façon plus indiscutable et plus éclatante, dans tout, dans la conception, dans les idées et dans le style. On peut, si l'on veut, en négliger l'intrigue, — que je trouve pourtant si jolie, — puisque la tendance du jour — que je suis le premier à suivre, — est de faire des livres où rien ne se passe ; mais chaque page, chaque petite scène, chaque fragment de dialogue, est en soi une chose accomplie et exquise.

J'ai dit qu'il travaillait dans cette retraite avec moins d'inquiétude qu'ailleurs ; mais

je n'entends point par là qu'il travaillait avec confiance en lui-même. Je crois du reste qu'il a été un vrai martyr des lettres ; on ne trouverait sans doute pas un autre écrivain qui ait aimé sa carrière avec tant de passion et qui en ait souffert aussi continuellement que lui. Cela paraît très invraisemblable, mais tous ses livres, qui, malgré des dénouements plutôt cruels respirent une sorte de haute sérénité, de suprême aisance, avec, de temps en temps, de la gaîté de bon aloi et de l'ironie légère, — tous ses livres ont été écrits dans l'angoisse et dans la fièvre. Il était poursuivi par cette crainte obsédante de déchoir, que ne connaissent point les médiocres, en général contents d'eux-mêmes ; il se croyait toujours audessous de l'œuvre précédente et il lui arrivait de détruire désespérément le lendemain ce qu'il avait achevé la veille.

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La phase la plus pénible de son travail était celle de la composition. C'est ici que celui qui parle devient plus incapable encore de bien comprendre et de bien juger. Et c'est ici surtout que nos différences s'accentuent, — car si nous avons plusieurs points communs dont je suis fier, nous avons aussi d'extrêmes dissemblances. Je n'ai jamais composé un livre, moi ; je n'ai jamais écrit que quand j'avais l'esprit hanté d'une chose, le cœur serré d'une souffrance, — et il y a toujours beaucoup trop de moi-même dans mes livres.-.

Lui, au contraire, était personnellement absent de son œuvre, — ce qui fut le précepte d'art formulé dans la suite par Flaubert. Alors, il lui fallait trouver la donnée d'un livre, mettre sur pied les personnages; placer, dans le vide originel, chacune des scènes avec ordre, depuis celle du début

jusqu'à celle du dénouement. Et tout ce travail, dont l'idée seule m'épouvante, était pour lui un long supplice, redouté et adoré quand même. C'était seulement lorsque se dessinaient bien, à ses yeux, ces personnages, créés de toute pièce par lui et auxquels il avait le magique talent de donner une vie si intense, qu'il commençait à respirer un peu et à moins soutïrir. Et bientôt, ces ligures, nées de lui, lui semblaient existantes tout à fait. Avec madame Octave Feuillet, toujours intimement associée à ses travaux, il causait de ces charmants fantômes comme s'ils eussent été en chair et en os. Puis, quand le livre était achevé, quand il avait mis au bas le mot : « Fin », il éprouvait une impression d'abandon et de solitude ; — une impression de désespoir même si le dénouement avait été cruel, il versait de vraies larmes sur ces femmes de rêve qui

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depuis tant de mois faisaient partie de sa vie. Et alors, il lui arrivait de demander à madame Feuillet, très affectueusement, avec beaucoup de sérieux et avec tout juste l'imperceptible et fin sourire qu'il fallait pour enlever à la question ce qu'elle aurait eu d'enfantin : « Tu rien es pas jalouse au moins ? »

Ses inquiétudes, après, quand l'œuvre étaient lancée , devenaient terribles. Pour un article méchant, pour une injure que lui jetait un journal, il lui venait des nuits d'insomnie, de véritables accès de fièvre ; il n'avait pas, vis-à-vis de ces choses, l'insouciance qu'il faut.

Et cet homme, si passionné pour son œuvre et pour son art, était le plus modeste de tous, le moins jaloux de la gloire d'autrui.

Il avait pour grand ami Emile Augier; un profond attachement, mêlé de réciproque admiration, unissait ces deux hommes. Eh

bien, Feuillet se sentait aussi ému quand Augier donnait au théâtre une pièce nouvelle, aussi ravi ensuite de la victoire qu'il avait remportée, que si sa propre gloire eût été en jeu.

J'ai parlé de sa modestie; elle était si extrême qu'elle lui faisait voir tout le monde au-dessus de lui. Et il était timide aussi, d'une timidité enfantine, — ce qui est inattendu et assez charmant chez un auteur dont les dialogues écrits respirent une si parfaite aisance mondaine, mêlée de je ne sais quel élégant et discret persiflage. Certaines personnalités en vue, qu'il admirait à bon droit, lui imposaient un respect mêlé de frayeur. Un soir, par exemple, où il devait faire la connaissance de Victor Cousin en dînant à sa table, son émotion par avance devint telle, qu'il se sentit sur le point de se dérober comme un écolier...

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Ce séjour d'Octave Feuillet dans le domaine de Saint-Lô fut pour lui une période constamment ascendante de prospérité et de gloire.

Il n'y éprouva qu'un revers, le seul du reste de sa vie d'auteur, la chute de la Belle au Bois Dormant j une de ses œuvres préférées, qui fut sifflée si cruellement au théâtre du Vaudeville, le 17 février 1865.

Et il faillit en mourir, dans l'acception la moins figurée du mot. Emmené en hâte par madame Feuillet, pour un voyage de distraction et d'oubli, il tomba tout à fait malade à la première étape, à Orléans, — et là, dans un misérable hôtel, il fut pendant trois semaines en danger et en détresse; il fallut pour le tirer de sa fièvre d'abattement les admirables soins de sa femme et le dévouement de Monseigneur Dupanloup, qui s'était constitué l'un des gardiens de son

chevet.

C'est en sortant de cette épreuve qu'il rassembla toutes les puissances de son talent et composa Monsieur de Camors. « J'essaie, disaitil en terminant ce livre, de faire oublier mon sanglant échec. » — Et il y réussit, bien au delà de son attente inquiète, et ce fut un chef-d'œuvre; parmi les romans romanesques de notre siècle, c'est sans doute celui qui restera au premier rang, après que se sera accompli le triage impitoyable de l'avenir.

Dans toute existence humaine, qui n'est pas tranchée brusquement en pleine jeunesse, il y a presque toujours un apogée, une heure plus lumineuse, — et ensuite un triste déclin.

Son heure rayonnante, à lui, fut celle où il vint s'installer au palais de Fontainebleau, — en 1868, — appelé au poste de bibliothécaire par les souverains d'alors, qui le traitaient plus que jamais en ami, en intime.

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et le voulaient près d'eux. Avec joie, il prit possession de ce beau cabinet du pavillon de Diane, d'où sa vue charmée embrassait les perspectives grandioses du palais et des jardins. Et les quelques mois qu'il passa dans ce cadre magnifique et dans Tintimité impériale lui ont laissé jusqu'à la fm de sa vie de chers et féeriques souvenirs...

Mais cette sorte d'enchantement d'apothéose, qui était venu couronner sa carrière, fut de courte durée. La grande guerre éclata, balayant tout ce qui avait été la brillante cour, mettant partout du chaos, de la détresse et de la nuit.

Il n'avait plus l'âge où l'on prend un fusil et où Ton marche. Alors, son vrai devoir d'honneur était la fidélité à ces souverains, si effroyablement tombés, qui lui avaient fait partager leur instable fortune, et il alla d'abord les rejoindre en exil. Ni les décep-

lions de tout genre, ni les pertes d'argent, ni les avanies rancunières que lui valurent la chute de l'Empire, n'eurent aucune part dans sa douleur. Il s'oublia pour ne songer qu'à ces grands disparus qui l'avaient comblé; son dévouement à leur malheur devint comme une religion, — et résista, cela va sans dire, à ces tentations matérielles qui font sombrer tant de fidélités ordinaires; il écrivit à M. Jules Simon, qui avait eu la bonne grâce de lui offrir, sous la République, la même situation que lui accordait l'Empereur : « Je ne saurais attendre ni accepter aucun avantage d'un gouvernement qui succède à celui que j'ai servi. Mes sentiments n'ont pu varier, et je veux continuer à mériter les vôtres. En me rendant la pension que je vous avais remise, vous avez cédé à un mouvement de sympathie qui m'honore et me touche vivement, mais vous m'esti-

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merez mieux de la refuser. Vous ne verrez d'ailleurs dans ce refus, j'en suis sûr, que ce qui s'y trouve : un acte de dignité envers moi-même et de convenance à l'égard du malheur. »

Je ne crois pas que personne ait jamais parlé un langage plus simple et plus noble... Et notre époque oii les gouvernants paraissent et disparaissent si vite, serait vraiment pleine d'occasions excellentes pour ceux qui voudraient suivre un tel exemple...

Les changements apportés par tous ces désastres dans sa situation de fortune, les charges que lui imposaient ses enfants grandissant, l'obligèrent à se séparer de cette propriété des Paillers qu'il avait tant aimée. Il y passa encore, après l'Année terrible, un printemps de calme, au milieu de son petit bois de tilleuls, — celui de 1872, — et il y

écrivit Julia de Trécœur,

Puis, quand le pauvre cher domaine fut vendu, madame Feuillet et lui vécurent pendant de longues années d'une vie presque nomade, partagée entre Paris, Saint-Germain, la Suisse et Versailles, cherchant partout le repos, la santé et l'oubli.

Dans cette agitation sans foyer, il continuait son existence laborieuse, et son talent restait aussi puissant, aussi jeune. Les œuvres de cette dernière période furent : le Mariage dans le monde, les Amours de Philippe , le Journal d'une femme, le Sphinx joué au Théâtre-Français en 1874, la Veuve, le Roman parisien. Sa santé s'altérait de plus en plus, minée par des excès de travail et des tristesses. C'était bien la période assombrie, la descente inévitable sur le versant noir.

Des infirmités précoces lui venaient. Il avait perdu sa belle voix de chanteur, qui avait été une de ses gloires mondaines, et

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peu à peu il commençait à ne plus entendre ; une surdité croissante l'humiliait, le désespérait, faisait le vide autour de lui ; le théâtre, la musique, la conversation de ses amis, étaient choses à jamais perdues, — et, bientôt, il n'entendit même plus la voix de sa femme, qui se vit obligée de causer avec lui à l'aide de petits papiers crayonnés.

Lorsqu'il donna sa dernière pièce, — Chamilloc, — au printemps de 1889, ce fut pour lui un martyre que d'assister aux répétitions : devant lui, les acteurs s'agitaient comme des marionnettes de pantomime, dans ce silence toujours plus profond et plus funèbre que rien ne rompait plus. Le lendemain de la première représentation, il dit adieu au théâtre pour jamais.

Vers cette fm de sa vie, une halte à Versailles, dans l'hôtel du duc de Saint-Simon, fut une dernière période un peu heureuse,

passée entre ses deux fils et ses petitsenfants. La Morte, — le roman de son cœur, disait-il, — date de cette époque.

Mais ce rayon, qui était le dernier, s'éteignit vite. Il quitta Versailles pour se fixer de nouveau à Paris, et ce fut encore le malheur qui l'y accueillit : son fils aîné lui fut enlevé, après une longue et cruelle maladie qu'il appela son chemin du Calvaire.

Et il le suivit de près, brisé plus vite par cette immense douleur; en décembre 1890, il s'en alla, lui aussi, — très conscient de ce grand départ et, au milieu de tant de tristesses qui l'accompagnaient jusqu'au seuil terrible, inquiet surtout de laisser seule la compagne de toute sa vie. Il avait trouvé le courage d'achever, pendant ses derniers jours, ses dernières heures, ce beau livre : Honneur d'artiste, qu'il appelait son champ du cygne.

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Et, très près de mourir, il avait dit ceci, qui est d'une mélancolie sans bornes : « Je n'écrirais plus quand même je vivrais. Je ne serais plus compris. Le réalisme ne veut plus de mon idéal. » Il s'en est allé avec cette erreur, pour lui si douloureuse, que son œuvre avait fait son temps et ne serait plus lue.

J'afifirmerai tout à l'heure, avec la plus intime conviction, avec l'assurance la plus absolue, — à défaut du talent qu'il faudrait pour le prouver, — j'affirmerai qu'il se trompait et que son œuvre durera. Et je veux dès maintenant dire ici que son idéal même ne lui nuira point, dans cet inquiétant avenir où l'on nous juge tous à notre valeur vraie. Le réalisme, et le naturalisme qui en est l'excès, je suis loin de contester leurs droits ; mais, comme de grands feux de paille impure qui s'allument, ils ont jeté

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une épaisse fumée par trop envahissante. La condamnation du naturalisme est d'ailleurs en ceci, c'est qu'il prend ses sujets uniquement dans cette lie du peuple des grandes villes où ses auteurs se complaisent. N'ayant jamais regardé que cette flaque de boue, qui est très spéciale et très restreinte, ils généralisent sans mesure les observations qu'ils y ont faites, — et, alors, ils se trompent outrageusement. Ces gens du monde qu'ils essaient de nous peindre, ou bien ces paysans, ces laboureurs, pareils tous à des gens que l'on prendrait dans des bals de Belleville, sont archi-faux. Cette grossièreté absolue, ce cynisme qui raille tout, sont des phénomènes morbides, particuliers aux barrières parisiennes; j'en ai la certitude, moi qui arrive du grand air de dehors. Et voilà pourquoi le naturalisme, tel qu'on l'entend aujourd'hui, est destiné, — malgré le mon-

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strueux talent de quelques écrivains de cette école, — à passer, quand la curiosité malsaine qui le soutient se sera lassée.

L'idéal, au contraire, est éternel ; il ne peut qu'être voilé, ou bien sommeiller momentanément, — et déjà, sur la fin de notre siècle, il est certain qu'il reparaît, avec le mysticisme son frère ; ils se réveillent ensemble, ces deux berceurs très doux de nos âmes; ils ne sont plus tout à fait tels qu'autrefois, ils sont plus troublés, pris de vertige et ne sachant guère où raccrocher leurs mains dans le désarroi de tout ; mais ils vivent toujours et on recommence à plus nettement les voir, derrière ce nuage de fumée du réalisme, qui s'est levé sur eux, des bas-fonds effroyables... Il y a de nouveau beaucoup de gens qui volontiers se reposent en lisant un livre honnête où les mots ne sont pas grossiers, un livre où les

personnages, enveloppés de je ne sais quelle poésie transcendante, expriment avec distinction des pensées très nobles, — un livre d'Octave Feuillet par exemple. — Mais lui, nous a quittés trop tôt pour voir, du fond de la retraite où il avait fini sa vie, s'ébaucher ce mouvement-là ; s'il l'avait vu, il n'aurait pas prononcé les dernières paroles infmiment désolées que j'ai rapportées plus haut, et il s'en serait allé moins déçu.

J'étais loin de France, naviguant sur un des cuirassés de l'escadre et arrivé de la veille au port d'Alger, le jour où votre compagnie. Messieurs, me fit le grand honneur inattendu de me donner ici la place vide qu'il avait laissée.

Ce fut pour moi un inoubliable soir que celui du 21 mai 1891. L'élection avait eu lieu dans le jour, — et moi, par incrédu-

lité absolue de ce grand triomphe, peut-être aussi par je ne sais quel tranquille fatalisme d'Oriental qui me reste au fond de l'âme, j'avais passé mon temps, l'esprit distrait et presque sans pensée, à errer tout en haut du vieil Alger, dans ces quartiers morts et ensevelis de chaux blanche qui entourent une mosquée antique et très sainte : un des lieux du monde où j'ai toujours rencontré le sentiment le plus intime, et aussi le plus calmé, du néant des choses terrestres...

Le soleil baissant, je redescendis vers le port, pour regagner mon navire où m'appelait un service de nuit; avant de rentrer cependant, je voulus aller au bureau de la marine, où l'on porte les dépêches qui nous sont destinées, pensant bien que quelque ami aurait pris soin de me dire quel était l'élu nouveau et combien de vos voix.

Messieurs, s'étaient égarées sur le marin

errant que j'étais. — Alors, pour me faire conduire à ce quartier solitaire du vieux port où le bureau de la marine est établi, je pris une barque sur le quai, une lilliputienne barque, la seule qui se trouvait là, menée par deux rameurs comiques, que je vois encore, et qui étaient de tout petits enfants. — Il était déjà fermé, ce bureau, quand j arrivai ; un matelot, qui montait la garde aux environs, après avoir trouvé à grand'peine une clef pour l'ouvrir, chercha, dans l'étagère des lettres, la case réservée à mon navire : elle était remplie d'un monceau de petits papiers bleus qui, depuis deux heures, n'avaient cessé d'arriver à mon adresse, — et, au lieu d'une dépêche que j'attendais, ce matelot, très étonné, m'en remit de quoi remplir mes deux mains.

J'avais compris, avant même d'avoir déchiré la première. Et une sorte d'éblouisse-

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ment me vint, qui était plutôt mélancolique et ressemblait presque à de l'effroi...

Je remontai sans mot dire dans ma très petite barque à équipage d'enfants, qui en vérité était maintenant bien modeste pour porter ma fortune nouvelle, et, tant que dura le trajet jusqu'à mon navire, tout en glissant sur l'eau tranquille, je déchirai un à un les papiers bleus, lisant de près, aux dernières lueurs rouges du jour, dans le beau crépuscule commençant, ces félicitations qui m'arrivaient de toutes parts, et où les mots, joie, bonheur, revenaient toujours à côté du mot gloire. De joie, je n'en éprouvais point; mais, dans ce calme du jour de printemps qui finissait, cet instant me semblait solennel — comme chaque fois qu'un grand pas vient d'être franchi dans la vie; je sentais même une sorte d'angoisse étrange, comme si un manteau trop magnifique —

mais en même temps trop lourd, trop immobilisant — eût été tout à coup jeté sur mes épaules. Et puis, je songeais à celui dont le départ m'avait ouvert ces portes, et qui précisément avait été, dans le monde des lettres, le premier déclaré, et peut-être le plus sincère, de tous mes amis intellectuels; il me semblait qu'en prenant sa place, je le plongeais plus avant dans la grande nuit où nous allons tous.

Il fallut mon arrivée à bord, la bonne et franche joie du très charmant amiral qui nous commandait, la fête que me firent mes chers camarades du carré, pour me donner enfin à entendre que cette gloire un peu effrayante était vraiment une chose heureuse; — et j'avoue, par exemple, que je finis très gaîment la soirée au milieu d'eux.

Je crains d'avoir lassé, avec cette longue histoire, la patience de ceux qui m'écoutent;

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mais mon élection à l'Académie française a eu lieu dans des conditions si particulières, que cela m'excuse peut-être un peu de tout ce que je viens de conter.

Le lendemain de cette journée, dès le réveil, dès le retour du souvenir, l'inquiétude me vint de cet éloge qu'il est traditionnel de prononcer — et qui devrait toujours être raisonné, motivé d'une façon solide et savante, éclatant, décisif, irréfutable, puisqu'il semble, hélas ! qu'un plus grand et plus morne silence se fasse après sur celui qui s'en est allé.

J'avais, dès cette première heure, conscience de mon incapacité certaine devant cette tâche; je sentais cela si en dehors de ce que je puis faire ! — Et, pour tout dire, je m'effrayais aussi de connaître si peu l'œuvre d'Octave Feuillet; je m'effrayais surtout de constater que mon admiration pour

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