‹ Discours de réception de Pierre LotiChapitre 4 sur 4 · G6 DISCOURS · texte numérisé non relu

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d'étrange et imaginaire douleur, comme si des êtres chéris se fussent effondrés tout à coup, dans ce vide où ne venaient de tomber que ces propres chimères. Eh bien ! nous, en le hsant, nous subissons jusqu'à l'illusion douce ou cruelle, tous ces mirages créés par lui et auxquels il se trompait luimême. Nous parcourons toujours jusqu'au bout ses livres à lui, avec un intérêt grandissant — et une hâte involontaire, malgré les ravissants détails qui nous arrêtent en chemin et auxquels nous aimons ensuite revenir ; nous suivons toujours, et quelquefois civec des larmes, ses personnages, jusqu'au point fmal qui brusquement nous les replonge dans la nuit. Peut-être même les suivons-nous avec un intérêt qui pourrait être dangereux pour des têtes jeunes, lorsque ce sont des perverses charmeuses comme l'amante de M. de Camors — ou

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surtout comme cette Julia de Trécœur que je me souviens d'avoir quelque peu aimée d'amour, vers mes vingt ans.

Quand on possède ce secret de donner la vie, qui fait les grands écrivains, on met au monde, suivant le goût que l'on a, ou bien des marchands de vin et des maritornes, ou bien, comme lui le préférait d'une façon peut-être trop exclusive, des jeunes filles nobles de race et nobles de cœur, éprises de quelque impossible idéal, ainsi que la délicieuse Sibylle; de belles jeunes femmes, au chiffre blason né, mordues au cœur par quelqu'une de ces passions que l'affinemcnt aristocratique exaspère dans le silence ; et même des douairières tranquilles et spirituelles, aux cheveux gentiment poudrés...

Cette divergence dans le choix des personnages n'a certes rien à voir avec le talent qui peut, de part et d'autre, être considé-

rable ; mais j'avoue qu'entre les deux extrêmes j'opterais pour celui d'Octave Feuillet. Il préférait les duchesses à leurs blanchisseuses, c'est incontestable, — et je m'étonne vraiment que l'époque où nous vivons m'oblige presque à l'en excuser.

Lorsqu'un écrivain met son talent, ses dons rares au service d'une thèse morale qui lui tient au cœur, si, en outre, elle est excellente et s'il trouve moyen de la défendre dans vingt volumes sans cesser un instant de charmer, il me paraît que cela crée pour lui une supériorité sur ceux qui charment peut-être mais qui ne prouvent rien; — une supériorité, par exemple, sur celui qui parle en ce moment et qui, sans jamais essayer de rien conclure, n'a su que chanter son admiration épouvantée devant l'immensité changeante du monde, ou jeter

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son cri de révolte et de détresse devant la mort...

Et, ce qui est encore plus à la gloire d'Octave Feuillet, c'est que, cette thèse, à laquelle il a consacré sa vie, il réussit à la prouver, au moins dans une surprenante mesure et autant qu'une chose morale peut être prouvée, à notre époque où tout chancelle. Son long plaidoyer en faveur de la femme du monde, contre l'homme du monde son mari, arrive à nous convaincre sans que nous en ayons eu conscience, attendris ou amusés que nous étions, en l'écoutant, par quelque conte toujours délicieux.

Dans un Mariage dans le monde, madame de Lorris écrit à M. de Rias : (< Le mariage est une entreprise qui promet d'inestimables bénéfices; mais il y a un cahier des charges. L'aviez-vous lu, monsieur? Je crains que non, car vous y auriez vu qu'une grande

part de rédiication de la femme revient à son mari; que c'est à lui de modeler à son gré, de former suivant ses vœux, d'élever à la dignité de ses sentiments et de ses pensées, ce jeune cœur et ce jeune esprit qui ne demandent qu'à lui plaire; vous y auriez vu qu'il est à la fois sage et charmant d'ajouter aux liens qui unissent une femme à son mari, ceux qui unissent Télève à son maître, à son instituteur, à son guide, à son ami... » C'est la seule fois, il me semble, que Feuillet nous ait présenté tout cela sous cette petite forme de sermon; mais il l'a prêché, de la façon la plus merveilleusement enveloppée, dans tous ses livres. — Qu'il me soit permis de dire qu'il Ta prêché aussi de son exemple en associant à tous les élans de son esprit la femme d'élite qui était la sienne.

La conséquence naturelle, qu'il déduit lui-

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môme de cette thèse, est la responsabilité du mari mondain dans les fautes de la femme qu'il n'a traitée qu'en objet de luxe et de passagère fantaisie, et quelquefois enfin le pardon, le pardon accordé à plein cœur, avec tendresse et avec larmes, — par ce mari qui, dans le fond, aime encore celle qui est tombée et ne se sent pas vis-à-vis d'elle la conscience bien en paix. — Mais, qu'on ne s'y méprenne pas cependant, ce pardon, dans les romans de Feuillet, est toujours un pardon in extremis si la faute a été consommée ; il n'est jamais suivi d'une reprise de la vie commune qui, après une telle déchéance de la femme eût ré vol lé son chevaleresque honneur. Ainsi Marcelle de Targy, pardonnée avec amour, meurt dans les bras de son mari en recevant le premier baiser de miséricorde. Ainsi Jacques Fabrice, après avoir pardonné à sa femmCj s'en va^

seul, errer dans le jardin sombre, hésitant, troublé — et finalement prend un revolver...

Ce plaidoyer continuel en faveur des femmes est sans doute un des motifs pour lesquels son œuvre a été tant aimée d'elles; mais je ne crois pas que ce soit le seul, ni même, quoi qu'on en ait prétendu, le principal.

Et il faut vraiment qu'ils aient été bien sérieux, leurs motifs, — car il les a malmenées comme personne. D'abord les quelques monstres qu'il lui a plu de créer sont toujours féminins, et s'appelle : Julia, Leonora, marquise de Campvallon ou marquise deTaljas. On peut répondre, il est vrai, que ces monstres sont des exceptions ; mais je trouve amusant de citer ici quelques phrases, cueillies au hasard dans ses livres, et qui s'adressent à la femme en général ; celle-ci, par exemple : « Les femmes ont des malices

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subtiles et profondes dont elles gardent le secret », ou bien cette autre : « Les femmes sont à l'aise dans la perfidie comme le ser|)ent dans les broussailles, et elles s'y meuvent avec une souplesse tranquille que l'homme n'atteint jamais » ; ou encore ce portrait de la Parisienne qui, du reste, ne nous est nullement présenté comme une charge : « Dans cette étrange serre chaude de Paris, l'enfant est déjà une jeune fille, la jeune fdle est une femme et la femme est un monstre. Elle se conduit quelquefois bien, quelquefois mal, sans grand goût ni [)Our l'un ni pour l'autre parce qu'elle rêve quelque chose de mieux que le bien et de pire que le mal. Cette innocence n'est souvent séparée de la débauche que par un caprice et du crime que par une occasion. » Des réquisitoires de cette violence, on en trouve partout dans son œuvre,

et il est manifeste que. d'une façon absolue, il considère les femmes comme inférieures à nous, — excepté, bien entendu, dans ces îidmirables mouvements d'abnégation et d'héroïsme où elles nous dépassent... il est le premier à le reconnaître.

Mais il y a pis encore de sa part, et les femmes du monde sont trop fines pour ne pas l'avoir senti ; c'est qu'il connaît h fond leurs manèges, petits tours, futilités, mièvreries, comédies et singeries, et qu'il les dévoile — et les immortalise... Ainsi, pour ne citer que les exemples les plus innocents, la vieille madame de Pers, après une touchante tirade de conseils adressés à sa fille,

— charmante veuve qu'elle désire remarier,

— s'inlerronq)! tout à coiq» j)Our lui faire reuian[uor r[u'elle n'est pas juponnée assez haut \)'dv derrière : « Tu ne sais même i)lus ce (pu se porte, ma pauvre chatte.. . »

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Ici, elle se tourne pour montrer son i)Ouf personnel : « Tiens, vois I ce sont des horreurs... mais, enfin, qne Acux-tu, il ne faut pas se faire remarquer. » Et, aussitôt après, reprend son petit sermon chrétien. — Gela est adorable, — et tellement femme ! — Ailleurs, c'est la douairière de Vergnes, venue avec sa petite lille Sibylle faire visite à une ancienne amie et apprenant du concierge que cette dernière est morte depuis six semaines : « Ah ! mon ami, s'écrie-t-elle, qu'est-ce que vous me dites!... C'est vraiment inouï, ces choseslà !... Voilà la vie, ma chère enfant I Eh bien, mon pauvre Jean, chez le i)àtissier qui fait le coin de la rue Castiglione, vous savez?... » Réellement il faut tout admirer, dans ce court passage, qui est une merveille de la niaiserie féminine et mondaine, Texclamation du début, la petite

réflexion philosophique à l'usage de Sibylle sur la fragilité de la vie, et, pour comble, ce : <i mon pauvre Jean», ce ton, endeuillé du deuil de l'amie, que prend la douairière pour prier son cocher de la conduire chez le pâtissier de son choix. — Et l'œuvre de Feuillet en est remplie, de ces coups d'épingle, parmi lesquels j'ai choisi les moins sanglants...

Je crois qu'une des principales raisons pour lesquelles Octave Feuillet s'est vu pardonner tout cela par les femmes, c'est que, malgré tout, il les a faites irrésistiblement charmantes et que, dans ses livres, leur grâce demeure toujours souveraine.

Et enhn, il y a cette raison encore, c'est que les femmes ont en général du goût, beaucoup i»lus de goût que nous n'en avons nous-mêmes. Si l'on écrit un livre d'histoire, de science ou de morale, c'est le juge-

ment des hommes qui compte ; mais, pour un romancier, il me semble que l'admiration des femmes est plus désirable parce qu'elles conservent généralement plus de délicatesse que les hommes, et qu'elles n'en ont jamais la grossièreté. -—

Le Roman psychologique — je suis vraiment consterné d'avoir à prononcer ce mot pédant — a, lui aussi, de nos jours, mené grand bruit auteur de sa personne et décrété, absolument du reste comme le Roman natura- ^/s^^,qu'endehorsde lui-même, rien ne valait... Et pourtant, après les remarquables maîtres de cette école, dans quel indigeste pathos sont tombés les médiocres qui les ont suivis!...

De ce que les romans d'Octave Feuillet ne rentrent pas dans la catégorie étiquetée p>^ychologique, il serait aussi enfantin de dire qu'ils ne contiennent point de psychologie, que de conclure qu'il n'y en a pas non plus

dar.s les œuvres de Racine ou de Shakespeare, parce que ces écrivains n'ont pas intercalé dans le dialogue tragique de longues dissertations sur les élats d'âme de leurs personnages.

Les romans d'Octave Feuillet sont au contraire essentiellement des romans d'àme, de puissants romans d'àme; ils le sont même presque uniquement, puisque la description, la mise en scène, y jouent un rù\e si effacé. Ses moyens sont autres que ceux des auteurs dits : Psychologues et voilà tout. Les états d'âme de ses personnages, c'est le lecteur qui les dégage lui-même, et sans peine, je le déclare, des actes commis, des conversations échangées, quelquefois rien que d'une réplique brève, où d'un haussement d'épaules ou d'un demi-sourire.

C'est le procédé du théâtre, et il semble étonnant à première vue que ses pièces

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n'aient pas eu un succès aussi éclatant et aussi durable que ses romans; mais cela lient sans doute à ce que, dans ses drames, il reste toujours trop fin, trop délicat, pas assez soucieux de l'optique théâtrale. En terme de métier, on appelle, je crois, cette optique : une optique grossissante, probablement parce qu'elle diminue tellement les choses qu'il faut les donner énormes sur la scène i)Our que, une fois arrivées à l'œil du spectateur, elles aient encore des proportions convenables, Octave f'euillet n'a peut-être pas assez tenu compte de cela; aussi, bien qu'il ait eu le sens dramatique à un degré rare, ses pièces ne sont-elles plus guère jouées que dans des salons, devant des auditoires restreints et choisis.

Elles vivront quand même, parce qu'elles seront toujours exquises à lire.

En vérité, dans tout ce qui précède, j'ai

la frayeur d'avoir, pour ceux qui ne le connaîtraient pas, donné l'idée d'un Feuillet presque monotone; car j'ai dit deux choses qu'il faudrait pouvoir atténuer comme il convient: d'abord, qu'il se ressemblait toujours à lui-même, ensuite qu'il soutenait toujours sa même thèse immuable.

Ce Feuillet-là serait pourtant bien loin du vrai, qui était infiniment divers. Son unité, qui consiste en un certain triage très exclusif des milieux et des sentiments qu'il aimait à peindre, — et surtout en une certaine très haute conception invariable de l'honneur, de l'amour et de la vie, — son unité, il l'enveloppe et la dissimule, comme sa thèse, sous les plus changeantes histoires; alors, nous la constatons sans qu'elle nous gêne; nous en prenons juste assez conscience pour avoir une foi sympathique en lui. Et puis, de temps à autre, il ellleure d'un mot, d'une

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phrase profonde, mille choses qui semblaient tout à fait à côté de sa route habituelle; alors nous sentons qu'en dehors de ses sujets préférés, il était capable de tout voir et de tout comprendre. Ainsi cette réponse du vieux comte de Boisviiliers, gentilhomme campagnard, à son fds imbu d'idées subversives, qui veut se fixer à Paris : « Il est bon, mon iils, en ce temps-ci plus que jamais, que des gens comme nous demeurent dans leur pays natal et s'y fassent respecter. Il y a dans leur présence seule, dans la supériorité de leurs connaissances, dans la dignité de leur vie, dans les grands souvenirs que leur nom réveille, il y a, dis-je, un enseignement, il y a un exemple, il y a une autorité. Ils sont comme ces vieux clochers qu'on aperçoit cà et là dans les campagnes, qui font rêver le passant dans le chemin, le paysan sur sa charrue, et qui rappellent

les foules, malgré elles, à de hauts sentiments et à de respectueuses pensées. Non, mon fils, nous ne sommes pas inutiles ! » Ou bien encore ces quelques lignes charmantes consacrées à ces maisons familiales que l'on ne conserve guère qu'en province : tf C'est le vieux nid héréditaire, que les générations successives réparent mais ne changent pas. Quand on rentre, fatigué de la vie et désenchanté des passions, dans ces chers asiles, avec quel sentiment de paix et de bien-être on y respire les odeurs d'autrefois, avec quelle douce mélancolie on écoute les bruits familiers de la maison, ces voix mystérieuses, ces murmures, ces plaintes, qu'ont entendues nos ancêtres et que nos fils entendront après nous I II vous semble, au milieu de ces traditions continuées, que votre propre existence se prolonge dans le passé et dans l'avenir avec une sorte d'éternité. »

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Tandis qu'il chemine, tout le long de son œuvre, en compagnie constante de gens du monde, s'amusant ■lui-même de tout le factice de leur vie, il garde l'œil ouvert sur les abîmes humains, et, par instants il nous en donne la vision inattendue et le vertige, en quelques mots sobres qui ont des dessous infinis. Pour ne citer qu'un exemple, n'estil pas étrange qu'elle soit de lui, cette sombre malédiction lancée par Philippe de Boisvilliers contre la jeune parente de province qui est sa fiancée depuis l'enfance : « C'est elle qui a prononcé dès le berceau l'arrêt de ma destinée: Tu vivras là et pas ailleurs... Tu tourneras toute ta vie dans ce cercle fatal, et tu y tourneras avec moi, tu n'auras d'autre amour que moi, d'autre épouse que moi, — et mes goûts seront les goûts, et ma cliambre sera ta chambre — et ma tombe sera ta tombe!...» Je ne crois ]»as qu'on

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ait jamais su parler avec un plus glacial effroi du mariage sans amour, de la vie à deux, enchaînée irrévocablement, au fond de quelque coin de province...

Son style, je voudrais n'en presque rien dire. A mesure qu'on avance dans son œuvre, on le trouve de plus en plus simple, clarifié, bref, incisif. Il n'emploie d'ailleurs, et il faut lui en savoir gré, que des mots français, ces vieux mots français qui suffisaient si bien à nos pères pour tout dire. Mais il semble qu'il ait dédaigné le style en lui-même, qu'il ne l'ait considéré que comme moyen et qu'alors il Tait asservi comme tel. Et, l'asservir ainsi, c'était le comble de l'habileté, chez lui qui ne décrit jamais, qui jamais ne s'attarde à se bercer avec des musiques de mots ; chez lui qui fait jaillir out le charme de son œuvre uniquement de la conversation de ses personnages, du

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froissement de leur caractère, du choc de leurs volontés et de leurs passions. Je pense qu'on pourrait comparer son style à la toilette de certaines femmes très comme il faut, dont l'élégance, bien qu'excessive, est tellement discrète qu'on la remarque à peine.

Je crois que si Octave Feuillet pouvait m'entendre, il me saurait gré de ne parler qu'en dernier lieu de son esprit, il devait le considérer comme secondaire, dans son œuvre dont la portée morale l'inquiétait avant tout. Et cependant, qui a été plus spirituel que lui I II a de l'esprit même entre les lignes, et du plus fin, et du plus inattendu. Je sais deux ou trois de ses livres qu'un lecteur, désireux de s'amuser seulement, pourrait parcourir à cet unique point de vue sans perdre sa peine.

De temps à autre, il a des personnages

qui sont, à eux seuls, des petites merveilles de drôlerie contenue, latente, presque inexplicable. Ainsi, dans un Mariage dans h monde, nous apparaît cette comtesse Jules, une vieille cousine de province qui n'arrive au milieu de la famille qu'aux grandes circonstances, fait du crochet sans rien dire, répond d'un simple signe de tète aux questions qu'on lui pose, — et Irouve le moyen d'être impayable avec si peu. Une seule fois elle ouvre la bouche, — et c'est alors pour dire l'énormité la plus impossible à prévoir et la plus charmante ; comme elle passe |)Our un dragon d'austérité et de « correctilude y>, on lui a confié la garde de deux fiancés, qui se marient demain et auxquels il s'agit d'éviter toute occasion de tête-à-tête ; (juand la mère, au collet très monté, lui demande si elle accepte bien les responsal)ilités de cette surveiMance, elle fait : nui

d'un signe de lête solennel, et ne souflile mot tant que s'entendent les pus de la dame qui s'éloigne; puis gravement prend la parole: « Mes enfants, dit-elle, dans le mariage, il ny a que la veille de bonne, et je ne veux pas vous en priver. Allez dans le bois vous ])romener tous deux, mes chers petits... »

Et tant de sous-entendus légers, de demimots strictement corrects, qui sont irrésistibles î

On en rencontrerait à chaque page, de ces choses extra-spirituelles, qui insinuent tout, sans quitter le ton le plus élégant. G'esl vraiment un honneur, — un des moindres assurément, — pour Octave Feuillet, que d'avoir prouvé qu'on peut être parfaitement amusant, sans cesser d'être de bonne compagnie.

En ce moment, il est de mode, pour les

superficiels el les médiocres, d'attaquer cruellement l'œuvre d'Octave Feuillet, parce qu'elle a été presque souveraine — hier î Rien n'est si comique, même, que ce dédain avec lequel parlent de lui certains petits jeunes gens, qui se croient des auteurs pour avoir publié deux ou trois saugrenuités inintelligibles, dans ces feuilles éphémères consacrées aux déliquescences cérébrales du jour.

Un des reproches qu'on lui adresse, entre mille autres plus accablants, est celui d'avoir vieilli. C'est, en soi, le plus inique de tous les reproches, puisque tout passe ; et cependant c'est le seul que j'admette, au moins dans une certaine mesure. Eh bien, oui, il M Y a là du vrai : peut-être a-l-il un peu vieilli, par endroits, bien (|u'il se soit elTorcé, avec une habileté surprenante, de se soustraire à cette loi dont il sendjle avoir eu la frayeur

anticipée. 11 a évité avec soin tout ce qui, (l'une façon ou d'une autre, pouvait donner une date à ses livres ; il n'a jamais dit un mot des actualités de son époque, il a osé à peine esquisser la mise en scène de ses drames, — et je ne sache pas surtout qu'il ait jamais risqué la description d'une crinoline ou d'un corsage à la zouave, connue en poj'l aient je crois les belles de son temps. Il a fait tout ce qu'il fallait pour que ses l'omans ne fussent que de purs romans d'âme, de passion éternelle et toujours jeune. Et cependant, il a un peu vieilli. En y regardant de près, il me semble que c'est le langage de ses personnages (pii, comme on dit, marque, insensiblement; ses jeunes femmes s'expriment comme parlent aujourd'hui leurs mères; pour être dans le ton du jour, il faudrait ajouter aux dialogues de Feuillet quelque chose que je ne sais comment nommer ici; peut-être quelque chose

que Ton i^rendrail — oh î à ti*ès petite doee — chez ce moqueur, extra-s|)irituel aussi, et en avance sur son siècle, qui s*a] ];elle Gyp...

Mais cette concession liésitante est la seule queje fasse à ceux qui le dénigrent, et j'ajoute qu'elle n'inquiète en rien mon affectueuse et complète admiration pour lui: les plus belles choses d'hier tombent toujours dans une défaveur momentanée; mais elles reprennent leur charme ensuite, dès que ce hier, qui fuit si ^ite, commence un peu à de^enir le fasse.

Et maintenant, j'ai dit de mon mieux ce que je pensais de son œuvre, et je m'effraie de l'avoir si imparfaitement dit.

Et je pense avec mélancolie à ce plu?* grand silence qui va se faire iné\ ital)lement sur lui, à la fin de cette journée, jusqu'au jugement de l'avenir... Oh ! je n'entends pas

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par ce mut Tcnenir très lointain : qni ose y songer, à celui-là; c'était bon aux œuvres antiques de tra^ erser les immenses durées ; mais nos œuvres modernes seront toutes emportées vite... Non, j'entends seulement l'avenir très voisin, celui de demain qui arrive, le siècle prochain et voilà tout. Ce mystérieux xx*^ siècle va bientôt regarder dans le nôtre, pour y rechercher ce qu'il a eu d'un peu grand. Toute notre littérature, [)Our laquelle nous nous disputons si fort, va passer à ce crible des années, qui laisse tomber dans le vide sans fond les petites choses, la profusion des œuvres impersonnelles, banales, creuses, boursouflées d'habileté seule, })Our ne retenir que celles qui valent.,. Eh bien, dans le crible, resteront ses œuvres à lui, parce qu'elles ont précisément cette profondeur que d'aucuns leui* contestent; parce qu'elles sont toutes vi-

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bmiites d'àme; parce qu'elles sont pleines de vie, d'esprit et de charme; — peut-être aussi, je me plais à Tespérer, parce qu'elles sont pleines d'honnêteté — et d'idéal I

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