‹ Discours de réception de Pierre LotiChapitre 3 sur 4 · S DISCOURS · texte numérisé non relu

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lui, examinée de près, avait en somme des raisons à peine sérieuses : quoi, en effet ? l'attrait supérieur, la distinction suprême de sa conversation et de sa personne; l'allure exquise de cinq ou six petites lettres à moi adressées, — et le souvenir persistant de deux livres, Julia et Sibylle, lus jadis avec enthousiasme, mais lus à vingt ans... Mon Dieu, si en le lisant et en l'étudiant aujourd'hui, j'allais ne plus l'aimer!... Et si, pour écrire cet éloge imposé, la sincérité allait me faire défaut, que me resterait-il, à moi qui n'aurais ni l'habileté ni l'expérience?...

Quelques jours plus tard, à la fin de ce môme mois de mai, tous ses livres, mandés en hâte à Paris, m'arrivèrent, — ^ingt ou trente volumes dont les titres m'étaient pour la plupart inconnus... Anxieusement, je cherchai d'abord mes deux grandes amies

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d'autrefois, Jidia et Sibylle; vivraient-elles, à mes yeux, autant que jadis ; garderaientelles leur charme encore ou bien l'auraientelles perdu ?. . . Et en tremblant je commençai de relire.

Je fus rassuré très vite : elles vivaient toujours, et d'une vie aussi intense ; leurs figures, un peu oubliées, me réapparaissaient aussi attirantes. Et, pour ,/ulia que j'avais voulu revoir la première, je me rappelle que, ayant pris le livre le soir, je continuai de lire, malgré l'heure avancée de la nuit, et suivis la charmeuse dans sa course à la mort, jusqu'à cette fin admirable, haletante de vertige : « La bète, sentant l'abîme, se déroba brusquement et marqua un demicercle. La jeune femme, les cheveux dénoués, l'œil étincelant, la narine ouverte, la retourna, la fit reculer... Et le cheval, fumant^ cabréj se levait presque droit et se dessinait de

toute sa hauteur sur le ciel gris du matin... A la fin, il fut vaincu : ses pieds de derrière quittèrent le sol et rencontrèrent l'espace. Il se renversa et ses jambes de devant battirent l'air convulsivement. — L'instant d'après, la falaise était vide. Aucun bruit ne s'était fait. Dans ce profond abîme, la chute et la mort avaient été silencieuses. »

Oh ! j'étais tranquillisé complètement.

L'éloge d'Octave Feuillet, j'étais donc sûr maintenant de pouvoir le faire, de cette seule façon qui fût à ma portée, — c'està-dire avec mon instinct et avec mon cœur, en toute sincérité d'admiration.

Et, mon inquiétude calmée ainsi dans la mesure du possible, je me mis à classer par ordre de dates ces volumes dont s'encombrait ma chambre de bord, afin de commencer ma lecture par les plus jeunes de tous, — et de la finir par le Chant du cygne.

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Ce serait peut-être une bonne fortune, pour un critique digne de ce nom qui aurait à se prononcer sur un écrivain, que d'être conduit à faire comme j'ai fait : l'ignorant presque entièrement, le lire pour la première fois d'un bout à l'autre, dans l'ordre même où ses livres ont été écrits, et suivre ainsi le développement de son talent, le dégagement progressif de sa personnalité s'il en a une — et voir s'affirmer dans l'œuvre cette unité sans laquelle il n'y a ni grandeur ni durée.

Je vais dire une chose qui paraîtra peutêtre une énormité barbare : pour moi, les écrivains qui peuvent, à un moment donné, ne pas se ressembler à eux-mêmes, ceux par exemple qui peuvent écrire une pièce mystique après un poème athée, n'ont pas d'âme, ne sont que des amuseurs à gages. Les vrais poètes — dans le sens le

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plus libre et le plus général de ce mot — naissent avec deux ou trois chansons qu'il leur faut à tout prix chanter, mais qui sont toujours les mêmes ; qu'importe, du reste, s'ils les chantent chaque fois avec tout leur cœurl... Ceux qui en savent chanter davantage, les ont trouvées ailleurs qu'au fond de leur âme ; et alors elles ne font plus ni sourire ni pleurer... Tant de livres, dont l'habileté pourtant me confondait, m'ont lassé tout de suite ; il y avait de tout là-dedans ; tel passage me rappelait je ne sais quel auteur, — et tel passage après, je ne sais quel autre. Les vrais écrivains n'ont qu'au début de légères variations de ce genre, sous l'influence des lectures premières ; ensuite ils se relrouvent eux-mêmes ; ils le deviennent de plus en plus, et restent ce qu'ils sont, sans souci des critiques, ni des insultes, — ni des

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modes qui changent, car, en littérature comme en robes et en chapeaux, il y a des modes à l'usage des écrivains de pacotille et de leurs lecteurs.

Dans l'œuvre d'Octave Feuillet, la peisonnalité et Vunité sont deux essentielles et bien rares choses que je veux constater d'abord. C'est toujours lui, c'est de plus en plus lui qui écrit, et dont on sent vibrer l'âme délicatement noble. Derrière la multiplicité des personnages, sous l'infinie et charmante diversité de tant de drames, la thèse soutenue, — car je suis forcé de reconnaître que les livres de Feuillet soutiennent une thèse, — la thèse aussi demeure constante.

Les hommes à théories, — surtout ceux des couches nouvelles qui viennent au monde déjà tout bardés d'érudition, — longuement discutent avec gravité si le roman doit être romanesque ou documentaire, ou psycholo-

gique, ou je ne sais quoi encore ; s'il doit se borner au rôle d'amusette pour gens du monde, ou bien s'il lui est permis de soutenir quelque haute thèse de morale ou de philosophie... Je suis forcé d'avouer que la portée un peu profonde de ces discussions m'échappe ; je les trouve même passablement vaines et puériles. Dans mon ingénuité de barbare éduqué en courant la mer, peu m'importe d'abord qu'un livre s'appelle roman ou s'intitule de tel autre nom qu'on voudra, — et la seule chose que je lui demande, c'est d'avoir la vie et d'avoir le charme ; je fais un égal dédain des étiquetages et des règles, et je laisse disputer, sur la matière, les ergoteurs, impuissants à créer.

La vie et le charme... Octave Feuillet avait le secret magique de les donner aux fantômes de son imagination. Ce secret-là, on

n'arrive jamais à le surprendre si, en naissant, on ne l'a reçu de quelque fée; ce secret-là, pour un écrivain, est tout, et suffit d'ailleurs pour assurer à ses œuvres cette durée un peu lon«;ue qu'on est convenu d'appeler l'immortalité.

La vie et le charme d'un livre! parmi les choses indéfinissables ces deux-là sont au premier rang; où résident-elles?... on n'en sait rien : on les constate sans les exphquer; — on en subit l'entraînant sortilège, — et voilà tout.

Ah I il le possédait pleinement, ce secret de donner le charme et de donner la vie, lui qui savait nous faire pleurer et nous faire sourire. J'ai dit qu'il se laissait prendre lui-même aux airs de réalité qu'avaient ses personnages, qu'il s'attachait à leurs quasi-existences, au point d'éprouver, après chaque livre achevé, un instant

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