M. ALEXANDRE DUMAS
Monsieur,
Celui dont vous venez de faire l'éloge avec tant d'éloqueuce, de conviction et d'autorité, vous tenait en la plus haute estime, non seulement comme poète, mais comme traducteur. Lui qui lisait dans leur langue maternelle ses poètes favoris, depuis Homère jusqu'à Dante, depuis Juvénal jusqu'à Shakespeare, il ne reconnaissait qu'à vous le droit de les faire parler dans cette langue française, dont il possédait tous les secrets et toutes les magies. Il avait confiance en vous sur ce point, comme en luimême, ce qui n'est pas peu dire, car il était respectueux de la pensée des rares esprits qu'il admirait,
— 'Hi —
commo il entendait qu'on If fut de la sienne. La vive admiration qu'il professait si hautement, dont il a si souvent donur ios raisons, pour ces esprits, l'absorbait, l'isolait, il faut bien le dire, à ce point qu'il vivait presque complètement en dehors de tout ce que l'on produisait autour de lui. Dans un livre qui le contient, autant qu'un livre peut contenir nn pareil homme, dans William Shakespeare, il nomme ces grands esprits k plusieurs reprises : Uomère, Eschyle, Job, Isaïe, Ezechiel, Lucrèce, Juvénal, Phidias, Tacite, Jean de Pathmos, Paul de Damas, Dante, Michel-Ange, Rabelais, Cervantes, Shakespeare, Rembrandt, Beethoven. Le {^rand Pelasge, dit-il, c'est Homère ; le grand Hellène, c'est Eschyle ; le grand Hébreu, c'est Isaïe ; le grand Romain, c'est Juvénal; le grand Italien, c'est Dante; le grand Anglais, c'est Shakespeare ; le grand Allemand, c'est Beethoven. Il n'y a pas, il n'y avait pas encore selon lui, de grand Français, quand il faisait ce dénombrement. Il laissait à l'avenir le soin de le trouver. Ces hommes constituaient pour Victor Hugo la cime de l'esprit humain. « Cette cime est l'idéal, dit-il. Dieu y descend, l'homme y monte. » Il ajoute :
Ces génies sont outrés, ceci lient à la «luanlité d'infini qu'ils ont en eux. En eflet, ils ne sonl pas circonscrits. Ils contiennent de l'ignoré. Tous les reproches qu'on leur adresse pourraient être faits à des sphinx. On reproche à Homère les carnages dont il remplit sou antre, Vlliadi-, à Eschyle, la monstruosité; à Job, à Isaïe, à Ézécliiel, à saint Paul, les doubles sens; à Rabelais, la nudité obscène et l'ambiguïté
venimeuse; à Cervantes, le rire perfide; à Shakespeare, la subtilité; à Lucrèce, à Juvénal, à Tacite, l'obscurité; à Jean de Pathmos et à Dante Alighieri, les ténèbres.
Aucun de ces reproches ne peut ôtre fait k d'autres esprits très grands, moins grands. Hésiode, Esope, Sophocle, Euripide, Platon, Thucydide, Anacréon, Théocrite, Tite-Live, Salluste, Cicéron, Térence, Virgile, Horace, Pétrarque, Tasse, Arioste, La Fontaine, Beaumarchais, Voltaire n'ont ni exagération, ni ténèbres, ni obscurité, ni monstruosité. Que leur manque-t-il donc? Cela. Cela c'est l'inconnu. Cela c'est l'infini. Si Corneille avait « cela )> il serait l'égal d'Eschyle. Si Milton avait « cela)) il serait l'égal d'Homère. Si Molière avait « cela » il serait l'égal de Shakespeare. Avoir, par obéissance aux règles, tronqué et raccourci la vieille tragédie native, c'est là le malheur de Corneille. Avoir, par tristesse puritaine, exclu de son œuvre la vaste nature, le grand Pan, c'est là le malheur de Milton. Avoir, par peur de Boileau, éteint bien vile le lumineux style de VÈlourdi. Avoir, par crainte des prêtres, écrit trop peu de scènes comme le Pauvre de Don Juan, c'est là la lacune de Molière!
Dans le feu de l'argumentation, Victor Hugo oublie le lumineux style à' Amphitryon, de V École des femmes, des Femmes savantes et du Misanthrope que personne n'a égalé, sur la scène, et auquel personne n'applaudissait plus que Boileau, et les cinq actes de Tartufe où la crainte du prêtre ne se fait guère sentir.
Mais passons, il continue :
iNe pas donner prise est une perfection négative. 11 est beau d'être attaquable. Creusez en effet le sens de ces mots posés comme des masques sur les mystérieuses qualités des génies. Sous obscurité, subtilité et ténèbres, vous trouverez profondeur ; sous exagération, imagination; sous monstruosité, grandeur.
Il me semble, tandis que je lis ces affirmations, enlondro, du secoiul lang' où le place le poète, Molière qui a ri de tant de choses consacrées et même sacrées, murmurer entre ses dents : « Vous êtes orfèvre, monsieur Josse ! » en ajoutant aussitôt : « Mais quel admirable orfèvre vous êtes! »
Lorsqu'un grand génie a pris, dès l'enfance, l'habitude de s'entretei)ir avec un cercle de génies antérieurs où Sophocle, Platon, Virgile, La Fontaine, Corneille et Molière n'occupent que le second plan, où Montaigne, Racine, Pascal, liossuet, La Bruyère ne pénètrent pas, on comprend aisément que le jour où ce grand génie distingue dans la foule qui s'agite à ses pieds un poète et le marque au front du signe auquel on reconnaîtra dans l'avenir ceux de sa race et de sa famille, ce poète aura le droit d'être fier. Ce poète c'est vous, Monsieur.
Comment l'intimité intellectuelle, l'alliance esthétique se sont-elles établies entre vous et Victor Hugo?
C'était sous l'Empire, Victor Hugo était à Ciuernesey. Il se promenait sur la terrasse qu'il a immortalisée et qui était devenue un but de pèlerinage pour tous les jeunes poètes. Pas un nuage au ciel (( formé d'un seul saphir », comme il aurait dit, pas une ride sur la mer dans laquelle, selon votre belle expression, que nous allons retrouver tout à l'heure, « le soleil tombe en nappes d'argent ><. Alors un des jeunes hommes qui avaient l'honneur de se mouvoir dans l'ombre de l'exilé, s'écria tout à coup, comme
si les vers qu'il citait pouvaient seuls traduire 1 impression causée par cette journée splendide :
Midi, roi des étés, épandu sur la plaine, Tombe en nappes d'argent des hauteurs du ciel bleu. Tout se tait. L'air flamboie et brùIe sans haleine, La terre est assoupie en sa robe de feu.
« Qu'est-ce que vous dites là?s'écria Victor Hugo, en entendant ces beaux vers qu'il ne se rappelait pas avoir faits.
— Co sont des vers de Leconte de Lisle, répondit le jeune homme. » Votre nom était encore de ceux qui n'éveillaient pas de souvenir dans l'esprit du Maître. Il demanda à votre jeune confrère s'il savait le reste du morceau.
Le jeune homme le savait, comme bien d'autres le savent, même parmi les simples prosateurs, et après avoir répété la première strophe, il continua ainsi :
L'étendue est immense et les champs n'ont point d'ombre ; Et la source est tarie, oii buvaient les troupeaux ; La lointaine foret, dont la lisière est sombre. Dort, là-bas, immobile en un pesant repos.
Seuls, les grands blés mûris, tels qu'une mer dorée. Se déroulent au loin, dédaigneux du sommeil ; Pacifiques enfants de la terre sacrée, Ils épuisent sans peur la coupe du soleil.
Parfois, comme un soupir de leur àme brûlante, Du sein des épis lourds qui murmurent entre eux, Line ondulation majestueuse et lente S'éveille et va mourir à l'horizon poudreux.
Non loin, quelques bœufs blancs, couchés parmi les herbes,
Bavent avec lenteur sur leurs fanons épais,
Et suivent de leurs yeux languissants et superbes
Le songe intérieur qu'ils n'achèvent jamais.
liomiiip, si, le co-ur plein de joie ou d'amertume. Tu passais, vers midi, dans les champs radieux, Fuis ! La nature est vide et le soleil consume, Rien n'est vivant ici, rien n'est triste ou joyeux ;
Mais si, désabusp des larmes et du rire. Altéré de l'oubli de ce monde agité.
Tu veux, ne sachant plus pardonner ou maudire. Goûter une suprême et morne volupté,
Viens ! Le soleil te parle en paroles sublimes ! Dans sa flamme implacaljle absorbe-toi sans fin. Et retourne à pas lents vers les cités infimes, Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.
Quand on a écrit les Feuilles d'automne, les Chants du crépuscule, les Rayons et les Ombres, et qu'on entend tout à coup des vers comme ceux-là, on tressaille dans toutes ses fibres de poète, on reconnaît un frère, je ne dis pas un fils, car vous n'êtes né de personne, et l'on dit au passant qui vient de vous initier et qui est certainement parmi ceux qui nous écoutent aujourd'hui :
« En savez-vous d'autres?
Le jeune homme en savait beaucoup d'autres; il laissa tomber goutte à goutte, comme des perles, dans l'azur, l'or et les diamants de cette éclatante journée, des fragments de Çhowcrpa, de la Vision de Brahma, de la Robe du Centaure, à'Hélène. de Kiron, à^Hypathie et Cyrille. Victor Hugo demanda au jeune homme comment et peut-être pourquoi il avait appris tant de vers de vous. Le jeune homme entra alors dans les détails de la vie de ce poète nouveau, indépendant, sauvage et même un peu
farouche, comme aurait dit Racine, vivant dans la solitude et le travail, absolu dans ses idées, tout à son œuvre, aimant la poésie pour elle-même, pour elle seule, pauvre, fier, honorable en tous points, aussi peu soucieux de la fortune que de la renommée, lesquelles, du reste, paraissaient décidées à respecter longtemps encore son incognito. Victor Hugo n'eut qu'à se rappeler son petit logement de la rue du Dragon, en 1820, pour se figurer le vôtre au boulevard des Invalides ; il n'eut qu'à se souvenir comment s'était fondée l'école romantique dont il s'était bientôt fait proclamer le chef, pour comprendre qu'il se fondait dans ce Paris toujours en travail, mais 011 il n'était plus, une école nouvelle, avec un chef nouveau.
En effet, à l'époque même où, du haut de son rocher flamboyant, il jetait à travers l'espace, les pages des Chnlimcnts^ des Conteiyiplations, de la première Légoide dps siècles qui prenaient leur vol, aigles, corbeaux et colombes, vers les quatre parties du monde, le soir, l'étoile des mages d'Orient guidait quelques bergers recueillis, dévots et convaincus, vers l'autel mystérieux que vous aviez élevé à la Muse et dont je ne crois pas qu'aucun poète avant vous ait aussi complètement connu les ardeurs sacrées, enivrantes et pures. C'est que tout en étant né Français, c'est que tout l'u vivant et en respirant au milieu de nous, comme chacun peut le voir aujourd'hui, par hasard, pour ainsi dire, ce n'était pas nous qui étions intellectuellement vos compatriotes
et vos conlomporains, c'étaient les firecs et Its In- (loiis. L'état civil et la présoiicc réelle ne |»roiiv<;nt rien dans les aiïairos de Tcsprit. Il y a linllucncr des origines, des hérédités, des lieux et des milieux. Or, vous avez vu le jour en plein océan Indien, dans cette île enchantée de la Héiinion. Afri(pie d'un côté, Asie de l'autre, qui doit apparaître à ceux qui passent au large comme un immense houquet de llcurs, nées peut-être de celles que cueillait l'roserpine quand Pluton s'est mis à la poursuivre et qu'elle a jetées dans les flots ])0ur alléger sa fuite inutile. Vous êtes né le 2:2 octobre 1818, à Saint-Paul, d'un père Breton et d'une mère Gasconne; et qui le croirait 1 quand on vous lit, petit-neveu de Parny, le Scarron de la guerre des Dieux et le Tibulle d'Eléonore :
Enfin, ma chère Éléonore, Tu l'as connu ce péché...
Rassurez-vous, je m'en tiendrai là de ces vers qui ont dû si souvent vous faire rougir comme poète, même comme neveu et qui n'ont peut-être pas peu contribué à la sévérité de vos jugements sur les poètes de l'amour. Vous avez été élevé par un père, grand admirateur de Rousseau, qui a essayé sur vous les théories à' Emile avec la persévérance d'un Breton. La règle paternelle était quelquefois dure, la soumission pénible. Heureusement la grande nature était là. Vous vous dédommagiez par de longues courses solitaires sous votre soleil
Irupical. (1 csl pcmlaiiL ces coiiise.s que vous avez vu
A travers les luassils des pâles oliviers
L"archer resplendissant darder ses belles tlèches
Qui. par endroits, plongeant au Ibnd des sources rraiclios.
Brisent leurs pointes d"or contre les durs graviers.
El vous gravissiez la moiilagne, jusqu'à ce que vous eussiez atteint le point où se trouve
L'n lieu sauvage au rêve hospilalior Qui, dt's le premier jour, n'a connu que peu il'liùLes ; Le bruit n'y monte pas de la mer sur les eûtes. Xi la rumeur de l'homme ; on y peut oublier.
Parfois, hors des fourrés, les oreilles ouvertes. L'œil au guet, le col droit et la rosëe au flanc. Un cabri voyageur, en quelques bonds alertes. Vient boire aux cavités pleines de feuilles vertes. Les quatre pieds posés sur un caillou ti-emblant.
Vous n'étiez pas seulement un marcheur infatigable, vous étiez- un nageur intrépide, et après avoir été contempler l'aigle
Qui dort dans l'air glacé les ailes toutes grandes,
VOUS redescendiez défier dans l'immensité de la mer le requin si fréquent dans vos parages :
Il ne sait que la chair qu'(ni liroie et qu'on dépèce, Et, toujours absorbé dans son désir sanglant. Au fond des masses d'eau lourdes d'une ombre é])aisse. Il laisse errer un œil terne, impassible et lent.
Ainsi se fortifiaient votre énergie et votre volonté.
Puis l'ange à l'épée llamboyante, l'ange injuste des nécessités matérielles vous a pour jamais chassé
- :lt -
«lu |iafa«lis de volrc eiifiiiitc ri d»; vos rôvos. Mais si Ion n'cinpoi'Uî jias le sol «le la palrir à la smirljc de s<!S souliers, on en einporle Tànie dans le («eiir de son àme. quand on est un poi'le eoiniiie vous, ri c'était bien au soleil de l'exlrènie Oiieni (juc vos jeunes discijdes venaient st; l'érhauilV'r et s'éclairer. N'est-ce pas IJoudlia qui reconnaissant, apr'-s de longues méditations solitaires, rinsuflisanre d».* renseignement brahmanique, même celui il'Ariila- Talauia, le t;rand hrahmane de Yanjali. nièuie celui de Koudraka, le grand prêtre de l{adjagri|ia. se sépara de la tradition et s'éloigna eu disant :
Là n'est |)oinl Ui voie qui conduit à riuiliiréfeinc poui les olijets du monde, qui conduit à ranVancliisseinenl de l.i passion, qui conduit à la lin de.s vicissitudes de l'être, qui conduit au Nirvana.
Vous avez fait comme le grand rénovateur iudou. Vous avez rompu avec bien des traditions anciennes, avec bien des gloires consacrées, et voici comment, dans la préface de la première édition de vos Formes mitiqiies, vous avez posé les nouveaux dogmes :
Depuis Homère, Kscliyle et Soitliucle. qui rcpiésentenl la poésie dans sa vitalité, dans sa plénitude el dans son unidharmonique, la décadence et la barltaric oui, envahi l'espiil hutnain. Kn fait d'art original le monde romain est au niveau des Uaces el des Sarniates; le cycle chrétien loul entier est barbare. Dante, Slialcespcare et Milton n'ont que la force et la hauteur de leur p-énie individuel; leui' langue et leurs conceptions sont baibarcs. I^a Sculpture s"csl arrêtée à Pliidias et à lAsip|ie; Michel-Ange n'a rien fécondé; son o.'uvre. admirable en elle-même, a ouvert une voie désastreuse. Que
lesU'-l-il donc des siècles écoulés depuis la Grèce? (Juclques iiidividualiLés puissantes, quelques irrandes œuvres sans lien eL sans unilé...
La poésie moderne, rellel conl'us de la personnalité fougueuse de B\"ron. de la religiosité factice et sensuelle de Chateaubriand, de la rêverie mystique d'outre-Rhin et du réalisme des Lakistes, se trouble et se dissipe. Rien de moins vivant et de moins original en soi, sous l'appareil le plus spécieux. Un art de seconde main, hybride et incohérent, archaïsme de la veille, rien de plus, l-a patience publique s'est lassée de cette comédie bruyante jouée au profit d'une aulolâtrie d'emprunt. Les maîtres se sont tus ou vont se taire, fatigués d'eux-mêmes, oubliés déjà, solitaires au milieu de leurs œuvres infructueuses. Les poètes nouveaux enfantés dans la vieillesse précoce d'une esthéti(iue inféconde, doivent sentir la nécessité de retremper aux sources éternellement pures l'expression usée et allaiblie des sentiments généraux. Le thème personnel et ses variations trop répétées ont épuisé l'attention; l'indifféience s'en est suivie à juste titre; mais s'il est indispensable d'abandonner au plus vite celle voie étroite et banale, encore ne faut-il s'engager en un chemin plus difficile et dangereux que forlilié par l'étude et l'initiation. Ces épreuves expiatoires une fois subies, la langue poétique une fois assainie, les spéculations de l'espril, les émotions de l'âme perdiont-elles de leur vérité et de leur énei'gie quand elles disposeront de formes plus nettes et plus précises? Rien certes n'aura été délaissé ni oublié; le fonds pensant et l'art auront recouvré la sève et la vigueur, l'harmonie et l'unité perdues. Et plus tard, quand ces intelligences profondément agitées se seront apaisées, quand la méditation des principes négligés et la régénération des formes auront purifié l'esprit et la lettre, dans un siècle ou deux, si toutefois l'élaboration des temps nouveaux n'implique pas une gestation plus lente, peut-être la poésie redeviendrat-elle le verbe inspiré et immédiat de l'àme humaine?...
Tels sont les passages les plus saillants de celle préface claire comme le cristal et comme l'acier.
— Mi —
Une Icllc jiiiitcssioii (If foi M fl.iil jt.is sculrnifiil le coiiji (le clairon (|ii! soiiiir rassaiil (!»• I*a\riiir. i'(''lail 1«' toujt (le clodu' ipii scjhim! le i;las du ]iassr cl surlout du présent. (î'élail une révolulioii radicale devant entraîner de bien autres conséquences que celle de 1830. Il ne s'agissait de rien moins en eiïel que de répudier toute l'esthétique moderne, de revenir sur le mouvement classique et romantique, et de restituer aux poètes la direction ilc Tàme humaine. A[)rès avoir eu (connaissance de vos vers, Victor Hugo a-t-il eu connaissance de cette préface? Je le crois. Aussi a-t-il voulu vous connaîlrc et vous séduire. Se faire un apotrc d'un adversaire, c'est régal de Dieu. Sachant que vous ne viendriez pas à lui le premier, il est allé à vous. Il avait de ces coquettelies-là, quand on lui résistait. Il vous a envoyé un de ses livres, avec ces deux seuls mots tout caressants d'égalité : Jniujamus dexfras et sa !.;rande signature royale. N'étail-il pas celui (jiii avait dit :
M;rmtenant, je sais V-.wi il'aiiprivoisor les âmes.
Vous êtes venu! vous avez vul vous avez été vaincu! A partir de ce moment, vous avez senti que vous ne pouviez plus résister à cet enchanteur, et vous êtes resté un dos fidèles de la maison, un des fervents du maître. Vous avez bien fait. Pour quicoiujue est un peu poète Victor Hugo est irrésistible. Je viens de le relire, depuis les Oilcs cl li(iU(idcs\u^qu'à la Fin dr Satan et jusqu'au Théâtre en liberté. J'ai retrouvé partout les éblouissements qu'il m'avait
oaiisés dansma jeuuosse. Car ceux de noire âge soiil Ions nourris de son lait, de son miel^ de sa chair. A la seule évocation de son nom, les vers s'allument dans noire mémoire et sélancent jusqu'au ciel en gerbes de feu do toutes les couleurs. Je comprends que Chateaubriand l'ail appelé enfant sublime. On dit maintenant que le mot n'est pas vrai. Tant pis pour Chateaubriand. On dit aussi que le poète ne descend pas, comme il l'a prétendu, des Hugo, qui furent capi Laines dans les troupes de René II, duc de Lorraine. Tant pis pour les capitaines du duc René IL Ce qui est certain, c'est qu'il fait partie désormais de l'air que nous respirons; il a passé dans le sang" de la France. S'il n'appartient plus à la Lorraine par ses aïeux, il tient, par son génie, au sol de la patrie inlcUccluelle, de réternelle patrie française que nul ne peut envahir ni morceler.
Maintenant, si l'on rapproche votre préface du discours que nous venons d'entendre, il sera facile de constater que, tout en exceptant Victor Hugo, vos idées générales ne se sont pas modifiées. Cette exception n'est pas une simple courtoisie académique, puisque, dans l'oraison funèbre que vous avez prononcée le jour des funérailles, vous avez appelé le mort « l'éternelle lumière qui nous guidera éternellement vers réternelle beauté, » qu'aujourd'hui vous déclarez son œuvre unique entre toutes, en ce qui la caractérise. Par celle toute petite restriction vous pouvez vous maintenir dans vos théories premières et. dans votre aspiration finale : la direction.
jiliis ou moins rloiiiiiéc dans iavenir, de 1 àmc lininaine par les poMes réj^^énérés. Je crains que vous ne fassiez là, Monsieur, un rAve invalisable, qui doil lenir à vos origines orientales elà vos idées personnelles en matière religieuse.
dette éducation par les poètes pouvait peut-èlic se justifier quand les rapports du ciel et de la terre étaient dans d'autres conditions qu'aujourd'hui, quand les Dieux quittaient à chaque instant l'O- Ivmpe pour avoir conuiierce avec les hommes et quelquefois avec les femmes; quand Athéné, fille de Zeus tempétueux, saisissait le Péleion, visible pouilui seul, et lui parlait au milieu des batailles, quand Diane se tenait à la disposition d'Endymion et que .lunon, Minerve et Vénus acceptaient, dans une question purement plastique, d'ailleurs, l'arbitrage d'un simple berger, qui en devenait audacieux jusqu'à susciter les catastrophes qu'Homère a si bien chantées et que vous avez si bien traduites. La mojale que les poètes initiés à ces mystères divins pouvaient enseigner aux hommes était assez faite d'imagination et d'opportunité, pour que les poèmes Ivriques et dramatiques y fussent suffisants. Mais depuis \almiki etlîomJ-re, lîtl fait extraordinaire et imprévu, quoique prédit, a eu lieu. Au milieu des poèmes orphiques et védiques, tout à coup on a vu tomber, du ciel, dit-on, un petit livre, un tout petit livre, dont le contenu ne remplirait pas un chant de VIlindp ou du Rammjnna; et ce petit livre racontait aux hommes la plus merveilleuse hisloir»'
qu'ils eussent jamais entendue, et leur proposait la morale la plus pure, la plus intellieible, la plus consolante et la plus profitable qui eût jamais été proclamée sur la terre. L'humanité se sentit tout à coup une âme nouvelle à la voix de certains rapsodes venus du petit pays de Judée, récitant et propageant, par le monde, leur poème qu'ils déclaraient divin, avec tant de conviction et d'enthousiasme, qu'ils se laissaient mettre en croix ou livrer aux bétes jilutôt que d'en désavouer un mot. Les poèmes religieux de l'antiquité s'ellacèrent alors sinon de la mémoire, du moins de la conscience des hommes, comme au premier rayon di' soleil s'éteignent les étoiles qui ne sont lumière que pour la nuit.
("e que la Cène vit et ce qu'elle entendit
Esl éciit d;uis le livre où p.ts un mot ne change
Pai' les quatre hommes purs près do qui l'on voit l'ange,
Le liou et le bœuf, et laigle et le ciel bleu.
Cette histoire par eux semble ajoutée à Dieu.
t'ommo s'ils écrivaient en marge de l'abîme:
Tout leur livre ressemble au rayon d'une cime:
Cliaque page v frémit sous le frisson sacré;
Et c'est pourquoi la terre a dit : Je le lirai.
Les peuples qui n'ont pas ce livre le mendient:
El vingt siècles penclu-s dans l'omlire l'étudient.
Voilcà ce que Victor Hugo dit de ce petit livre dans la Fin dr S'ihni. qui est la conclusinii pbilosophique de la U'{icnd(' des siècles.
A partir de ce fait, l'humanité a passé de l'idolâtrie du Beau à la religion du Bien. L'âme a ses besoins comme le corps et l'esprit. L'art qui. selon vous, doit être son propre but à lui-même, n'en crut pas
moins dovoir s«> itifllrn pioiismiriii ,-ni sriAitr de la nH'«*lalion uflirnu'»' (li\im'. Dieu cul. ((tmiin' Irx Dit'iix. SOS Phidias rt ses Lvsijipo, sfs Apindlnel son Zoiixis dans los Donalollo of los Miolnd-Ango. dans les J^d'onard «l los llapliaol, el la ninsiqnc naqnil. comme pour rônnir en une seule toutes les voix do la création à la louante du Créateur récemmonl dévoilé; enfin la poésie elle-mômo, abdiquant sa souveraineté directe sur les esprits, se lit la vassale et mena le Chœur de la bonne nouvelle.
Sous le souffle du Dieu de Moïse et de Jésus, elle inspira la Divine Comédie à Dante, la Messinrh à KIopstock. Poli/eiictf à Corneille, Athalir- à |{acine. le Paradis perdu à Millon. Faust à rioclhe, si bien que lorsque vous êtes venu on France, tout pénétré des poésies orientale et grecque, aux sources desquelles vous vouliez nous ramoner, vous vous ôtes trouvé en face de poètes chrétiens, dernier reflet de ce que vous appelez la religiosité factice et sensuelle de Chateaubriand.
Lamartine, Hugo, Musset étaient chez nous los chantres Ao cotte poésie spirihialislo.
Lamartine disait :
O l'ère (inadorc niriii i>t''ro, 'loi qu'on ne nomnip qu'à jrenonv 'loi dont le nom terrihle et doux F'ait rourher le front de ma mère;
On dit que ce brillant soleil N'est qu'un jouet de ta puissance, (^ue sous ti>s pieds il *e li.'ilanoe «'omme une lamjie de vermeil.
On dit que c"est toi qui fais naître Los petits oiseaux dans les rliamp< Kf qui donne aux ])etils enfants l'ne ;im<^ aussi pour to oonnairro.
Va ]iour obtenir chaque don Que cliaque jour tu fais eclore A midi, le soir, à l'auroi-e.
Que faut-il"? Prononcer ton nom.
Mets dans mon àme la justice, Sur mes lèvres la vérité :
(ju'avee crainte et docilité Ta parole en mon co-ur mùris-;e,
Et que ma voix sélève à foi Comme cette douce fumée Que balance l'urne embaumée Dans In main d'enfants, comme moi.
Victor Hugo disait à sa fille : « Ma fille va prier, » et, lorsque, quinze ans après, la mort lui prenait cette fille, il s'écriait :
Maintenant! Oh! mon Dieu, que j'ai ce calnii^ sombre
De pouvoir désormais Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l'ombre
Elle dort pour jamais.
Maintenant, qu'attendri par ces divins spectacles, Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté ; Voyant ma petitesse et voyant vos miracles, .Te reprends ma raison devant l'immensité ;
.le viens à vous, Seisrneur. Père auquel il tant croii-e:
Je vous porte apaisé I-es morceaux de ce cœur tout plein de votri- irloir-e
Que vous avez brisé;
.le viens à vous, Seiimeur. confessant que vous êtes
Bon, clément, induisent l't doux; ô Dieu vivant!
Je conviens que vous seul savez ce que vous faites
Kt que l'homme n'est rien qu'un jonc qui tremble au vent.
.!<• ilis (|iir' II' iiiinliiMii (|ui sur \i' rorps se ft-rnic
Otiviv le Hniinment, i;i (|ii<' re c|irici-bas nous iippnons jioiir le ifriiif
K<\ \o ciimim'iiceiiienl.
•Il" ronviens à genoux que vous seul. Père Aupiisli', Possédez rinfiiii, le n'-ol, l'absolu; Je ronviens qu'il esl lion, je conviens qu'il esr juste Que nmn ro-iir ait saigné puisque I)i<Mi la voiihi.
l'jilin .Miisst'l, à (]ui (|ii«;li|iies-iiiis. (jiii ne l'oiil |M'ul-rH'e pas assez lu. re|HfM'lionl df n'avoir cliiml»' loiilc sa vie que la chanson de Chérubin à sa niarraiiH'. qu'il chantait lorl liicu d'aillrnis. (miIIii Miissft (|iii avait dil :
Celui qui ne sait pas. quand la brise ëtoulTée Soupire au fond des bois son tendre et loiii: rbav'iin. Sortir seul au hasard, chantant qut-lque refrain. Plus fier quOphelia de romarin coilïée, Plus étourdi qu'iui pacre amoureux d'une iVe. Sur .son chapeau cassé jouant du taml)Ourin.
Celui qui ne sait pas. durant les nuits bridantes. Qui font pâlir d'amour l'étoile de Vénus. Se lever en sursaut, sans raison, les pie<ls nus. .Marcher, prier, pleurer, des larmes ruisselantes. Le chd'ur plein de pitié pour des maux inconnus.
Que celui-là rature et liarbouille a son aise ; 11 peut tant qu'il voudra rimer à tours de bras. Ravauder l'oripeau qu'on appelle antithèse. Et s'en aller ainsi jusqu'au Pére-Lachaise. Traînant à ses talons tous les sots dici-bas : Grand homme si l'on vetit. mais poète non pas.
Celui (jui. à vini;t-deux ans. faisait celte belle invocation à l'amour et à l'esthétique, — six ansapri-s. quand l'amour l'avait blessé, cherchant à se reprendre, s'écriait, aprèsavoii" répoinlii. sans i'épli(|ii('
possihlo. à tonleslos pliilosophies passées, présentes ol fui lire s :
Ail ! pauvres insensés. luiséraliles cei-velles,
(xjui de tant de façons ave/, tout expliqué.
Pour aller jusqu'aux cicux il vous iallait des ailes,
Vous aviez le désir, la foi vqus a manqué.
Je vous plains ; votre orgueil part d'une àme blessée,
Vous sentiez les tourments dont mon eœur est rempli.
Et vous la connaissiez cette amère pensée
Qui fait frissonner l'homme en voyant l'infini.
i;ii liien, prions ensemhle. abjurons la misère
De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux ;
Maintenant que vos corps sont réduits en poussière.
J'irai m'agenouiller, pour vous, sur vos tombeaux.
Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science,
Chrétiens des temps passés et rêveurs d'aujourd'hui ;
Croyez-moi, la prière est un cri d'espi'rance !
Pour que Dieu nous réponde, adresscns-noiis à lui.
11 est juste, il est bon ! sans doute il vous pardonne.
Tous vous avez souffert: le reste est oublié!
Si le ciel est désert nous n'offensons personne.
Si quelqu'un nous entend qu'il nous jirenne en pitié.
Vive Dion! c'est \v cas de le dire, voilà de beaux vers, Monsieur, el je n'en sais pas de plus beaux dans notre langue, bien que j'en sache beaucoup. Si vous mettez à côté des trois pièces que je viens de citer le Lac de Lamartine, la Tristesse d'O/f/mpio de Victor Hugo, le Soitrenij- ou une des Nit/'ts, celle que vous voudrez, de Musset, vous aurez avec les chœurs à A t/ialie, à' Est/iei cl de Pobjeucte, avec l'admirable traduction en veis de VlmiUilion par Corneille, vous aurez à peu près le dernier mot de notre poésie d'amour terrestre et divin. C'est cela que vous venez combattre; cVst cela <jue vous voulez ren-
voi-scr. Toiilalivo eomiiif un!' aiilro. Tout csl jtcrniis «piand la sincérité fait \o fonrl, d'autant plus quo co (]im vous avo/ ronscillé aux poMcs nouvraux dr l'air»', vous l'avoz rommcnné vous-mAme, résolumont, patiemment. Vous avez immoli* en vous l'émotion personnelle, vaincu la passion, anéanti la sen.sation, étouffé le sentiment. Vous avez voulu, dans votre œuvre, que tout ce qui est de l'humain vous restât étranger, fmpassilile, brillant et inaltérable comme l'antique miroir d'argent poli, vous avez vu passer et vous avez reflété tels quels, les mondes, les faits, les âges, les choses extérieures. Les tentations ne vous ont pas manqué cependant, si j'en crois le cri que vous ave/ laissé échapper dans la Vipèrp. C'est le seul. Vous ne voulez pas que le poète nous entretienne des choses de l'âme, trop intimes et trop vulgaires. Plus d'émotion, plus d'idéal ; plus de sentiment, plus de foi ; plus de battements de cœur, plus de larmes. Vous faites le ciel désert et la terre muette. Vous voulez rendre la vie à la poésie, et vous lui relirez ce qui est la vie même de l'Univers, l'amour, l'éternel amour. La nature matérielle, la science, la ]»hilosophie vous suffisent. CiCrtes le firmament, le soleil, la lune, les étoiles, les océans, les foréls. les divinités, les monstres, les animaux sont intéressants; mais moi aussi je suis intéressant, moi, l'homme. Mon moi qui vit, qui aime, qui pense, qui souffre, qui espère au point de croire à ce que rien ne lui prouve, ce moi, guenille je veux bien, mais guenille qui m'est
chère, ce moi a autant de droits que le reste de r Univers à l'expression de son amour, de sa douleur, de son espérance, de sa foi. de son rêve. Si je pardonne aux poètes, si je leur demande même de me parler d'eux, c'est qu'en me parlant d'eux, s'ils en parlent bien, ils me parlent de moi. Discussions, raisonnements, théories, esthétique, rien n'y fait; rien n'y fera. Nous ne sommes qu'à ce qui nous émeut. L'ame humaine ressemble à l'Ai^ni'S dv, Molière. A tous les arguments décole. elle répond ce que l'innocente pupille d'Arnolphe répond à son vieux tuteur quand il veut se faire aimer d elle :
Tenez, tous vos discours ue me doublent point lame, Horace, avec deux mots, eu ferait plus que vous.
Ces deux mots que l'humanité, comme Agnès, veut toujours entendre, qui doivent l'entraîner et la convaincre, ce sont justement ceux que vous excluez de la poésie. Et quelle compensation lui offrez-vous en échange? Après cinquante ans d'érudition, de méditation, d'initiation aux traditions de tous les temps, quelle est la philosophie de votre trilogie coforée, puissante, des Poèmes antiques, des Poèmes barbares, des Poèmes tragiques? Ce sont ces deux grandes imprécations de Caïn et de Baliavat dont la conclusion est le néant du monde et dont l'idéal est la mort.
J'ai goûté peu de joie et j'ai l'àme assouvie. Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens; Dans le sable stérile où dornienl tous les miens. Que ne puis-je finir le songe de ma vie.
Ail ! dan» vus liu |>roron(Js (|Uuiid je ])ouri-ui desceiniu-, Cuiniiie uu luivat vii-illi qui voit toml)er ses fers, (»'»«' .i'aii»«t"ai sentir, libre des maux souirerts. (le tjui tut moi, rentrer dans la commune cendre ;
Kl toi, divine mort, oii tuiii rentre et s'ellace. Accueille tes entants dans ton sein étoil»-; AlViaucliis-nous du temps, du nombre et de rcsjiaco, Et rends-nous le repos que l.i vie a iroutdé.
Vuilii ce <|ii(' VOUS iKiiis rajjporlez jtour nous régénérer après les liuis mille ans de barbarie inldleclnt'llc que nous avons liaveisés. selon vous, depuis Homère, Eschyle et Sophocle. Voilà l'éducation que les adeptes de la poé.sie telle que vous la concevez donneraient aux générations nouvelles en reprenant la direction des àrties : le vide de rélrc. la soif de la mort. (Test la conclusion de IKcclésiaste, il y a plus de deux mille ans, et de Schopenhauer ces jours-ci. Ètes-vous sûr de ne pas retomber, sans vous en apercevoir, dans les révoltes et les blasjdii'mes de Lara, dans les tristesses de Kené, dans les mélancolies d'Ohermann? Heureusement, faut-il vous dire ma pensée? je ne crois })as au véritable désir de mourir chez ceux (Jui, Tayanl exprimé, surtout en d'aussi beaux vers que ceux que je viens de citer, continuent à vivre. Toute cette désespérance ne me semble plus alors que littéraire. De toutes les choses que l'homme peut souhaiter, la fortune, la richesse, la santé, l'amour, la renommée, la mort, la mort est justement la seule qu'il soit en son pouvoir de se procurer tout de suite, sans l'appui des dieux, sans le secours des hommes. Eh bien.
c'est jusiemuiil la seule qu'il ue se procure presque jamais. La mort a du bon, mais Ihomme lui préférera toujours la vie, pour commencer. A ce poiul que Tespérance que nous avons d'être éternels dans un autre monde n'est peut-élrc faite, pour beaucoup, que du désespoir de ne pas Tètrc dans celuici. Toutes no« doléances, à ce sujet, aboutissent linalement à la fable de la Mort et du Bûcheron, du bonhomme La Fontaine, philosophe pour enfants, qui a fait dire aux bêtes tant de choses raisonnables. à qui nos mères nous mènent de force quand nous sommes petits, à (|ui nous revenons tout seuls (juand nous sommes vieu.v. dont la philosophie est peut-être la seule qui soit à la mesure de l'homme et à laquelle il me semble que vous commencez vous-même à faire retour. V^t la preuve, c'est que nous vous voyons là, vivant, bien vivant, grâce à Dieu, et même immortel, immortel comme nous le sommes tous ici ; je ne vous garantis pas davantage. Durant cette immortalité mutuelle, nous nous etforcerons de vous faire aimer la vie, pour que vous puissiez écrire longtemps encore de beaux vers sur la mort. Et vous verrez que cette vie a quelques bons moments, comme celui-ci par exemple, où j'éprouve une véritable joie, je vous assure, à honorer publiquement, tout en le contredisant un peu, un homme de grand talent et d'un beau caractère.
Quand j'ai su que je devais vous répondre. Monsieur, j'ai attendu, je vous l'avoue, avec impatience, la communication de votre discours. 11 me semblait
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(IcNoir rliL' pour vous loccasioii d un inanitestf iléliiiilil', d'un»' (Hudc qui ne pouvait manquer d'rlrc intéressante, quelles que fussent vos conclusions, sur l'état de la jKX'sie en France, depuis 18:20. (!ettr élude, vous n'avez pas cru devoir la faire. Pas un mot de l^amartinc ni de Musset. Moi seul et tous ceux qui nous écoutent, nous sommes souvenus d'eux. Du reste, je dois vous prévenir tout de suite, pour vous éviter tout malentendu inutile dans vos futurs entretiens avec vos nouveaux confrères, (juà l'Académie, nous continuons à admirer passionnément l'un et à aimer follement l'autre. Souvenirs, habitudes de jeunesse sans doute ! Vous n'avez fait qu'une seule allusion au Moïse d'Alfred de Vigny et à une de ses pensées. Voilà tout ce que vous accordez à l'école romantique; c'est peu. J'aurais voulu aussi vous voir entrer dans quelques détails sur les procédés de l'école nouvelle de versification dont Victor Hugo a été et reste le chef, dont vous êtes le conlinualcur le plus autorisé, encore plus sévère que lui, sur ces questions de césure, de rejets, <renjambements. de rimes riches ou pauvres, avec ou sans consonne d'appui, enfin sur toutes ces questions de technique et de prosodie qui font tant de bruit sur le nouveau Parnasse. Vous auriez pu nous dire où nous en sommes avec notre vieux Boileau. s'il a toujours raison pour vous comme pour moi, j)cir exemple, qui, en matière de versification, reste convaincu qu on peut tout dire dans la forme dont Malherbe, Régnier, Corneille, Racine, Molière, se
sont contentés. J'aime les vers qui s'en vont deux à deux, comme les bœufs ou les amoureux, et je m'imagine que les vers appelés à se fixer dans la mémoire des hommes, sont ceux qui sont construits de cette sorte, et qui enferment une belle idée ou une belle image dans un vers dont Boileau eût approuvé la structure.
Victor Hugo ne s'est que bien rarement écarté des règles traditionnelles, même dans la pièce intitulée Réponse à un acte cVaccusalion et où il prétend avoir bouleversé la langue. Il connaissait très bien sa langue; il savait mieux que personne qu'on ne la bouleverse que comme on bouleverse la vieille terre du nouveau monde, pour y chercher de l'or. Il a été et il restera un classique si l'on entend ce mot comme nous l'entendons ici : auteur de premier rang devenu modèle dans une langue quelconque. Ce que la langue poétique lui doit, au point de vue de la facture, disons le mot, du métier, c'est la règ'e nouvelle qu'il a imposée à la rime et dont non seiilemeut aucun poète ne peut plus s'écarter, mais que quelques-uns exagèrent jusqu'au tour de force et au calembour. Ce qu'il a fait éclater au bout de ses vers de rimes inusitées jusque-là, sonores, étincelantes, c'est inouï. Comme il devait, il faut bien le dire, procéder plus par imagos que par idées, il avait besoin de rimes faisant image elles-mêmes. On peut être forcé de parler en prose; on n'est jamais forcé de parler en vers. Si la rime ne nous apporte pas à la fin du vers, un étonnement délicat, une surprise
iii^i'iiiciisc, .si clh; iK! nous cmjKtrlr pas sur sou ailr, si ello ne nous él)l()uil pas de son rayou. ce u'esl pas la pciue de s'exprimer eu ligues plus courtes que les autres. C.e u'esl doue (ju'fîu ohéissaiif à de certaines lois rigides, doul le vulgaire ignore le secret tout en en subissant le charme qu'on pourra se croire en droit de placer la poésie au-dessus de la prose, comme on accorde à la femme, dans les relations sociales, le droit de préséance sur l'homme, à cause de certains avantages extérieurs qui ne s'adressent pas toujours à la seule intelligence.il y a, en présence d'une belle personne, une émotion de l'œil, un frisson particulier qui ne sont pas arguments irréfutables et qui ressemblent un peu à la sensation que la forme poétique cause tout d'abord par elle-même. Les ju^es qui condamnent Socrate peuvent acquitter et même glorifier Phryné; moins de dix ou quinze ans apri'S, ce sera Socrate qui aura raison jusqu'à la lin des siècles. Ainsi souvent de la prose et de la poésie. Quand Pascal dil : « Le cœur a des raisons que la raison ne connaît ))oint. » quand La liochefoucauld dil : « L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu, » quand saint Augustin dit : « Tout ce qui finit est court; » je ne vois pas ce que la cadence du rythme et l'éclat de la rime pourraient ajouter à ces belles pensées, si concises, si claires, si vraies, qui se fixent à jamais dans ma mémoire comme les plus beaux vers, mais en fortifiant mon expérience et en satisfaisant ma raison. Ici la précision et la probité de la prose valent toutes les
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splendeurs du nombre. La vérité est que l'on a la mauvaise habitude de demander à la poésie plus d'éclat que de profondeur, plus de charme et de grâce que de solidité. On ne tient pas généralement à l'entière logique de ce que les poètes disent, pourvu que ce qu'ils disent soit touchant ou simplement musical. (Jn suit ces esprits ailés partant tous les jours pour les nuages, quitte à en revenir seul, quand ils y restent trop longtemps.
C'est contre cette poésie vraiment vaporeuse que Victor Hugo est venu protester d'abord, avec Lamartine et Musset, ceux-ci moins soucieux de la forme, peut-être parce qu'ils sont plus soucieux du fond. Enfin, vous venez, Monsieur, déclarant que la régénération de la poésie ne peut être opérée que par sa fusion avec la science. Avec une pareille esthétique, la forme devait être modifiée, pour ainsi dire, de fond en comble. Il fallait nécessairement que votre langue poétique eût avec l'harmonie, la couleur et la souplesse de la langue de sentiment, la précision, la fermeté des termes scientifiques. C'était là le problème àrésoudre; vous l'avez résolu. Vous avez enfermé, quant au métier, les poètesà venirdans les lois rigoureuses dont ils ne pourront plus sortir sans s'évaporerdans le bleuou se noyer dans le gris, et les élèves de Victor Hugo, après s'être égarés dans les mille chemins que le maître s'est frayés et que, seul, il pouvait parcourir jusqu'au bout, ne parviendront à faire œuvre qui dure que s'ils reviennent maintenant à votre école. C'est vous qui
)nir;i|ijtr(Mi(ln'Z à lu fois riiahilect sa^Mi conslnnlioii (lu vrrs, la mrsurc, la jtroporlion cl tous lus scnipiihîs (l'un f^oùl raffiné, le discernement dans le rejet et la césure irrégulière (|ui, selon moi, est toujours signe d'impuissance ou de prétenlion. Vous vous êtes permis fjurUjuefois cett(! césure irrég^ulière ; prenez garde, on en abusera. N'ayez pas ce reproche à vous faire, cai* nul ne possède, à un jilus haut degré que vous, le sens de la beauté (lu mol par lui-m»''me, sans l'assistance de la comparaison; voln; vers cslplein, sans èlre jamais lourd, et le choix toujours heureux du rythme lui donne, en même temps que la majesté, la grâce et la soujdesse de ces belles filles grecques, nées, sans le savoir, pour inspirer des statues.
Pardonnez-moi, Monsieur, si je me permets de traiter une matière où vous êtes passé maître, mais c'est votre faute. Vous m'avez laissé à dire trop de choses que vous auriez dites beaucoup mieux que moi, et mon discours va paraître, paraît déjà trop long de tout ce que vous avez écarté du vôtre. Je ne compte, pour me faire absoudre, que sur mon incompétence. S'il faut tout dire, ce doit être celte incompétence même qui m'a valu, de la part de l'Académie, l'honneur de vous recevoir en son nom et de prendre ma part de ce que vous appelez si jiislement la redoutable tâche de parler de Victor ilugo. Elle y aura vu comme une garantie de plus de la bonne foi et de l'exactitude qu'elle exige. Kl puis elle s'est souvenue que. si je nt' suis pas de la
famille naturelle du grand écrivaiu, je suis un peu de sa famille volontaire, acquise. Il y a entre lui et moi quelque chose qui n'existe pour aucun de nos confrères. J'étais tout enfant quand je l'ai connu; SOS fils, plus jeunes que moi, l'un de deux ans. l'autre de quatre, étaient mes camarades; ils venaient quelquefois passer leur dimanche chez moi, non sans que leur mère s'en inquiétât; elle craignait pour eux la grande liberté dont j'ai joui, de trop bonne heure peut-être, mais qui m'a appris beaucoup de choses, bonnes à savoir, que je n'aurais peut-être pas sues sans cela, et qui ne sont pas toutes dans les livres. Ceux qui lisent savent beaucoup; ceux qui regardent savent quelquefois davantage. Tel que vous me voyez. Monsieur, à vingt ans, je donnais déjà de bons conseils aux fils de Victor Hugo. Jai toujours été sermonneur; je commence seulement à l'être un peu moins; je m'aperçois que cela ne sert à rien. De plus, l'auteur ^Uernani et l'auteur à'Henri III étaient restés amis, quoique confrères, et l'on retrouverait dans la biographie de l'un par un témoin oculaire de sa vie, et dans les mémoires de l'autre, des témoignages de cette bonne confraternité et de cette amitié sincère. Ils sont nés la même année; ils ont connu les mêmes misères; ils ont arboré le même drapeau; ils ont soutenu les mêmes luttes; ils ont tenté la même révolution dramatique, l'auteur A'Hemn III un peu plus tôt que l'auteur à'Herncud. Parmi mes livres précieux, j'ai un exemplaire de
Miirion tir Loniic iivcc (('Ile «hîdicîico aul()}j;^raphr : « A mon l)(>n. loy.il <'l vaillant ami AN'xamli'c Dumas. » (!«' sont los seuls titres (|ur, ji' Ncuillc invoquer ici pour mon jnTe. Ils lui sufliront aujourd'hui. Le talent, c'est bien; le caractl-re, c'est mieux. Pendant l'exil, celui qui était resté en France dédiait à lexilé un de ses drames qui venait d'avoir un grand succès, et l'exilé lui répondait par une pièce des Contemplations. Un jour que j'avais à annoncer au maître un événement heureux de ma vie, je lui écrivis et je mis sur l'enveloppe ces seuls mots : Victor Hm/o, Océan. La lettre lui arriva tout droit, et il fut touché de cet hommage, de cette image en deux mots. Quand je me suis présenté aux suffrages de l'Académie, Victor Hugo, qui n'était pas revenu ici depuis son retour en France, y est revenu voter pour moi, pour le lils de son ancien ami, et ensuite obstinément pour vous, car il votait toujours pour vous, quel que fût le candidat. Enfin, d'autres, beaucoup d'autres, dans notre Compagnie, auraient parié de lui avec plus d'éloquence que moi, aucun ne l'aurait fait avec plus de respectueuse et tendre sincérité. C'était, je crois, ce que tout le monde voulait. Voilà, Monsieur, comment je me trouve en face de vous. Nous sommes réunis par l'admiration et par la reconnaissance. Ce sont les liens les plus forts et les plus doux pour des cœurs un peu élevés.
Il y a, dans Victor Hugo, trois hommes : le poète, le philosophe, le politique.
Le politique, je la laisserai tout de suite de côté. Hugo, mort, n'a plus rien à faire avec la politique, chez nous du moins. .Nous le reprenons au nom des lettres, nous le gardons et nous ne le rendons pas. Cependant il me faut répondre à une assertion de vous que je crois erronée. Vous dites quelque part, pour l'excuser sans doute : « Il s'est cru royaliste et catholique. » Il ne s'est pas cru royaliste et catholique ; il l'a hel et bien été et très sincèrement, comme il a bel et bien et très sincèrement cessé d'être l'un et l'autre. Il l'a dit et répété maintes fois en vers et en prose; il n'y a donc pas à en douter. Du reste, nul n'a été, dans ses actes comme dans ses œuvres, plus sincère et plus convaincu que lui, toujours. Nous avons tous le droit de modifier les idées politiques et religieuses que la famille et la société ont imposées à notre enfance ignorante et soumise; c'est affaire entre notre conscience et nous. Si le coup de tonnerre du chemin de Damas a raison pour saint Paul, si la parole de saint Ambroise a raison pour saint Augustin, qui prouvera tout de suite, quand nos idées se modifient, que ce n'est pas saint Ambroise que nous écoutons ou le ciel lui-même qui nous parle? Ce que nous pouvons rechercher, parce que ce sera une étude psychologique de Victor Ilugo propre à faire comprendre une partie de son œuvre littéraire, c'est pourquoi il a cessé d'être royaliste et catholique. A cet elfet, il faut se placer à un certainpoint de vue; il faut se demander pourquoi la nature avait créé cet homme à
ji.iit? Mllt' l'avail nér |»{iiiirli;itilrr. |i;iil(iiil. sans <miliavr, i]ii:iil(l llirilir, loill ci' <|(li |irnl rire chaulé. Il n'a pas été seulcmrnl un poêle, il a été le poèlo, relui qu'un invisible Dieu possètle. domine et torluic; il a été rinslrunietit sinon le plus mélodieux, du moins le plus sonore qui ail jamais vibré aux qualre vents de l'esprit. Quand on pense que d»* seize à dix-buil ans ce collégien faisait, entre deux devoirs, ces odt.'S admirables ilc Moïse sitr If SiL des Vifff/fs df* Venhm, de la Veiidép, de la Staliio df Henri / 1', de la Mort du dite dr lierri/ et qu'il a continué ainsi [lendant près de soi.xante-dix ans, amoncelant poèmes sur poJ'mes, drames sur drames, romans sur romans, que tout ce (jui est du passé, du présent de l'avenir, de l'invisible, de riiiliiii et même de l'inconnu a traversé, en imaj^cs incessantes, ce cerveau énorme, toujours en mouvement, toujours en ébullition, qu'il nous envoie encore sa pensée du fond de sa tombe lumineuse, quel droit aurions-nous de lui demander autre chose que ce qu'il avait reçu de Dieu mission de faire ici-bas?
Cette mission l'a-t-il accomplie? Voilà toute la question. Il l'a accomjdie, évidemment. Ouaiid il nous dit :
Mou sillon le voici, ma j,'erl)e la voilà,
qu'avons-iious à répondre si ce n'est de le remercier d'avoir tracé ce sillon et de nous avoir donné celte gerbe? Fait pour recevoir des impressions et pour
rendre des chants il a obéi à sa destinée, comme le fleuve qui coule, comme le vent qui souffle, comme le nuage qui passe, comme l'éclair qui luit, comme la mer qui gronde. Il est une force indomptable, un élément irréductible, une sorte d'Attila du monde intellectuel, allant dans tous les sens, à la conquête de ce qu'il voit et de ce qu'il veut, s'emparant de tout ce qui peut lui servir, brisant ou rejetant tout ce qui ne lui sert plus. C'est l'implacable génie qui n'a instinctivement souci que de soi-même. Il y a là une de ces fatalités originelles, par moments monstrueuses, dont quelques physiologistes se sont autorisés pour soutenir que le génie élait une forme resplendissante de la folie. Or, Victor Hugo a le caractère essentiel, inéluctable de cette folie sublime que la science n'arrivera cependant pas à faire rentrer dans la pathologie : il a l'idée fixe. Cette idée fixe c'est tout simplement, dès qu'il arrive à l'âge de raison, de devenir le plus grand poète de son pays et de son temps, et, à mesure qu'il avance dans la vie, d'être le plus grand homme de tous les pays et de tous les temps. C'est de ce point de vue qu'il faut le considérer, à mon avis, si l'on veut s'expliquer ce qui ne paraît pas tout de suite explicable. A quinze ans, il monte dans sa tête, et il n'en redescend plus jusqu'à sa mort. C'est pour cela qu'il verra toujours les choses de si haut. L'unité qui ne sera pas dans ses actes ni dans son œuvre, sera dans sa volonté qui est de fer, et qu'il tendra vers le but où il marche. Ce but il ne le quittera pas des yeux
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une sccniidc II l'-cui»' lonl ce i|iii |ioiii'i'ail rclMidcr sa m.'irclio, mrmc co «jiii csl le, plus ualiircl, N- plus sédiiisanl, et' (jiii passe pour t'Ani le premier idéal do tous les hommes et la première inspiration de tous les poètes : l'amour. Dans les drux volumes des (Jdrs et halhulrs^ on ne le s»ir[irend pas une seule fois ni avec la (Camille de Cliéni(;r, ni avec la Mimi Pins<m de Musset, ni avec la Lisette de Jîérangcr, ni même avec l'Elvire, peut-«Hre imaginaire, de Lamartine. Il a le respect de son cœur et la domination de ses sens. Il se réserve pour l'épitlialame. car celle qu'il épouse, cell<!pour laquelle il dira plus tard : « Manibus date lilia plenis » est non seulenienl la premii're qu'il aime, mais la seule qu'il ail regardée. Plus lard, quand il chantera l'amour comme il chantera tout ce qui est de la nature, on ne pourra pas citer, dans toute son œuvre lyriqu-e et dramatique, un vers, un seul qui soit une véritable extase ou un véritable cri. Il ne se livre jam lis . Le féminin qui remplira la vie de Musset et (jiii l'inspirera si ma;.;iii(iquement, laisse Victor IIui;u indifférent, du moins du côté de l'àme. Nombre de pièces où l'absence de date peut passer pour une confidence au lecteur, ne sonnent dans leur forme éclatante, que comme des pièces d'or jetées par une main qui ne compte pas dans l'aumônière d'une belle quêteuse. Le cœur n'y est pour rien. Ce .liipiter a fait quelquefois aux amours terrestres la concession de se changer en cygne ou en taureau pour se rendre visible et compréhensible à des
créaUiros mortelles, pour prouver sa grâce et sa force, pour se reposer un moment de ses travaux et de sa grandeur, mais il n'a aimé vraiment qu'une femme, la seule qui put satisfaire ce mâle prodigieux : la Gloire! A quinze ans il écrit sur son cahier de classe : Je serai Chateaubriand ou rien. A dix-neuf ans, dans la première ode de son premier recueil, le Poète dans ies révolutions, il s'écrie :
Qu'uQ autre au céleste martyi-i- Préfère un repos sans honneur!
La çrloire est le hut oii j'aspire.
II a aimé la gloire jusqu'à croire que la popularité, cette gloire en gros sous, comme il dit dans Ruy Blas. pouvait y ajouter quelque chose, jusqu'à ne jamais pardonner à quiconque ne reconnaissait pas la sienne et se permettait de la discuter. Plus tard, il a aimé la liberté, ardemment, pour lui. et pour les autres, ce qui est rare, parce qu'il a compris que la liberté seule pouvait lui donner la gloire telle qu'il la voulait, et qu'un simple poète ne pouvait aspirer à être au-dessus de tous, que dans une société démocratique où les hiérarchies conventionnelles et les suprématies de naissance et de tradition n'existent plus. Comment voulez-vous qu'une pareille imagination et un pareil tempérament, faits de toutes les forces de la nature, se laissent éternellement emprisonner dans des combinaisons humaines et des convenances sociales qui font, qui sont là pour faire obstacle à l'expression de leur