A HALIFAX
Le 9 septembre, les délégués à la conférence de Charlottetown se mirent en route pour Halifax, à bord du magnifique steamer Victoria, qui avait été mis à leur disposition par le gouvernement canadien, Le lendemain, ils étaient rendus à Halifax où ils tinrent une courte conférence durant laquelle ils décidèrent de ne changer aucunement ce qui avait été décidé à Charlottetown, mais d'attendre leur réunion à Québec pour discuter à fond le projet des délégués du Canada, Là encore les délégués acceptèrent un grand diner, qui eut lieu à Halifar. Hotel, lundi soir, 12 septembre, sous la présidence de l'honorable Charles Tupper, secrétaire provincial, Parmi les autres personnages distingués qui assistèrent à la réunion se trouvaient le lieutenant gonverneur de la Nouvelle-Ecosse, le vice-amiral de la station de l'Amérique du Nord et des Indes Occidentales, le juge en chef, le président du Conseil législatif et plusieurs membres de la législature, Ce fut M. Cartier qui eut l'honneur de répondre le premier au toast : ‘ Les délégués provinciaux.” Il fut suivi par l'honorable George Brown qui prononça un discours excessivement élaboré sur les avantages de l'union projetée et sur les ressources des différentes provinces. L'honorable M. J.-A. Macdonald répondit au toast « L'Union Coloniale,"’ et M. Galt à celui du ‘ Commerce de l'Amérique Britannique." Le dernier discours échut à l'honorable T.-D'Arcy McGee qui émerveilla l'assemblée par son éloquence et son esprit. Les délégués canadiens se rendirent ensuite à Saint-Jean, Nouveau-Brunswick, où un grand diner leur fut aussi donné, M, Cartier fut le premier appelé à parler en leur nom, mais son discours ne fut guère qu’une répétition de ce qu'il avait dit à Charlottetown et Halifax.
M. le Président, Messieurs,
Je dois tout d’abord vous remercier de cette imposante démonstration en l'honneur des délégués canadiens. Nous sortons d'une conférence qui a tenu jusqu'à un certain point ses délibérations secrètes, Ce que l’on ne peut ignorer, cependant, c’est que l’on y a discuté cette question: Ne pouvons-nous pas trouver le moyen de réunir les grands fragments nationaux qui constituent les provinces anglo-américaines et d’en faire une grande nation ? Ou bien allons-nous continuer d’être des provinces séparées, ayant, il est vrai, la même noble et gracieuse souveraine, mais divisées politiquement. Chacun sait que cette séparation implique nécessairement une certaine somme de faiblesse, et chacun doit sentir que, si toutes ces provinces avaient un gouvernement général, commun, elles seraient par là même une portion plus importante de la couronne britannique.
Telle que je vous l’ai soumise, la question est d’une très hante importance. Les délégués ont-ils montré de la présomption en la discutant ? Je ne le pense pas. Je crois cette conférence tout à fait opportune, et je crois qu’elle a été tenue en un temps favorable,
En considérant que le Canada a une population de 3,000,000, la Nouvelle-Ecosse, 350,000 habitants, le Nouveau-Brunswick, près de 300,000, l'Ile du Prince-Edouard, près de 100,000, soit une population totule d'au delà de trois millions et demi, il est facile de s'assurer que nous possédons le premier des éléments voulus pour faire une nation. Si l’on examine ensuite le territoire occupé par ces provinces, l’on y trouve un autre élément nécessaire à la fondation d’un grand Etat.
Nous avons bien en Canada ces deux principaux éléments d’une nationalité—la population et le territoire—mais nous savons aussi ce qui nous manque, Si considérables que soient notre population
t notre territoire, il nous manque l’autre élément, absolument nécessaire pour faire une puissante nation, et c'est l'élément maritime. Quelle nation fût jamais puissante sans l'élément maritime? Longtemps l’on a dit que la mer était une barrière au progrès d'un peuple. Je me rappelle que l’on appelait les Anglais “insulaires,” ce qui ne les a pas empêchés de devenir la première puissance de l’Europe. L'Autriche est grande en territoire et en population—je puis en dire autant de la Prusse et d’autres pays
territoriaux—mais ces nations sont restreintes dans leur action, parce qu’elles n’ont pas la mer pour s'étendre ad infinitum.
Comme en Canada, nous savons que nous avons une population considérable et qui a colonisé assez de territoire pour mériter un rang honorable à côté de beaucoup de nations européennes, nous voulons acquérir encore plus d'importance; mais cela ne peut se faire que si vous vous unissez à nous. Vous ne devez pas oublier, de votre côté, que si les provinces maritimes sont placées sur les bords de la mer, elles ne seront jamais qu'une lisière de côtes, une bordure littorale, si elles refusaient de s'unir à nous, Nous avons pour vous, Messieurs, trop d'amitié, trop de considération, dirai-je, pour permettre pareille chose. (Rires.)
Nous pouvons former une confédération vigoureuse, tout en laissant les gouvernements locaux en possession de régler les affaires locales. Tl n’y a pas ici d'obstacles que la sagesse humaine ne puisse surmonter. Tout ce qu’il faut pour en triompher, c'est une volonté forte et une noble ambition. Quand je songe à la nation que nous composerions si toutes nos provinces étaient organisées sous un seul gouvernement, il me semble voir surgir une grande puissance anglo-américaine. Les provinces du Nouveau Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse sont comme les bras du corps national, qui doivent embrasser le commerce de l'Atlantique. Aucune autre ne fournirait à ce corps géant une plus belle tête que l’Ile du Prince-Edouard. Et le Canada sera comme le tronc même de cette immense création. Les deux Canadas, s'étendant loin vers l'Ouest, apporteront dans la Confédération une vaste part des territoires occidentaux.
Quand nous aurons un gouvernement fédéral, l’une des plus importantes questions à régler sera celle de la défense du pays. Tels que nous sommes, nous avons la volonté et la détermination de nous défendre, si nous étions attaqués; mais pouvons-nous nous défendre avec succès ? Considérez tour à tour l'Ile du Prince-Edouard, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, les Cauadas. Peuvent-ils se défendre ou aider l'Angleterre à les défendre, tant qu’ils seront séparés, disjoints? Non; mais unis ? Leurs milices fourniraient au moins 200,000 hommes, et si l’on ajoute les 60,000 marins que possèdent les Canadas et les provinces maritimes et la marine de l'Angleterre, quelle serait la nation assez folle pour nous attaquer ?
Depuis mon arrivée à Halifax, j'ai entendu émettre l’objection
que vous seriez exposés à être absorbés dans l'union. Il me sera facile de dissiper vos craintes, Je vais vous répondre par une question : Vous refuseriez-vous à être absorbés par le commerce ? Grâce au chemin de fer Intercolonial, Halifax sera envahie par celui qui maintenant enrichit Portland, Boston et New-York. Si vous ne voulez pas faire tout en votre pouvoir pour nous aider à accomplir une grande œuvre, vous nous forcerez d'écouler aux États-Unis tout ce commerce qui devrait vous appartenir. Les habitants du Nouveau-Brunswick ou de la Nouvelle-Ecosse seraient-ils dans un meilleur état, s'ils repoussaient ce commerce absorbant, cette source de prospérité envahissante ? Il est bien manifeste que lorsque le chemin de fer Intercolonial sera construit —et cela doit nécessairement arriver avec la Confédération—il y aura presque chaque jour des steamers qui quitteront Halifax pour aller à Liverpool ou qui en reviendront; bref, ces deux grandes villes seront en communications constantes. En outre, quantité de voyageurs viendront visiter vos villes d’eau.
Laissez-moi aussi dissiper un autre préjugé qui s’est emparé de certains esprits; ceux-là croient que, si la confédération a lieu, le lien qui nous unit à l'Angleterre en sera affaibli, Je crois que c'est plutôt le contraire qui arrivera. Je représente une province dont les habitants sont monarchistes par la religion, par les coutumes et par les souvenirs du passé. Notre désir, en faisant des efforts pour obtenir la confédération des provinces, n’est pas d’affaiblir nos institutions monarchiques, mais d’en affermir, d’en agrandir l'influence, Nous croyons que lorsque la confédération sera faite, elle deviendra une vice-royauté, gouvernée, nous avons droit de l’espérer, par un membre de la famille royale,
Je crois qu’en Angleterre l’on comprend très bien les choses, Tout homme au courant de l'opinion publique sait que la question dominante est celle de la défense du pays, Je puis dire de suite que je haïs l’école des Bright, Cobden & Cie. Toute cette indiftérence pour les colonies n'existe que chez un certain nombre de politiciens ; mais il nous incombe, en tous cas, d'enlever à cette école les sujets de plainte qu’elle pourrait avoir contre le système colonial. Si nous pouvons organiser notre milice de façon à convaincre la Grande-Bretagne qu’en cas de difficultés nous pourrons l'aider, croyez m'en, cette école ne durera pas longtemps.
Messieurs, vous ne devez pas être effrayés de nous parce que nous venons du Canada, et que ce pays-là l'emporte sur le vôtre
par sa population et par son étendue. N'ayez pas peur de nous— ne rejetez pas nos propositions—ne nous répondez pas par ces paroles du poète latin: Timeo Danaos et dona ferentes. Les promesses que nous vous faisons sont sincères et loyales, et en demandant l'union, nous voulons votre bonheur autant que le nôtre.
PRONONCÉ LE 29 ocToBrE 1864
PAR LES CITOYENS DE MONTRÉAL
C'est le 10 octobre 1864 que se réunit à Québec la conférence qui devait nous donner une nouvelle constitution et jeter les bases d’une confédération qui plus tard s’étendrait d’un océan à l’autre et couvrirait plus de la moitié d'un continent. Le ministère canadien y était représenté par tous ses membres, les autres provinces comptant les délégués que voici: Nouvelle-Ecosse, MM. Tupper, Henry, McCully, Archibald et Dickey ; Nouveau-Brunswick, MM. Tilley, Mitchell, Fisher, Steve, Gray, Chandler et Johnston; Ile du Prince-Edouard, MM. Coles, Haviland, Palmer, Gray, Macdonald, Whalen et Pope, Terreneuve, MM. Shea et Carter. Sir Etienne-Pascal Taché fut choisi à l'unanimité président de la conférence et prit une part importante à ses délibérations. 1l s’inspira beaucoup de la remarquable et prophétique étude de son éminent neveu, le Dr J.-C. Taché, ancien sous-ministre de l'agriculture, qui dès 1857 publia dans le Courrier du Canada une série d'articles dans lesquels il élabora un projet de confédération qui est devenu la base fondamentale de l’Acte d'Union. Le mérite de cet homme aussi modeste que savant n’a jamais été suffisamment reconnu. Feu le Dr Blanchet, député de Lévis, fut même le seul qui lui rendit hommage dans les débats sur la confédération. Les délégués délibérèrent durant seize jours ; ils s'entendirent parfaitement sur les détails de leur projet qui devait être soumis au gouvernement impérial et aux législatures des différentes provinces. Les fêtes se succédèrent aux fêtes. Le 11 octobre, Son Excellence le gouverneur général tint un lever en leur honneur, dans la salle du Conseil législatif; le 14, les ministres canadiens leur offrirent un bal, l’un des plus brillants dont Québec ait jamais été témoin, et le lendemain ils furent banquetés par la Chambre de commerce, la pièce de résistance étant confiée à l'honorable Charles Tupper qui s'éleva à la haute éloquence ; le 19, second bal en l'honneur des délégués chez l’honorable M. Tessier, président du Conseil législatif ; le 20, réception solennelle à l'Université Laval, adresse de félicitations du recteur aux délégués des provinces maritimes et réponse
en leur nom par l'honorable M. Tuppor ; le 21, troisième bal au palais législatif par les ‘ Célibataires de Québec,” et, le 27, départ pour Montréal par un train spécial que le Grand-Tronc avait mis à leur disposition. Les délégués atteignirent Montréal, vendredi, le 28 octobre, et se mirent en frais de visiter la ville après avoir tenu une courte conférence ; le même soir, ils participèrent à un bal au Saint-Lawrence Hall, auquel plus de mille personnes assistaient, Le lendemain, ils étaient invités à un superbe banquet dans la même salle, sous la présidence du maire, M. Jean-Louis Beaudry. Ce banquet eut énormement de succès, les orateurs faisant assaut d'éloquence, de savoir et de sentiments sympathiques. Parlèrent tour à tour : le général sir William Fenwick Williams, le colonel Dyde, sir Richard McDonnell, lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, l'honorable Charles Tupper, l'honorable M. Archibald, l'honorable John Hamilton Gray, l'honorable John Ambrose Shea, l'honorable M. Gray, de l'Ile du Prince-Edouard, l'honorable Edward Whelan, l'honorable T, Heath Haviland, les honorables MM. Cartier, McGee et Galt. M. Cartier obtint un de ses plus grands succès oratoires, Les délégués quittèrent Montréal pour aller visiter Ottawa, Kingston, Belleville, Cobourg, Toronto, Hamilton, Sainte-Catherine, les Chutes Niagara, où partout ils furent royalement traités. M. Cartier ne put les accompagner, étant retenu à Montréal par des affaires d'État. Le 5 novembre, ils étaient revenus à Montréal, enchantés de leur voyage à travers le Haut-Canada. Une courte séance fut tenue au Saint-Lawrence Hall, durant laquelle les procès-verbaux et les résolutions adoptés à Québec furent lus soigneusement, puis une copie sur parchemin de ces résolutions fut signée par tous les délégués présents. Le même soir, les représentants des provinces maritimes reprenaient la route de leurs foyers, après avoir accompli une grande œuvre, qui constituait une révolution politique pacifiquement menée à bonne tin,
M. le Maire, Messieurs,
Je dois tout d’abord remercier le maire de Montréal d’avoir proposé en des termes aussi bienveillants la santé des ‘“ ministres canadiens de Sa Majesté.”
PLUSIEURS VOIx.—n français! En français!
M. Carrier.—Je prie mes compatriotes de ne pas insister que je m'exprime dans leur langue, vu qu'il est convenable de parler la langue des hôtes de la ville, et que je désire être compris d’eux. En l’absence, dit-il, de mon digne chef, sir Etienne-Pascal Taché, et de mon collègue dans le gouvernement, l'honorable John-A. Macdonald, il me faut répondre à la santé que vient de proposer M. le maire. Il est vraiment regrettable que ces messieurs soient
absents. Nous avons été si longtemps ensemble dans notre carrière publique, l'honorable John-A. Macdonald et moi, que nous nous regardons presque comme des frères, Ce n'est pas à dire toutefois que je suis un frère orangiste de M. Macdonald ; mais il peut être orangiste sans que cela nous empêche d'être liés d'amitié,
Comme tout le monde le sait, la question qui nous réunit, ce soir, est celle de l'union des provinces de l'Amérique Britannique sous un système de gouvernement qui attribue a l'autorité centrale les mesures d’un intérêt général et qui laisse à des autorités locales l'administration des affaires locales.
En remontant dans le passé, l’on trouve, qu'il n’y a pas encore un siècle, la confédération qui nous avoisine s’efforçait de créer une forte union basée sur les institutions démocratiques.
À cette époque, le Bas-Canada, qui était la colonie la plus peuplée de l'Amérique britannique du Nord, fut sollicité par le général George Washington et par un général français, de participer au mouvement américain, Quelle fut la réponse des Canadiens, alors qu'ils n'avaient pas encore l’avantage de posséder au milieu d'eux un grand nombre de rejetons des îles Britanniques, et qu'il n'y avait pas longtemps qu’on nous avait séparés de la nation française pour nous attacher à la couronne anglaise ? Notre clergé, nos prêtres eurent le sentiment de la faiblesse des institutions démocratiques et ne répondirent pas à la demande du général Washington et du général Rochambeau. Bien que les droits que revendiquaient les Canadiens ne leur eussent pas encore été reconnus, ils préférèrent appuyer leurs destinées sur les institutions monarchiques. En ce moment, nous travaillons à notre tour à fonder ici une grande confédération, mais notre objet n’est point de le faire par la création d'institutions démocratiques; non, c'est plutôt d'aider l'élément monarchique à prendre parmi nous de plus profondes racines. Je ne l’ignore pas, on s'attend que je divulguerai les délibérations de la conférence en cette occasion; mais il se trouve que cela est impossible ; ici comme ailleurs on comprendra qu'avant de faire part au public du plan agréé par la conférence, il convient de le communiquer aux gouverneurs des provinces, puis d'en instruire le gouvernement impérial. Ce n’est pas seulement affaire de délicatesse, c’est aussi la coutume britannique, dont il ne nous siérait pas de nous départir,
Quand il s’agit d'intérêts politiques d'une nature grave, ils doivent être communiqués, en effet, aux gouvernements, avant de
l'être au public, Mais sans commettre d'indiscrétions, je puis bien faire entre nous une série de suppositions. Ceux qui me connaissent savent bien que je n'ai pas la prétention d’être orateur, Mais je suis sincère ; de plus j'ai pent-être le défaut de parler toujours avec trop de franchise,
Donc sans être indiscret, je vous dirai ici, pour commencer, ce que tout le monde sait, que je suis allié maintenant à l'honorable George Brown, avec lequel j'ai été en état d'antagonisme presque continuel durant près de quinze ans, Jusqu'à présent, dans les grandes questions d'intérêt public, nous étions toujours opposés l’un à l’autre. toujours en guerre, lui au nom du Haut-Canada, et moi au nom du Bas. Cette guerre allait s’éternisant ainsi, sans rofit pour personne, quand enfin nous tâchâmes un jour de nous entendre sur ce grand projet de confédération fait pour unir sous un seul gouvernement les provinces de l'Amérique britannique. En faisant alliance avec l'honorable M Brown, je n’ai pris l'avis ni de mes compatriotes, ni de mes amis politiques, J'avoue ici que dans tous les actes importants de ma vie politique, je n'ai jamais consulté person'ie, (Cette remarque ayant naturellement excité les rires, M. Cartier l'explique comme suit.) Sous l'empire du système britannique, je sais bien qu'un homme d'Etat doit se laisser guider surtout par l'opinion publique, lorsqu'il conseille Son Excellence le gouverneur général ; mais je pense, en même temps, qu’un homme dans cette position ne doit pas avoir uniquement à cœur de refléter les préjugés vulgaires, il doit tâcher de diriger lui-même l'opinion. C’est ainsi que je comprends le système constitutionnel anglais—le ministère se tient entre la couronne et le peuple, et si quelque chose venait rompre l'équilibre du gouvernement monarchique, ce serait à lui de rétablir l’ordre. Je n’entends pas dire que l’homme public ne doit pas écouter l'opinion publique ; mais je distingue entre l'opinion publique et les préjugés publics. Quand il y a une tempête sur l'océan, le navire serait ballotté en tous sens, s’il n’était pas habilement gouverné, alors c'est au pilote seul à diriger, et si le pilote sait faire son devoir, il pourra vaincre la tempête, et sauver le vaisseau. Je dois dire, après avoir ainsi parlé de mon alliance avec M. Brown, que ce dernier a gardé fidèlement sa parole, en toutes circonstances, depuis la formation de la coalition.
J'ignore ce que M. Brown pense de moi, et d’ailleurs j'ai une assez bonne opinion de moi-même pour ne me préoccuper que fort
peu de ce que l'on pense ou dit de ma personnalité, (Après les rires provoqués par cette saillie, M. Cartier reprit:) A l'égard de la politique, il est manifeste que nous avons des intérêts généraux qui peuvent être confiés à un gouvernement général de toute l'Amérique britannique du Nord. Comme Bas-Canadien, je reconnais que l'union du Haut et du Bas-Canada a fait beaucoup de bien. J'avoue, et je l’ai déjà dit plusieurs fois, que cette union a opéré des merveilles pour la prospérité des deux provinces, et que cette prospérité aujourd'hui se recommande d'elle-même à l'attention de l'Angleterre et du monde entier, Je ne suis pas de ceux qui voudraient voir le Haut et le Bas-Canada séparés de manière qu'ils eussent tous deux le droit de régler leur tarif indépendamment l’un de l’autre. Si un pareil état de choses devait exister, quelle en serait la conséquence ? La ville de Montréal se trouverait isolée. Je n'hésite pas pour ma part à reconnaître que la prospérité de Montréal est due dans une plus grande mesure au Haut-Canada qu'au Bas-Canada. Nous devons apprécier les événements dans leur vrai jour. Je vous déclare donc, comme l’un de vos représentants, que je n’acquiescerai jamais à aucun projet qui permettrait au Haut et au Bas-Canada d'adopter une politique différente relativement au tarifet au commerce du pays. Ne voyonsnous pas aujourd'hui un grand parti, autrefois opposé à l'union, la défendre maintenant de toutes ses forces ? Pourquoi ? Parce que, je le répète, l’union a contribué beaucoup à la prospérité des deux provinces. En présence de ce résultat, l'homme d'Etat canadien ne doit-il pas employer ses talents et son énergie à résoudre cette question de représentation qui menace d'amener une rupture entre le Haut et le Bas-Canada? Maintenant, suffirait-il d’aplanir cette difficulté ? Je suppose que l’on y mette fin demain, par la fédération des deux Canadas, ne resterions-nous pas comme par le passé “bloqués ” par la glace pendant six mois de l’année, comme le faisait observer tout à l'heure l’un des représentants du Nouveau- Brunswick ? Cette union fédérale aurait pour effet de donner une nouvelle base aux opérations politiques dans la Chambre basse de la législature, mais nous laisserait dans la même position vis-à-vis des provinces du Golfe. Il resterait encore entre nous les bureaux de douane, qu'il faut supprimer. Les délégués que nous avons entendus ce soir ont assigné un rôle trop modeste à leurs provinces. Je dois leur répéter ce que je leur ai dit dans certaines circonstances antérieures, que trois éléments constituent la puissance, la grandeur
d'un peuple : le territoire, la marine et la population. Je leur ai dit aussi que le Canada possédait le premier et le second de ces éléments, mais qu'il avait besoin du troisième,
C'est un fait connu : pendant six mois de l'année nous sommes forcés de frapper à la porte de nos voisins, et de transporter nos marchandises à travers leur territoire, Ce qui convenait il y a vingt ans à notre commerce, ne convient plus maintenant que notre population et que notre territoire défriché se sont accrus dans des proportions étonnantes, Il faut donc que la confédération de toutes les provinces britanniques s'effectue, sans quoi nous tombons dans la confédération américaine. (Des cris de ‘ jamais, jamais,”’ interrompirent l'orateur,) M. Cartier reprit: Je savais que vous répondriez ainsi, et je suis content de vos protestations. Je sais que le désir de toutes les personnes présentes est d'achever cette grande œuvre nationale, qui liera en un même faisceau tous les principaux intérêts des colonies, et qui fera de nous tous une véritable nation. Je ne veux pas prétendre que cette nation sera distincte de la mère-patrie. Mais lorsque je parle de former une confédération, j'entends que les pouvoirs accordés aux différentes provinces par le gouvernemont impérial seront combinés ensemble pour être confiés à un seul gouvernement général. Et si cela s’accomplit, je croirai avoir mis la main à une œuvre excellente, Je suppose maintenant que plusieurs ici voudraient savoir quelles sont mes suppositions au sujet du gouvernement général. Eh bien ! ne sera-ce pas lui qui règlera les questions de tarif ?
Etait-il convenable que les douanes d’une province fussent toujonrs en opposition avec le commerce des autres ? Doit-il y avoir a différences dans leur cours monétaire ? Les poids et mesures ne evraient-ils pas être les mêmes ? Les lois de naturalisation ne doiv. nt-elles pas être les mêmes ? Le service postal ne doit-il pas être le même ? Est-il avantageux qu'il y ait une plus ou moins grande différence sur tels ou tels autre points qu'il serait superflu d'énumérer ici ? Mais au-dessus de toutes ces questions, il en est une autre bien plus importante, celle de la défense du pays. Les îles de Terreneuve et du Prince-Edouard, et les provinces du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse, peuvent-elles séparément organiser un système de milice capable d'empêcher une invasion américaine ? non, certainement. En cas d’invasion de ces provinces par une armée ou une flotte américaine, il restcrait donc entièrement à l'Angleterre de décider s’il est opportun d’en-
voyer des forces pour défendre ces îles ot ces provinces, nécessaires pourtant à la couronne anglaise, Je sais qu'il y a en Angleterre une école de politiques qui dédaignent les possessions coloniales et qui en nient la valeur pour la métropole, MM, Colden et Bright en sont les chefs, mais en dépit d'eux, l'opinion du peuple est généralement que ces colonies ne doivent pas être abandonnées, Si les provinces britanniques étaient confédérées et que le territoire fût envahi par une armée américaine, leurs milices plus nombreuses et mieux organisées seraient partout appelées par le gouvernement général à repousser l'ennemi,et l'Angleterre, connaissant nos apprêts, voyant nos efforts pour la défenso de tout le pays, se hâterait de venir à notre secours avec sa marine et son armée.
Je n'ignore pas les objections qui se produisent contre la nouvelle forme de gouvernement, surtout parce que nous n'établissons pas tout de suite une union législative. Mais, à cette époque critique, nous n'avons pas à tenir compte des opinions et des intérêts différents, peut-être même hostiles qu'on oppose à cette union ; et si nous présentons aux législatures des provinces et au gouvernement impérial un projet portant la création d’un gouvernement général, ce sera notre devoir de protéger également toutes les races ot de ménager les intérêts de chacune d'elles. Si nous y réussissons nous aurons beaucoup fait. On m'a dit que dans le Bas-Canada, il existait une forte opposition à ce projet, parce que la population anglaise s'y trouverait à la merci de la population française. Que répondre? Les Anglais nés dans le Bas-Canada pourraient-ils céder à de semblables arguments ? Qu'ils réfléchissent que si les Français ont la majorité au gouvernement provincial, ils seront, à leur tour, en grande minorité au gouvernement fédéral.
La population française, en confiant ses intérêts à un gouvernement fédéral, fait preuve de confiance en nos compatriotes anglais.
‘at-ce trop demander à la race anglaise quelle se fie à la libéralité et à l'esprit de justice de la race française dans le gouvernement local ! À qui seront remis les intérêts les plus importants pour les deux populations du Bas-Canada ? est-ce au gouvernement fédéral ou au gouvernement local ? Pour ma part, je suis prêt à avouer hautement aujourd’hui que la prospérité des deux Canadas est due à l’esprit d'entreprise de la race anglaise principalement, mais pourquoi cependant celle-ci s’opposerait-elle à la formation d’un gouvernement provincial où les Cunadiens-Français seraient re-
présentés en raison de leur nombre ? En tous cas, je n'hésite pas à proclamer que je ne souffrirai jamais, tant que je serai ministre de la couronne, qu'une injustice soit faite, d'après la constitution ou autrement, à mes compatriotes soit anglais, soit catholiques, je ne souffrirai jamais que mes compatriotes, les Canadiens-Français, soient injustement traités parce qu'ils appartiennent à une race et à une religion différentes de celles du Haut-Canada. On a longue: ment parlé des races à propos de cette grande confédération. Que l'on regr de aujourd'hui l'Angleterre, et l'on verra qu'avec l'union des trois royaumes par le lien législatif, il existe là des religions et des nationalités différentes,
Tous ceux qui connaissent l'histoire des hauts faits de l'Angleterre sur terre et sur mer, n'en séparent pas les trophées conquis par la bravoure, le courage et la constance des dignes enfants de l'Ecosse, D'autre part, se trouverait-il quelqu'un qui voulût contester à l'Angleterre les triomphes d'éloquence remportés par les enfants de l'Erin? Je crois bien sincèrement que l'Angleterre n'aurait jamais acquis la richesse et la gloire dont elle jouit, si elle n'avait eu des nationalités différentes sur ses trois îles. Pourquoi donc essayer ici de susciter des embarras à la formation d'une nouvelle nation parce qu'elle renfermerait des races ct des religions différentes ?
L'Angleterre a fait plus de grandes choses peut-être qu'aucune autre nation. Il est incontestable que son armée et sa marine ont ajouté très considérablement à sa puissance, en lui conquérant des colonies, et que les Chambres des lords et des communes ont décrété nombre de lois remarquables par leur sagesse. En comparant la Grande-Bretagne avec Rome, l’on a trouvé que la première avait beaucoup des qualités qui ont distingué la seconde, par exemple son amour des conquêtes ; mais la première a de plus son élément commercial. Sans rabaisser aucunement les progrès de l’armée et de la marine de l'Angleterre, ou les résultats de la sagesse de sa législation, il faut admettre cependant que sa puissance ne saurait être appréciée à toute sa grandeur qu’en tenant compte de l'élément commercial. Immédiatement après la conquête d'une colonie, arrivent les marchands anglais qui consolident l'œuvre. Ils s’y établissent, y travaillent et généralement deviennent si prospères après quelques années, que l'Angleterre se voit intéressée à les protéger de son armée et de sa marine. Le Canada a grandi, lui, par l'union de ses deux provinces, et aujourd’hui son commerce con-
tribue à enrichir les Etats du Nord de la République voisine, au lieu qu'il devrait enrichir les colonies sœurs du Golfe, y compris les ports de Saint-Jean et d'Halifux, A l'égard de l'île de Terreneuve, dont M. Shen a parlé avec éloquence, elle est située à l'embouchure du Saint-Laurent, et entretient des relations commerciales avec tous les pays. Son union avec le Canada lui donnerait de très grands avantages, On a affirmé que les colonies peuvent obtenir les mêmes résultats par un zollverein que par une union politique. Cela ne suffirait pas : il serait impossible d'arriver à la prospérité au moyen d'un zollverein comme celui de l'Allemagne, Le grand courant commercial gouverne partout. La capitale de l'Angleterre a tout l'univers pour client débiteur, et tout l'univers se rattache à elle et ressent son influence,
La confédération produira un accroissement de commerce entre les provinces d'abord, puis entre ces dernières et l'Angleterre. Pour répondre aux objections que font et le parti canadien-français extrême et le parti annexionniste ou américain, je dirai que si le parti du mouvement actuel réussit, il y aura un gouvernement central dont les attributions embrasseront tous les intérêts généraux ; et des gouvernements locaux auxquels seront dévolues les affaires et propriétés provinciales : administration de la justice, terres de la couronne, pénitenciers, hôpitaux, maisons de charité, ete., matières plus importantes que celles qui étaient soumises à la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada, sous le système d'autrefois, A cette époque, la Chambre n'avait le pouvoir de s'occuper ni du commerce, ni du service des postes et ni du revenu des terres de la couronne.
Sous l'empire du nouveau système dont j'ai parlé, le Bas-Canada aura son gouvernement local, et presque autant de pouvoir législatif qu'auparavant. A Montréal et ailleurs, on s'est efforcé de préjuger l'opinion publique, en avançant qu'il faudrst augmenter les taxes pour le soutien d'un gouvernement local, dans le Bas- Canada. Il n'en sera rien. Dans la confédération, le gouvernement local sera soutenu par le gouvernement général. Il aura en outre un revenu d'au moins $1,500,000, produit par ses ressources territoriales, et il n'y aura pas lieu de recourir à lu taxe directe, si ses hommes sont sages et prudents. J'ai déclaré être d'avis que cette confédération ne devrait pas se réaliser, si elle devait faire disparaître ou seulement affaiblir le lien qui nous attache à la Graude-Bretagne. Je suis pour la confédération, parce
je pense que l'établissement d’un gouvernement général donnerait plus de force encore à ce lien qui nous est cher à tous. Et je pense que chacun de nous est d'avis que la nouvelle forme de gouvernement doit être propre à accroitre l'influence et le prestige des principes monarchiques dans notre système politique, pour avoir chance de succès. (Applaudissements prolongés.)
SUR LE
PROJET DE CONFÉDÉRATION DES PROVINCES DE L'AMÉRIQUE BRITANNIQUE DU NORD
A L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE
Lord Monck convoqua la législature, le 19 janvier 1865, dans le but de prendre en considération les résolutions adoptées par la conférence de Québec en faveur d’un projet d'union des provinces britanniques de l'Amérique du Nord. L'adresse en réponse au discours du trône fut adoptée d'emblée, l'honorable M. Dorion s'opposant néanmoins à ce que l'on parlât de la création ‘ d’une nouvelle nationalité.” Le débat sur les résolutions s'engagea à la fois dans les deux Chambres, Sir Etienne-Pascal Taché les soumit au Conseil législatif sous forme d’une adresse à la Reine qu'il accompagna d'un éloquent discours. Après avoir énuméré les ressources des differentes provinces, il s’appliqua à démontrer que la Confédération était absolument nécessaire si nous voulions rester sujets anglais et monarchistes, qu'elle seule pouvait apporter un remède aux crises politiques qui bouleversaient le pays, qu’elle conservait au Bas-Canada son autonomie avec toutes les institutions qui lui sont chères, que la minorité anglaise ne devait avoir aucune crainte d'être traitée injustement par la majorité française, si connue pour son esprit de tolérance et d'équité, et que, dans tous les cas, le Parlement fédéral serait là pour redresser les abus ou les injustices qui pourraient se commettre dans les provinces. Après un débat auquel prirent part les honorables MM. Letellier de Saint-Just, Alexander Campbell, sir Narcisse-F, Belleau, Ross, Vidal, Allan, Armand, Currie, Bureau et Reesor, l'adresse à la Reine fut adoptée par 45 voix contre 15, soit par une majorité des conseillers nommés à vieet des conseillers élus par le peuple, par la majorité des conseillers des deux origines et deux provinces. On ne pouvait désirer une sanction plus solennelle, Ce fut l'honorable J.-A. Macdonald qui soumit les résolutions à l'Assemblée législative : il sut s'élever à la hauteur de son sujet, Vint ensuite M. Cartier qui fit un discours rempli d’aperçus nouveaux et de consi-
dérations d’une haute portée, un vrai discours d'homme d'Etat. L'on en trouvera le texte plus loin, tout comme celui des observations ou explications qu’il fut appelé à donner au cours du débat qui dura plus d'un mois. De fait, nos Chambres n’ont jamais été témoins d’une discussion plus sérieuse, plus élaborée, Le projet fédéral, étudié par les meilleurs orateurs du temps, fut discuté, critiqué, commenté sous toutes ses faces. Comme au Conseil législatif, les résolutions obtinrent les suffrages de la majorité des députés des deux sections de la province et des deux origines, 27 députés français votant pour et 22 contre. Quelques députés libéraux du Haut-Canada les combattirent sous prétexte qu'elles étaient trop favorables au Bas-Canada et que le Haut-Canada avait été sacrifié aux intérêts français. Les adversaires de 4 Confédération soutenaient absolument le contraire dans le Bas-Canada, Le vote donna le résultat suivant: MM. Alleyn, Archambault, Ault, Beaubien, Bell, Bellerose, Blanchet, Bowman, Brown, Brousseau, Brown, Burwell, J.-H. Cameron, Carling, Cartier, Cartwright, Cauchon, Chambers, Chapais, Cockburn, Cornellier, Cowan, Currier, DeBoucherville, Denis, DeNiverville, Dickso:, Joseph Dufresne, Dunsford, Evanturel, Thomas Ferguson, William Ferguson, Galt, Gaucher, Gaudet, Gibbs, DeLotbinière Harwood, Haultain, Higginson, Howland, Huot, Irvine, Jackson, F. Jones, D.-T. Jones, Knight, Langevin, LeBoutillier, John-A. Macdonald, Macfarlane, A. Mackenzie, H.-T. Mackenzie, Magill, McConkey, Macdougall, McGee, McGiverin, Mclntyre, McKellar, Morris, Morrison, Parker, Pope, Poulin, Poupore, Powell, Rankin, Raymond, Rémillard, Robitaille, Rose, J.-J. Ross, J.-S. Ross, W. Ross, Scoble, Shanly, J.-S, Smith, Smith, A.-M. Somerville, Stirton, Street, Sylvain, Thompson, Walsh, Webb, Wells, White, Wilson, Wood, Amos Wright, et Alonzo Wright.—91. Contre : MM. Beggar, Bourassa, M.-C. Cameron, Caron, Coupal, A.-A. Dorion, d.-B.-E, Dorion, Duckett, A. Dufresne, Fortier, Gagnon, Geoffrion, Holton, Houde, Huntington, Joly, Labrèche-Viger, Laframboise, Lajoie, J.-S. Macdonald, D.-A. Macdonald, J. Macdonald, O’Halloran, Pâquet, Perrault, Pinsonnault, Pouliot, Rymal, Scatcherd, Taschereau, Thibaudeau, Tremblay, et T-C, Wallbridge.—33.
M. l'Orateur,
Quoique ce ne soit pas la première fois que je traite cette question, ayant déjà eu occasion de la discuter dans les provinces maritimes et ailleurs, c’est encore avec une certaine hésitation que je l’aborde; je sens, dans ce moment critique, que je serai responsable envers mes commettants et envers mon pays de tout ce que je vais dire sur un sujet d’une si grande importance. On a prétendu que le gouvernement Taché-Macdonald s'était chargé de la solution d’un problème auquel le public était resté
étranger, et qui n'avait pas même été posé lorsque s’est formé ce gouvernement. Ceux qui ont fuit cette assertion ignoraient l’histoire parlementaire des dernières années.
Voici en peu de mots comment cette grande question avait déjà occupé l'attention du Parlement et du pays: Le 7 août 1858, le ministère Cartier-Macdonald, successeur du ministère Brown- Dorion, présenta au Parlement tout un programme politique. Un des articles de ce programme était conçu ainsi: ‘“ Le gouvernement s’est cru tenu de donner suite à une loi du pays concernant le siège du gouvernement, mais vu le vote exprimé récemment sur ce sujet, il trouve qu’il ne doit plus faire de dépenses pour les édifices publics jusqu’à ce que le Parlement ait eu occasion d’étudier la question Cans son ensemble et tout ce qui s’y rapporte ; et l'opportunité d’une union fédérale des provinces de l'Amérique britannique du Nord sera sérieusement examinée, et l’on fera des ouvertures au gouvernement impérial et aux provinces maritimes sur le sujet ; et le résultat de ces démarches sera soumis au Parlement à sa prochaine session, Le gouvernement, durant la vacance, fera une enquête sur l’organisation et le fonctionnement des départements publics, et y introduira des réformes administratives propres à produire l’économie et l'efficacité.”
Comme on le voit, la question d’une union des provinces avait été posée'dans le programme du gouvernement Cartier-Macdonald en 1858. J'ai cité ce passage pour montrer que ni le Parlement, ni le pays ne sont pris aujourd’hui à l'improviste. (Ecoutez! Ecoutez!) Nous avons eu des élections générales et spéciales, depuis 1858, et prétendre que la proposition d’une Union, dont il a été question si souvent, est nouvelle, c'est soutenir une fausseté. A la clôture de la session, sir Edmund Head prononça, dans son discours de prorogation, les paroles suivantes :
“ Dans les vacances parlementaires, je me propose d'entrer en communication avec le gouvernement de Sa Majesté et avec le gouvernement des colonies sœurs sur un autre sujet d’une très grande importance. Je désire les inviter à discuter avec nous les principes sur lesquels pourrait plus tard s'effectuer une union d’un caractère fédéral entre les provinces de l'Amérique britannique du Nord.”
Conformément au programme de 1858, une députation composée de l’honorable M. Galt, de l’honoruble M. Ross et de moi passa en Angleterre. Nous y soumiîmes la question au gouverne-
ment impérial, ot lui demandâmes l'autorisation de convoquer une réunion de délégués des différents gouvernements de l’Amérique britannique du Nord, pour conférer sur ce sujet, et faire un rapport qui serait communiqué au secrétaire des colonies, Naturellement, nous avions besoin d'agir avec la sanction et l'approbation du gouvernement impérial, De toutes les provinces maritimes, Terreneuve, je crois, était encore la seule qui se fût déclarée prête à nommer des délégués. Les autres n'étaient pas opposées à la confédération, mais elles ne crurent pas devoir prendre part aux démarches que les délégués canadiens firent, en 1858, auprès du gouvernement impérial, pour la raison que le projet n'était pas encore assez généralement connu de leurs habitants. A cette époque, les délégués canadiens prièrent le gouverneur, sir Edmund Head, de remplir la promesse qu'il avait faite en prorogeant le Parlement, (Ecoutez ! Ecoutez !)
Le gouvernement canadien rendit compte du résultat de la mission en Angleterre, à la session suivante du Parlement, (M. Cartier lit ensuite une dépêche du mois d'octobre 1858 au gouvernement impérial, lui exposant les difficultés qui s'étaient élevées entre le Haut et le Bas-Canada, à l’occasion de la demande d’une augmentation de représentation par la première de ces provinces.) Je me suis opposé à cette augmentation, et je ne le regrette pas. Si elle avait été accordée, quelle en aurait été la conséquence ? Un perpétuel conflit politique entre le Haut et le Bas-Canada, parce que l’une des sections eût été gouvernée par l’autre,
J'ai été accusé d'être hostile aux droits du Haut-Canada pour avoir, durant quinze à vingt ans, combattu mon honorable ami le président du Conseil (M. Brown), qui demandait avec insistance que la représentation fût basée sur la population dans chaque section de la province-unie, Je le combattais à cause du danger du conflit entre les deux sections. Je ne veux pas dire que la majorité du Haut-Canada aurait certainement exercé de la tyrannie sur le Bas-Canada ; mais l’idée seule de la prépondérance croissante acquise par le Haut-Canada dans le gouvernement eût suffi pour créer les animosités que je redoutais.
En 1858, je n'ai pas tardé à voir que le principe de la représentation d’après le nombre, qui ne pouvait convenir pour cette province-unie, n’aurait pas les mêmes inconvénients si plusieurs provinces s’unissaient par confédération. Dans une lutte entre
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deux partis, l’un fort et l’autre faible, le plus faible ne peut qu'être subjugué, Mais s’il y a trois partis, le plus fort n’a pas le même avantage; car les deux autres alors ont intérêt à s’allier pour lui résister, (Applaudissements.) Je ne combattais pas les partisans avec l'intention de refuser justice au Haut-Canada; mais bien pour empêcher que le Bas-Canada ne souffrît l'injustice. Je n'appréhende aucunement que les droits du Bas-Canada soient mis en péril par les dispositions du projet de confédération, d'après lesquelles, dans la législature générale, les Canudiens-Français auront moins de représentants que les autres nationalités ensemble.
Les résolutions nous démontrent que, dans les matières qui seront attribuées au parlement fédéral, il ne pourra y avoir de causes de danger pour les droits et privilèges des Canadiens-Français, pas plus que pour ceux des Ecossais, des Anglais et des Irlandais. Ainsi, les questions de commerce, de communications in‘ercoloniales et toutes les matières d’un intérêt général, seront discutées et déterminées par la législature générale; mais dans l'exercice des fonctions du gouvernement général, il n'y aura nullement à craindre que l’on adopte des principes nuisibles aux intérêts d’une nationalité particulière, Je n'ai pas l'intention d'entrer dans les détails du projet de confédération ; je veux simplement exposer ici les principales raisons qui peuvent induire les membres à approuver les résolutions proposées par le gouvernement. La confédération est, pour ainsi dire, une nécessité pour nous, en ce moment. Il est impossible de fermer les yeux sur ce qui se passe de l’autre côté de la frontière, Nous y voyons qu’un gouvernement établi depuis quatre-vingts ans seulement n'a pu maintenir unie la famille des Etats qui se partageuient ce vaste pays. Nous ne pouvons nous dissimuler que le résultat de la lutte terrible, dont nous suivons avec anxiété les progrès, devra peser sur notre existence politique. Nous ne savons pas quel sera ce résultat, et si cette grande guerre finira par l’établissement de deux confédérations, ou par le rétablissement de celle qui existait auparavant.
Pour nous, il s’agit de faire en sorte que cinq colonies habitées par des hommes dont les intérêts et les sympathies sont les mêmes, composent une seule et grande nation. Le moyen, c’est de les soumettre à un même gouvernement général. La question se réduit à ceci : Il nous faut ou avoir une confédération de l’Amérique britannique du Nord, ou bien être absorbés par la confédé-
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ration américaine, (Æcoutez!) Quelques-uns sont d'avis qu'il n’est pas nécessaire de former une pareille confédération, pour empêcher notre absorption par la république voisine ; mais ils se trompent. Nous savons que l'Angleterre est déterminée à nous aider, à nous appuyer dans toute lutte possible contre nos voisins, Les provinces anglaises, séparées comme elles le sont à présent, ne pourraient pas se défendre seules. Nous avons des devoirs à remplir envers l’Angleterre ; si l'on veut obtenir son appui pour notre défense, nous devons nous aider nous-mêmes, ce que nous ne pouvons bien faire sans une confédération,
Quand nous serons unis, l'ennemi saura que, s’il attaque quelque province, soit l'Ile du Prince-Edouard soit le Canada, il aura à rencontrer les forces combinées de l’Empire.
Le Canada, en demeurant séparé du reste, serait dans une position dangereuse s’il se déclarait une guerre, Quand nous aurons organisé un système de défense, propre à notre protection mutuelle, l'Angleterre ne ménagera pour nous, en cas de nécessité, ni ses soldats, ni ses trésors.
Par son territoire, sa population et sa richesse, le Canada l’emporte sur chacune des autres provinces, mais il lui manque un élément nécessaire à sa grandeur nationale, l'élément maritime, Le commerce du Canada est si considérable maintenant qu'il lui faut absolument avoir des moyens de communication avec l’Angleterre, pendant toutes les saisons de l’année, Il ÿ a vingt ans, les mois d'été suffisaient pour le mouvement de notre commerce. A présent, cela serait insuffisant, et pour nos communications avec le dehors durant l'hiver, nous sommes à la merci, nous dépendons du caprice de nos voisins, sur le territoire desquels nous sommes obligés de passer. Dans la situation que nous occupons, une guerre avec les Etats-Unis nous enlèverait nos ports d'hiver.
Le Canada a deux des éléments qui constituent un grand pays —un territoire étendu et une population rapidement croissante— mais il lui manque l'élément maritime, que, pour l'avantage général, les provinces inférieures lui apporteraient en s’unissant à lui. Ils se trompent ceux qui prétendent que les provinces de l'Amérique britannique du Nord ne sont pas plus exposées ainsi séparées, qu'elles ne le seraient réunies en une confédération. Le temps est arrivé pour elles de former une grande nation, et, je maintiens, quant à nous, que la confédération est devenue nécessaire à notre commerce, à notre prospérité et à notre protection.
La confédération des provinces de l'Amérique britannique du Nord est-elle nécessaire pour augmenter notre puissance et pour maintenir les liens qui nous rattachent à la mère-patrie? Pour moi, je n’en doute point Les personnes d’origine britannique qui s'opposent au projet, dans le Bas-Canada, semblent craindre que l'élément anglais n’y soit absorbé par l'élément franco-canadien, tandis que de leur côté les adversaires qu'il compte parmi les Canadiens-Français disent qu'il pourrait avoir pour conséquence l'extinction de la nationalité franco-canadienne. Oui, le parti annexionniste de Montréal, y compris les partisans de M. John Macdougall, propriétaire du Witness, s'oppose au projet de confédération sous prétexte qu'il y aperçoit un danger pour les Anglais du Bas-Canada. Son désir serait de jeter le Canada dans l’Union américaine. L’absorption du Canada par l'Union américaine est affaire prévue depuis longtemps déjà, comme on peut le voir en l'article 7 du projet primitif de la constitution américaine, que je , demande la permission de lire :—
‘ Art, 7.—Le Canada, aux termes de cette confédération et dans le cas où il participerait aux mesures adoptées par les Etats- Unis, sera admis dans cette Union et aura droit à tous ses avantages, et sera également avec tous les autres Etats-Unis, solennellement tenu d'observer et strictement d’obéir à ces articles, de même que toutes autres colonies qui seront admises dans cette confédération. Les onze voix du Congrès soront augmentées en
roportion de l'accroissement de la confédération, mais, excepté e Canada, aucune autre colonie ne sera admise dans la confédération sans le consentement de onze voix ou plus, suivant que le cas pourra l’exiger, en raison de l’accroissement de la confédération.”
Selon cet article, une nouvelle colonie ne pouvait entrer dans l'Union qu'après le vote favorable du nombre d'Etats voulu; mais, quant au Canada, il était exempté de cette condition: il n'avait qu’à le vouloir pour former partie de l'Union. (Ecoutez!) Les journaux ont publié dernièrement le compte-rendu d’une réunion de l’Institut Canadien de Montréal, à laquelle on a arrêté qu'il est de l'intérêt du Bas-Canada et des Canadiens-français que la province soit incorporée dans l'Union américaine,
M. A.-A. Dorton.—Cela n’est pas.
M. Carrier. —S$i l'on n’a pas pris de résolution, toujours est-il que des sentiments ont été exprimés en ce sens. Ensuite l’Ordre, organe de l'Institut, a déclaré que les intérêts du Bas-Canada seraient mieux sauvegardés par l'annexion aux Etats-Unis que
par la confédération des provinces. En effet, il n'est pas étonnant que les annexionnistes canadiens-français laissent paraître le but qu'ils ont en s’opposant à la confédération, et que leurs alliés d'origine anglaise affectent de craindre pour leurs droits ei elle a lieu. Ils savent qu'une fois ce projet adopté, personne ne demandera plus à faire partie de l’Union américaine. (Æcoutez !)
On s’est beaucoup plaint que les délibérations des délégués avaient été secrètes. Cela était d'absolue nécessité. Chacun comprendra que si toutes los difficultés qui ont pu surgir entre les délégués, durant la conférence, avaient été divulguées au public chaque matin, il leur eût été impossible de continuer la discussion et de terminer par accommodement toutes les questions compliquées qui se présentaient. Les délibérations du Congrès en 1782 ont eu lieu à hvis-clos, et le résultat n’en a été publié qu'après la clôture des négociations. A l'appui de ce que j'avance, je demande la permission de citer une lettre du colonel Mason, un des signutaires de lu convention :
“ La publication des délibérations sera interdite tant que siégera la convention ; c'est là, je crois, une précaution nécessaire pour prévenir les faux rapports ou les erreurs ; car il y a une grande différence entre la première forme d’un projet toujours assez confuse et mal ordonnée, et celle qu'il revêt après que la matière en a été mûrie et convenablement disposée.’
Voilà pourquoi la conférence de Québec a siégé à huis-clos, (Ecoutez ! Ecoutez !) Le gouvernement est d'avis que la confédération est nécessaire; mais il est prêt à entendre les honorables députés de la gauche qui paraissent vouloir s’y opposer. Je sais que des membres de cette Chambre et nombre de personnes du Haut-Canada et des provinces maritimes, pensent qu’une union législative serait plus avantageuse qu'une confédération. Pour moi, je crois qu’un seul gouvernement ne pourrait point s'occuper utilement des intérêts privés et locaux des diverses sections ou des diverses provinces. (Ecoutez! Ecoutez !) Nul autre système n’est réalisable que le système fédéral.
On a prétendu qu'il serait impossible de faire fonctionner la confédération, à cause des différences de race et de religion. Ceux qui partagent cette opinion sont dans l'erreur, C’est justement à cause de cette variété de races et d'intérêts locaux que le système fédéral doit être établi et qu'il fonctionnera bien. (Ecoutez ! Ecoutez!) Nous avons souvent lu dans des journaux (et il y a des hommes publics qui le prétendent aussi) que c’est
un grand malheur d'avoir de pareilles différences de races, de pareilles distinctions entre Canadiens-Français et Anglo-Canadiens. Je veux sur ce point revendiquer les droits et les mérites en Canada de cette race française, (Æcoutez ! Ecoutez !)
11 suffit de rappeler les efforts qu'elle a faits pour soutenir la puissance anglaise sur ce continent, et de signaler son attachement à la couronne anglaise dans des temps d’épreuve. Nous savons tous comment surgirent les difficultés entre l'Angleterre et ses colonies américaines en 1775. Le Bas-Canada—ou plutôt la province de Québec, car la colonie du Canada portait alors le nom de la province de Québec, —dis-je, était de toutes les colonies de l'Amérique du Nord, celle qui possédait la population la plus dense, la plus unie. Comme de raison le Bas-Canada était un objet de convoitise pour les autres colonies américaines, et de grands efforts furent tentés par ceux qui avaient résolu de renverser le pouvoir britannique sur co continent pour induire le Canada à épouser la cause dite de la liberté. Le général Washington adressa une proclamation aux Canadiens-Français, les invitant à abandonner le drapeau de leurs nouveaux maîtres, d'autant plus qu'ils ne pouvaient rien à attendre de ces maîtres n'ayant ni leur langage, ni leur religion, ni leurs sentiments de race. Mais quelle fut alors la conduite des Franco-Canadiens ? Quelle attitude prirent le clergé et les seigneurs ?
Il est bon de rappeler ce chapitre de notre histoire, pour rendre justice à qui justice est due, Les Canadiens refusèrent de se rendre à un appel qui avait pour objet le renversement complet du système monarchique en Amérique. (Ecoutez ! Ecoutez!) Il ne s'était écoulé pourtant que peu d’années depuis que la France avait cédé le pays à l'Angleterre ; mais dans ce court intervalle les Canadiens avaient pu apprécier leur nouvelle situation, bien qu'ils eussent encore à lutter et à se plaindre. Le peuple avait compris qu'il valait mieux demeurer sous le couronne de l’Angleterre protestante que devenir républicain, (Ecoutez ! Ecoutez !) Mais ce n’est pas tout : lorsque les Américains envahirent le pays, les Canadiens combattirent les forces d’Arnold, de Montgomery et des autres chefs insurgents,
On a essayé de créer des ennemis à la confédération en prétendant que, sous le régime d’une législature provinciale, la minorité protestante serait maltraitée parmi nous. Or, à en juger par ce
fait, que les protestants anglais n'ont jamais eu à se plaindre des
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Canadiens-Frangçais, quund ils n'étaient encore que quelques centaines dans le Bas-Canada, il n'est guère à présumer que les nôtres tenteront de les tyranniser maintenant qu'ils sont beuucoup plus nombreux.
Jo veux citer un passage de la proclamation de Washington qui fut répandue dans tout le pays pur l'armée chargée de l'envahir sous le commandement d'Arnold :
“ Nous nous réjouissons,"” dit le général Washington dans cette proclamation adressée aux Bas-Canadiens, dans le but de les engager à se joindre aux autres colonies, ‘“‘de voir que nos ennemis 8e sont trompés à votre égard, Eux qui croyaient, qui uvaient même osé dire que les Canadiens étaient incapables de distinguer entre les bienfaits de la liberté et l'esclavage qui avilit, et qu'en flattant la vanité d'un petit cercle de nobles, ils pouvaient en imposer nu peuple du Canada... Venez, frères, vous joindre à nous dans une union indissoluble ; venez pour que nous attoignions ensemble le même but... Mû par ces motifs et encouragé pur les conseils de nombreux partisans que la liberté compte parmi vous, le grand Congrès américain a envoyé une armée dans votre province, commandée par le général Schuyler, non pour vous combattre, mais pou vous protéger et vous permettre d'agir selon ces sentiments de liberté que vous avez munifestés et que l'œuvre du despotisme voudrait faire disparaître du monde entier, Pour arriver à ce résultat et déjouer ses intentions cruelles et perfides, dont la conséquence serait l’envahissement de vos frontières et l'égorgement des femmes et des enfants, j'ai envoyé le colonel Arnold sur votre territoire avec une partie de l’armée que je commande. Je lui ai enjoint d'agir, et je suis persuadé qu'il agira, comme s'il se trouvait sur le #01 de ses pères et au milieu de ses amis les plus chers, Il recevra avec reconnaissance et les miera à leur valeur tous les objets nécessaires que vous pourrez fui fournir, ainsi que les autres services que vous voudrez lui rendre, Je vous prie donc, comme amis et comme frères, de lui procurer tous les approvisionnements que peut fournir votre pays, et je me fais moi-même gurant, non pas seulement de votre sécurité, mais encore d’une umple indemnité, Que personne ne déserte ses foyers, que personne ne fuie comme devant l'ennemi : la cause de l'Amérique et de la liberté est celle de tout citoyen vertueux, quelle que soit sa religion ou sa race, la politique des colonies confédérées ne visant à nulle autre destruction que celle de l'esclavage et de la corruption créée par une domination arbitraire, Venez, généreux citoyens ; venez vous ranger sous le drapeau de lu liberté, sous ce drapeau contre lequel ne prévaudront jamais la force et les artifices de la tyrannie,”
On voit par-là quelles promesses, quelles offres séduisantes furent faites par le général républicain aux Canadiens-Français ; mais en vain, Leur histoire renferme d’autres traits semblables.
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En 1778, le comte D'Estaing leur fit parvenir la proclamation suivante :—
“Je ne demanderai point aux compagnons d'armes de M, le marquis de Lévis, à ceux qui ont partagé sa gloire, qui ont admiré ses talents, son tact militaire, qui ont chéri sa cordialité et nu franchise, caractère principal de notre noblesse, s'il est d'autres noms, chez d'autres peuples, auprès desquels ils aiment mieux voir placer les leurs, Los Canadiens, qui ont vu tomber pour leur défense le brave marquis de Montcalm, pourraientils être les ennemis de sos neveux, combattre contre rs anciens chefs, ot s'armer contre leurs paren\s? A leur nom seul, les armes leur tombernient des mains! Je ne ferai point observer aux ministres des autels que leurs efforts évangéliques auront besoin d'une protoction particulière de la Providence, pour que l'exemple ne diminue point la croyance, pour que l'intérêt temporel ne l'emporte pus, pour que les ménagements politiques des souverains que la vrce leur a donnés, ne s'uffaiblissent point à proportion de ce qu'ils auront moins à eraindre ; qu'il est nécessaire pour la religion, que ceux qui lu À tn forment un corps dans l'Etat, ot qu'il n'y aurait point de corps plus considéré ni qui eût plus de pouvoir de fuire le bien que celui des prêtres du Canada, prenant part au gouvernement, parce que leur conduite respectable leur a mérité la confiance du peuple, Je ne ferai point remarquer à ce peuple, à tous mes compatriotes en général, qu'une vaste monarchie ayant la même religion, les mêmes mœurs, la même langue, où l'on trouve des parents, des anciens amis et des frères, est une source inturissable de commerce et de richesses plus faciles à acquérir par une réunion avec des voisins puissants, et plus sûres qu'avec des étrangers d'une autre hémisphère chez qui tout est dissembluble, et qui, tôt ou tard, souverains jaloux et despotes, les traiteront comme des vaincus, et plus mal, sans doute que leurs ci-devant compatriotes qui les avaient fait vaincre. Je ne ferai sentir à tout un peuple,—car tout un peuple, quand il acquiert le droit de venser et d'agir, connaît son intérêt.—que se lier avec les Etats-
nis, c'est s'assurer son bonheur ; mais je déclurerai, comme je le déclare formellement au nom de Sa Mujesté (Louis XVI) qui m'y u autorisé et qui m'a ordonné de le faire, que tous ses anciens sujets de l'Amérique septentrionale qui ne reconnaîtront plus la suprématie de l'Angleterre peuvent compter sur son appui et su protection.”
D'Estaing leur rappelait leur origine, il invoquait les noms de Lévis et de Montcalm, il cherchait même à influencer le clergé. Ce fut peine perdue: les Canadiens-Français comprer:ient trop bien leur situation, ils savaient aussi qu'ils conserveraient intactes leurs institutions, leur langue et leur religion, par leur adhésion à la couronne britannique. Mais s'ils eussent accepté les offres de Washington, il est probable qu'il n'existerait aujourd'hui nul
vestige de la puissance anglaise sur ce continent ; et qu'eux aussi y auraient vu disparaître leur nationalité, (Æcoutez ! Hcoutez !)
Ces faits historiques nous enseignent que lu Franco-Canadien et l'Anglo-Canadien devraient éprouver l’un pour l'autre le même sentiment de sympathie reconnaissante, ayant tous deux à se féliciter de ce que le Canada est encore colonie anglaise, (Ecoutez ! Ecoutez!) Tout à l'heure j'ai eu l'occasion de mentionner le clergé canadien-français au sujet de l'adresse du comte d'Estaing, eh bien! je déclare, à son honneur, que si le Canada fait encore partie de l'empire britannique, c'est grâce à la politique conservatrice de ce corps. (Applaudissement :.)
Ma joie est grande de pouvoir trouver dans ces vieux documents des preuves de l’honneur, de !a loyauté et de la fidélité du peuple franco-canadien ! Je suis aussi dénué de préjugés que n'importe quel membre de cette Chambre. Quand je lis ou que j'entends dire qu'il est à appréhender, sous un régime fédéral, que les Canadiens-Français ne soient trop puissants, que leur prépondérance dans le Bas-Canada ne soit dirigée contre la minorité anglaise et protestante, je pense qu’un coup d'œil jeté sur l’histoire de notre passé suffit pour mettre au néant de pareilles allégations. (Ecoutez ! Ecoutez !)
C'est en 1778 que le comté d'Estaing lança sa proclamation ; elle fut répandue en Canada par les soins de Rochambeau et de Lafayette ; mais ceux qui étaient alors les chefs du peuple —le clergé et les seigneurs—jugèrent qu'il serait imprudent de s’en remettre de leurs intérêts et de leur sort à l'élément démocratique. Ils savaient que dans le fond de la démocratie est l’abîme, (Ecoutez ! Ecoutez !)
Nous discutons aujourd’hui la question de la confédération des provinces de l'Amérique britannique du Nord, alors que la grande confédération des Etats-Unis s'est rompue d'elle-même, Mais il ÿ a une différence de conduite bien murquée chez les deux peuples. Les Américains se sont unis dans le but de perpétuer lu démocratie sur ce continent, Nous, qui avons eu l'avantage de voir le républicanisme à l’œuvre, durant une période de quatrevingts ans, d'en voir les défectuosités et los vices, nous avons pu nous convaincre que les institutions purement démocratiques ne peuvent point assurer la paix et la prospérité des nations, et qu’il nous fallait nous unir par une fédération fuite pour perpétuer l'élément monarchique.
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La différence entre nos voisins ot nous est essentielle ; la conservation du principe monarchique sera le grand rar:.cière de notre confédération, au lieu que de l'autre côté de la frontière, le pouvoir dominant c'est la volonté de la foule, de la populace, enfin. Quiconque parmi nous a conversé avoc des hommes publics ou des écrivains des Etats-Unis, pout attester ici que tous admettent que le gouvernement y est devenu impuissant par l'introduction du suffrage universel, en d'autres termes, que le pouvoir de la populace a supplanté l'autorité plus légitime. Et en ce moment nous sommes les témoins du triste spectacle d'un pays déchiré par la guerre civile, où nous voyons des frères combattre contre des frères.
La question que nous devons nous poser est celle-ci : Voulonsnous demeurer séparés ? Voulons-nous conserver isolément une existence toute provinciale, quand, unis ensemble, nous pourrions devenir une grande nation ? Il n'y a pas une seule réunion de petits peuples qui ait encore pu espérer de parvenir à la grandeur nationale avec tant de facilité, Dans les siècles passés, des guerriers ont lutté de longues années pour donner à leur pays un lambeau de territoire. De nos jours, Napoléon ITT, après on ne sait quelle énorme dépense d'argent et de sang, dans la guerre d'Italie, a acquis la Savoie et Nice, qui ont ajouté près d'un million d’habitants à la France. Et si quelqu'un faisait en ce moment le calcul de la valeur de ces acquisitions avec, en regard, le calcul de ce qu'elles ont coûté, nous serions frappés de la disproportion entre l'un et l’autre, et nous demeurerions convaincus que le territoire acquis a été peut-être acheté trop cher,
Dans l'Amérique britannique du Nord, nous sommes cinq groupes différents, habitant cinq provinces séparées. Nous avons les mêmes intérêts commerciaux et le même désir de vivre sous la couronne britannique, A quoi cela nous sert-il, que le Nouveau- Brunswick, la Nouvelle-Ecosse et Terie-Neuve maintiennent des droits de douane au détriment de notre commerce, et que nous en maintenions de même au détriment du leur ? Dans les temps anciens, la manière dont se formaient les nations n'était pas la même qu'aujourd'hui. Alors un faible établissement se changeait peu à peu en village ; et ce village devenait une ville ou une cité, qui, à son tour, était comme le noyau d’une nation. Il n’en est pas ainsi dans les temps modernes. Les nations sont formées maintenant par l’agglomération de divers peuples rassemblés par
les intérêts et les sympathies. Telle est notre position, dans le monde actuel,
On a fait objection à notre projet à cause des mots ‘ nouvelle nationalité” qui s’y rencontrent, Si nous nous unissons, nous formerons une nationalité politique, indépendante de l’origine nationale et de la religion des individus. Des hommes ont regretté qu'il y eût diversité de races et ont exprimé l'espoir qu'avec le temps cette diversité disparaîtrait, La fusion des races en une seule est une utopie; c’est une impossibilité. Les distinctions de cette nature existeront toujours ; la dissemblance paraît être d'ordre physique, moral et politique. Quant à cette objection, que nous ne pouvons former une grande nation, parce que le Bas- Canada est principalement français et catholique, que le Haut- Canada est anglais et protestant, et que les provinces maritimes sont mixtes, elle est, à mon avis, de la dernière futilité,
Prenons pour exemple le Royaume-Uni, habité comme il est par trois grandes races, (Ecoutez ! Ecoutez !) La diversité de races a-t-elle mis obstacle aux progrès, à la richesse de l’Angleterre ? Chacune d'elles n’a-t-elle pas généreusement contribué à la grandour de l'Empire? Les trois races unies n’ont-elles pas par leurs aptitudes combinées, leur énergie et leur courage, contribué chacune à la gloire de l’Empire, à ses lois si sages, à ses succès sur terre, sur mer et dans le commerce? (Applaudissements.)
Dans notre conféderation, il y aura des catholiques et des protestants, des Anglais, des Français, des Irlandais et des Ecossais, et chacun, par ses efforts et ses succès, ajoutera à la prospérité, à la puissance, à la gloire de la nouvelle confédération. (Ecoutez ! Ecoutez !) Nous sommes de races différentes, non pas pour nous faire la guerre, mais pour travailler ensemble à notre propre et commun bien-être. (Applaudissements.) Nous ne pouvons, par une loi, faire disparaître ces différences de races, mais, j'en suis persuadé, les Anglo-Canadiens et les Français sauront apprécier les avantages de leur position propre. Placés les uns à côté des autres comme de grandes familles, leur contact produira un heureux esprit d'émulation. La diversité des races contribuera, croyez-le bien, à la prospérité commune. Toute la difficulté consiste dans la manière de rendre justice aux minorités. Dans le Haut-Canada, les catholiques seront en minorité; dans le Bas- Canada, les protestants seront en minorité, pendant que dans les provinces maritimes les deux communions s’égaliseront entre elles.
Est-il possible de supposer alors que le gouvernement général ou les gouvernements locaux pourraient se rendre coupables d'actes arbitraires ? Quelle en serait la conséquence, même en supposant qu’un des gouvernements locaux le tentât ? Des mesures de ce genre seraient, à coup sûr, répudiées par la masse du peuple. Il n’y a donc pas à craindre que l’on cherche jamais à priver une minorité de ses droits. Sous le système de la fédération qui laisse au gouvernement central le contrôle des grandes questions d'intérêt général, auxquell:s les différences de races sont étrangères, les droits de race ou de religion ne pourront pas être méconnus. Nous aurons un Parlement général pour régler les matières de milice, de douane, d'accise, de travaux publics, et toutes les matières relatives aux intérêts individuels. Maintenant je le demanderai à ces autres défenseurs de nationalités qui m'ont accusé d'échanger et de troquer cinquante-huit comtés du Bas- Canada avec mon collègue assis prèsde moi (l'honorable M. Brown); comment des injustices pourraient-elles être faites aux Canadiens- Français pur le gouvernement général? (Ecoutez ! Ecoutez !)
J’aborde la question des gouvernements provinciaux. Après les difficultés que le pays à éprouvées au temps de M. Papineau par rapport à certaines lois relatives au commerce, je comprends facilement les craintes que le projet de confédération peut avoir inspirées à quelques anglais du Bas-Canada. Les difficultés étaient grandes, et M. Papineau, qui n'était pas versé dans les affaires commerciales, ne comprenait pas bien l'importance de semblables lois. Je pense aussi que M. Papineau avait droit et sujet de lutter contre l’oligarchie alors au pouvoir ; mais je n'ai jamais approuvé l'attitude qu'il prit à l'égard des affaires commerciales ni son opposition à des mesures propres à favoriser les progrès du pays. Ce fait, néanmoins, ne saurait servir ici de fondement à cette objection, d'autant que les affaires de commerce seront du ressort du gouvernement général.
Il ne saurait exister aucune grave raison de craindre que la minorité ait à souffrir de l'adoption de lois touchant la propriété. Mais le cas échéant, la constitution projetée offrirait un remède. C'es: peut-être parce que le présent projet est grand, que ceux qui ne l’ont pas examiné de près en conçoivent des craintes ; mais quand nous le discuterons article par article, je serai prêt à soutenir et à démontrer qu'aucun intérêt ne sera mis au hasard par la confédération, si elle est adoptée. T1 est une chose à remar-
quer, c’est l'étrange manière dont les partis extrêmes s’unissent et travaillent de concert pour en faire avorter le projet, (Rires) Par exemple, voilà le parti composant jadis ce qu’on appelait la queue de M. Papineau, qui s’est joint à la queue de M. John Dougall, du Witness de Montréal. (Acclamation. et rires.)
M. J.-X. PERRAULT. '— Et le clergé aussi qui est opposé au projet ? (Ecoutez ! Ecoutez !)
M. CarTier.—L'honorable député se trompe beaucoup, le clergé l’appuie ; mais l’honorable membre pourra prendre la parole après moi, s’il le désire. Oui, le projet est approuvé par tous les gens modérés. Les hommes des partis extrêmes, les socialistes, les démocrates et les annexionnistes sont seuls à le combattre. Ses ennemis, parmi les Canadiens-Français, affectent de craindre, que leurs droits religieux ne reçoivent des atteintes sous la nouvelle constitution. C’est une chose plaisante, assurément, de voir le célèbre Institut Canadien de Montréal, qui a pour chef le citoyen Blanchet, prendre la religion sous sa protection! (Rires.) M. Macdougall a proclamé bien haut que la minorité des Anglais protestants serait à notre merci. Il me semble que les craintes exprimées par les jeunes membres du parti démocratique français sur les dangers que courront leur religion et leur nationalité, devraient pourtant calmer ses frayeurs. Le True Witness, journal catholique, lui aussi un adversaire du projet, est d'avis que, s’il était adopté, les Canadiens-Français seraient anéantis ; au lieu que son confrère en violence, le Wifness, protestant, assure que ce seraient plutôt les protestants. (Ecoutez / Ecoutez ! et rires.)
On a vu à une assemblée récente à Montréal, M. Cherrier, s’enrôler sous la bannière des adversaires de la confédération, Pour ma part, je n'ai jamais entendu dire que M. Cherrier fût un homme politique d'une grande force. Cependant, il paraît qu'il a quitté sa retraite, pour aller combattre ‘ ce projet monstrueux, tendant à détruire la natirnalité et la religion des Canadiens- Français, lequel a été proposé par ce Cartier, que Dieu confonde ! ” (Rires et acclamations.)
On a fait allusion tout à l’heure à l'opinion du clergé. Eh bien! je dis qu’elle est favorable à la confédération. (Ecoutez ! Ecoutez !)
1 M. Perrault était député de Richelieu depuis 1863. Il prit une part active aux débats sur la Confédération et vota contre, Son opposition lui valut d’être battu aux élections de 1867.
Ceux qui sont élevés en dignité comme les membres du bas clergé se déclarent pour la confédération, non-seulement parce qu'ils y voient toute la sécurité possible pour les institutions qu'ils chérissent, mais aussi parce que leurs concitoyens protestants y trouveront des garanties comme eux. Le clergé en général est ennemi de toute discussion politique, et s’il est favorable au projet, c'est qu'il voit dans la confédération une solution des difficultés qui existent depuis si longtemps. L'alliance d’adversaires aussi opposés de sentiments pour l'ordinaire, que le True Witness, M. Dougall du Witness, et les jeunes membres de l’Institut Canadien, en fuisant à la nouvelle constitution, pour des raisons diamétralement contraires, constitue l’un des plus solides arguments que l’on puisse apporter en faveur de la confédération. (Ecoutez ! Ecoutez !)
Nous avons pour nous les hommes modérés, les hommes respectables et intelligents, (Ecoutez ! Ecoutez ! et Oh! Oh!) Je ne veux pas assurément dire que nous n'avons pas d’adversaires respectables ; mais je prétends que la nouvelle constitution a l’approbation à peu près générale des hommes sages, honorables et intelligents.
Je suis opposé au système démocratique qui prévaut aux Etats- Unis. En ce pays, il nous faut une forme propre de gouvernement, où se retrouve l'esprit monarchique. Quand nous serons confédérés, notre gouvernement, nous pouvons en être sûrs, sera plus imposant, et commandera davantage le respect, (Ecoutez ! Ecoutez !)
Le grand défaut des Etats-Unis, c’est l'absence d’une personnification de l'autorité exécutive qui impose le respect à tous. Comment le chef du gouvernement des Etats-Unis e:t-il élu ? Des candidats se mettent sur les rangs, et aussitôt ils son: chacun vilipendés, conspués par le parti opposé. L'un d’eux triomphe, le voilà au fauteuil présidentiel ; mais même alors, il ne sera pas plus honoré de ceux qui ont combattu son élection, et qui auraient voulu calomnieusement le faire passer pour l’homme le moins digne, le plus méprisable du monde,
Sous le système anglais, les ministres peuvent être dénigrés, même insultés, mais les insultes n’atteignent jamais la souveraine. Que nous ayons pour chef suprême, un roi ou un vice-roi, et quel que soit le nom que l’on donne à notre nouvelle organisation politique sociale—nous avons la certitude d'acquérir, par le seul effet de la confédération, un prestige nouveau, qui rehaussera encore
plus grandement notre crédit à l'étranger. Pour moi, mon plus ardent désir est de voir cette Chambre adopter le principe de la confédération ; comme l'a dit mon collègue, l'honorable procureur général Macdonald, si nous perdons cette occasion favorable, qui sait si elle se présentera jamais ?
Nous savons que l'approbation du gouvernement impérial nous est assurée, Or, si le Canada’ adopte ces résolutions, comme je n'en ai aucun doute, et si les autres colonies suivent son exemple, le gouvernement impérial sera aussitôt appelé à nous donner un gouvernement central, constitué sur des bases larges et solides, et des gouvernements provinciaux sous la sauvegarde desquels seront placés les personnes, les propriétés et les droits civils et religieux de toutes les classes de la société. (Acclamations prolongées.)
M. Rose. '—J'ai entendu exprimer, dans ma propre circonscription électorale la crainte...—je ne veux pas dire que je la partage, je la mentionne seulement en toute franchise, —que, sous la contédération, les Canadiens-Français ne soient en pouvoir de faire une division des districts telle qu’elle rendrait impossible l'élection de tout candidat anglais. J'en serais très obligé à mon honorable ami, le procureur général du Bas-Canada, s'il voulait bien me donner des éclaircissements sur ce point. Il est dit, dans les résolutions, que si le gouvernement local venait à exercer son influence et son autorité d’une manière injuste en pareille matière, le gouvernement fédéral pourrait mettre le veto, quoique le pouvoir du gouvernement local, ne soit pas restreint par la constitution.
M. Carrier. — Certainement, si la législature locale du Bas- Canada voulait jamais changer les divisions actuelles de munière à commettre une injustice envers les Anglais du Bas-Canada, le gouvernement central aura le veto, et il en ferait usage pour annuler toute loi rendue à cet effet,
M. Horton.—Recommanderiez-vous alors d'employer ce mode d'action ?
M. CarriEr.—/ssurément, dans le cas d’injustice. (Ecoutez !)
M. Rose.—Je suis sûr que mon honorable ami ne consentirait
1 L'honorable John Rose avait été élu député de Montréal-Centre aux élections de 1863.
jamais à une pareille injustice, Mais j'ai une autre question à adresser à l'honorable procureur général du Bas-Canada, et je le prie de me faire une réponse explicite au nom du gouvernement, Il s’agit encore de la 23e résolution que je viens de lire, Je voudrais savoir si par le mot de législature qui s'y trouve, on entend la législature actuelle du Canada ; ou si les limites des districts électoraux seront changées pour les fins de la représentation à la première session du Parlement fédéral ?
M. CarTiER.—En ce qui regarde le Bas-Canada, il n’y aura pas de changement, parce que le nombre de ses représentants au Parlement général demeurera toujours le même qu’à présent. Mais pour le Haut-Canada, comme sa représentation sera augmentée, il devra y avoir un nouveau sectionnement.
M. Rose.—Il est donc entendu que, dans le Bas-Canada, les districts électoraux seront pour lo premier Parlement fédéral ce qu'ils sont maintenant ?
M. CaRTIER.—Oui, ce qu'ils sont maintenant.
M. Rose.—Et qu'en ce qui concerne la représentation dans la législature locale, la division des districts électoraux sera sujette au veto du Parlement général ?
M. CarrieR.—Oui, si une injustice était commise. (Æcoutez !)
M. Carrier. — Permettez-moi une observation. L'honorable monsieur a cité un passage d’un discours de l'honorable M. Tilley, dans lequel ce dernier supposait le cas où le Haut-Canada, poussé par des motifs égoïstes, chercherait à faire passer quelque mesure exclusivement favorable à son agrandissement. ‘‘ En pareil cas,” a dit l'honorable M. Tilley, ‘‘ vous aurez les soixante-cinq députés du Bas-Canada et vos quarante-sept représentants pour nous défendre.” C’est pour ce motif que l'honorable député d'Ontario- Nord est opposé à la confédération. Mais dans une union législative, il trouvorait le même inconvénient, et s’il est opposé à l’une, il ne devait pas être plus favorable à l’autre.
M. Dunkin.—Les autorités impériales ne peuvent manquer de s'aporcevoir qu'un corps nommé à vie (le Sénat) et dont le
nombre des membres est limité, est précisément la pire organisation possible, —la dernière des extravagances,
M. Carrier.—Sont-ce là leurs paroles ?
M. Dunxin.—Moi, je dis que c’est la plus mauvaise des organisations, et le gouvernement impérial laisse entendre qu'elle est mauvaise, Elle se trouve condamnée par le gouvernement de Sa Majesté, en termes diplomatiques, il est vrai, mais qui n’excluent pas une certaine énergie, et je crois que, comme moi, il regarde cette organisation d’une des branches de la législature fédérale comme à peu près dénuée de sens, On dira peut-être que le gouvernement de Sa Majesté peut remédier à la mesure en retranchant ce qui se rapporte au nombre des membres.
M. Carrier.—Mais c'est là notre garantie !
M. Dunkin.—Non ce n’est pas une garantie, mais bien le contraire. Jr ne charge pas le tableau, en disant que si le Conseil législatif a été ravalé dans l'opinion publique, ça été parce qu'il n'offrait d'autre prise à la pression de celle-ci que par la création de nouveaux membres, Pour éviter un conflit entre les deux branches de la législature, on a dû faire sentir au Conseil en dernier lieu, qu’il pourrait s’apercevoir que son autorité n'était pas aussi grande que sa volonté.
M. CarriEr.—Le nombre des conseillers législatifs n'était pas limité.
M. Dunkin.—S$i la couronne eût été dans l'impossibilité d'augmenter leur nombre, ces honorables messieurs auraient pu résister, mettre obstacle au vœu populaire, jusqu’à ce qu’une révolution les eût balayés ou que la crainte d’une pareille catastrophe leur eût fait changer d'avis. Mais ils ont cédé à une pression plus douce, (Æcoutez ! Ecoutez !)
M. CartieR.—Il y a en toutes choses une force centrifuge et une force centripète. L'excès de l’une ou de l’autre est également dangereux et ce qui est vrai pour le monde physique l’est également ici dans l’ordre moral. Mais ce corps les exerce sans responsabilité tandis que le projet actuel en fait son pivot, à cet égard notre système est certainement préférable.
M. Dunkin.—Mon honorable ami prétend que le Sénat est sans responsabilité; je crois le contraire. Et maintenant, M. l'Orateur, je désire savoir comment, à cet égard, fonctionnera le système que ce projet tend à introduire ? Ainsi qu’on la vu, il résulte de ses dispositions que la députation à la Chambre des communes se
composera non point de membres du Parlement se rendant à cette Chambre dans le but de légiférer pour toute l'Amérique britannique du Nord, mais d'un certain nombre spécifié de Haut- Canadiens, de Bas-Canadiens, de Néo-Ecossais, de Néo-Brunswickois, d'habitants de l'Ile du Prince-Edouard, de Terre-Neuve, de la Rivière-Rouge, de Vancouver, de la Colombie-Britannique et de la Saskatchewan, chacun desquels travaillera spécialement pour la province qu'il représente. (Æcoutez! Ecoutez!) Si tous les territoires que j'ai nommés sont érigés un jour en provinces, nous aurons dans cette Chambre précisément autant de sections que de provinces ; quelle que soit l'inégalité de leur nombre, la seule distinction reconnue entre les membres sera créée par les lignes qui diviseront leurs provinces. Le Conseil législatif, on a pu le voir, ne pourra exercer de contrôle sur ces sections, Il faudra que le contrôle réside dans l'exécutif, mais comment pourra-t-il y être efficace puisque ces sections existeront là aussi ? Indépendamment des provinces ou du vaste territoire de l'Ouest, nous aurons six sections dans la Chambre des communes, le même nombre dans le cabinet et, autant de majorités parlementaires à gouverner, Si toutefois la chose était possible, ce que je crois fort douteux, puisque déjà, en Canada, avec nos deux sections et nos deux majorités, nous reconnaissons qu'une d'elles est de trop. Oui je le répète, nos difficultés constitutionnelles sont dues au système sectionnel, et, cependant, l’on nous propose d’en essayer un qui est trois ou quatre fois plus complexe que le nôtre, L'homme d'Etat qui, sous un pareil système, parviendrait à gouverner six sections ou plus dans la Chambre des communes, ainsi qu'au Conseil législatif, et autant de législatures locales et de lieutenants-gouverneurs, l’homme d'Etat, dis-je, qui serait assez habile pour maintenir son gouvernement, ne fût-ce que deux ou trois ans, mériterait qu'on l’envoyât en Angleterre enseigner aux lords Palmerston et Derby l'alphabet politique. (Ecoutez ! Ecoutez !)
M. CarriER.—Cela se pourrait sans difficulté.
M. Dunxin.—L'honorable préopinant ne voit jamais de difficulté dans tout ce qu'il veut faire.
M. CaRriER.- -Je me suis assez rarement trompé, j'ai assez souvent obtenu le succès que je désirais. (Ecoutez ! Ecoutez !)
M. Dunxin.—Dans certains cas favorables, oui ; mais l’honoruble monsieur a été aussi quelquefois malheureux. Quant à moi
je ne crois à l'omniscience de personne, Ce ne sera pas chose facile, M, l'Orateur, avec trois bas-canadiens au ministère, de satisfaire aux exigences de race et de religion de leur province.
M. Carrier.—(Æcoutez ! Ecoutez !)
M. Dunkin.—L'honorable procureur général se croit probablement capable de surmonter cette difficulté ?
M. CaRtrier.—Assurément, (On rit.)
M. Dunkin.—Eh bien! si cet honorable monsieur réussit à satisfaire le Bas-Canada, avec seulement trois ministres de cette province dans le cabinet, il prouvera qu'il est le plus habile homme d'Etat du pays.
M. Carrier.—Sur quoi s'appuie l'honorable député pour avancer qu’il n’y en aura que trois ?
M. Dunxin.—Evidemment l'honorable monsieur ne m'a pas bien écouté ; mais je ne voudrais pas fatiguer la Chambre en me répétant, (Ecoutez ! Ecoutez !) Je dis donc que si le nombre des membres de l'exécutif est proportionné aux seuls besoins du pays, et non à ce que je pourrais appeler les besoins particuliers des diverses provinces, il sera de onze, douze ou treize ; par conséquent, si petit en raison de la diversité d'intérêts à satisfaire qu'il sera extrêmement difficile d'éviter de fort sérieuses difficultés dans la répartition des portefeuilles entre les différentes sections. Si, d’un autre côté, vous donnez à toutes les provinces, la part qu’elles voudraient avoir, le cabinet sera trop nombreux pour pouvoir gouverner. Il sera donc pratiquement impossible de satisfaire toutes les provinces et, cependant, aucune d’elles ne pourrait être maltraitée à cet égard sans qu'il en résultât de fâcheuses conséquences, (Æcoutez ! Ecoutez !)
M. CarrTier.— Lorsqu'il nous aura vu à l’œuvre, l'honorable député reconnaîtra qu'il a exagéré la difficulté.
M. Dunkin.—Sidney Smith disait, un jour, d’un certain premier ministre d'Angleterre, qu'il pourrait, à bref délai, remplir les fonctions de l’archevêque de Cantorbery ou prendre le commandement de la flotte. (On rit.) Nous avons en ce pays quelques hommes publics qui, selon eux, sont doués de capacités assez grandes pour remplir les fonctions d’archovêque, celles d’amiral, et même, peut-être, colles de commandant en chef des armées de terre, (Nouveaux rires.)
M. Carrier.—Bien que je ne puisse vraiment pas commander Ja flotte d'Angleterre ni remplir les fonctions de l'archevêque de
Cantorbery, je ne m'en croirais pas moins capable de former un cabinet de nature à contenter à la fois le Haut ot le Bas-Canada et les provinces inférieures,
M. Canrier.—Il est évident que l'honorable député d'Hochelaga n’a pas lu les résolutions, mais moi je les ai lues. Le Bas-Canadu se trouve dans une situation particulière, Nous avons deux populations dont les intérêts sont distincts, sous le triple rapport de la race, de la langue et de la religion. Il s'agissait, dans la préparation du projet de confédération de Québec, de ménager ces deux intérêts, et de doter le pays d'une constitution qui allierait l'élément conservateur à l'élément démocratique, —car le faible des institutions démocratiques pures est de laisser tout le pouvoir à l'élément populaire. L'histoire du passé prouve que c'est un mal, Pour que les institutions soient stables et fonctionnent harmonieusement, il faut avoir une force de résistance à opposer à l'élément démocratique. Aux Etats-Unis, la puissance de résistance n'existe pas dans le Sénat, ni même chez le président, L'honorable député d'Hochelaga trouve que l'objection de l'honorable député du comté de Québec est bien fondée, parce que le gouvernement fédéral pourrait ne nommer que des Anglais ou que des Canadiens-Français au Conseil législatif pour la Bas-Cunada. Si l'honorable député avait lu les résolutions, il aurait vu que la nomination des conseillers législatifs devra se faire d’après les divisions électorales qui existent actuellement dans la province. Eh bien ! je demande s'il est probable que l'exécutif fédéral, —qui aura un chef pour le Bas-Canada comme aujourd’hui, —je demande s’il est probable qu'il recommande la nomination d’un Canadien-Français pour représenter des divisions comme Bedford ou Wellington, par exemple ?.…
M. J.-S. Macponazp. —Vous serez en minorité dans le gouvernement fédéral.
M. Cartier.—Est-ce qu'il n'en est pas ainsi maintenant, par rapport à la nomination des juges ? Et cependant, quand je propose la nomination d'un juge pour le Bas-Canada, n'est-il pas nommé ? Est-ce que l'honorable député de Cornwall (M. J.-S. Macdonald), quand il était ministre, a jamais cherché à s’immiscer dans les nominations recommandées par l'honorable député d'Hoche-
laga ? Aujourd'hui, quand il faut nommer un juge en chef ou un juge puiné pour le Bas-Canada, je me trouve entouré de collègues dont la majorité est anglaise et protestante ; mais est-ce que cette majorité ose traverser mes recommandations ? Non, pas plus que nous Bas-Canadiens, nous ne nous permettons de traverser les recommandations de mon honorable ami le procureur-général du Haut-Canada, relatives aux emplois dans le Haut-Canada. Il y aura dans le gouvernement fédéral un leader pour le Bas-Canada ; et pensez-vous que les autres ministres oseront lui faire obstacle dans ses recommandations ? Mais on dit que je serai en minorité. Je le suis aujourd’hui, comme je le suis depuis huit ans.
M. GEorrRion.—Vous avez l'égalité entre les deux provinces,
M. CarriER.—Oui, nous avons l'égalité, mais pas comme race ni comme religion. Quand le chef du Bas-Cunada aura soixante membres de sa section pour l'appuyer, et s’il commande une majorité des députés de langue frunçaise et de langue anglaise de sa province, ne pourra-t-il pas défaire le gouvernement, si ses collègues s’opposaient à ses recommandations ? C’est là notre garantie. Aujourd’hui si l'on me faisait une opposition déraisonnable, il me resterait le pouvoir de briser le gouvernement en me retirant. Il en sera de même dans le gouvernement fédéral.