A VERCHÈRES
La Gazelle officielle du 27 janvier 1855 renferme les nominations suivantes : les honorables John-Francis Duval et René-Edouard Caron, juges de la Cour du banc de la Reine pour le Bas-Canada ; les honorables Auguste- Norbert Morin et William Badgley, juges de la Cour superieure ; l’honorable Joseph Cauchon, commissuire des terres de la couronne ; l'honorable François Lemieux, commissaire des travaux publics, et l'honorable George- Etienne Cartier, secrétaire et régistrateur de la province du Canada, à la place de l'honorable Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, qui devait être nommé peu après surintendant de l'instruction publique. En annonçant la nomination de M. Cartier, la Patrie, qui était rédigée par M. Alfred Rambeau, disait à la date du 30 janvier 1855 : “ Cette nomination a donné une satisfaction générale. M, Carticr est un homme de talents supérieurs bien reconnus, d'une activité et d’une application au travail peu ordinaires, et il sera une très bonne acquisition pour le ministère et le pays entier.” Les libéraux combattirent avec acharnement celui qu'ils redoutaient déjà comme leur plus formidable adversaire. Ils prirent pour candidat M. GC. Préfontaine, cultivateur de Saint-Marc. MM. A.-A. Dorion, Joseph Doutre, Rodolphe Laflamme, Joseph Papin, Wilfrid Dorion, Pierre Blanchet, surnommé le Ciloyen, se jetèrent dans la mêlée, avec l’ardeur qui caractérisait la pléiade rouge. Ils eurent à rencontrer des jouteurs non moins aguerris, MM. T.-J.- J, Loranger, L.-S. Morin, G.-J. Coursol, Norbert Dumas, A.-M. Delisle, J.-A. Berthelot, John Fraser. On peut juger de la violence de la lutte par l'attaque suivante du Moniteur : ‘ Le rival de M. Préfontaine est M. Cartier, avocat de la Compagnig du Grand-Tronc, partisan du monopole, défenseur des places lucratives, souteneur des priviléges, fauteur de corruption, allié des seigneurs, ennemi des censitaires, adversaire de la justice, champion de l’illégalité, apôtre de la servitude, prédicant de la soumission passive,
tondeur de sujets, marchand de consciences humaines, ministre tory, agioteur, jobeur, etc.” Tant de gros mots n'empôchèrent pas M. Cartier d’être élu par une majorité de 186 voix, après deux jours de votation, Pour célébrer son triomphe, ses amis allèrent le reconduire à Montréal, le 26 février 1855, après avoir organisé une procession d'au moins cent voitures, toutes ornées de drapeaux bleus, Le discours qui suit fut prononcé le jour de la présentation des candidats,
Messieurs,
Je viens solliciter vos sutfrages aujourd'hui à un nouveau titre. Le 24 janvier dernier, j'ai accepté la charge de secrétaire provincial dans le cabinet MacNab-Taché, et cette acceptation rend vacant mon mandat de député et m'impose le devoir de vous demander le renouvellement de votre confiance. Je ne considère pas l'honneur que l'on me fait comme un honneur personnel seulement, je crois qu'il rejaillit sur tout le comté qui, à diverses reprises, m'a élu comme son représentant. Ce comté m'est cher à bien des titres, ma femme et moi y avons vu le jour, ma famille remonte à ses origines mêmes, j'y possède des propriétés et j'ai l'avantage de connaître personnellement presque tous ceux qui m'écoutent.
On à dit, on a écrit contre moi bien des choses depuis quelque temps. Certains dénigreurs venus de Montréal ont même cherché à détruire ma réputation dans des discours qu'ils ont débités aux portes des églises. [ls se sont permis de telles énormités qu'il me faut du courage pour paraître devant vous, mais je n'en manque pas, heureusement. Aussi l'opposition que l’on me fait aujourd’hui ne vient pas du comté à proprement parler, mais d'un certain nombre de jeunes gens qui s'appellent des rouges. Et ceux-là n'ont pas de politique fixe, ils sont jaloux du succès que m'ont valu mon travail et mon énergie. Je suis que vous avez écouté leurs discours, leurs calomnies, avec une parfaite indifférence, en attendant que je pusse les rencontrer face à face, et je vous en remercie.
On est venu sur les hustings s'attaquer à mes votes. Eh bien, je suis prêt à les défendre. Loin d'en rougir, j'en suis fier, car j'ai toujours voté pour plus de liberté et pour rendre le peuple meilleur.
On m'a reproché d'avoir appuyé l’acte de la tenure seigneuriale, quand mes accusateurs devraient plutôt se défendre de l'avoir combattu. Rien ne saurait être plus faux que de prétendre que
cet acte n'est pas dans l'intérêt des censitaires. Il leur est même plus avantageux que je ne l'espérais, Au mois de juin dernier, on reprochait au gouvernement sa lenteur, parce qu'il n'avait pas encore fuit passer le bill de la tenure seigneuriale, et maintenant qu'il a adopté une meilleurs loi que celle qu'il proposait d'abord, les rouges cherchent à le trouver en faute. Est-il une meilleure preuve de leur manque de sincérité ? Ce qu'ils veulent, évidemment c’est de l'agitation, Ils se montrent aujourd'hui furieux, parce que nous leur avons enlevé toute cause d'agitation sérieuse. Vous savez que je ne vous ai jamais trompés. Croyez-moi, je suis convaincu, en ma conscience, que cette loi est bonne, la meilleure même que les censitaires pussent obtenir.
Laissez-moi vous expliquer les dispositions de l'acte seigneurial et les circonstances dans lesquelles il fut adopté. Tout d'abord, on ne pouvait demander à la législature de racheter les droits seigneuriaux, qu'en démontrant qu'elle avait permis aux seigneurs de prélever des droits illégaux, et qu'il fallait conséquemment réparer le mal qu'elle avait commis ou laissé commettre. Il n'y a jamais eu de doute sur la légalité des lods et ventes, et cependant ils constituent le principal grief contre la tenure seigneuriale, Si l’on eût demandé à la législature d’abolir les lods et ventes, cette demande aurait été rejetée, car le droit des seigneurs sur ce point est incontestable. Le droit des cens et rentes, pouvait au contraire, être attaqué, ce qui explique la magnifique subvention par la législature de £500,000. Mais plus tard on leur a substitué le rachat des lods et ventes, et cette substitution est bien celle qui pouvait le plus profiter aux censitaires. Ce changement dans le bill a été fait au Conseil législati” su l’v's de mon ami l’hono-
rable M. Hincks. Aussi le pays ! vs remerciements à cet homme d'Etat.
J'ai voté pour le premier bill. w'il était bon et qu'il était
basé sur le seul principe que l’on .vait d'abord invoquer pour obtenir une indemnité. J'ai voté pour le second bill, parce qu'il était meilleur, et parce que tout en maintenant l'indemnité, il l'appliquait d’une façon plus avantageuse : c'était la meilleure solution possible d’un problème bien difficile. Aussi aurais-je manqué à mes électeurs et trahi les intérêts du pays si j'eusse voté contre. Le comté de Verchères, en particulier, a profité du changement, car il y a très peu de cas ici où les rentes exceuent deux sous,
On vous a dit que l'indemnité ne suffira pas pour racheter les lods et ventes; je crois que cette assertion n'est pas juste, Mais si l'indemnité était insuflisante, la législature devra voter le crédit nécessaire pour terminer l'œuvre commencée, Toutes les propriétés seigneuriales en Canada sont estimées à £1,000,000, disons même £1,500,000, chiffre que je crois trop considérable ; les lods et venies ne s'élèvent qu'à un quart de la valour dans le district de Montréal et à un cinquième dans le district de Québec ; il s'ensuit donc qu'on pourra prendre une bonne partie de cet argent pour l'appliquer au rachat des autres charges seigneuriales. Les lods et ventes payés, nous éteindrons le droit de banalité, et nous réduirons la rente à trois sous et demi,
Les rouges ont grossi outre mesure les dépenses présumables des commissaires de la tenure seigneuriule, ils ont même voulu faire croire qu'elles monteraient à £100,000. Mais une pareille prétention est une insulte au bon sens. A ce sujet, on a ruppelé l'affaire des commissaires des pertes causées par la révolte, qui auraient mangé une purtie du fonds d'indemnité en prolongeant indéfiniment leurs séances à deux louis par jour ; mais il ne saurait y avoir d'analogie entre les deux cas. Si ces commissaires étaient malhonnêtes, pourquoi les commissaires seigneuriaux le seruient-ils aussi? Les devoirs des membres de ces deux commissions sont tout à fuit ditférents. Les uns avaient à vérifier et à décider une infinité de cas, tandis que les attributions des autres ressemblent beaucoup à celles des officiers du recensement, ce qui n’entraîne pas de dépense excessive. Le pays a la garantie que le gouvernement verra à ce que la commission seigneuriale fasse son devoir. Bref, l'acte seigneurial me semble si parfait que je crois que nous devons remercier lu Providence de l'avoir inspiré aux hommes d'Etat qui l'ont conçu.
Nos adversaires ont fait tout en leur pouvoir pour discréditer cette mesure, et parmi ceux-là je dois dénoncer M. Doutre, qui est l'un de leurs chefs, l’un de leurs journalistes, un grand homme à leurs yeux. M. Doutre a noirci plusieurs colonnes de gazette pour établir que les censitaires ne peuvent pas racheter leur rentes en vertu du 2%e article de l'acte, ce qui ne l’a pas empêché d’admettre plus tard qu'il se trompait. Ce célèbre M. Doutre a dit pour s'excuser qu’il manquait une virgule, et que l'absence de cette virgule l’avaitinduit en erreur. M. Doutre n'avait pu bien lire l'acte sans virgule. Pourtant les protocoles et quelques autres pièces de grande importance n'ont pas toujours de ces signes pour séparer
les membres de phrases ; leur phruséologie, néanmoins, est jugée suflisante ; un acte du Parlement devrait pouvoir s'interpréter sans luxe de virgules. En toute cette affaire, M. Doutre me paraît avoir joué le rôle de Martin qui, faute d'un point, comme on sait, perdit son âne.
En discutant l'acte de la tenure seigneuriale, nous ne devons pas oublier qu'il nous faut agir de concert avec le Haut-Canada qui, lui, n'a aucun intérêt direct dans cette mesure.
Au début de mes remarques, j'ai dit que la lutte que l'on me fait n'est pas suscitée par les habitants du comté, mais par certains agitateurs de Montréal. Le même M. Doutre dont je viens de parler est un de ceux-là. Pour empêcher ma réélection, il a écrit à un citoyen du comté que je suis un mauvais député, qu'on devrait me renvoyer à mon bureau, et que ma défaite serait uu coup sérieux porté au gouvernement. Il a même dit, entre autres choses, que j'ai voté pour l'augmentation de l'indemnité des députés. Or, ce qu'il a dit est un mensonge, et, comme preuve, je puis citer le Pays, dont M. Doutre est le rédacteur.
M. Dorton.—M. Doutre n'est pas le rédacteur du Pays.
M. Carrier.—ÆEn tout cas, il est l’un des collaborateurs, Le Pays a admis que j'ai voté contre l'augmentation de l'indemnité des députés. Cette fausseté-là est un échantillon de toutes celles que je relève et que l’on éparpille dans le comté.
On me reproche un autre vote : celui que j'ai donné sur les réserves du clergé. A ce propos, laissez-moi dire que, tout en étant opposé au principe du bill, je ne lui ai pas refusé mon adhésion, parce que la majorité du Haut-Canada le réclamait avec persistance, et que cette demande n'était pas de celles que l’on peut refuser, J'ai voté pour que la distribution des fonds ne donnât pas à des agitateurs aussi forcenés que les Brown et les Mackenzie le moindre droit de se mêler des propriétés de l'Eglise dans le Bas-Canada.
Je ne saurais passer sous silence une déclaration que M. Dorion, le chef des rouges, a faite aussitôt après la troisième délibération de la loi sur les réserves du clergé. M. Dorion n'a pas craint de déclarer qu'il aurait consenti à la représentation basée sur la population, si le Haut-Canada eût accepté une égale distribution des réserves du clergé. Quand M. Laberge entendit cette déclaration, il ne se gêna pas pour dire que M. Dorion venait de fondre un boulet propre à tuer son parti. Cela est vrai, et j'ajoute que ce boulet frapperait aussi notre nationalité.
Cela est de toute évidence. Avec l’arrangement actuel, la représentation du Haut et du Bas-Canada est la même en nombre ; mais comme le Haut-Canada a une population qui grandit d’année en année dans une plus forte proportion que la nôtre, il est clair que la représentation basée sur la population détruirait notre influence dans la législature. Nous avons donc la preuve que M. Dorion était prêt à céder son pays pour un plat de lentilles, sous forme de quelques milliers de louis.
Quant au tarif, on a répandu dans le comté une histoire ridicule. Ce qui est vrai, c'est que les rouges ont appuyé une proposition de M. Young, tendant à réduire tellement le tarif, en ce temps de crise commerciale, que nous n’aurions pu maintenir le crédit public, considération qui doit primer toute autre. En second lieu, M. Young demandait d'augmenter les droits sur les spiritueux jusqu’à cent pour cent, ce qui inévitablement eût amené la contrebande. Nous nous soinmes contentés de réduire les droits sur les articles de première nécessité, le sucre, la mélasse.
Mes adversaires ont porté une autre grave accusation contre moi. Ils m'ont appelé tory. Et pourquoi ? Parce que la Montréal Gazette est un journal tory, et que, comme elle m'appuie, je dois être un tory. Ceux qui lisent ce journal savent qu'il a combattu ma nomination comme secrétaire provincial. ‘out en admettant que j'avais la capacité voulue pour remplir ceite charge. C'était son droit de parler ainsi, et je seruis le devnier à nier à la presse son franc parler.
On a dit ensuite que j'étais bien un tory, puisque je me suis allié à sir Allan MacNab et ses collègues. Or, il n'y a plus de tories dans le sens que l’on donnait auparavant à cette désignation. Les vieux tories ont mis de l'eau dans leur vin, et ont renoncé aux idées surannées qui leur étaient propres. Dans l'alliance que nous avons faite, c'est sir Allan MacNab qui est venu à la majorité bascanadienne. La majorité bas-canadienne n’a aucunement abandonné son ancienne position. Un homme d'Etat n’a pas le droit de refuser l’appui qui lui est offert.
Autre point. Si j'ai été appuyé par un journal tory, j'ai été combattu par un autre journal tory qui se publie à Montréal, je veux parler du Æerald. Ce journal, vous le savez, est le plus violent ennemi de la race canadienne-française. Les événements de 1837 et 1838 ne sont pus assez éloignés pour que nous ayons oublié le langage inhumain qu'il tenait’alors. Il eut même la cruauté
d'applaudir quand les patriotes montèrent à l'échafaud, et, si on l'avait écouté, on eût demandé encore du sang. Il eut aussi la sauvagerie d'écrire en ces mauvais jours : “ Pour avoir la paix, il faut balayer les Canadiens de la face de la terre. ! Dimanche soir, tout le pays en arrière de Laprairie, présentait l'affreux spectacle d’une vaste nappe de flammes livides, et l'on rapporte que pas une seule maison de rebelle n’a été laissée debout. Dieu sait ce que vont devenir les Canadiens... Néanmoins, il faut que l'autorité des lois soit maintenue inviolable, que l'intégrité de l'empire soit respectée et que la paix et la prospérité soient assurées aux Anglais, même au prix de l'existence de la nation canadienne-française tout entière.” Oui, ce journal me combat, il se prononce pour l'annexion, et il chante les gloires de mes adversaires. Je ne le leur envie pas.
Puisque l'on parle de tories, laissez-moi ajouter que M. Dorion, le chef des rouges, a été élu par les marchands tories de Montréal.
M. Dorton.—Je le nie.
M. CarrieR.—Je crois que cela peut être prouvé. En tout cas, les marchands tories de Montréal ont voté pour lui. Son parrain comme candidat était M. Redpath, l’un de ces tories, et l’un des esprits dirigeants de l'institution de la Longue-Pointe qui a entrepris la conversion de la jeunesse canadienne au protestantisme. C'est ainsi que M. Dorion montre scn dévouement à ses compatriotes ; ce sont là les hommes qui le patronnent.
Je dois dire, en terminant, que l’encouragement de l'instruction sera toujours l’une de mes plus grandes préoccupations comme homme public. Et je puis faire plus en ce sens, sans m’exagérer mon influence, que mon adversaire, M. Préfontaine, un brave homme, si vous le voulez, mais qui n’a aucune valeur, aucune expérience politique. Deux fois j'ai refusé d’être ministre : on m'a d'abord offert le portefeuille de solliciteur général, puis celui de ministre des travaux publics. Mais j'ai cru, cette fois, que je devais accepter ma part de responsabilité comme membre d'un gouvernement qui avait mon plus cordial appui, et je demande aux électeurs de Verchères, qui m'ont toujours été si fidèles, de ratifier le choix que Son Excellence a fait de moi pour être un de ses ministres.