TEMPS
Ce projet ne peut être exécuté. Les huit cents pages qui suivent suffisent à peine à contenir en partie les opinions exprimées par l'homme d'Etat canadien, au cours d'une carrière aussi tourmentée qu'excessivement remplie.
Pour mettre cette vie en pleine lumière, il faudrait un autre volume, qui comblerait les lacunes de celui-ci. Les matériaux que j'ai en main en justifieraient la publication. En attendant que je l'imprime, je me contenterai des notices qui, accompagnant chaque discours, en expliquent le but, la portée, et les circonstances dans lesquelles il a été prononcé.
Posons toutefois quelques jalons pour donner une idée d'ensemble et guider le lecteur à travers les événements dont il sera question.
Sir Q-eorges Cartier naquit, le 6 septembre 1814, à Saint- V Antoine, paroisse du comté de Verchères, située sur les
ït DISCOURS DE SIR GEORGES CA.RTIÉR
bords de la rivière Chambly. Son père, le lieutenant* colonel Jacques Cartier, était cultivateur, et son aïeul, riche marchand, qui portait le même nom, représenta Verchères (alors Surrey), de 1804 à 1809. Il fit son cours classique au séminaire de Montréal, étudia le droit dans cette même ville, et fut admis au barreau en 1886. Deux ans après, il prenait part à l'insurrection de 1887, notamment au combat de Saint-Denis. Il est assez curieux de constater que le premier discours de ce volume contient un désaveu de la révolte. En 1848, Cartier consentait de se laisser élire pour le comté de Verchères qu'il représenta jusqu'en 1861. Après avoir refusé deux fois d'être ministre, il devenait, en 1856, secrétaire provincial dans le cabinet MacNab-Taché. L'année suivante, la voix unanime du parti l'appelait au poste de chef des conservateurs du Bas-Canada. Il remplaçait Taché, tout comme celui-ci avait remplacé Morin. En 1858, il formait le cabinet Cartier-Macdonald,qui dura quatre ans. Battu sur la question de la milice, il remplit le rôle de chef de l'opposition jusqu'en 1864, alors que surgit le cabinet Taché-Macdonald. De ce cabinet sortit la coalition avec les libéraux du Haut-Canada, qui devait amener la confédération des provinces. Sir Georges Cartier en fut un des principaux membres, et souvent l'âme dirigeante, ayant à remplir les fonctions de chef de l'Etat durant les absences ou les maladies de sir John- A. Macdonald. Il alla s'éteindre à Londres, le 20 mai 18^3, après une longue maladie causée par son opiniâtreté au travail et ses luttes politiques. Marié en 184Ï à Mlle Hortense, fille de M. E.-R. Fabre, et sœur de Mgr Fabre, archevêque de Montréal, il eut deux filles de ce mariage.
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dont une seule survit ; l'autre repose à ses côtés, au cimetière de la Côte-des-Neiges. Lady Cartier habite Cannes, France, depuis la mort de son illustre époux.
Le chef conservateur a presque fait son autobiographie en plus d'une occasion. Le lecteur pourra consulter à ce sujet les discours qu'il prononçait, le 80 octobre 1866, à un banquet qui lui fut offert par les citoyens de Montréal, et le 28 décembre 1869, à un dîner que les négociants de Québec avaient organisé en son honneur. Dans ces deux discours, il se complait à repasser les diverses étapes de sa carrière.
Les discours de Cartier couvrent la période politique qui va de 1844 à 18^2, soit vingt-huit années. Cette période fut féconde en événements. Elle vit la suite et la fin de l'Union des Canadas, et le commencement de la Confédération, laquelle devait comprendre bientôt à peu près toute l'Amérique britannique du Nord, d'un Océan à l'autre. C'est dire qu'elle fut témoin de bien des changements, de bien des transformations, de bien des luttes. L'Union était pleine de danger pour nous : Cartier, continuant l'œuvre de La Fontaine, de Morin et de Taché, la fit tourner à notre avantage. Il accomplit la Confédération, et sans lui, elle n'aurait pu réussir, pour protéger nos droits et nos institutions, tout en fondant une nation nouvelle.
Le nom de Cartier est attaché aux plus grands actes I)olitiques de cette importante époque.
Entre autres^ mentionnons la décentralisation judiciaire, l'abolition de la tenure seigneuriale, le choix d'Ottawa comme capitale, la construction du chemin de fer Montréal et Portland, celle du Q-raud-Tronc et du poi^t
Victoria, la codification des lois civiles et de la procédure civile, l'application des lois françaises aux Cantons de l'Est, la modification des lois criminelles, l'acte des municipalités du Bas-Canada, la loi concernant les bureaux d'enregistrement, l'organisation de notre système d'instruction publique, la fondation des écoles normales, la création d'une ligne de steamers océaniques, l'amélioration et l'approfondissement du fleuve Saint- Laurent, le creusement des canaux, la confédération des provinces de l'Amérique britannique du Nord, l'acquisition des territoires du Nord-Ouest, la construction du chemin de fer Intercolonial d'après le tracé Robinson, l'établissement de la province de Manitoba, l'admission de la Colombie- Britannique dans la Confédération, l'organisation de notre système militaire, le chemin de fer du Pacifique. Et cette liste est loin d'être complète.
Plus d'une de ces mesures suffirait à immortaliser Cartier. Si Napoléon n'était pas un aussi célèbre guerrier, pourrait-il réclamer une plus grande gloire que celle d'être l'auteur du code civil de la France ? Gladstone recherche-t-il une plus glorieuse fin de carrière que le règlement de l'éternelle question d'Irlande, qui est au fond une lutte pour la propriété du sol ? Cartier fut tout à la fois un législateur, un fondateur de constitution, un conquérant pacifique. D'un trait de plume il ajouta à son pays des contrées vastes comme des empires.
Cartier s'était identifié de bonne heure avec les intérêts de Montréal, et il n'a pas peu contribué à en faire la métropole commerciale du Canada et l'une des grandes cités du continent. Presque toutes les mesures ci-haut mentionnées, soit d'ordre politique, intellectuel ou
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matériel, ont eu une influence directe sut les étonnants progrès de cette ville. Nous pouvons y ajouter le creusement du port dans la direction d'Hochelaga, la cession de plusieurs terrains, appartenant au gouvernement, qui étaient utiles au développement de la ville. De 1861 à 1872, Cartier fut le représentant de Montréal, mais, comme bien d'autres, il tomba victime de l'ingratitude publique, juste au moment où il dotait ses concitoyens de ce qu'ils réclamaient avec le plus d'instances : le terminus du chemin de fer du Pacifique. Sa première élection à Montréal, en 1858, contre son puissant antagoniste, sir Antoine- Aimé Dorion, s'était terminée par une défaîte ; sa dernière, en 1872, fut encore plus désastreuse. Il était réservé aux Métis de la Rivière-Rouge de réparer cette faute en élisant Cartier député de Provencher !
Ce volume représente un travail beaucoup plus considérable que le lecteur ne pourrait le supposer. Il a coûté des années de recherches dans les journaux français et anglais du pays. Parfois, de véritables fouilles ont été nécessaires pour trouver un discours. Certaines allocutions avaient été tellement mal rendues que, sans défigurer la pensée de l'orateur, il a fallu les reconstituer, au moyen de renseignements particuliers. D'autres, prononcées en anglais, et elles ne sont pas peu nombreuses, ont dû être traduites. De plusieurs, il ne reste que des fragments.
Au reste, Cartier était loin d'être un orateur correct. Il se plaignait de ne s'exprimer qu'avec beaucoup de difficulté. Ce qui ne l'empêchait pas de débiter au besoin des discours de six à huit heures, répétant en français ce qu'il avait dit en anglais, et vice versa, se permettant mille
digressions, mêlant une idée philosophique à une vive boutade, et cela quand il avait quelque avantage à en tirer, comme d'attendre quelque traînard ou de peser de tout le poids de son raisonnement sur un vote important, parfois décisif. Et sa voix, qui n'était pas belle, ne rachetait pas ce que la forme laissait à désirer.
N'ayant guère le temps d'écrire, au milieu d'occupations absorbantes, les discours de Cartier se ressentent nécessairement de l'improvisation. S'ils ne sont pas des modèles d'éloquence, on y trouve une rare unité de vues, souvent de l'élévation, des pensées profondes, des observations justes, le sens exact des ressources et des besoins du pays, une admiration réfléchie du système monarchique anglais, une aversion déclarée pour le républicanisme américain, la fierté du nom canadien, la passion de sa race, un inviolable attachement aux principes catholiques. Sur ce dernier point, son plaidoyer en faveur du pouvoir temporel du Pape (1860) et sa défense des Zouaves Pontificaux, dans son discours sur la milice (1868), sont des témoignages éclatants de son courage autant que de la fermeté de ses convictions.
Ces discours respirent aussi le mépris des préjugés populaires. Plus d'une fois, il se plaira à proclamer que s'il a pris, lors de la Confédération, le portefeuille de la milice, c'est qu'il était le plus impopulaire !
A ceux qui mettraient en doute son attachement à sa race, nous conseillons de lire, entre autres, son discours sur la tombe de Ludger Duvernay, fondateur de la Société Saint-Jean-Baptiste, et celui qu'il prononçait à la fête nationale des Canadiens-Français d'Ottawa, le 24 juin
iNTRObUCTION viî
Ses premiers discours furent pour les chemins de fer tout comme les derniers. Il voyait dans ces communications, le seul moyen de peupler rapidement le Canada et de consolider ses institutions. Peu d'hommes ont mieux vu à travers Tavenir. A lire certains de ses discours, on croirait entendre un prophète !
Dans cette tâche difficile, j'ai eu le concours éclairé de M. Alfred G-ameau, l'un des principaux officiers du Sénat, qui, à une érudition considérable, joint une profonde connaissance de la langue française. MM. Elie Tassé, David Major, Alfred Olivier et autres m'ont aussi donné une assistance active. M. Benjamin Suite, qui fut pendant plusieurs années secrétaire de sir G-eorges Cartier, s'est chargé de préparer la table des noms. L'honorable M. Laviolette, conseiller législatif, qui fut un ami intime de Cartier, m'a aidé de toute façon dans la publication de ce livre. M. J.-C. Auge a eu la complaisance de mettre à ma disposition la série de la Minerve. Je dois aussi reconnaître l'extrême obligeance des officiers de la Bibliothèque fédérale.
A la mort de Cartier, le Parlement fédéral décida de lui faire des funérailles publiques, d'accorder une pension à sa famille, et d'ériger une statue à sa mémoire. Les funérailles eurent lieu avec un éclat incomparable, à Montréal, le 13 juin 1873. Mais un changement survenu dans le ministère, quelques mois après, fut cause que l'on perdît de vue le monument. Elu député de la capitale, au mois de septembre 1878, l'auteur de ces lignes crut qu'il devait appeler l'attention du Parlement sur cet oubli. C'est ce qu'il fit dans deux sessions consécutives, et un bronze superbe rappelle le nom de Cartier, à l'ombre
VIII DISGOUHS DE SIK GEOnGES CAUTIER
même du Palais législatif où il régna si longtemps. Le monument qui est présenté aujourd'hui au public, œuvre de la pensée du plus grand homme d'Etat que les Canadiens-Français aient produit, sera plus durable que Tairain.
Tae-Simile d*iuie lettre de Sir Oeorgei-Etieiiiie Cartier, à rHonorable Sénateur Girard.
pp-t'-r,^
DE
Sir George Etienne Cartier
SUR LA