A LONDRES
MM. Cartier et Galt arrivèrent à Liverpool le 23 avril, après une traversée des plus heureuses, qui prit seulement neuf jours. Ils étaient à peine installés à Londres qu'ils étaient invités au banquet annuel de la Vénérable Compagnie des •* Fishmonger's " ( Worshipful Company). Cette corporation importante, Tune des plus anciennes du royaume, se recrute parmi les plus hautes classes de TÂngletorre ; princes, marquis et ducs ne dédaignent pas d'entrer dans ses rangs, et l'un des premiers actes de la vie publique du Prince de Galles fut de se faire admettre parmi ses membres. "Je suis fier," disait Son Altesse Royale, à un dernier banquet de la Compagnie, •' d'avoir été inscrit sur les rôles d'une corporation, dans laquelle plusieurs de mes parents, dont les portraits ornent ces murs, ont été admis." Le dîner fut présidé par le doyen {Prince Warden) J. Spicer, écuier, assisté du très honorable Lord Shaftesbury, K.6., sir C. Wentworth Dilke, baronnet, l'honorable (J. Waldegrave Leslie, M. P., M. John Abel Smith, M. P., sir S. M. Peto, baronnet, Dr Reeces, député gouverneur de la Banque d'Angleterre, etc , etc. Le Doyen proposa la santé des colonies anglaises, en y joignant les noms de MM. Cartier et Galt. Ceux-ci prononcèrent des discours qui furent couverts d'applaudissements. "Nous sommes honorés, ce soir,dit le Doyen, de la présence de deux représentants bien connus des deux grandes divisions de notre empire colonial dans l'hémisphère nord et sud. {Ecoulez !) De grands changements politiques sont à la veille de s'opérer dans les colonies de l'Amérique du Nord. Ces colonies couvrent une grande étendue de pays, avec une population de près de quatre millions. Possédant une longue frontière et beaucoup de ressources, elles semblent convaincues que c'en est fait du temps de l'isolement et des intérêts séparés naturels aux établissements primitifs, et qu'il faut adopter une fédération pour le développement de leurs ressources intérieures. {Ecoutez ! Ecoulez ! ) Sous la conduite d'hommes politiques, doués de jugement et de modération, elles travaillent à une fédération qui devra accroître leur sécurité, augmenter leurs richesses, ouvrir un nouveau champ aux talents individuels, en même temps développer le sens de la respon-
450 BANQUET DU FISHMONGER'8 WOHSHIPFUL CO'Y
sabilité nationale et leur Taire comprendre leur propre valeur. Deux des ministres qui ont entrepris cette grande œuvre, viennent d'arriver dans notre ville, et sont au milieu de nous. Je suis heureux d'associer au toast que j'ai l'honneur de porter aux " Colonies Anglaises," la santé de MM. Cartier et Galt." M. Cartier répondit dans les termes suivants :
M, le Doyen, Milord et Messieurs,
L'honneur que vous avez fait à mon pays et à la députation canadienne en nous invitant, M. Galt et moi, à ce grand banquet, m'inspire un vif sentiment de reconnaissance.
Vous avez été assez bienveillants, ainsi que quelques membres distingués du Parlement, pour boire à la santé des colonies britanniques, avant celles de la Chambre des Lords et de la Chambre des Communes d'Angleterre.
Vous avez rattaché notre visite en ce pays au projet qui est maintenant soumis à la population de ces importantes colonies, et au peuple anglais, je veux dire le projet de confédération des provinces de l'Amérique du Nord. Nous sentons aujourd'hui que la constitution de 1840, bien qu'elle ait été une source de prospérité pour les Canadas, n'est plus en rapport avec l'augmentation de la prospérité et des besoins de ces deux provinces.
En conséquence, nous cherchons un système qui nous permette de faire de plus grands progrès encore. Nous voulons nouer de plus intimes relations avec les provinces maritimes : la Nouvelle- Ecosse, le Nouveau-Brunswick et l'île du Prince-Edouard. Nous leur avons dit avec franchise que nous possédions en Canada deux des éléments nécessaires à l'établissement d'une forte nation, la population et le sol ; mais qu'il notis manquait cet autre élément qui fait la grandeur de l'Angleterre, l'élément maritime. Nous avons dit à nos amis qu'ils étaient trop resserrés dans leur territoire, tandis que nous avions besoin de ports de mer, et qu'en nous unissant, nous pourrions devenir puiasants et prospères, avec la protection de la mère-patrie. Notre gouvernement a envoyé une députation en Angleterre, pour démontrer au gouvernement impérial l'absolue nécessité de réaliser ce projet de confédération. Nous en désirons l'adoption non-seulement pour accroître notre prospérité et notre force, mais encore pour être
mieux en état de participer à la défense de l'empire britannique. Nous concevons très bien qu'en cas d'invasion nous ne pouvons résister à l'ennemi sans le secours des armées de l'Angleterre ; mais, avec l'union de toutes les provinces, nous promettons de prendre part à la défense de notre pays dans toute la mesure de nos forces. Quand donc nous parlons d'une confédération des colonies de l'Amérique du Nord, nous n'entendons pas dire un système pouvant affaiblir les liens qui rattachent ces colonies à la mère-patrie, mais un système propre à développer, au profit de toas, le commerce de l'Amérique britannique.
Notre projet de confédération n'a rien qui fasse craindre les éventualités dont nous avons été témoins aux Etats-Unis. Il n'y aura aucun danger de conflit entre les droits des Etats et les privilèges du gouvernement fédéral. Nous avons l'intention de déclarer au gouvernement impérial que nous sommes prêts à faire notre devoir, même seuls, pour la défense du pays ; mais nous lui représenterons, en même temps, que si la confédération se réalisait, nous serions dans une meilleure situation pour aider la Grande-Bretagne, dans le cas, j'espère qu'il n'arrivera jamais, d'une guerre entre l'Angleterre et les Etats-Unis.
Je saisis cette occasion de faire remarquer qu'en nous engageant à fournir notre part pour la défense, nous nous chargerons d'une dépense considérable ; mais j'ajoute que vous ne devez pas craindre le résultat qu'on vous prédit, une augmentation des droits sur les marchandises anglaises importées en Canada. Comme ces prédictions peuvent produire des impressions fôcheuses, je déclare ici qu elles sont sans aucun fondement On a dit dans les deux Chambres du Parlement, dans certains journaux de ce pays, que puisque le Canada était si exposé, il vaudrait mieux pour la sûreté de l'Angleterre, le laisser libre de se rendre indépendant ou de s'annexer aux Etats-Unis. Nous savons en Canada que nous ne pouvons pas être cause d'une guerre. La guerre ne pourra jamais provenir que de la volonté des autorités impériales. Nous savons aussi que notre pays est vulnérable ; mais nous souffrirons cependant, s'il le fallait, qu'il serve de champ de bataille pour venger l'honneur de l'Angleterre. Nous ne désirons nullement devenir indépendants, et encore moins être annexés aux Etats-Unis. Nous repoussons cette idée avec horreur. Par un passage du discours de Sa Majesté à l'ouverture de la présente session du Parlement, nous avons appris que le gouvernement impérial approuve notre
452 BANQUET DU FISHMONGEH'S WOHSHIPFUL CO'Y
projet de confédération, ainsi que le peuple anglais. Des débate subséquents ont démontré qu'il avait aussi l'approbation des deux Cbarobres du Parlement. Si la théorie qu'une colonie doit Stre abandonnée à elie-mCme parce qu'elle eet une source de dépense pour la mère-patrie venait A prévaloir, il faudrait abandonner toutes lea colonies, pour être conséquent.
L'empire britannique serait alors rédoit à l'Angleterre, à l'Ecoase et à l'Irlande. Haie je présumeque personne aujourd'hui ne voudrait deucendre à de pareillea conséquences.
SUR LA
A L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE
La démonstration du Fishmongefs WorshipftU Company fut suivie do bien d'autres. Les hommes les plus éminents de Londres se mirent en rapport avec les délégués canadiens, leur adressèrent invitations sur invitations qui leur valurent d'être l'objet de la plus large hospitalité, et la haute société leur ouvrit avec empressement ses salons. M. Cartier fut particulièrement traité avec les plus grands égards. On voyait en lui le chef de toute une race qui avait fait beaucoup pour le maintien des institutions britanniques et qui pouvait faire encore davantage à l'avenir. Il en proflta pour répandre des idées exactes sur le Canada, pour mettre en relief le rôle de la race française, les causes qui en ont fait la plus solide barrière contre l'envahissement des idées américaines, et l'élément le plus conservateur de l'ordre de choses établi. Il ne manqua pas non plus de montrer sous son vrai jour la conduite si prudente et si politique du clergé canadien qui a su attacher notre population à son pays et au régime britannique. Les délégués assistèrent au bal de la cour où ils causèrent longuement avec Sa Majesté la reine Victoria, qui rappela, en français, à M. Cartier, qu'elle avait gardé un bon souvenir de sa visite en 1858, alors qu'il avait été son hôte à Windsor. Le prince de Galles donna un dîner en leur honneur, la fanfare jouant, sur ses ordres, des airs exclusivement canadiens. Son Altesse le duc de Cambridge leur témoigna les mômes civilités. Ils f\irent aussi invités par lord Palmerston, M. Gladstone, M. Cardwell, ministre des colonies, lord Derby,le duc de Wellington, sir Morton Peto, lord Camarvon, lord Shaflesbury, gendre de lord Palmerston, sir John Lefebvre, l'évoque d'Oxford, l'archevêque d'York, sir Edmund Head, M.Watkin,M. P., président de la Compagnie du Grand-Trone, le duc et la duchesse d'Aumale, le comte de Paris. Sir Edward Bulwer Lytton, l'illustre écrivain qui était ministre des colonies en 1858, oflVit à MM. Cartier et Galt un dîner littéraire et artistique, auquel assistaient Charles Dickens, le célèbre romancier, le poète Browleg, l'historien Poster, M. Fred. Lehman, l'artiste. Sur une invitation pressante, M . Cartier alla passer quelques jours au chdteau de lord Carnarvon à High Clerc,
puis au château de la marquise de Salisbury à Hatfield. La marquise lui avait donné rhospitalitë dans sa princière résidence en 1 858. Ce château a une grande célébrité historique ; la reine Elisabeth y fut emprisonnée, et on y voit encore l'arbre sous lequel elle se trouvait lorsqu'un courrier lui apprit que sa sœur Mary venait de mourir et qu'elle était reine d'Angleterre. En 1843, la reine Victoria et le prince Albert firent une visite au château et plantèrent chacun un arbre en souvenir de leur séjour. L'honorable M. J.-A. Macdonald eut rhonneur de recevoir de l'Université d'Oxford le dégrè de docteur en droit. M. Cartier fit la connaissance à Oxford du célèbre docteur Pusev, et Alt invité à la consécration de Mgr Manning, archevêque de Westminster. Laissant ses collègues à Londres, il alla passer trois jours à Paris, où il connut M. Prosper Mérimée, académicien et sénateur, Mgr Darboy, archevêque, M. Michel Chevalier, sénateur, lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, etc. Les délégués eurent entrevue sur entrevue avec les membres du gouvernement impérial, discutèrent à fond les importantes questions qui les avaient amenés à Londres, et après un travail de plusieurs semaines ils purent terminer leurs négociations, satisfaits d'avoir remporté un plein succès. Toute leur correspondance avec les ministres anglais fut mise devant les Chambres le 19 juin. Elle portait, comme conclusion, que le gouvernement impérial approuvait le projet de la confédération et lui donnerait toute son influence, qu'il recommanderait de garantir un emprunt du Canada pour construire les fortilications d'après le plan du colonel Jervis, qu'il fournirait tout l'armement nécessaire dès que la législature aurait pris une décision, qu'il ferait tout en son pouvoir j)our obtenir le renouvellement du traité de réciprocité, et qu'il proposeroit au Parlement de donner sa garantie à un emprunt destiné à indemniser la Compagnie de la Baie d'Hudson de la cession de son territoire du Nord-Ouest. Le 22 juin, son œuvre étant accomplie, M. Cartier put s'embarquer à bord du Moravian, et le 6 juillet il atteignait Montréal, suivi de près par les aut.^es délégués. Quelques jours plus tard, il alla rencontrer ses collègues à Québec, et ils résolurent de convoquer les Chambres, le 8 août, afin de leur communiquer le résultat de la mission auprès des autorités anglaises. La situation politique devait se compliquer presque aussitôt par la mort du premier ministre, sir Etienne- Pascal Taché, survenue à sa résidence de Saint-Thomas de Montmagny. dimanche après-midi, le 30 juillet. Sir Etienne suivait dans la tombe, à deux jours d'intervalle, un autre grand homme cher aux Canadiens, Thonorable Auguste-Norbert Morin. M. Cartier assista aux funérailles de ses deux illustres amis. La mort de sir Etienne pouvait créer de graves embarras, peut-être môme une crise ministérielle, car la coalition, sur laquelle reposait le cabinet, avait été formée dans des circonstances exceptionnelles. M. Brown qui était le principal représentant de la section libérale du Haut. Canada, ne voulut accepter ni M. Cartier ni M. Macdonald, comme étant des chefs de parti trop prononcés, et le choix du gouverneur se porta sur sir Narcisse-Fortunat Belleau, conseiller législatif, qui entreprit avec succès la tâche de continuer l'administration, les anciens ministres conservant leurs portefeuilles. Cette nouvelle fut portée à la connaissance des Chambres, le 9
août, et un vote de non-confiance, proposé ce même jour, montra que le gouvernement comptait 57 partisans contre 29. Le rapport des délégués ayant été soumis à la législature, Thonorable M. Dorion demanda des explications sur la politique ministérielle relativement aux nombreuses et importantes questions qui avaient motivé la mission. L'honorable M. Galt dit que son collègue, le procureur général du Bas-Canada, les lui donnerait, et conséquemment M. Cartier prit la parole.
M. rOrateur,
Je répondrai volontiers à tontes les questions, dans Tordre mCme où elles ont été faites ; et j'ose croire que mes réponses satisferont entièrement l'opposition.
Tout d'abord, à l'égard de la confédération, je dois dire que le gouvernement ne se propose pas de demander au Parlement de pousser le projet plus loin durant cette session. {Ecoutez /)
En second lieu, il n'entre pas dans les intentions du gouvernement de présenter aucune mesure relativement à la construction de fortifications, ni de dépenser le million de piastres voté Tan dernier, avant une autre réunion des Chambres.
Troisièmement, l'organisation de la milice dans toutes ses parties est étudiée actuellement avec soin par un militaire de grande expérience, qui a été fait adjudant général ; et il n'est pas probable que le gouvernement puisse, pour cette session-ci, préparer un remaniement de l'Acte de milice ; mais il peut arriver, cependant, que l'on trouve nécessaire d'apporter des amendements moins importants. {Ecoutez ! Ecoutez /) On prépare en ce moment le budget de la milice, et lorsqu'il vous sera soumis, je ferai connaître la ligne de conduite que le gouvernement veut suivre, par suite de l'entente à laquelle nous sommes arrivés au sujet des affaires militaires pendant notre séjour à Londres.
Quatrièmement, le projet d'un traité de réciprocité a occupé et occupe encore notre attention. Sous les auspices du gouvernement impérial, une délégation des provinces de l'Amérique britannique du Nord, présidée par le gouverneur général, et qui s'appellera " le Conseil confédéré," va se réunir à Québec dans le mois prochain; elle aura pour mission d'étudier les questions commerciales et industrielles, et de concerter un mode commun d'action relativement au traité de réciprocité. Cette conférence
dovant avoir lieu bientôt, le gouvernement ne croit pas à propos d'exposer à présent sa politique. Il se borne à dire qu'il est prêt à entrer en négociations avec le goavei*nement américain sur la réciprocité dans un esprit très amical et très libéral.
Conséquemment, le gouvernement n*estime pas qu'il puisse faire aucune demande à ce Parlement au sujet du chemin de fer Intercolonial. Mais il tient à répéter la déclaration faite à ce Parlement même, à savoir que la construction du chemin de fer est regardée comme l'accompagnement et la condition nécessaire de la Confédération. {Applatidissements.)
A une interruption, l'orateur réplique: "Je crois que notre séjour à Londres contribuera beaucoup plus à faire construire rintercolonial que certaine fameuse mission en Angleterre.
M. HoLTON. — Quelle mission ? la dernière ? (Eires,)
M. Cartier. — L'honorable député n'a-til donc pas vu que c'est à la première que je fais allusion ?
Enfin, j'ajouterai que l'intention du gouvernement est de soumettre, dans cette session-ci, la question du Territoire du Nord- Ouest à la délibération de la Chambre.
M. DuNKiN. — Est-ce bien là son intention ?
M. Cartier. — Oui, comme les délégués en Angleterre n'étaient pas complètement en mesure d'entreprendre la négociation d'un emprunt par rapport à ce territoire, le comité du cabinet impérial n'a pas cru opportun d'étudier le projet dans ses détails, mais il a fait connaître, toutefois, son désir de régler l'emprunt, sa durée, l'intérêt, le fonds d'amorti^ssement, de manière à favoriser le plus possible les intérêts de la province.
Il n'entre pas dans les intentions du gouvernement de modifier sensiblement le tarif douanier, les taux d'accise et les chilt'res des timbres.
M. DoRiON. — Le procureur général vient de nous lire un document rédigé par écrit. Nous voudrions bien savoir maintenant ce qu'il en faut conclure.
M. Cartier. — Ma réponse a été claire et précise. L'honorable député peut tirer de ce que je viens de dire la conclusion qui lui plaira ; quelle qu'elle soit, elle ne pourra m'amener à dire autre chose.
M. Holton et M. Dorion ayant accusé le gouvernement de cacher la vérité à la Chambre sur le résultat de la mission en Angleterre, et prétendu que celle-ci avait échoué, M. Cartier reprend la parole après M. Galt :
J^ajouterai peu de chose au vigoureux discours que vient de prononcer mon collègue, le ministre des finances. Les chefs de Topposition prétendent que notre mission en Angleterre a été un parfait iSasco ; ils se trompent entièrement. Qu'ils reportent leurs regards sur l'état des choses, il y a un an, et qu'ils comparent cet état avec la situation présente ! En vain voudraient-ils le nier, un grand progrès s*est fait dans l'intervalle. (JEcoutez I) La mèi-epatrie a complètement approuvé et sanctionné le projet d'une Confédération. Les ennemis de ce projet espéraient que le refus par le Nouveau-Brunswick d'y acquiescer amènerait l'Angleterre à s'y déclarer hostile. Ils ont été déçus. L'AngleteiTC donne au projet le plus entier appui. {Écoutez /) On ne devrait pas oublier que le plan de confédération qu'elle approuve ainsi est celui qui a été adopté, après une longue étude, par la conférence de Québec. L'opposition aura encore le désagrément de voir avant longtemps les provinces maritimes l'adopter. La législature de la Nouvelle- Ecosse ne s'est jamais déclarée contre l'idée d'une Confédération. Quant au Nouveau-Brunswick, on y constate à l'heure qu'il est une énergique et très décisive réaction en sa faveur. Oui, le gouvernement a tout sujet de se féliciter du succès de la mission en Angleterre. Nous avions la conviction qu'une Confédération devait accroître nos moyens de défense militaire, et en effet nous avons rapporté d'Angleterre l'assurance que la mèi'e-pàtrie emploierait pour nous, au besoin, toutes les ressources de sa propre puissance.
Le député de Châteauguay a violemment attaqué le gouvernement à propos du traité de réciprocité. Il n'avait pas raison de le faire. U doit savoir que nous avons obtenu, pour la négociation de ce traité, le très grand privilège de nous aboucher directement avec l'ambassadeur anglais à Washington, sir Frédéric Bruce. (Écoutez !\ U y a plus : comme je l'ai déjà di^, nous devons avoir à Québec une conférence de délégués des provinces, qui portera le nom de "Conseil confédéré" — ce nom déplaît sans doute à l'honorable député— et qui devra s'occuper de l'aifaire de la réciprocité. Le député de Châteauguay, que Montréal avait nommé pour être son délégué à la convention commerciale de Détroit, a montré l'intérêt qu'il porte aux relations commerciales du Canada avec les Etats- Unis, en n'allant pas à Détroit. {Écoutez ! Rires.) Au lieu de remplir la mission qu'on lui confiait, il a préféré rester tranquillement chez lui et fouiller dans les journaux de la Chambre pour y trouver de quoi fabriquer de petits discours contre le gouverne-
ment, oh ! de très petits discours ! {Écoutez /) Je ne veux pas le rendre resiKmsable du fameux diseoui-s de M. Potter ni de la non moins célèbre lettre de M. Wood * ; il a pris la peine de répudier par lettre toute particii)ation au meeting des amis de ces messieurs à Montréal •. . Non, le député de Châteauguay n'a pas
» M. Potier était le consul général des Etats-Unis en Canada. A Montréal, où il résidait, il s'était occupé activement de fomenter l'idée annexionniste. Bien plus, il avait poussé l'audace jusqu'à prôner ouvertement notre absorption par nos voisins, à la convention des délégués des Etats-Unis et des provinces anglo-américaines, tenue à Détroit, au mois de juillet, dans le but de discuter les bases d'un renouvellement du traité de réciprocité. Voici quelques-unes des jmrolos de M. Potier : "Je crois que j'exprime le sentiment général de ceux du Canada qui sont le plus amis des Etats-Unis, lorsque je dis qu'il n'est pas de la politique de notre gouvernement de continuer ce traité, parce que je crois que, deux ans après son abrogation, les Canadiens eux-mêmes demanderont à former partie des Etats-Unis. (Cris de non ! non ! des délégués canadiens.) Je répète que je crois que, dans deux ans, ils demanderont ù faire partie des Etats-Unis. (Cris de non ! non ! ) J'ai en mains une lettre que j'ai reçue d'un monsieur de Montréal, d'un rang fort élevé, le soir de mon départ pour Détroit, et je puis dire que je viens ici, avec le consentement de mon gouvernement, exprimer mes vues sur la réciprocité." La lettre citée par M. Potter, portait la date du 10 juillet, et disait entre autres choses : *• Je suis très heureux d'apprendre que vous avez résolu d'assister à la convention de D^Hroit. Il est très important, selon moi, que les vrais amis des Etats-Unis soient représentés à cette convention, ou que nos amis, avant de demander un renouvellement du traité de réciprocité, puissent connaître vos vues à ce sujet. Car je puis vous assurer, d'après ce que je sais des sentiments des citoyens de ce pays, qui ont été et qui sont encore les amis des Etats-Unis, que pas un sur cinquante ne désire un renouvellement ou une extension du traité. D'un autre côté, tous ceux qui nous ont été ouvertement hostiles sont favorables au renouvellement... Les amis des Etats-Unis ici savent qu'un renouvellement du traité serait le seul moyen effectif d'empêcher le mouvement annexionniste. Je crois que le renouvellement du traité serait la plus grande bévue que feraient les Etats-Unis." Comme M. Potter fermait la lettre qu'il venait de lire, les délégués canadiens demandèrent à grands cris le "nom," le "nom," et il leur fut répondu que l'auteur était M. C.-S. Wood, surintendant de la Compagnie télégraphique de Montréal. Les délégués canadiens s'indignèrent avec raison de la conduite de M. Potter, qui, occupant une position presque diplomatique, devait observer une stricte neutralité et ne rien faire qui pût troubler la bonne entente entre son pays et le nôtre. Il n'en est pas moins vrai que l'attitude de M. Potter indique bien clairement l'idée véritable qui prévaut aux Etats-Unis quant à l'annexion du Canada. La lettre de M. Wood ne lui porta pas bonheur, car il dût donner sa démission quelque temps après.
écrit de lettre?... H avouera du moins que la petite poignée d'hommes qui passent pour être du mouvement Wood-Potter sont ses amis politiques les plus intimes.
A la séance du soir, M. Holton ayant fait un discours pour défendre sa position et pour s'excuser de n'avoir pas été à Détroit, M. Cartier répond :
L'honorable député croit sans doute qu'une aussi petite institution que la Chambre de Commerce de Montréal n'avait aucun droit de réclamer ses services, d'autant plus qu'il ne représente aucune des divisions de cette ville. Ce n'est pas la maladie qui l'a empêché d'aller à Détroit, ce n'est pas non plus le manque de moyens pour se déplacer, puisque le Grand-Tronc, avec sa libéralité accoutumée, avait offert de transporter gratis les délégués et que la Chambre de Commerce de Toronto s'était chargée des autres dépenses. La crainte de n'être pas instruit à temps de l'époque où il lui faudrait revenir remplir ses devoirs parlementaires ne pouvait non plus l'influencer ; Détroit est si proche d'Eesex, représenté ici par un député, que la Gazette du Canada contenant la proclamation de convocation du Parlement, eût pu lui pai"venir en quelques heures; et l'honorable député aurait vite fait ensuite de regagner par le Grand-Tronc son poste à la Chambre. {Ecoutez !) Il ne pouvait non plus faire difficulté de voyager sur ce chemin, surtout entre Windsor et Toronto, puisque, ayant été le constructeur de cette dernière section, il devait connaître les garanties de sécurité qu'il offrait pour la conservation de sa précieuse existence. {Bires et applaudissements.)
M. Holton ayant de nouveau affirmé qu'il est resté tout à fait étranger à l'ajsisemblée des annexionnistes, et mis d'ailleurs en doute qu'elle ait eu lieu, M. Cartier répond :
Je n'ai ou, comme de raison, aucune connaissance personnelle do ce meeting^ et mon honorable ami a certainement plus de lumière que moi sur le mouvement Potter, Wood et compagnie. J'admets donc sa protestation. {Applaudissements et rires.) Néanmoins, je tiens à le redire, la petite clique annexionniste de Montréal, y compris M. Wood, ne se compose que d'amis du député de Châteauguay, tous prêts à donner les mains à son dessein quand il voudra entreprendre la lutte contre le député actuel de Montréal-Centre ou contre tout autre député conservateur. {Ecoutez /)
PBONONCé LE 17 OCTOBRE 1865
La translation du siège du gouvernement allait bientôt avoir son accomplissement Avec les derniers jours d'octobre 1865, les bureaux publics se rermèrent à Québec pour être ouverts immédiatement à Ottawa. M. Cartier se rendit le 14 dans la nouvelle capitale afin d'adopter les dernières mesures pour Tinstallation des ministères. Les citoyens étaient dans la jubilation, et ils célébrèrent avec éclat son arrivée. A la suite du maire et des échevins, ils allèrent en grand nombre lui souhaiter la bienvenue à la gare. Dans la soirée, les membres de l'Institut Canadien-Français lui présentèrent une adresse, et le surlendemain plus de cent personnes lui offrirent un banquet au Russell House qui est encore le principal hôtel de la ville. Parmi les convives se trouvaient Sa Grandeur Mgr Guigues, évoque d'Ottawa, le recteur de l'église épiscopatienne, MM. Wright, Powell et Bell, députés, le colonel Bernard, etc. La santé de M. Cartier fut bue avec beaucoup d'enthousiasme, et pendant qu'il y répondait, les pompiers, qui avaient organisé une procession aux flambeaux, vinrent le sérénader. M. Cartier interrompit son discours pour aller les remercier en termes chaleureux. Dès lors se formèrent entre l'homme d'Etat et les citoyens d'Ottawa des liens d'amitié qui durèrent jusqu'à sa mort, car c'est au milieu d'eux qu'il passa la plus grande partie du reste de sa vie. Son nom a été donné à l'un des parcs de la ville en reconnaissance des services qu'il rendit.
M. le Maire, Messieurs,
J*avoiie que si l*on m eût dit, il y a trois jours, que vous deviez faire autant de préparatifs pour me recevoir et me fêter, je l'aurais à peine cru. Ce n'est pas comme homme politique que je suis aujourd'hui au milieu de vous. Non, c'est en qualité de citoyen
qui veut fixer ici sa demeure. (Applaudissements.) Je ne m'attendais nullement à cette démonstration trop flatteuse pour moi, et ma surprise fut grande en me voyant si cordialement accueilli à la gare du chemin de fer par tant de mes bons amis. Parmi ces derniers figuraient en tête le maire et le député de la cité, mon vieil ami, M. Joseph Aumond, * plusieurs membres du
* M. Joseph Aumond était l'un des plus anciens pionniers d'Ottawa, i*un de ses plus grands commeivants de bois, et pendant longtemps les Anglais rapj)elèrent le Roi de Bytown, " the King of Bytown." 11 naquit à l'Assomption en 1810, et mourut ù Oltawa en 1879, dans sa 69e année, à la suite d'une attaque de rhumatisme inflammatoire. A l'âge de neuf ans, il prit de l'emploi chez M. Bernard, riche marchand de Montréal, et son patron, recon. naissant en lui d'excellentes dispositions pour le commerce, lui confia la direction d'un dépôt de marchandises qu'il avait à Bytown, près des écluses du canal Rideau. Au bout de quelques années, M. Aumond prit à son compte et fut bientôt à la léte d'un capital suffisant pour entreprendre le commerce de bois dans lequel il fit une fortune rapide. Dans un seul été, il fit flotter jusqu'à Québec environ 150 •• cages " de bois et employa de 10,000 à 1 1,000 hommes. Sa fortune était alors considérable. En 1850, de concert avec feu M. John Ëgan, d'Aylmer, son compagnon de fortune, il invita lord Ëlgin à visiter Bytown et ces deux messieurs fournirent pour leur part $4,000 au fonds de réception. Avec M. Ëgan, M. Aumond établit aussi les deux premiers bateaux qui naviguèrent en haut de l'Ottawa depuis Aylmer jusqu'à Portage-du-Fort, en attendant la construction d'un troisième vapeur qui fit le service de Pembroke aux Joachims. Comme le rapide des Chats n'était pas navigable, la communication entre le pied et la tète du rapide fut établie au moyen d'un chemin de fer traîné par des chevaux. Vers cette époque, eut lieu la guerre de Crimée, qui produisit une dépression considérable dans le commerce de bois. M. Aumond devait en être une des premières victimes. Dans une seule saison, il perdit $200,000. Il supporta ses pertes avec courage et se remit à l'œuvre. Prévoyant que le siège du gouvernement serait fixé à Ottawa, il construisit plus de cent cinquante maisons pour les louer. Cet homme qui, sans ces pertes énormes, aurait laissé un million de piastres, travaillait avec l'activité d'un commerçant. Bon, généreux et charitable, il ne ménageait pas ses dons aux églises, ni les secours aux pauvres, de concert avec son excellente femme aussi dévouée pour les pauvres et les malades qu'une sœur de charité. La cloche qui annonça sa mort avait été donnée par lui. M. Aumond manifesta toujours beaucoup de répulsion pour les charges publiques. Maintes fois il eût pu être maire ou député, surtout dans les premiers temps, les candidats sur les rangs lui ayant offert en plus d'une circonstance de s'eff*acer en sa faveur pour assurer son élection par acclamation. Il préférait donner son appui à d'autres amis, au succès desquels il ne manquait pas cependant de travailler sans relâche. Cédant aux instances du parti conservateur qu'il soutint loyalement et activement, il se
conseil de ville, et les personnages les plus distingués d'Ottawa. Je fus conduit à l'hôtel dans une voiture traînée par quatre chevaux. Depuis mon arrivée vous n'avez pas cessé non plus, de multiplier vos bons procédés. Hier soir même, les Canadiens- Français, m'ont présenté une adresse à laquelle j'ai répondu sans y être préparé, mais du fond du cœur. J'avais oublié en venant dans la capitale que mon frère jumeau " John A." s'y trouvait depuis quelque temps déjà. Vous lui avez fait à son arrivée, je le sais, les mêmes honneurs que vous me faites aujourd'hui et il a bien voulu vous communiquer alors, ce qu'il pensait de moi. Je crois en la sincérité de M. John-A. Macdonald, car s'il eût manqué de franchise, je n'aurais pu agir de concert avec lui depuis tant d'années. Ce qu'il a dit de nos relations est vrai et j'y ajoute que mon collègue n'a jamais eu de paroles plus agréables à mon oreille. Je ne le saurais trop l'en remercier. Personne ne connaît mieux que moi M. John-A. Macdonald pour lequel j'ai le plus grand respect. H est peut-être heureux qu'il se soit rencontré deux hommes, l'un du Haut et l'autre du Bas-Canada, faits pour s'entendre parfaitement, sur l'administration des aifaires pubUques du Canada-Uni. (Applaudissements.)
La population d'Ottawa a toujours été aussi aimable pour moi que pour mon collègue, et nous lui en sommes infiniment reconnaissante. Je suis enchanté comme vous de la solution de la question du choix de la capitale, bien que j'aie combattu vigoureusement en faveur de Montréal comme d'autres ont plaidé en faveur des villes qu'ils représentaient. Nous ne pouvions nous mettre tous d'accord, et le gouvernement dont je faisais partie, décida de soumettre le différend à Sa Majesté qui eût pu exercer un privilège
présenta, à la dernière heure en 1874, et fût défait par M. le Dr Saint-Jean ; mais ce dernier déclara publiquement qu'il aurait décliné la candidature s'il eût su que M. Âumond briguerait les suffrages des électeurs. M. Âumond était un des types les plus parfaits du gentilhomme canadien-français. Brun, de belle taille, il prévenait de suite en sa faveur. C'était plaisir de Tentendre parler des hommes et des choses de " son temps " comme il disait. Ses appréciations étaient fort justes et il avait un répertoire inépuisabie d'anecdotes les plus curieuses. Nul ne pratiqua mieux la plus aimable hospitalité. Il supporta sa longue et cruelle maladie avec un grand courage et est mort en bon chrétien. M. Aumond avait épousé Mlle Jane C.umming dont il eut huit enfants, quatre garçons et quatre fllles. (Presque toute cette notice parut dans le Canada, au lendemain de la mort de M. Âumond.)
qui lui appartient, mais qui comprenant nos difficultés, s'est dépouillée un instant de son titre de reine, pour accepter le rôle d'arbitre. Pas un homme loyal et juste, pas un sage britannique, ne refusera de tenir pour sacrée la gracieuse décision de notre souveraine qui a choisi Ottawa. (^Applaudissements.)
Je suis fier de proclamer que le parti du Bas-Canada que j*ai rhonneur de diriger, a noblement agi dans toute cette affaire. Nous savons en effet qu'il a voté à l'unanimité en faveur d'Ottawa, pour appuyer la décision de Sa Majesté. {Applaudissements.)
Peu après, je fus prié par sir Edmund Head de former un ministère, et je m'adjoignis M. John- A. Macdonald. Et quel ftit notre programme ? Nous voulions donner suite à la décision de Sa Majesté, et exécuter si possible le projet de la confédération des provinces de l'Amérique britannique du Nord. Ce programme fut ridiculisé dans certains quartiers où l'on nous accusa de n'être pas sérieux. Aujourd'hui, nous avons la satisfaction de constater que le premier article de notre programme a triomphé, et que l'union des provinces est en voie de se consommer. Vous n'avez pas oublié la députation qui fut envoyée en Angleterre et qui se composait de membres du cabinet actuel. Les deux questions soumises au gouvernement impérial furent l'établissement du chemin de fer Intercolonial et de la Confédération, qui, si elle s'accomplit, fera d'Ottawa la capitale non-seulement du Canada-Uni, mais de toutes les provinces de l'Amérique britannique du Nord. Il n'est pas toujours sage, vous le savez, de divulguer tout ce que l'on sait, et c'est pourquoi nos plans ne furent dévoilés et discutés que peu de temps avant notre départ pour l'Angleterre.
Loi'sque la Confédération aura été organisée, il faudra nécessairement creuser les canaux de l'Ottawa et du lac Iluron, car nous aurons à rivaliser avec les Etats-Unis. Trop d'intérêts sont présentement en jeu pour qu'il soit possible d'entreprendre ces grands travaux. Mais une fois que l' Union sera accomplie, si l'on rapproche Chicago de Montréal de 600 milles par cette voie, la population des Etats de l'Ouest y trouvera un débouché avantageux pour l'écoulement de l'immense quantité de ses produita Le Parlement fédéral, après avoir été convoqué ici, dans de splendides édifices, reconnaîtra la nécessité d'utiliser l'Ottawa pour le transport des grains et autres marchandises. Il faut tirer avantage des eaux de cette superbe rivière !
Je puis vous promettre que la Confédération se fera aussi sûre-
ment que je puis vous dire qu'Ottawa est maintenant en possession du titre de capitale. (Applaudissements prolangés.)
Nous voyons ce que nos voisins ont à surmonter d'obstacles avec leur système de gouvernement qui ne pourra plus fonctionner à l'avenir comme par le passé. Ainsi, par exemple, ils devront travailler des années et des années, des siècles peut-être, à réduire une dette devenue énorme, tandis que nous pourrions par une habile gestion solder la nôtre avant longtemps. L'avenir doit donc nous inspirer confiance. Les édifices du Parlement au haut de l'éminence, làbas, font une excellente impression sur l'étranger qui les contemple ; ils lui paraissent dignes de l'assemblée des sages législateurs d'un pays qui va s'étendre de l'Atlantique au Pacifique.
Je dois déclarer à propos de nos voisins qu'il ne peut y avoir selon moi de vrai bonheur sous une forme républicaine de gouvernement. Dieu merci, nous vivons, nous, sous un régime monarchique. Les Américains sont allés aussi loin que possible dans la voie de l'épreuve des institutions républicaines, et les plus intelligents d'entre eux confessent qu'ils n'ont pas trop bien réussi. Je crois que nous possédons le véritable système démocratique. Le régime de la république représente le vote du peuple, non pas toujours les intérêts. Encore une fois, je suis d'avis qu'un régime monarchique comme celui dont nous jouissons, est plus propre que tout autre à faire le bonheur des peuples. Le respect des bienséances sociales dans les relations, la liberté de conscience et de l'enseignement religieux, voilà entre autres choses, ce que nous n'aurions pu avoir aux Etats-Unis au même degré qu'en Canada. Une pareille constitution n'est pas écrite il est vrai, mais elle est contenue tout entière dans les lois de l'honneur, de la justice et de l'équité. J'apprends avec plaisir que le plus parfait accord règne à Ottawa entre les protestants et les catholiques. Ainsi que je vous l'ai appris, j'espère me fixer permanemment au milieu de vous, et je vous prie de croire que je ne négligerai rien pour perpétuer cette harmonie entre les diverses classes de la population. (^Applaudissements prolongés.)
AD BANQUET DONNÉ A L'HONORABLE THOMAS D'ARCY McGEE
PAR LES CITOYENS DE MONTRÉAL
Les citoyens de Montréal, au nombre d'environ deux cents, donnèrent un grand diner à Thonorable Thomas O'Arcy McGee, ministre de Tagriculturo et de l'émigration, pour reconnaître ses services comme homme public, et notamment la vigueur avec laquelle il avait dénoncé la Ligue féniane qui commençait à s'agiter pour envahir la frontière. Le banquet qui eut lieu au SainULawrence Hall, fut présidé jmrM Walter McParlane. Parmi les convives se trouvaient les honorables MM. Cartier, J.-A. Macdonald, Rose, Galt, J.-L. Beaudry, maire et MM. Henry Slarnes, Wilson, C-J. Coursol, T.-K. Ramsay, L.-N. Duvernay, Wm Waiiiright, J -J. Curran, A.-M. Delisle, Ouucan Macdonald, George Stephens, Wm Clendenning, Thos Workman, D. Mcintyre, M.-P. Ryan, F.-P. Pominville. L. Marchand, James McShane, D. O'Connor, «T. Lowe, Henry Bulmer, A-W. O'Gilvie, John Lovell, Maurice Cuvillier, etc. L'honorable M. McGee prononça un superbe discours dans lequel il passa en revue la condition des Irlandais, en Canada, aux Etats-Unis, en Irlande et dans le Royaume-Uni, prétendant qu'elle n'était nulle part plus heureuse, plus prospère que parmi les habitants de notre pays. 11 dénonça dans les termes les plus véhéments le fénianisme que les autorités américaines laissaient s'organiser de l'autre côté de la frontière contre un pouvoir ami, et qui adoptait, comme armes de salut pour r Irlande, le vol, le pilla^^o et le meurtre. L'orateur nia ensuite que les Iriandais du Canada eussent de la sympathie pour ces soi-disant libérateurs, ne craignant pas de déclarer hautement qu'ils n'étaient surpassés par aucune autre partie de la population pour leur amour de l'ordre et leur soumission aux lois. Pourtant il faut bien admettre que les fénians n'étaient pas tout à fait inconnus ici. Ceux de Québec avaient souscrit peu de temps avant $400, mais ils avaient eu la douleur de voir partir le trésorier avec la caisse, fait habituel aux ofliciers de la Ligue. Les honorables MM. J.-A Macdonald, Cartier et Galt répondirent à la santé du ministère. M. Macdonald vanta les qualités et les talents administratifs de MM. Cartier et McGee et les capacités commerciales de M. Rose, tous trois représentants de Montréal. **Je suis venu, dit-il, avec empressement dans la métropole du Canada pour fêter mon
468 BANQUET DONNÉ A M. THOMAS D'ARCY McGEE
honorable ami, M. McGee, Tun des fermes soutiens du ministère, lequel, pour ne pas ûiillir à son devoir, n*a pas craint de flageller les fénians. Je saisis aussi cette occasion de féliciter nos volontaires qui, se dévouant au service public, s'élancent à la frontière, avec une ardeur admirable, dans une des plus mauvaises saisons de rannée/' M. Gatt s*éleva fortement contre ceux qui ne cessent de proclamer que la liberté est chez nos voisins. *' Non, dit-il, elle est ioi en Canada, à nos portes mômes, et elle n'est nulle part aussi grande que parmi nous.'* Parlant de nos relations commerciales avec les Etats-Unis, il déclara que si leur marché nous est fermé, nous aurons bientôt avec l'union des provinces et par le chemin de fer Intercoionial une route sûre et facile par laquelle nos produits seront transportés à Tocéan et de là sur le marché du monde. Voici les paroles de M. Cartier :
Messieurs,
A cette heure avancée, je n'oserais pas vous parler bien longtemps. Je dois dire, cependant, que le magnifique banquet que vous donnez à mon collègue, le député de Montréal-Ouest, est un très grand honneur qu*il mérite. M. McG-ee n'est pas seulement un Irlandais d'un talent oratoire merveilleux, c'est aussi un homme d'Etat qui a rendu d'innombrables services au Canada. Seul le sentiment du devoir a pu m'amener à cette fôte, car je ne vous cacherai pas que je suis sous l'empire d'une pénible émotion : je viens de perdre celui qui fut pour moi un ftère, le meillear ami, un gentilhomme accompli, M. Desrivières. '
On a parlé, ce soir, du mouvement fénian aux Etats-Unis, de ce mouvement qui, loin d'être utile à l'Irlande, lui portera plutôt atteinte et préjudice. Les fénians prétendent travailler à l'affranchissement de leur pays. Us prostituent une noble cause. On a dit que des fonds levés par eux ont été envoyés en Irlande. Cet argent n'y peut servir malheureusement qu'à entraîner dans une fausse voie une partie de la population. Mais, grâce à Dieu, les meilleurs, les fidèles amis de l'Irlande, ses prêtres,
1 M. Henri Desrivières habitait *< Maisonneuve," Missisquoi. Originaire d'une de nos meilleures familles canadiennes, ancien préfet du comté de Missisquoi, propriétaire d'une seigneurie, agronome distingué, très respecté de tous les habitants du comté, il exerçait beaucoup d'influence politique en même temps qu'une large hospitalité qui l'avait rendu cher à un grand nombre d'amis. Ses funérailles eurent lieu avec éclat.
ont mis les villages et les campagnes en garde contre les desseins des fénians. Aussi cette organisation y a toujours misérablement échoué, mais en faisant bien du mal cependant. Tons les deniers recueillis par elle n'ont pas été dépensés ; au contraire, il en reste beaucoup en caisse. Je pourrais donner un bon conseil aux fénians, s'ils sont sincères dans leur désir de soulager l'Irlande de ses maux. Comme l'Acte des successions grevées (Encumbered Estâtes' Act) permet la vente de beaucoup de terres, que les fénians américains prêtent leur argent à bas intérêt à leurs amis pour qu'ils les puissent acheter. Ce que j'ai appris des vrais griefs de l'Irlande, me convainc que le plus grave est que la population n'est pas propriétaire du sol. Les fénians ne sauraient donc rendre un plus grand service à leurs compatriotes, à leurs frères, que celui que je viens d'indiquer. Cela vaudra mieux que de les engager à déserter l'Irlande. En effet, font-ils bien là l'œuvre de patriotes ?
Si je possède quelque influence dans le Bas-Canada, l'Irlandais catholique, certes, y aura toujours droit. Mais ce que je ferai pour lui, je veux pouvoir le faire pareillement pour les Anglais, les Ecossais et même pour les Américains qui s'établissent au milieu de nous. Ma politique, et je crois que c'est la meilleure, c'est le respect des droits de tous.
PRONONCÉ LE 8 FÉVRIER tSCS