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AVIS DES EDITEURS

L’ensemble de ces trois volumes renferme notre histoire politique et parlementaire durant près de cinquante ans, histoire présentée d’une façon aussi intelligente qu’éloquente et frappante par sa clarté et son sens élevé des intérêts publics.

INTRODUCTION

“ Sir Wilfrid Laurier is easily thé flrst statesman of Gréa ter Bntam ■ — • London, England Daily News, September 14th, 1904.

Le renom de Laurier comme orateur n’existe pas seulement au Canada; notre grand homme d'Ftat a été acclamé aux Ktats-Unis, en Angleterre et en France, chaque fois qu il a parlé en public dans ces pays. Aux conférences impériales de Londres, en 1897, sa maîtrise dans l’art de manier la parole et de la plier à toutes les exigences de circonstances multiples s’est imposée, au double point de vue de la forme et de la pensée, à ses collègues de l’Australie et des auti es colonies anglaises. Apres les premières séances, tous les regards se concentraient sur Laurier comme sur l’homme dont on attendait les idées directrices dans l’élaboration d’un code destiné à régler les rapports entre la mère patrie et ses possessions d’outre-mer.

Il n’entre pas dans notre dessein de tracer un portrait de Laurier à la tribune, ce qui serait une superfétation à côté de tant de descriptions de son talent dans ce domaine. Qu’il nous suffise d’esquisser à grands traits les sujets sur lesquels s’est exercée son éloquence, cinquante années durant.

Libre de tout parti pris à l’égard des hommes et de leurs idées, il a tantôt disserté sur les questions politiques d’un intérêt général, indiquant à chacun la marche à suivre pour amener au Canada cette entente si désirable et si nécessaire à la prospérité nationale, sans cesse souhaitée mais hélas, toujours fuyante. Souvent, c’est une participation aux discussions du Parlement dans lesquelles brille sa dialectique puissante et son sens pénétrant des réalités. Tantôt, sortant des sentiers battus de la politique, il tracera, comme dans sa lettre à M. Mercier Gouin, la marche à suivre pour déterminer, au moyen de méthodes transactionnelles, une solution à des difficultés impossibles à régler de haute lutte.

Bref, Laurier a traité au Parlement ou ailleurs des centaines de sujets, jetant sur chacun des clartés bien vives.

Voilà pourquoi son influence a dominé la province de Québec pendant plus de quarante ans, et tout le Canada, de 1896 à 1911.

Que son verbe ait plié les Canadiens-français à sa volonté avec tant d’ampleur, il n’y a là rien de bien étonnant. Pour ne parler que de l’ère contemporaine, Chapleau et Mercier ont conquis sur les nôtres une influence égale à la sienne. Mais là où il demeure sans rival, c’est dans la popularité que son * éloquence lui valut chez nos défiants voisins de l’Ontario. Il l’enleva, mais non du premier coup. Cartier, réputé parmi ses contemporains comme un homme des mieux doués, ne sut jamais trouver à

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1 Ouest de notre frontière provinciale un point d appui stable. En 1864, le poste de premier ministre lui revenait de droit et lui fut offert. Il décima cet honneur, sentant que le Haut-Canada lui refuserait son concours.

D influence de Laurier, dans ce champ hostile aux Canadiens-français et à toute idée venant de chez eux, ne lui arriva pas d’emblée. Lorsque les députés libéraux lui jetèrent le manteau de Blake ,SU1 les épaules, il y eut dans la population ontarienne un ^sursaut d’indignation presque générale. Ceux qui l’avaient élevé au premier rang n’osèrent point, pendant plusieurs jours, prendre la responsabilité de leur choix. Sir John Willison, qui vient de publier ses Mémoires, nous fournit sur cet événement des 1 enseignements précis et intéressants. Rédacteur du Globe ”, il était aux premières loges pour se tenir au courant de tous les événements; au moins il le croyait. D’après sa narration, le choix de Laurier s’est fait de la façon la plus étrange. Blake 1 avait proposé comme chef à ses amis, mais personne ne croyait son choix sage. Ceux qui le mirent en nomination à sa sug'gestion — Cartwright et Mills — blâmaient la proposition Blake, aspirant l’un et l’autre à le remplacer à la direction du parti. C’est en 1887 que Laurier succédait à Blake.

Laissons sur ce point la parole à sir J. Willison :

“La proposition de Blake fut présentée par Cartwright, secondée par David Mills, qui l’un et

l’autre mettaient en doute la sagesse du choix, et ambitionnaient la position. Mais ils restèrent fidèles au parti quand même, et ne conspirèrent point contre Laurier. Ils hésitèrent longtemps à reconnaître que le caucus avait agi sagement; et pendant plusieurs années leurs discours ne continrent aucun éloge du nouveau chef.

“ Mills nourrissait l’espoir que Blake reviendrait, espoir que ne partageait pas Cartwright. Pendant plusieurs heures après la réunion du caucus, je fis des efforts pour savoir si on avait nommé un successeur à Blake, mais toutes les langues semblaient paralysées, et toutes les oreilles se fermaient à mes appels. Personne ne fut plus silencieux que Laurier. Il ne voulait ni nier, ni admettre le fait. Il refusait même de discuter l’affaire.

“Je finis par savoir que Laurier avait été choisi comme chef, mais qu’on n’avait pas pu le persuader d’accepter et qu’il demandait, la nomination d’un comité qui aurait dirigé l’opposition durant la session.

Voici maintenant, d’après le mémorialiste, l’opinion qu’on s’était formée de Laurier dans l’Ontario :

“ On croyait généralement qu’il n’y avait pas de fermeté chez lui (no iron in his constitution) et qu’il serait tout au plus une figure décorative, toujours prêt à obéir à des amis plus fermes que lui; telle était aussi, je pense, l’opinion de Cartwright et de Mills.”

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Ce choix ne souriait pas à lelu non plus. Il hésitait à 1 accepter, et consentit d'abord à n’être chef que par intérim, en attendant le retour à la santé de Blake assez sérieusement malade, disait-on. Il n y avait chez ce dernier qu’une maladie diplomatique, ce que l’événement vint démontrer. Découragement et dégoût, c’était sa maladie.

Comme sir John Willison vient de le -raconter, Laurier, interrogé par lui, ne voulut rien dire, ni nier, ni reconnaître son élection.. Il lui fallut pourtant se résigner à prendre la direction de son parti. Sous la conduite de son ami, il entreprit une campagne politique à travers l’Ontario. Au lieu de l’enthousiasme que sa parole éveillait toujours dans le Québec, il ne rencontrera partout sur son passage que de la froideur. Cet accueil glacial aurait découragé tout autre Canadien que Laurier. Quelle était la cause de cet état d’esprit chez les libéraux anglais? L’affaire Riel défendù par Laurier au Parlement, son opposition à la demande de désaveu de la loi provinciale qui faisait droit aux réclamations des Jésuites, sa prétendue alliance avec Mercier militaient contre lui. Au cours d’une des nombreuses assemblées qu’il tint à l’ouest de Toronto, un des auditeurs, ministre anglican, s’oublia au point de s’écrier: “ We cannot be guided by a Catholic ”, et Laurier de répliquer : “ Yes, you can in politics ”. Cette interruption malveillante eut pour effet de fouetter le sang de Laurier qui, dans un mouvement d’indignation, s’emporta au point de

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parler avec une vigueur qui lui avait fait défaut jusque-là, et qui réagit sur l’assemblée de façon à la faire passer de sa froideur glaciale à une certaine bienveillance. Mais ailleurs l’antipathie existait toujours. C’est à Guelph que cet incident se passait : ce ne fut pas le seul. Ecoutons, M. Willison nous en raconte un autre.

‘ Eorsque Laurier, au cours de sa harangue, vint à mentionner les noms de McCarthy et de Cavan il y eut de véhémentes protestations (McCarthy et Cavan avaient fortement dénoncé le gouvernement conservateur à cause de son refus de désavouer le bill des Jésuites) . Laurier essaya en vain de reprendre le contrôle de l’assemblée, mais chaque fois qu’il prononçait le nom de McCarthy et de Cavan l’auditoire faisait une démonstration en leur faveur. Il n’v avait rien dans ces manifestations de violent ni, de grossier. On respectait peut-être l’orateur, mais on ne cachait pas un froid mécontentement, manifeste et décidé, à cause de son attitude à l’égard des champions du mouvement des partisans des droits égaux.

Non seulement il y avait dans l’assemblée un élément hostile, déterminé à se faire jour, mais on ne pouvait remarquer aucun indice de sympathie sur la figure de ceux qui ne criaient point. Il n’y avait pas non plus, ce qui arrive souvent lorsqu’un ot ateur est attaqué et malmené, cette réponse vive et violente d individus qui applaudissent pour noyer les perturbateurs.

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Uaurier dut non seulement essayer de faire cesser les interruptions, mais aussi de dissiper la froideur, de créer de la sympathie et amener de la conviction; s’il ne réussit pas complètement, il parvint cependant à subjuguer l’assemblée et à lui inspirer du respect pour son courage et sa ténacité.

Il n’y eut plus, après ces interruptions, d’autres désordres, et il continua son discours en s’attirant de fréquents applaudissements et l’acceptation manifeste de ses arguments.”

Cette assemblée eut lieu en 1890.

En dépit de ce sentiment si hostile, Laurier désiiait beaucoup parler à Toronto, afin d’expliquer sa position et la défendre; mais les chefs libéraux d Ontario ne voulurent pas approuver ce projet. Us insistaient sur l'opinion qu’il ne pourrait pas se faire écouter, qu’il serait obligé de faire face à la violence, qu’il serait humilié, discrédité et qu’il ferait un tort irréparable au parti. La situation allait pourtant changer.

Pendant que j’étais chez lui à Arthabaska, dit sir J. Willison, il ne cessait de déplorer le fait qu’on ne voulait pas le laisser parler à Toronto, et se montrait convaincu avec insistance que l’on n’avait pas à redouter les effets désastreux que ses amis prévoyaient.

“J’étais alors président du Young Men’s Club de Toronto et je lui dis que s’il était si décidé à parler dans l’Ontario j’irais organiser une assemblée. . .

J’annonçai dans le Globe que l’asiselmblée aurait lieu, et à cette nouvelle il y eut des prédictions défavorables. Il se trouva des députés libéraux, plus tard ses adhérents obséquieux et dociles, qui refusèrent de venir à l’assemblée et qui condamnèrent avec une égale violence le chef libéral et ceux qui l’avaient invité.

“Je présidais la réunion, la salle était remplie d’auditeurs, tous les ministres du cabinet Mowat se trouvaient sur la plateforme. Fa masse des auditeurs n’étaient pas hostiles, mais il y avait un élément ennemi qui n’était pas facile à contrôler. Durant la première heure, je me demandais si ceux qui avaient prédit une assemblée désastreuse n’avaient pas été les plus clairvoyants. M-es premières observations en ouvrant l’assemblée furent, assez bien accueillies, et quand Uaurier se leva pour parler il eut de généreux applaudissements, mais on ne pouvait s’empêcher de sentir qu’il y avait dans l’auditoire des courants de soupçons et d’inquiétude.”

Tout est déconcertant dans cette élection de Uaurier au poste de chef du parti libéral. Lui, le plus intéressé, avec une vision profonde de l’état des esprits dans Ontario, la regarde comme un défi à cette province si hostile aux hommes de sa race. Mills et Cartwright, qui ambitionnent la succession de Blake, regardent Laurier comme un homme inférieur à l’emploi et le jalousent. Si les libéraux placés le plus près de lui, les premiers lieutenants de

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Blake, désespèrent de son succès, le regardent comme au-dessous de sa tâche, que doit penser de lui le peuple de l’Ontario que des préjugés enracinés confinent dans une regrettable étroitesse d’esprit ?

On ne saurait imaginer une situation plus critique, plus décourageante! Il était si mal en point aux yeux d’un autre chef, Mowat, le premier ministre d’Ontario, qu’à la première assemblée de Raurier à Toronto, il n’osa pas risquer dans son discours le moindre compliment à l’adresse de son ami, tellement il craignait d’être désagréable à ses auditeurs en faisant l’éloge du nouveau chef. “ The eulogy of Raurier which he had prepared, dit Willison, was not pronounced, and any positive support for the position of fédéral leader was withheld.”

Cependant on sentait l’opposition à Raurier fléchir avec le temps. ■ Re charme prenant de son éloquence et de sa personnalité faisait son œuvre. On put même constater qu’à la veille des élections de 1896 il avait ville gagnée dans cette province naguère si hostile. En effet, lors de l’appel au peuple, la route de la popularité s’ouvrait partout large devant Raurier. Fait triste à constater, son opposition au fameux bill remédiateur, et par là même au désir des évêques de la province de Québec^ vint modifier, dans certains cercles protestants, l’opinion à l’égard du chef libéral. “ Il ne pense pas comme le clergé de Québec, donc il n’est pas si bon catholique que nous le croyions,” avaient-ils l’air de dire. N’oublions point par contre, que ce qui semblait l’aider

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dans l’Ouest devait lui nuire à l’Est. En effet, certains mandements de quelques évêques, approuvant le bill rémédiateur, ne devaient-ils pas affecter sa popularité dans sa province? Il n’en fut cependant et le prestige de Raurier parmi ses compatriotes n’en souffrit aucunement contre l’attente presque générale. Que de choses imprévisibles en politique ! Quel curieux phénomène que ces deux courants d’opinions qui s’affrontent et contribuent au succès de Raurier ! Il y avait encore ça et là bien des aspérités. C’est ainsi que lorsque M. Willison et ses amis invitèrent Raurier à parler à Toronto, M. Rount, le candidat grit, s’indigna vivement contre eux et leur déclara que si le chef osait se montrer dans cette ville il retirerait sa candidature. R’assemblée eut lieu malgré ses protestations avec un succès sans pareil qui dut désarmer le protestataire. Il s’était produit une révolution dont les meneurs libéraux n’avaient pas eu conscience. Cela se passait en 1896, au cours de la campagne électorale qui devait amener Raurier au pouvoir. Raissons encore ici la parole à sir John Willison.

“ Enfin, le Globe annonça l’assemblée, et les chefs libéraux se réunirent pour l’organiser. M. Rount nous déclara, en protestant hautement contre notre conduite, que amener un chef catholique dans une vdle en proie à un sentiment sectaire aigu était une erreur fatale. On l’empêcherait de parler, on s’organiserait pour l’interrompre, le tumulte et le

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désordre régneraient dans la salle. Lorsque Laurier parut, il eut une démonstration enthousiaste en sa faveur, telle qu’on n’en avait peut-être jamais vue dans sa province. Des centaines de personnes qui n’avaient pas pu entrer dans Massey Hall applaudissaient à outrance. Il y avait encore des milliers d’individus autour de l’édifice quand il se rendit, deux heures plus tard, à l’Auditorium pour adresser la parole à ceux qui n’avaient pu trouver place à Massey Hall. Les applaudissements ne cessaient pas lorsqu’il dut se frayer un chemin à travers une foule surexitée qui le suivit jusqu’à l’Auditorium de Queen Street. Jamais sir John Macdonald n’avait eu une réception plus enthousiaste dans la forteresse de l’orangisme et du protestantisme au Canada. Le fait est que je ne me rappelle pas avoir assisté à une assemblée où il y eut de plus fortes manifestations de relations intimes et presque affectueuses entre un auditoire et un orateur. . .

Laurier lui-même n’en revenait pas de son triomphe dans la ville la plus tory du Canada.

“ Comme nous passions à travers la foule pour nous rendre de Massey Hall à l’Auditorium, où devait avoir lieu la deuxième assemblée, dit M. J. Willison, Laurier ne put s’empêcher de s’écrier : “ Is this Tory Toronto? ” C’était bien cela, et le Toronto Tory ne fit jamais de manifestations plus remarquables à l’adresse d’un Canadien-français catholique, chef du parti libéral.”

Ces extraits des Mémoires de sir J. Willison évoquent de tragiques et glorieux épisodes de la carrière de Laurier. Restés dans l’ombre jusqu’ici, ne méritaient-ils pas d’être mis en relief pour révéler ce trait resté inconnu de la physionomie de Laurier, avec ce frémissement d’une force virile qu’on y devine.

Plus que tout ce que l’on a écrit, ils donnent une preuve évidente de l'éloquence de Laurier, éloquence pleine de magnétisme et filtrant à travers la foule comme un puissant courant électrique. Elle a maîtrisé les masses récalcitrantes de l’Ontario, butées d abord contre lui, avec une brutale obstination de résister à son influence. Quelle conversion extraordinaire, à tout considérer! La mettre en pleine lumière, c’est encore faire le plus bel éloge de Laurier avec cette manifestation d’intrépidité qu’on ne soupçonnait guère chez lui.

Si Laurier était entré en campagne avec la moindre illusion, il aurait dû la perdre. Tout autre que lui aurait été désabusé! Malgré tous les pronostics défavorables, Laurier comptait sur l’apparition du soleil de la faveur populaire. Et voilà l’homme que ses amis taxaient de faiblesse, de manque de volonté! .Cette course contre vents et marées dura pendant neuf ans : de 1887 à 1896. Ce ne fut qu aux élections de cette année-là qu’ils découvrirent “ that there was iron in his constitution.” Comme tout est fait pour surprendre et déconcerter dans la politique! Se serait-on attendu, après tout ce que

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nous venons de dire, à voir dans le Cabinet Laurier les trois hommes si hostiles à son élévation et si peu confiants dans son habileté à diriger les libéraux et à gouverner le pays? Mowat, Cartwright et Mills, si longtemps prévenus à son endroit, sentirent parfois la main de fer deleur chef sous son gant de velours.

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