TESTAMENT POLITIQUE DE LAURIER
Nous donnons la priorité dans la collection des discours et des écrits de Laurier à la lettre qu’il écrivit à M. Mercier Gouin, au cours du mois d’août 1918, environ six mois avant sa mort. C’est un aperçu sur notre constitution d’une extrême importance, complété' par l’exposé clair et précis d’une maxime qui devrait guider nos hommes publics. Laurier semble y avoir condensé en quelques phrases précises le fruit de son expérience de la vie, la résultante de ses réflexions. Aussi, s’en dégage-t-il des leçons de sagesse propres à éclairer, comme les feux d’un phare, ceux de nos compatriotes qui risqueront une course prolongée sur l’océan souvent perturbé de la politique. On dirait, en lisant ces quelques pages d’une si haute portée, qu’il sentait les approches de la mort et qu’il visait à être utile à ses amis jusqu’à la dernière heure.
Que de fautes dans le passé on aurait évitées si les politiciens de carrière et les arrivistes de profession étaient entrés dans la vie publique pénétrés des idées de modération, inspiratrices de la conduite \ de Laurier dans les dernières années de sa vie politique.
Nous est avis que pour acquérir la compréhension complète des exigences et des possibilités de
l’art de gouverner, il faut avoir senti peser sur ses épaules les responsabilités du pouvoir.
Il y a deux manières dans la vie politique d’arriver à l’objectif désiré, mais il n’y en a qu’une bonne. Dans un camp on veut procéder avec violence, tout enlever comme d’assaut, en renversant tous les obstacles ; pas de demi-mesures, pas de compromis. C’est la méthode : tout ou rien, la mauvaise à notre sens.
Au regard de cette allure belliqueuse se présente une manière de plaider la bonne cause avec calme et modération, de faire valoir ses raisons à l’appui avec le plus de persuasion possible et d’accepter enfin les concessions — lorsqu’on est les plus faibles numériquement — que l’on nous offre avec la volonté bien arrêtée de s’appuyer sur elles pour en obtenir plus tard de plus considérables. C’est cette manière que préconisait Laurier.
A maintes reprises, le Canada a vu les partisans des deux systèmes à l’épreuve. Papineau, c’était tout ou rien. En 1828, lord Goderich pour régler l’éternelle question des finances pendante entre le Gouverneur, qui voulait régler les dépenses de la province à sa guise, et l’Assemblée qui réclamait ce privilège, ce droit, proposait une importante transaction. Le gouvernement anglais, disait-il en résumé, vous abandonne le contrôle des finances pourvu que vous 'votiez la liste civile (c’est-à-dire le salaire des juges et des employés) pour la durée de la vie du roi.
Cette pioposition fut repoussee. Si elle eût été acceptée que de désastres on aurait évités !