LETTRE A LEON MERCIER-GOUIN
rite de religion. Donner au pouvoir central, où se trouvent la majorité de race et la majorité de religion, l?autorité de s’ingérer arbitrairement dans la juridiction attribuée aux provinces, c’est détruire l’indépendance législative des provinces et en faire un leurre et une moquerie. De fait, dans toutes les agitations qui à différentes reprises ont bouleversé notre jeune confédération, la cause unique reste toujours la même: c’est toujours les tentatives du pouvoir central d’empiéter sur les prérogatives provinciales. A toutes ces tentatives les libéraux opposèrent une résistance inflexible, et dès l’origine ils se firent les champions de l’autonomie provinciale.
Ce n'est pas que dans la ligne de démarcation entre les pouvoirs attribués aux provinces et ceux attribués au pouvoir central il n’y ait pas beaucoup à reprendre. Au contraire, il y a sur ce point de lamentables faiblesses dans notre constitution; et sir Lomer Gouin a mis le doigt sur la plaie dans son discours sur la motion Francœur. Mais les choses étant ce qu’elles sont, le salut réside dans le maintien intégral de la distribution des pouvoirs tels que définis et établis par la constitution.
Je ne perds pasT de vue le reproche que l’on fait souvent aux auteurs de la Confédération de n’avoir pas fait une part plus large et mieux marquée aux minorités. Il ne faut pas oublier, comme tu le rappelles avec tant de vérité, que la confédération canadienne fut un compromis. Il ne faut pas oublier davantage que c’est presque toujours dans les coinpro-
mis que se trouve la solution des problèmes les plus épineux. N
Edmund Burke qui fut un maître penseur a posé cet axiome : Ail government, iudeed every liuman benefit and enjoyment, every virtue and every prudent act is founded on compromise ”,
Il s’est trouvé parmi nous des esprits bornés qui ont crié bien haut: “Pas de compromis; tout ou rien Quelle aberration ! Quand une minorité affirme quelle ne concédera rien, qu’elle exigera tout ou n’acceptera rien de moins que le tout, trois fois aveugle celui qui ne voit pas que le résultat inévitable seia : rien. Comment ne pas concevoir que la majorité acceptera elle-même la doctrine, et l’appliquera sans remords à ceux qui la proclament ! Cette céiité était évidente quand la Confédération fut formée; elle l’est également aujourd’hui. Le salut consiste à administrer la confédération dans le même esprit qu’elle a été conçue, avec fermeté et toujours avec modération.
Bonapaite, prenant le pouvoir comme premier consul, annonçait au peuple français, dans une proclamation célèbre, que les lois doivent être et seraient fondées sur la modération ”. Et il ajoute: “ Sans elle (U modération), il peut bien exister une faction, mais jamais un gouvernement national ”.
Heureuse la France, si Bonaparte devenu Napoléon se fut souvenu de cette sage maxime !
Ton bien sincère ami,
V ■ J , ... . . . WiqFrui.) LfAURIE^R.
CONFERENCE SUR LINCOLN
Donnée à Montréal le 5 octobre 1889.
Parmi les hommes célèbres que Laurier admirait le plus figure Abraham Lincoln, le président des Etats-Unis lorsque la guerre éclata entre les Etats du Sud' et ceux du Nord- Elle n’a rien d’enviable la position de Lincoln, le jour où il prend le pouvoir en mains en 1860: un tiers des Etats (ceux du Sud) refusent de reconnaître son autorité que l’armée, à raison de sa| faiblesse numérique, ne saurait faire respecter; la population restée fidèle, en proie à l’indécision, ne sait quel parti prendre; le désarroi est partout et l’horizon s’assombrit d’un jour à l’autre. Personne ne devine alors, dans l’avocat naguère obscur de l’Ohio, les qualités latentes qui vont lui donner les moyens de maîtriser la tempête. C’est un homme de gouvernement que cet ancien paysan, fils de ses œuvres, sorti des rangs du peuple et qui, au dur contact de la misère de sa jeunesse, a acquis de la fermeté et de la détermination. Un grand fonds de bon sens lui tient lieu de génie, et une bonne humeur qui se traduit en plaisanteries ne l’abandonne jamais, même au plus fort de la crise. Somme toute; c’est une forte individualité que Lincoln, et c’est ce qu’il faut pour sau-
ver l’Union que des hommes bien supérieurs à lui par le savoir et de brillantes qualités auraient laissé périr.
Voyant les Etats du Sud en pleine insurrection, Lincoln déclare qu’il a reçu le mandat de faire exécuter les lois du Congrès dans tous les Etats, et qu’il le remplira. “ My course,” disait-il, “ is as clear as a turnpike road.” 'Mais l’heure approche où l’indécision générale va cesser, où Lincoln, longtemps isolé, sentira comme un frémissement magnétique qui le mettra en communion d’idées avec des millions d’hommes prêts ensuite à faire corps avec lui, prêts à accepter sa dictature. C’est le coup de canon tiré contre le fort Sumter qui va opérer cette transformation merveilleuse.
Quelques jours après l’entrée de Lincoln à la Maison Blanche, une délégation des Etats confédérés arrive à Washington pour ouvrir des négociations avec le gouvernement (12 mars 1861). Elle n’est pas reçue officiellement, mais M. Seward, secrétaire d’Etat, consent à se mettre en rapport avec elle par l’entremise d’un tiers. A la réclamation que font les Sudistes relativement au fort Sumter, le seul point dans cette région, qui s’est déclarée indépendante, encore occupé par les troupes fédérales, et dont ils demandent possession, M. Seward répond qu’il sera évacué avant dix jours et qu’il désire la paix. Apprenant ces négociations semi-officielles, quelques gouverneurs d’Etats, opposés à tout arrangement pacifique, des war gov
CONFERENCE SUR EINCÔRN 29
ernors, comme on les surnomme, se rendent à Washington pour conférer avec Eincoln et s’opposer à toutes négociations qui comporteraient un semblant de reconnaissance de la nouvelle république. Puis, soudain, le gouvernement de* Richmond, capitale des nouveaux Etats Confédérés, ayant été aveiti que la flotte du Nord a reçu ordre de ravitailler le fort Sumter, dans les vingt-quatre heures, se croit joué, rappelle ses délégués et ordonne au général Beauregard de sommer le commandant de cette place de se retirer. Ce général se conforme aux ordres de son gouvernement (le n avril) et prévient le capitaine Anderson que si, dans trente-six heures, le fort n’est pas évacué, il ouvrira le feu. Comme cet officier refuse d’obtempérer à la sommation, le bombardement commence, le 12 avril ,et le surlendemain, les soldats du Nord capitulent.
Ce fait d armes, insignifiant en lui-même, entraîne des conséquences effroyables. Il transforme un pays porté à la paix au prix des plus grands sacrifices en un pays ne respirant plus que guerre et vengeance, car le drapeau étoilé a subi un insulte qu’il faut laver dans le sang. D’un peuple (celui du Nord) divisé par les intérêts politiques, flottant entre divers partis a prendre, il fait surgir un peuple uni, ne comptant plus qu’une masse d’hommes prêts à recevoir l’inspiration de leur chef et à écouter son cri de ralliement : “ Il faut sauver l’Union.”
La conférence de Laurier sur Abraham Lincoln comprend deux parties : la première, toute de préparation pour instruire le public de la situation politique du pays lors de l’entrée en scène de Lincoln; la seconde, dévouée entièrement à la carrière politique de son héros, “ le premier des quarante millions d’hommes engagés dans la lutte ”, dit Longfield.
Laurier commence par étudier la situation lors de la déclaration de l’Indépendance et à expliquer comment il se fait que les pères du pays ne voulurent pas, dans cette grande charte de liberté, anéantir l’esclavage qui devait près d'un siècle plus tard amener une terrible guerre entre les Etats du Sud, partisans de l’esclavage, et ceux du Nord qui l’avaient proscrit.
Sa doctrine fort sage est que l’autonomie, l’indépendance que réclamaient alors les treize colonies rendait impossible une telle intervention ; résister eut été briser le projet dans l’œuf et dit Laurier : “ Il n’y a rien d’extraordinaire à cela, la fierté nationale n’est pas l’apanage des grandes masses, états ou provinces; au contraire ce sont les plus petites puissances qui ressentent le plus fortement le culte de la .patrie.*
Plusieurs conventions eurent lieu sans succès ; ce qui provoque de la part du conférencier cet intéressant rapprochement.
CONFERENCE SUR LINCOLN
“ A ces conventions où s’élaborait la constitution, les délégués voyaient leurs pouvoirs limités par les droits d’Etat, dont ils étaient les mandataires, tandis qu au Canada, lors de la Confédération, les provinces avaient tous les pouvoirs et ce sont elles qui en ont restreint quelques-uns pour les confier au groupement central.
Mais il ne faut pas reprocher au grand précurseur cette faute, si faute, il y a.
Soyons justes, dit-il, r vis-à-vis nos hommes d’Etat: on leur reproche de manquer de force, on les accuse de trahison.
“ C’est un reproche qui est fait souvent aux libéraux et il n’est pas mérité.
“ H faut marcher avec l’époque, avec le mouvement, si réaliste qu’il soit.
“ Emilio Castelar l’a dit : la politique est un trait d’union entre l’idéal et la réalité.”
Mais les erreurs n’ont qu’un temps, les faiblesses n’ont qu’une durée, et l’esclavage ne pouvait pas survivre, même à cet endossement dérobé.
“ La violation d’un principe, dit M. Laurier, entraîne son propre châtiment.”
“ Dans toute controverse humaine, dit Laurier, la richesse arrogante, imprudente, écrasante a d’abord le dessus parce qu’elle provoque les erreurs des petits.”
“Le Sud était riche, il fut arrogant; le Nord en s’organisant, sans avoir la force, fut imprudent. ’
C’est alors qu’éclatèrent les difficultés relatives au Kansas provoquées par le poids énorme que la découverte de l’or en' Californie avait donné au Nord et, là, le conférencier entre en plein dans son sujet très habilement préparé, c’est d’abord 1 élection imprévue de Lincoln, en 1860, contre deux démocrates divisés sur la question de l’esclavage et sur William Stewart, le candidat républicain de l’Etat de New- York.
“ Abraham Lincoln, dit Laurier, avait tout contre lui ; il était né dans un état esclavagiste, le Kentucky, et n’avait jamais reçu d’autre éducation, que celle de l’école primaire.
“ Tout ce qu’il était, il le devait à sa mère, disaitil, et pourtant celle-ci l’avait quitté bien jeune et il avait été élevé par une belle-mère aimante et éclairée.
“J’aime, dit Laurier, ces grands caractères qui s’élèvent seuls, qui partis du dernier échelon arrivent au premier degré de notre échelle sociale. Nous avons eu au Canada Alex. Mackenzie qui commença sa carrière comme ouvrier maçon, s’instruisit luimême et, plus tard, en Chambre, prononça des discours que je -déclare égaux aux meilleurs discours de Blake et de Cartwright.
“Je regrette que des faits équivalents ne se produisent pas pour la race française. Parmi nous, on
CONFERENCE SUR LINCOLN
n’ouvre les portes pour les professions libérales qu’aux diplômés des collèges.
" Elles doivent s’ouvrir aussi à ceux qui s’instruisent sans maîtres.
“ Je m’insurge contre l’idée qui a cours et d’après laquelle l’ouvrier et le cultivateur ne peuvent arriver à toutes les carrières sans être obligés de passer sur les bancs de nos collèges.”
Le conférencier retrace les derniers temps de Buchanan, le prédécesseur de Lincoln, et fait voir le travail de désorganisation qui se faisait. Les Etats se séparaient et s’insurgeaient et en face de cet immense travail de dissolution, Abraham Lincoln regardait de ses grands yeux ouverts l’horizon sombre et menaçant et se demandait s’il lui resterait encore un pays à sauver.
Là Laurier revient sur sa comparaison entre Washington et Lincoln.
Washington était fort, puissant avec le prestige de la victoire, l’appui de Lafayette grâce auquel les généraux anglais avaient tout perdu, quelquesuns “ jusqu’à l’honneur.”
Lincoln, au contraire, était en butte aux soupçons, même au mépris de ceux qui l’avaient suivi, du parti qui l’avait nommé.
Mais il était inflexible dans l’adversité, indulgent et généreux dans la victoire.
Il réussit, tout en ayant refusé d’abord de les mettre hors la loi, à forcer les confédérés à porter
le premier assaut au drapeau de l’Union lors du bombardement du fort Sumter.
Après viennent les revers des Etats du Nord, les grandes batailles, Uee victorieux et menaçant et Lincoln est toujours sur la brèche, organisant et combattant.
Enfin la victoire de Gettysburg change la mauvaise veine et la prise de Pittsburgh par Grant assure le triomphe du Nord.
Lincoln était à l’apogée lorsqu’il tomba sous les coups d’un assassin.
M. Laurier s’est attaché à démontrer tout le merveilleux qu’il y avait dans le talent, dâns le génie politique du grand patriote américain. Pour' faire voir sa puissance oratoire, il a cité le fragment suivant d’un discours que Lincoln prononçait sur le champ de bataille de Gettysburg pour rendre hommage aux héros morts pour la cause de la liberté. C’est à lire :
“ Voici maintenant quatre -vingt-sept ans, que nos pères fondèrent sur ce continent une nation, conçue dans la liberté et consacrée à l’idée que tous les hommes ont été créés égaux. Nous sommes maintenant engagés dans une guerre civile, dont l’issue doit décideç si cette nation, ou toute nation ainsi conçue, ainsi consacrée peut durer longtemps., Nous nous rencontrons sur un des grands champs de bataille de cette guerre. Nous sommes venus, pour consacrer une portion de ce champ de bataille,,
CONFERENCE SUR LINCOLN
comme la dernière demeure de ceux qui ici ont donné leur vie, pour que cette nation vécût. Il est tout à fait convenable et juste que nous fassions ceci. Mais dans un sens plus large, nous ne pouvons ni consacrer, ni sanctifier ce sol. Les braves soldats, vivants et morts, qui ont combattu ici, l’ont impreigné d'une consécration bien au-dessus de tout pouvoir d’y rien ajouter, ou d’en rien retrancher. Ce qui sera dit ici, le monde le remarquera peu et ne s’en souviendra pas longtemps, mais ce qu’ils ont fait ici le monde ne l’oubliera jamais. C’est plutôt pour nous, les vivants, d’être ici consacrés à l’œuvre inachevée que ceux qui ont combattu ici, ont si noblement commencée. C’est plutôt à nous ici qu’il appartient d’être consacrés à la grande tâche qui reste devant nous, afin que de ces morts glorieux, nous prenions un nouveau dévouement à la cause pour laquelle ils ont donné la dernière et la plus complète mesure de dévouement; afin que nous prenions ici la solennelle résolution que ces morts ne seront pas morts en vain : que cette nation, par la volonté de Dieu, recevra un nouveau baptême de la liberté, et que le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ne périra pas de la terre.”
Jamais, s’est écrié Laurier, depuis les brillants jours de Périclès, la parole humaine n’a parlé avec tant de noblesse et de fierté.
Le conférencier a aussi cité une partie du discours prononcé par Lincoln lors de son entrée, dans
son second terme d’office et dans lequel le grand homme d’Etat américain disait: “Confiante est notre espérance, fervente notre prière que ce terrible fléau de la guerre s’éloignera de nous. Cependant, si c’est la volonté de Dieu que le fléau continue jusqu’à ce que toute la richesse accumulée par le travail non rétribué de l’esclave, pendant deux cent cinquante années, ait été engloutie, jusqu’à ce que chaque goutte de sang tirée par le fouet ait été lavée par une autre, tirée par l’épée ; comme il a été dit, il v a trois mille ans, encore devrons-nous dire : “ Les jugements du Seigneur sont droits et justes à jamais.”
“ Sans malice pour qui que ce soit, avec charité pour tous, avec fermeté dans le vrai, ainsi que Dieu nous montre le vrai, efforçons-nous de terminer l’œuvre dans laquelle nous sommes engagés, de fermer les blessures de la nation, de prendre soin de celui qui a porté le poids de la bataille, de sa veuve et de ses orphelins et de faire tout en notre pouvoir pour obtenir et préserver une paix juste et durable parmi nous et avec toutes les nations.”
Mgr Dupanloup, après avoir lu tout ce discours de la deuxième inauguration, écrivait ce qui suit à M. Auguste Cochin :
“ J’ai lu ce document avec la plus religieuse émotion, avec l’admiration la plus sympathique. . . M.
CONFERENCE SUR LINCOLN
Lincoln exprime avec une solennelle et touchante gravité les sentiments, qui, j’en suis sûr, envahissent les âmes d’élite, au Nord comme au Sud. Quel beau jour lorsque l’union des âmes se fera là, dans la vraie et parfaite lumière de l’Evangile. Mais quel beau jour déjà, lorsque le chef deux fois élu d’un grand peuple tient un langage chrétien, trop absent dans notre Europe du langage officiel des grandes affaires, annonce la fin de l’esclavage et prépare les embrassements de la justice et de la miséricorde dont l’Ecriture Sainte a parlé. Je vous remercie de m’avoir fait lire cette belle page de l’histoire des grands hommes. .
Lincoln mort, la nation semblait sans guide, les cinq millions de noirs qu’il avait affranchis paraissaient perdus, le million de soldats qu’il avait levés attendaient un chef, mais telle est la force des institutions démocratiques que, le lendemain, le pays avait retrouvé un chef et un continuateur.
“ Cette grande leçon, conclut Laurier, nous apprend à faire notre devoir sans frayeur comme sans faiblesse, sans dureté comme sans amertume et à ne jamais désespérer de la patrie.
“ La Providence que Lincoln invoquait souvent est au-dessus de nous et nous dirige.
“ Comme disait Bossuet : l’homme s’agite et Dieu le mène.”
SIR CIL1RLES TUPPER
Laurier dans son impartialité et sa hauteur d’esprit public sut toujours s’élever au-dessus des mesquineries de parti. Voilà pourquoi ses adversaires ont trouvé en lui un homme capable de rendre justice à leur mérite, et de reconnaître leurs qualités. Personne n’a fait un plus bel éloge que lui de John A. Macdonald. Il a salué de la même façon sir ■ Charles Tupper qui, pendant sa longue carrière, a établi d’une façon évidente qu’il avait une haute compréhension des questions politiques. Il fut essentiellement un homme de gouvernement.. Voici comment Laurier lui a rendu hommage à la Chambre des Communes à la session de 1916. Tupper passa de vie à trépas le 30 octobre 1915 :
La Chambre des communes s’honorera elle-même encore plus qu’elle 11’honorera la mémoire de sir Charles Tupper en témoignant, de la manière la plus solennelle possible, combien elle apprécie les services nombreux et les travaux ardus d’un homme' qui, à son époque, a été porté et devra demeurer à jamais au tableau d’honneur du Parlement dont il fut l’un des membres les plus illustres, et qui n’a pas peu contribué à faire du Canada ce qu’il est aujourd’hui,
SIR CHARRES TUPPER
. Sir Charles Tupper était le dernier de cette phalange brillante d'hommes forts et remarquables que le peuple canadien se plaît à honorer du nom de pères de la Confédération. Entre ces hommes remarquables qui, dans l’automne de 1864, se sont réunis dans la ville de Québec pour jeter les bases d'une union des colonies anglaises de l’Amérique septentrionale, restées sans lien entre elles jusqu’alors, et dont les efforts combinés ont donné naissance à la Confédération, le nom de sir Charles Tupper est un de ceux qui brillent au premier rang. Cinquante années et plus ont passé depuis; et peutêtre maintenant sommes-nous assez loin de cette époque troublée pour pouvoir nous former une idée juste du rôle joué par ces hommes d’Etat, à cette époque si remarquablement dramatique de notre histoire.
A George Brown revient sans contredit l’idée première de la Confédération. C’est l’agitation active et persévérante qu’il mena contre l’union du Haut et du Bas Canada qui a déterminé la confédération des plus anciennes provinces de l’Amérique du Nord. George-Etienne Cartier, qui, le premier, a donné corps à cette idée, y a imprimé le sceau de son esprit essentiellement pratique, et apporté l’appui d’une province dont le consentement était d’absolue nécessité à la réalisation du projet.
Par son talent et son habileté Galt a aidé au mouvement; sa part a été importante en ce qu’il a procuré l’appui de la forte et influente minorité de la
province de Québec dont il était l’illustre représentant. M. Tilley eut la bonne fortune de pouvoir dès le commencement amener, sans beaucoup de difficulté et sans secousse, sa province à approuver l’idée de la Confédération. Sir John A. Macdonald vint le dernier. C’est un fait connu que pendant plusieurs années il s’est opposé à tout changement dans l’état de choses existant alors, et, quelques jours seulement avant la coalition de 1864, il combattait encore l’idée d’une uniorf fédérale. Mais dès qu’il eût adopté le principe de la confédération il s’en fit immédiatement le champion ; il en devint le capitaine et le pilote. De sa main ferme il prit le gouvernail, fit face aux difficultés à mesure qu’elles surgissaient, trouva la solution d’obstacles imprévus, et sans fléchir ni errer, conduisit le navire à bon port.
D‘ En tout cela quel a été le rôle joué par Tupper? A cette époque la question de la confédération fit table rase des anciennes alliances; amis et ennemis de la veille se trouvèrent confondus. Aujourd'hui que nous pouvons l’envisager avec le calme de l’historien, on devra admettre, je crois, que Tupper a apporté à la cause une conviction plus ferme et couru plus de risque qu’aucun autre. Il faut se rappeler qu’à cette époque la Nouvelle-Ecosse était entièrement .contre lui ; mais au lieu d’user son temps et sa patience à l’amener à accepter l’idée de la confédération, il la fit entrer de force dans l’Union en fe’app'uyant sur l’autorité .douteuse d’une législature moribonde. La grandeur du projet avait for-
SIR CHARLES TUPPER
tement frappé son esprit, et il ne voulut pas laisser passer une occasion qui peut-être ne se représenterait pas de plusieurs années. S’il s’est trompé, c'est pour avoir aimé, je ne dirai pas avec discerneme.it, mais trop bien,.
“ A la vérité, pour bien comprendre le caractère de sir Charles Tupper à ce moment de notre histoire, il faut se rappeler le trait dominant de l’homme; et, selon moi, ç’a été le courage, un courage que nul obstacle ne pouvait effrayer, qui se ruait à l’assaut et qui, vaincu, revenait à la charge sans se lasser; un courage qui frappait et martelait, non pas toujours judicieusement peut-être, mais toujours avec effet; un courage qui jamais n’avouait la défaite, qui, au milieu du désastre le plus accablant, gardait toujours son invincible fierté. Cet attribut a été le trait principal qui a marqué son entrée dans la vie publique, et il a brillé -d’un éclat plus vif que tout autre trait de son caractère pendant toute la durée de sa carrière. Ce n’avait pas été son lot de naître pour la richesse ou pour l’opulence. Fils d’un pauvre ministre baptiste, il avait réussi par ses efforts à s’instruire et à s’assurer le titre de médecin. Jeune encore, il exerçait sa profession dans sa ville natale, hors de laquelle il était même à peine connu. Le moment vint où, bravement, il entra en lutte contre un homme qui était le favori du peuple, l’homme le plus influent de la Nouvelle-Ecosse, et l’intelligence la plus brillante qui jamais ait orné les salles d’une législature canadienne.
Feu Joseph Howe était alors le député de Cumberland. Dans la province de la Nouvelle-Ecosse, il existe une tradition, transmise de père en fils et dont il est parlé bien souvent au coin du feu; cette tradition veut qu’un jour où Joseph Howe avait adressé la parole à une assemblée de ses commettants et avait porté l’enthousiasme de ses auditeurs à un point que jamais son éloquence n’avait pu produire jusque-là, un jeune homme sortit des rangs pour répondre. On dit que Howe, assez surpris et quelque peu amusé, jeta sur ce jeune homme un regard d’encourageante condescendance. Mais s’il avait d’abord été surpris il eut davantage lieu de l’être quand il entendit le discours de son adversaire jusque-là inconnu. Il s’aperçut que le discours de ce jeune homme avait de quoi émouvoir le peuple et lui donner profondément à réfléchir. La tradition veut en outre que, de retour à Halifax, Howe ait dit qu’il avait rencontré à Cumberland un jeune médecin qui serait une force pour les conservateurs et, pour les libéraux, un ennemi formidable. La vérité de cette prédiction ne tarda pas à éclater. Aux élections suivantes, celles de 1855, le jeune Tupper se présenta contre Howe dans le comté de Cumberland et il fit la lutte contre celui-ci.
A cette, époque, Howe était à l’apogée de sa renommée et on peut certainement dire de son vainqueur que jamais homme, en franchissant pour la première fois le seuil d’un parlement, 11’a trouvé devant lui des portes plus largement ouvertes. Le
SIR CHARLES TUPPER
parti conservateur de la Nouvelle-Ecosse avait alors pour chef sir William Johnson, he—me de grand talent, qui, fort avancé en âge et d’une pauvre santé, n’était que trop heureux de pouvoir compter sur les services d’un jeune homme qui donnait de si belles espérances, A partir du jour où le jeune Tupperentra dans la législature de la Nouvelle-Ecosse, il devint l’esprit dirigeant de son parti, où chacun obéit à son inspiration. Presque à partir de ce jourlà, sa vie se trouva intimement mêlée à celle du Canada, puisque ça été peu d’années après seulement, et quand déjà il était devenu le premier ministre de sa province que commença soudainement l’agitation en faveur d’une fédération des provinces.
Dans ce mouvement pour la confédération, avec toute l’activité qu’il produisit et toute l’agitation à laquelle il donna naissance, il trouva un champ favorable à ses grands talents parlementaires.
J’ai dit que le courage était le trait dominant de son caractère, mais ce n’était pas le seul. Son intelligence avait été formée dans un large moule. Quelque question dont il eut à s’occuper, jamais il ne l’abordait d’un point de vue étroit, mais toujours, au contraire, du point de vue le plus large dont elle fut susceptible. Ce sont les deux qualités que j’ai surtout remarquées en lui. Lorsque j’entrai dans cette Chambre il y a plus de quarante ans, il était au printemps de la vie, dans la pleine maturité de ses facultés. Il m’apparaissait comme l’incarnation du véritable athlète parlementaire, toujours fort, tou-
44 DISCOURS DK SIR WIKFRID RAURIER
jours prêt à accepter la lutte et à livrer bataille. Quoique souvent d’un avis opposé au sien, jamais je n’ai pu dire que, sur les questions de la politique canadienne, il ne s’inspirât des motifs les plus élevés. Quand la Confédération devint un fait accompli, il prit le premier rang dans la nouvdiè arène, tout comme il l’avait fait dans la législature de sa province. A compter du premier jour où il pénétra dans l’enceinte de la Chambre des communes, aujourd’hui malheureusement détruite, ses facultés s’affirmèrent et chacun eut à le reconnaître. Il arriva aux communes fédérales dans les circonstances les plus pénibles pour lui, puisque, dans les élections de 1867, les premières après la Confédération, sa province s’était tournée contre lui ; lui seul était parvenu à garder son siège. Mais sa conduite dans les circonstances fut absolument digne d’éloge. Avec un zèle infatigable il s’appliqua à guérir les blessures de sa province, et à la réconcilier avec le nouvel état de choses. Il n’eut guère de succès au début, car seule la main délicate du temps pouvait adoucir l’amertume des sentiments actuels.
Il n’avait pas reçu ce don supérieur que sir John A. Macdonald possédait au suprême degré ; le talent de concilier les différents éléments et de les harmoniser en un seul tout.
Dans cette Chambre, son nom sera toujours inséparable de deux grandes mesures législatives, de nature dissemblable mais qui mirent l’une et l’autré en relief ces qualités maîtresses qui étaient siennes;
SIR CHARLES TUPPER
il s’agit du protectionnisme et du réseau du chemin de fer canadien du Pacifique. Ce n’est ici ni le lieu ni le- temps de discuter le système protectionniste au point de vue économique; mais tout le monde conviendra que c’est à sir Charles Tupper que nous le devons, bon ou mauvais. Comme lorsqu’il s’était agi de la Confédération, sir John A. Macdonald s’était d’abord montré indifférent et quelque peu sceptique; sir Charles Tupper n’eut jamais le moindre doute. Il se fit l’avocat de cette mesure dans cette Chambre; il agita l’opinion publique au dehors, et à mon humble avis, si grands que soient la personnalité et le prestige de sir John A. Macdonald, c’est sir Charles Tupper plus que tout autre qui fut l’artisan de la victoire de 1878. Mais ce ne fut pas lui, après tout, qui présenta le principe du protectionnisme à titre d’entité ou de mesure législative. Champion de cette mesure, il n’en fut paL l’artisan dans cette Chambre. Cet honneur était réservé à sir Leonard Tjlley. Mais si sir Charles Tupper ne saisit pas lui-même le Parlement de la mesure protectionniste, c’est bien parce qu’il ne le voulut point, il aurait pu prendre le portefeuille des Finances; il préféra celui des Travaux publics, qui, à cette époque, comprenait les chemins de fer. A la tête de ce ministère, il lui fut donné d’attacher son nom à une autre mesure parlementaire de la plus vaste envergure, la construction de la ligne canadienne du Pacifique. Tous les groupes d’opinion au pays avaient demandé la construction d’uru réseau transcontinen-
tal; mais personne n’avait sérieusement abordé la question, avant que sir Charles Tupper ne s’en fût saisi, avec toute la vigueur de son tempérament.
Il organisa le syndicat qui construisit ce réseau; or, en dépit de la prodigalité dont on avait fait preuve à son endroit, telle était l’immensité de l’entreprise qu’elle faillit plus d’une fois d’être compromise. Rien ne put abattre le courage de sir Charles Tupper. Jamais il ne douta du succès ultime de l’entreprise, et le bonheur lui était réservé de voir ses prédictions réalisées. Sir Charles Tupper avait atteint le zénith de la renommée et de la puissance dans cette Chambre, lorsque soudain il abandonna la carrière parlementaire pour accepter la charge de haut commissaire à Londres. Jamais le public n’a connu les motifs qui le poussèrent à prendre cette décision. Mais quelles que soient ces raisons, nous, qui étions ses antagonistes, pensâmes qu’il avait -commis une grave erreur. Sans doute, dans l’exercice de ses fonctions honorables à Londres, il rendit des services à son pays ; mais, à mon sens, il était plutôt apte à la carrière parlementaire, et il aurait rendu de plus grands services encore, s’il fût demeuré dans l’arène. Bien qu’absent du pays et loin d’Ottawa, son cœur demeura toujours fidèle au théâtre de ses premiers combats et dès qu’il y avait une bataille à livrer, il reparaissait sur la scène, et c’était toujours au plus fort de la mêlée qu’on le trouvait combattant avec sa vigueur caractéristique. Après sir John A. Macdonald, ce fut sans doute la figure
SIR CHARLES TUPPER
la plus remarquable de son temps, au sein du parti conservateur.
Pour moi comme pour mes collègues, ce fut toujours un mystère qu’on n’eût pas rappelé sir Charles Tupper, à la mort du vieux chef. On le manda à la dernière heure, mais il était trop tard. La bataille était déjà perdue, et, malgré la vigueur et l’éclat de cette dernière lutte, il fut impuissant à assurer le triomphe de son parti.
Ea vie publique de sir Charles Tupper prit fin à la consultation populaire de 1900; à la veille de sa quatre-vingtième année sa forte constitution avait enfin ressenti les atteintes d’une longue et laborieuse carrière, et il se retira pour goûter un repos bien mérité. Mais, bien que retiré de la vie publique, dans l’intimité du cercle familial, il ne cessa de suivre avec un intérêt passionné les destinées du Canada. L’exactitude de ses prévisions au sujet des ressources de ce pays, alors qu’elles étaient encore inconnues et non développées, avait reçu ample justification. Au terme de sa vie, lorsque ses paupières se fermèrent, ce fut avec ,Ja vision du Canada dont la population s’est plus que doublée, dont le revenu national s’était triplé et quadruplé, dont le commerce, d’un chiffre relativement minime, s’était élevé au niveau du billion, dont les produits agricoles et industriels avaient atteint des chiffres qui auraient paru fantastiques, la première année de la Confédération — bref, un Canada présentant le spectacle d’une population unie même dans l’effusion de son sang pour la dé-
48 DISCOURS DE SIR WIEFRID RAURIER
fense et le triomphe de ces principes de liberté et de justice que nous ont obtenu les fondateurs de la Confédération sous l’égide des institutions britanniques.
Mais il faut dire et se souvenir toujours que sans sir Charles Tupper le Canada ne serait pas ce qu’il est aujourd’hui.