CITOYENS
Si la santé pouvoit avoir une durée égale à celle de la vie 3 l’homme vivroifc véritablejnent 5 exempt d$
Couleur et de maladie, il gotiteroit avec délices toutes les douceurs attachées à son existence.
Maître , pour ainsi dire , de la nature entière , il a su en foumettre toutes les productions , soit à ses besoins , soit à ses caprices : cependant chaque pas , dans la carrière qu’il parcourt , le conduit vers le but où elle doit finir : tout meurt , tout périt autour de lui , et lui rappelle sans cesse le fâcheux soutenir de sa mortalité.
Indépendamment de l’inclémence du ciel , des vicissitudes des saisons , des accidens fortuits , que la prudence la plus réfléchie ne peut pas toujours prévenir, indépendamment de la qualité souvent délétère des substances qui nous alimentent, des liqueurs qui nous désaltèrent , nous portons en nous le germe destructeur de notre frêle existence : aux yeux du philosophe éclairé , le mouvement même qui anime nos organes les détruit peu - à - peu ; et sans qu’aucune cause y contribue, l’action seule des ressorts qui les font mouvoir , leur porte une atteinte mortelle , ensorte que la mort est une suite inévitable de la vie ; c’est ce qu’a démontré avec la plus grande évidence le célèbre Bacon dans son histoire de la vie et de la mort(i) , qu’il ne considère pas comme suite de maladie, ou de quelque dérangement accidentel , mais comme suite du dépérissement sénile, et de la dépravation successive des organes vitaux.
Une conséquence à tirer de cet effet, c’est qu’un liomme sur le retour , un vieillard , ne meurt pas pour l’ordinaire de la maladie , dont il paroît mourir , mais parce qu’il est usé, parce que le ton manque, et que le principe du mouvement se détruit , en un mot , par la seule nécessité de mourir , dont la maladie n’est que le masque ; d’où il résulte que la mort purement naturelle est plus commune qu’on ne le croit.
Dès que l’homme a vu qu’il ne pouvoit échapper à
(i) Fr. Baconis de Verularoio, hist. vitæ et mords, in-12, kondini 1623»
ce terme fatal, il s’est occupé des moyens de l’éloigner : il a cherché des remèdes aux maladies tant internes qu’externes , plus ou moins fréquentes , mais toujours inévitables, qui l’ont assailli dès sa naissance. Leur retour l’a rendu attentif aux causes qui les produisoient; il les a observées sur lui même et sur ses semblables. Le hasard, plus que le raisonnement sans doute, lui a ffait trouver le remède à côté du mal , et l’expérience répétée du succès de l’un a pu diminuer la violence de l’autre , et souvent le prévenir. De là est née, sous quelqu’aspect qu’on la considère , cette première médecine naturelle , qui a commencé presque avec le monde, que la nécessité, dît Baglivi , a établie, et que l’expérience a perfectionnée.
Quand , avec cet esprit de recherches, qui ne produit jamais en raison de ce qu’il coûte , on remonte jusqu’à l’origine de ces peuples , que nous regardons comme les plus anciennes colonies de l’univers , quelle idée peuton avoir de leurs connoissances en médecine ? Ne sachant ni interroger ni entendre la nature , qui étoit muette pour eux , ne comprenant rien à ses opérations, et souvent les contrariant , lorsqu’ils cherchoient du soulagement à leurs maux, ils n’avoient d’espérance que dans le secours de leurs voisins , à peine capables de pitié , pour des souffrances , dont ils ne pouvoient apprécier la: violence et la durée , qu’après les avoir éprouvées.
Quelle instruction , quel éclaircissement peut-on donc tirer d’une histoire de la médecine puisée dans les ténèbres de la plus haute antiquité? Quelle confiance peuton avoir dans les écrits de ceux qui ont tâché de débrouiller ce cahos d’obscurités et d’incertitudes ? L’histoire utile de la médecine ne commence qu’à Hippocrate : celle qui remonte au-delà ne tire son intérêt que de la curiosité naturelle aux hommes, qui les porte à vouloir tout connoître ; on aime à voir la source d’un grand fleuve , dans le foible ruisseau qui jaillit de la fente d’un rocher.
Au surplus , l’histoire proprement dite de la méde-
cine, c’est-à-dire 5 de son origine quelconque, de se» progrès, des vicissitudes qu’elle a éprouvées , des sectes qui en différens temps l’ont tyrannisée, des persécutions mêmes qu’elle a essuyées, tout cela n’entre point dans ie plan d’instruction que nous sommes chargés de donner aux Élèves de cette Ecole 5 mais il est une partie inséparable de cette même histoire, qu’il est de notre devoir d’enseigner , c’est celle qui présente le tableau chronologique et successif des observations multipliées 9 des écrits nombreux publiés sur toutes les branches de l’art de guérir; c’est elle qui constitue spécialement ce qu’on appelle la science bibliographique , à laquelle appartiennent aussi la biographie ou l’histoire de la vie des auteurs, et les extraits des ouvrages les plus remarquables et les mieux faits.
Du produit des observations recueillies sur la médecine , et conservées avec soin dans certaines familles , telles que celle des Asclépiades , ou dans des dépôts particuliers , sont nés ces écrits lumineux , fruit du temps et du génie, qui ont fixé des limites à la mort même. Au rassemblement judicieux et éclairé de ces observations , de ces connoissances , est due l’esquisse du plan que le divin Hippocrate a perfectionné , et dont nous allons voir les principaux fondemens et le développement dans ses ouvrages.
Lors de la naissance d’Hippocrate , ( 1 ) les intérêts delà médecine se trouvoient livrés à deux classes d’hommes qui travailloient , à l’insçu l’une de l’autre , à lui ménager un triomphe éclattant ( 2 ). D’un côté , les philosophes ne pouvoient s’occuper du système général de la nature , sans laisser tomber quelques regards sur le corps humain , sans assigner à certaines causes les vicissitudes qu’il éprouve souvent; d’un autre côté, les descendans d’Esculape traitoient les maladies suivant des règles confirmées par de nombreuses guérisons , et
( 1 ) 11 naquit dans l’île de Cos , la première année de la 8oe, Olympiade , l’an 460 avant l’ère chrétienne.
(2 ) Vpy. Anacharsis. T. 6, Page 392. Edit, in- 12,
lenrs trois écoles , florissantes alors à Rhodes , à Gnîde et à Cos , travailloient 5 à l’envi , aux progrès de l’art de guérir.
ïmbu des connoissances des uns et des autres J Hippocrate conçoit une de ces grandes ÔC importantes idées , qui servent d’époque à l’histoire du génie ; c’est d’éclairer l’expérience par le raisonnement , et de rectifier la théorie par la pratique, en n’admettant dans la première que les principes relatifs aux divers phénomènes que présente le corps humain, considéré dans les rapports de maladie et de santé. A la faveur de cette méthode , l’art élevé à la dignité de science , marcha d’un pas plus ferme dans la route qu’il venoit de s’ouvrir ÿ et Hippocrate acheva paisiblement une révolution qui a changé la face de la médecine. Sa méthode de traiter les maladies eut les plus heureux succès ; sa présence opéroit par-tout des prodiges r sur-tout en Thessalie, où ÿ après un long séjour . il mourut vers l’an 370 avant l’ère chrétienne , il y a maintenant 21 65 ans.
Le fait suivant 9 sur lequel il ya cependant des doutes * prouve que ce ne furent ni l’amour du gain , ni le désir de la célébrité qui le conduisirent dans des climats éloignés.
Une cruelle peste , après avoir parcouru l’Ethiopie ^ ( où on croit qu’elle prit son origine , ) l’Egypte 5 la Libye , une partie de la Perse 9 l’île de Lemnos et autres lieux , se manifesta d’abord au Pirée 5 et se répandit ensuite avec fureur dans la ville d’Athènes. Artaxercès ? roi de Perse , appella à son secours Hippocrate , qui étoit alors dans l’île de Cos ; le despote fit vainement briller à ses yeux l’éclat de l’or et des dignités : le grand homme répondit au grand roi qu’il n’avoit ni besoins 9 ni désirs , et qu’il se devoit aux Grecs plutôt qu’à leurs ennemis. Il vint ensuite offrir ses services aux Athéniens , qui les reçurent avec d’autant plus de reconnoissance , qu’ils leur devenoient plus nécessaires , la plupart de leurs médecins étant morts victimes de leur zèle. Hippocrate employa sans restriction toutes les ressources de son art , et il ex-
posa plusieurs fois sa vie : pour purifier l’air , il fit allumer des feux dans les rues d’Athènes ( 1 ).
Hippocrate a laissé plusieurs ouvrages. Les uns ne sont que les journaux des maladies qu’il avoit suivies. Les autres contiennent les résultats de son expérience et de celle des siècles antérieurs 5 d’autres enfin traitent du devoir d’un médecin , et de plusieurs parties de la médecine , ou de la physique. Tous doivent être souvent médités avec attention , parce qu’ils sont écrits d’un style toujours concis , qui dit beaucoup de choses en peu de mots. Il ne s’écarte jamais de son but , et pendant qu’il y court , il jette sur sa route des traces de lumière plus ou moins apperçues, suivant que le lecteur est plus ou moins éclairé. C’étoit la méthode des anciens philosophes, plus jaloux d’indiquer des idées neuves, que de s’appesantir sur les idées communes.
Rien de si touchant que cette candeur avec laquelle cet homme immortel rend compte de ses malheurs et de ses fautes. Supérieur à toute espèce d’amour propre , il voulut que ses erreurs même fussent des leçons. Ici il donne les listes des malades qu’il avoit traités pendant une épidémie , et dont la plupart étoient morts entre ses bras : là il raconte avec franchise qu’appelle pour secourir un Thessalien , blessé d’un coup de pierre à la tête , il ne s’apperçut pas d’abord qu’il falloit pratiquer l’opération du trépan , qui ne fut faite que le quinzième jour : le malade mourut le lendemain.
Personne 11’a mieux connu qu’Hippocrate l’empire du climat sur les êtres organisés , et son traité de aerey aquis et locis , est un monument éternel de sa philosophie et de l’étendue de ses vues sur ce qui a rap» port à l’économie animale ; aussi doit-on savoir gré à M. Magnan , d’avoir donné , en 1787 , une version littérale de ce traité, dans laquelle il a conservé les formes de la
( 1 ) Il y en a cependant qui croient que l’idée de ce moyen épuratoire est d’un médecin d’Agrigente , nommé Acrou , qui l’employa utilement lors de la peste qpi ravagea la Grèce au commencement de la guerre duPéloponèse, 430 ans avant l’ère chrétienne*
phrase grecque , et les tournures qui lui sont propres ^ ensorte qu’il nous a présenté Hippocrate avec sa physionomie antique , et qu’il a, pour ainsi-dire, parlé grec en francois.
Comme l’autorité d’Hippocrate a toujours fait loi en médecine , chacun a tâché de le mettre de son côté dans l’opinion qu’il embrassoit. Semblables à ces prêtres qui interprétoient les oracles à leur gré , et toujours dans un sens propre à les faire respecter , les auteurs qui ont cité les écrits d’Hippocrate , les ont quelquefois tonrnés de manière à. tirer du même passage des inductions tout - à - fait opposées : d’autres , plus adroits , ont su se faire une réputation brillante , en prêtant à Hippocrate des idées qu’il n’a jamais eues, et en bâtissant , d’après ses écrits , des systèmes qui n’y avoient aucun rapport.
C’est ainsi que vers le milieu du dernier siècle 9 Tachenius ou Taken , chimiste allemand , (i) plein des idées qu’il s’étoit formées sur la doctrine de l’acide et de l’alcali, prétendit avoir puisé cette doctrine dans les ouvrages d’Hippocrate : aussi a-t-il intitulé deux de ses écrits , l’un Hippocrates chimicus , et l’autre Hippo craticae medicinae clavis ( 2 ). Quelques détails sur les fondemens d’un aussi étrange paradoxe , et sur les partisans qu’il a eus , ne sauroient paraître ici déplacés.
Il y a dans un livre attribué à Hippocrate , ( je dis attribué, parce qu’il n’est pas certain que ce livre soit de lui) (3), il y a dans le livre intitulé , de veteri medicmciy un passage où il dit que toutes choses sont composées d’eau et de feu. Sans alléguer aucune preuve
(i) Il parcourut divers pays , reçut à Padoue le bonnet de docteur en médecine qu’il exerça long-temps à Venise.
(2.) Il y a eu six éditions du premier de ces ouvrages , et quatre de l’autre.
( 3 ) La discussion des différons ouvrages d’Hippocrate , de ceux qu’on peut regarder comme lui appartenans , et de ceux qui évidemment ne lui appartiennent pas , sera le sujet de plusieurs leçons fcibliographiques.
de «on assertion , Tachenius a soutenu qu’il falloit entendre par le feu l’acide , et par l’eau l’alcali : on l’a cru sur sa parole ; son hypothèse a eu beaucoup de partisans , et a préparé l’espece de révolution qui se fit peu de temps après dans la pratique de la médecine. On abandonna dès lors les faits, pour courir après les systèmes : les auteurs grecs, ces fidèles observateurs de la marche de la nature, qui n’avoient voulu que voir, observer , et décrire fidèlement ce qu’ils avoient vu .et observé, tombèrent dans le discrédit. On dédaigna ces peintures si vraies , si touchantes , qu’ils ont faites des rnouvemens de la nature,, et les maximes salutaires qu’ils en ont déduites , maximes qui subsisteront dans leur intégrité, autant que la nature elle-même , parce qu’elles portent son type. Tout le monde se tint pour convaincu que cette nature , qui nous dérobe si souvent le secret de ses opérations , n’opère qu’en chimiste , que la vie de l’homme est son ouvrage, que les parties de notre corps en sont les instrumens, en un mot que la variété des opérations animales s’exécute^ par des rnouvemens purement chimiques.
Comme l’esprit humain , une fois égaré , se perd dans les erreurs les plus grossières’, cette fausse doctrine , répandue sur la médecine , fut bientôt appliquée à l’univers entier , et on se persuada que sans la chimie rien ne pouvoit être mu , dirigé , accru , diminué et détruit : les écoles des universités ne retentirent plus que de ces propositions erronées , et les écrits des médecins en furent remplis.
Par la raison que certaines liqueurs corrodent les métaux par leur acidité , on conclut que c’est un acide qui dissout les alimens dans l’estomac , comme si ce viscère lui-même eût dû être à l’abri de l’action de cet acide ; et parce que les acides extraits par le feu produisent une effervescence violente , lorsqu’on les mele avec les huiles des aromates , on en conclut encore que l’acidité du chyle devoit produire la chaleur , en se mêlant avec le baume du sang , et que lorsqu’il arrive que le chyle et le sang sont l’un et l’autre acres , il
devoit s’y allumer une fièvre ardente. Le nitre, le se marin, et particulièrement le sel ammoniac ont la vertu de refroidir l’eau : sur cette connoissance , on assura que c’étoit à ces matières qu’il falloit attribuer le frisson de la fièvre : les exhalaisons du vin en fermentation, se portent naturellement dans un vaisseau placé audessus d’elles : croiroit-on , si les écrits du temps n en fournissoient la preuve , que l’on a prétendu trouver dans cette opération physique , la vive image de la génération des esprits dans le cerveau }
Telles étoient , entre plusieurs autres , les idées théoriques et pathologiques que l’on soutenoit fondées sur la nature même. Ce qui paroîtra plus surprenant , c’est qu’une théorie aussi absurde ait eu jusques dans notre siècle des partisans. J’ai suivi dans ma jeunesse des professeurs qui soutenoient sérieusement cette hypothèse romanesque , et qui paroissoient persuadés que c’est ainsi que les actions naturelles s’exécutent. La durée d’un système aussi faux doit d’autant plus étonner , qu’il avoit été solidement réfuté , presque dès son origine , vers la fin du dernier siècle , ï9. par Bohn ou Bohnius y célèbre professeur de Léipsick (i); 2°. par le savant Boyle, à qui la physique et la chimie ont de si grandes obligations (2). Si la médecine étoit ce que la secte chimique vouîoit alors qu’elle lut y elle ne seroit plus cet art long. , ars longa , pour lequel Hippocrate a déclaré que la vie étoit trop courte y vita b revis.
Connus probablement avant sa mort, ses écrits se répandirent dans toute la Grèce et en Egypte. Lorsque les Grecs , subissant le sort de presque tous les peuples de l’univers connu, passèrent sous le joug des Romains , les vaincus surent inspirer à leurs vainqueurs le goût des arts et des sciences. L’Ecole d’Athènes devint, pour ainsi dire , le séminaire des jeunes gens de
(1) Voyez son ouvrage intitulé ; de alcali et aciâi insufjicientiâ pro principiorum corporum naturalium munere gertndo , in- 8°. Lipsiæ *675.
(2) Chimista scepticus, vel ' dubia et paradoxa chimico-physica» Roterod. 1662-1608, in- 12. Londini 1671. in-40»
Rome , qui venoient s’y instruire et s’y perfectionner dans l’étude des beaux arts et des sciences utiles. Ils en rapportèrent , avec les écrits des philosophes , des orateurs , des poètes et des historiens , ceux d’Hippocrate, et c’est particulièrement à cette source que Celsc s’instruisit dans un art , sur lequel il paroit avoir écrit le premier en latin avec tant de grâce , de netteté, et de précision.
La doctrine d’Hippocrate , malgré les sectes en grand nombre qui se sont successivement élevées pour l’anéantir, malgré les disputes des médecins empyr'iques , dogmatiques , méthodistes, pneumatiques , éclectiques , 5 Ce. s’est conservée pure et intacte dans la Grèce , en Egypte, en Italie , et tant que l’empire d’Orient subsista : elle pénétra chez les Arabes, où elle se soutint long-temps, quoiqu’elle eût été négligée , en Allemagne , en France, contrées où elle ne reprit sa vigueur et son lustre qu’après la chute de Constantinople. L’histoire nous a conservé la nomenclature de plus de quatre mille médecins , depuis Hippocrate jusqu’à cette époque , sans compter les noms qui ont été perdus avec les monumens où ils étoient inscrits. Qui pourroit dès lors calculer le nombre immense de copies qu’on a faites de ces livres > les seuls où l’on pût s’instruire decetto doctrine? Combien de copistes ont été occupés à les transcrire , depuis la mort d’Hippocrate , jusqu’au milieu du quinzième siècle , c’est-à-dire , pendant environ dix-huit cent ans. Il y avoit déjà long-temps alors., et très-long-temps , que l’exemplaire écrit de la main d’Hippocrate ou sous ses yeux , et les exemplaires de ses premiers disciples , avoient été détruits ou
D’ailleurs , ces écrits dont les Grecs enrichirent nos contrées, étoient- ils aussi purs, aussi exacts, aussi lidèles , que lorsqu’ils sortirent des mains de leur auteur ? C’est ce qu’on croira difficilement , à en juger seulement par le nombre presqu’incalculable des copies des aphorismes j ceux qui les faisoient, entendoient , à la vérité , et parloient la langue dont ils tracoicnt
les caractères ; mais ils n’étoient pas médecins : vîvatit du travail de leurs copies, ils avoient intérêt à les multiplier pour gagner davantage , et en même-temps à persuader que l’original qu’ils copioient étoit exact. On peut voir dans Cicéron, Strabon , Senèque et Galien les plaintes que faisoient les anciens sur la négligence des copistes , et les changemens qu’ils avoient introduits dans tous les livres , en altérant le texte de diverses manières, soit par des omissions, soit par des transpositions de mots , de phrases mêmes entiè-res ( i ).
La date des plus anciennes copies , qui se soient conservées , ne remonte guère au-delà du douzième siècle, encore ne sont-elles pas fort nombreuses. Bien qu’elles soient toutes inférieures à celles des premiers temps, il s’en trouve cependant quelques-unes , dit Goulin , qu’on distingue des antres , et qui méritent une préférence particulière. C’éto^t , ajoute-t-il, au commencement du seizième siècle , et lorsqu'il y en avoit ou devoit y en avoir un plus grand nombre , qu’il eût été plus aisé sans doute , en conférant ensemble plusieurs d’entr’elles , de reconnoître la plus exacte j et c’est celle-là qu’il eût fallu scrupuleusement représenter sans changement ni addition , et multiplier par la typographie , alors inventée , comme on va le voir.
Voilà à quoi s’est réduite la communication publique des écrits d’Hippocrate , jusqu’au milieu du quinzième siècle , époque de l’invention de l’imprimerie. Elle étoit déjà en vogue, depuis quatre-vingt ans , sans qu’aucun artiste eût encore songé à mettre sous la presse les écrits d’Hippociate en sa langue. La première édition en grec, faite à Venise, est de 1526, in-folio: quoique remplie de fautes, à peine fut- elle répandus , et elle le fut bientôt par-tout , que les
( 1 ) C’est ce qu'a démontré avec la. plus grande évidence un des professeurs de 1 Ecole de santé , le G. Goulin . Journal de médecine année 4/7$. Tome 52 , page 207 etc.
copies manuscrites, dont on s’imagina n’avoir plus besoin d furent abandonnées , et disparurent presqu’entièrement. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine , et après les plus grandes recherches , que des savans purent y soixante - dix ans après, recouvrer quatre ou cinq copies, qui par un heureux hasard , avoient échappé à la faulx destructive de l’ignorance. C’est ce qui rend si difficile , pour ne pas dire impossible, une édition complette et exacte des œuvres d’Hippocrate , parce qu’il faudroit pour cela se procurer plusieurs manus-B crits qui réunissent l’ancienneté à l’exactitude, et quil fussent de la même main. Goulin croit cette entreprise» au-dessus des forces d’un seul homme, et ses preuves à I cet égard paroissent sans réplique.
Une des principales qu’on pourroit alléguer , c’est l’imperfection bien constatée des différentes éditions des œuvres d’Hippocrate , publiées jusqu’à ce jour , celle sur tout des aphorismes , celui de tous ses écrits le plus difficile à bien interpréter , et dont cependant on a beaucoup d’éditions , en grec , enlatin, dans les deux langues en même-temps , en françois, en allemand , en anglais , en italien etc. avec ou sans commentaires , éditions dont Goulin dit avoir une liste de plus de deux cent , encore ne parle-t-il que de celles où le texte se trouve revu sur des manuscrits particuliers.
Telles sont celles plus modernes que nous devons au courage infatigable et aux travaux pénibles des citoyens VUlobrune et B osquil Ion (i) (2).
En 1786 , le premier a donné une édition françoise des aphorismes , traduits d’après la collation de vingt - deux manuscrits , et des interprètes orientaux , . auxquels il a ajouté une huitième section inconnue aux anciens interprètes Grecs , Syriens , Arabes et Hébreux. Tout récemment il vient de publier la traduction ' du livre des pronostics et du premier livre des prorrhé «
(1) Aphor. d’Kipp. en grec et en latin, in-12 , 1779.
(2) ld. 1784, 2 vol. in- 12.
( iS )
iiquës d’Hippocrate. L’Ecole de santé , après avoir entendu le rapport qui lui a été fait dans sa séance dut neuf floréal dernier , a reçu avec reconnoissance l’hommage que lui a fait le citoyen Villebrune de sa traduction, et a applaudi au zèle qui lui a fait entreprendre un pareil travail , qu’elle regarde comme trèsutile aux progrès de l’art , et méritant les plus grands encouragemens.
C’est en 1784 que Ie citoyen Bosquillon a publié son édition des aphorismes d’Hippocrate : il ne s’est déterminé à la donner , que parce qu’aucune des précédentes ne lui a paru avoir le degré de perfection qu’on devoit en attendre. Pour y parvenir , il a criî devoir consulter tous les manuscrits des aphorismes qu’il a pu recouvrer. Il en a trouvé huit à la bibliothèque nationale , dont le plus ancien est du douzième siècle. C’est en les conférant entr’eux et avec les éditions les plus estimées , qu’il a découvert beaucoup de lacunes , inconnues aux éditeurs qui l’avoient précédé. îi n’a pas négligé l’étude des anciennes versions latines 5 mais il ne s’en est servi pour corriger le texte , que quand une absolue nécessité l’a exigé. Il faut voir, dans l’ouvrage meme, comme il s’explique sur une de ces versions accompagnée des commentaires d’Oribase , qui se trouve à la bibliothèque nationale , n°. 1971 , et qui paroît avoir été écrite dans le treizième siècle. Plusieurs , à la tête desquels est Léonard Fuchê , soutiennent que c’est un ouvrage supposé. Le citoyen Bosquillon, au contraire, le croit véritablement d’Oribase , et il donne les raisons sur lesquelles il fonde son opinion.
L’auteur du journal de médecine , en annonçant îa nouvelle édition des œuvres d’Hippocrate (ï) , combat ces raisons, motive ses doutes, d’après lesquels il lui paroît démontré: i°. que le commentaire d’Oribase n’a pu être adressé à un Ptolémée d’Egypte; 2°. que Gon thier d’Andernach n’a point vu le texte
(0 Tome bXlY, Page 143,
grec de ces commentaires latins qu’il a fait imprimer; 3°. qu’il n’a point été traducteur , et qu’il a seule*» ment corrigé un texte latin , écrit d’un style dur et barbare ; 4*. qu’en conséquence cet ouvrage qui existe manuscrit à la bibliothèque nationale n’est pas une version , mais le véritable texte : 5°. que l’auteur de ces commentaires n’est pas Oribase , médecin grec du temps de Julien , mais un médecin beaucoup plus moderne , et peut-être du treizième ou du quatorzième siècle. 6°. enfin, que le commentateur, quel qu’il soit , adopte et suit les sentimens de Galien.
Un travail bien utile et encore à faire , sur les écrits d’Hippocrate, ce seroitd’en extraire , pour ainsi dire, la fleur , le suc, et de n'en présenter que ce qui peut appartenir à tous les temps , à tous les pays , à tous les régimes , de n’offrir à notre admiration et à notre culte que ces vérités éternelles, qu’aucun préjugé n’a pu jusqu’ici détruire. Pour la rédaction d’un pareil travail, il faudroit la plus grande impartialité, un oubli absolu des théories plus séduisantes que solides , un esprit observateur égal à celui d’Hippocrate , réuni à la connoissance des véritables découvertes nouvelles en physique , en chimie et en médecine 5 il faudroit un talent décidé et très-exercé à combiner et appliquer les principes fondamentaux bien reconnus , bien constatés , et à tirer desj conséquences justes des observations les plus exactes et les mieux faites.
Mais où trouver un écrivain qui réunisse toutes ces qualités ? Beaucoup ont ébauché ce travail et nul n’y a réussi. Aucun n’a rempli sa tache comme abréviateur et interprète fidèle du vieillard de Cos. La plupart subjugués par des préventions , éblouis par les assertions brillantes des modernes , dépourvus des riches fonds de l’observation , ont défiguré la doctrine du père de la médecine , et critiqué ce qu’ils ne comprenoient pas, ou qui n’étoit pas favorable au système qu’ils avoient adopté.
Y a-t-il , par exemple , rien de plus ridicule que le 6ouhait que fait un de ces commentateurs ou in-
terpèrtes
terprètes môdefnes , ( i ) qui veut qu’Hippocrâte J an lieu de s’en tenir, comme il a fait , à l’observation de la nature , au lieu de recueillir les faits qui ont servi de base aux oracles qu’il a dictés , se fût appliqué à faire des expériences et eût devancé , dans cette carrière , les Haies , les Prietzley et les Ingen - Houz ?
Les détails , dans lesquels nous venons d’entrer sur les ouvrages d’Hippocrate , détails qui ne sont qu’un ap~ perçu de ceux que nous nous proposons de donner dans notre cours de bibliographie médicale , sont ? pour la plupart , applicables à presque tous les auteurs qui lui ont succédé , et sur-tout à Galien , né 5oo ans après Hippocrate. S’il étoit possible seulement d’énumérer ici tous les ouvrages qui ont été publiés sur la médecine , on seroit étonné de leur prodigieuse quantité. On peut en juger , par comparaison , dans une des branches de l’art de guérir, l’anatomie , sur laquelle d’abord quatre cents ouvrages environ ont paru depuis le vingt huitième siècle du inonde, jusqu’au douzième après Père Chrétienne , ensuite plus de douze mille , depuis cette époque jusqu’au temps présent.
Il est hors de doute que si tous ceux qui ont écrit sur les différentes parties de la médecine , n’eussent donné que le résultat de leurs observations , de leur expérience ; s’ils n’eussent transmis que ce qui pouvoit ajouter aux connoissances de leurs prédécesseurs , nous aurions beaucoup moins d’ouvrages , et peut-être en liroit-on davantage ; mais dans cette multitude immense de livres , sous le poids desquels gémissent les rayons de nos bibliothèques , que trouve-t-on le plus souvent ? des répétitions , des compilations, et encore des compilations , des idées systématiques , la plupart romanesques^ sur lesquelles on essaie de réformer nos connoissances, au risque de bien des écarts. L’esprit de
(O Voyez l’ouvrage de RiolLay , médecin anglais , qui, en 17 83 , a publié '.Doctrines and practicœ of Hippocrate , &c. c’est-à-dire > la. doctrine et la pratique d’Hippocrate en médecine, et en chirurgie , exposées et ateompagnées de remarques.
système, dit Senac^{ 1) a sur-tout régné en France: il semble , ajoute-t-il, que ncus ayons porté dans la physique la même légéreté qu’on nous reproche dans nos actions. Les travaux de l’ancienne académie des sciences ont pu à peine, à cet égard , corriger notre goût dépravé. En vain les membres de ce corps respectable, sentant le vide des hypothèses les plus ingénieuses en apparence, n’ont-iis toujours accueilli que les mémoires et les dissertations , dont les sujets étoient puisés dans l’observation et l’expérience.
On ne sauroit disconvenir que les systèmes, en offusquant la raison, ont tour-à-tour retardé les progrès des sciences ; ils ont fait plus en médecine : ils ont presque toujours anéanti la bonne doctrine, pour y substituer des erreurs meurtrières. C’est la multiplicité des écrits en ce genre , c’est leur tradition dans des esprits peu faits pour les apprécier et les juger , qui a fait tout le mal: car l’homme de l’art bien instruit, et dont le jugement est formé par l’étude des bons modèles , et l’expérience des grands maîtres, sait bien distinguer l’erreur de la vérité. Il sait plus ; il sait tirer , du sein même de la première, des traits de lumière au profit de Part ; d’où il résulte qu’il est intéressant dans l’histoire bibliographique , même médicale , de recon noître et consigner, avec les vérités ’ tantes, certaines erreurs , à-peu-près , cartes marin
le
les plus imporcomme sur les marque les bancs de
rochers , les récifs , et tous les écueils qu’il a rencontrés, avec autant de soin qu’il désigne les rumbs des Vents qu’il a courus.
L’attention scrupuleuse avec laquelle les anciens v médecins , ceux que nous appelions communément artis medica. principes , nous ont transmis l’histoire des maladies qu’ils ont observées , et la sagacité avec laquelle ils ont su en prévoir les événemens , donnent à leurs écrits un prix que vingt siècles n’ont pas diminué : quoique ces écrits aient été imprimés une
(i) Essais sur l’anatomie d’Iieister. Préface.
infinité âe. fois , iî est néanmoins assez difficile <té »?en procurer la collection compleüe, Henri Étienne ? imprimeur j publia, il y a plus de deux siècles , le recueil des médecins grecs et latins , après Hippocrate et Galien. Sa collection , toute imparfaite qu’elle est, est recherchée et n’est pas commune. Haller, qui en a publié une nouvelle (l) , observe très-bien qu’Henri Etienne auroit eu besoin d’être dirigé par queiqu’habile médecin dans l’exécution d’un travail qui demandoit d’autres talens que ceux typographiques i Haller eût pu en dire autant de l’édition des anciens médecins latins , donnée vingt ans auparavant , à Venise t in-folio, i54ÿ , par Aldus , aussi imprimeur.
On ne se formera jamais une idée nette et distincte de la variété des moyens , qui ont porté l’art de guérir au point de perfection où il est parvenu ? si l’on ne remonte aux sources de son origine , et si l’on ne recherche les causes qui ont successivement contribué à son accroissement. C’est donc aux annales de médecine qu’il faut recourir pour connaître ses progrès : il faut marcher long temps et assidûment dans les sentiers de l’érudition : on les trouve d’abord parsemés d’épines ; mais c’est à leur extrémité que les roses se cueillent.' Cette première érudition , la plus difficile à établir , et sans laquelle
( i ) Artis medicinæ principes . Le premier volume a paru en 8769: cette collection forme onze volumes Elle commence
par lesjfccrits d’Hippocrate , qui sont divisés en trois classes. i"„ En ce qu’on regarde communément comme lui appartenans. i°. En ceux qui ne paroissent pas être de lui , parce qu’ils contiennent des sentimens contraires à ses principes , ou des découvertes faites après lui 30. Enfin, en ceux évidemment supposés , qui sont indignes de lui ou qui ne sont que des abrégés de ses autres ouvrages. A cet égard, Haller netoit nullement d’accord avec son illustre maître Boerrbaave , qui, dans un discours qu’i! prononça en 1701 , de commendando studio Hippocratico , admet tous les écrits attribués à Hippocrate , comme vrais , légitimes et lui appartenans, Haller a rangé tous ces ouvrages dans un ordre dif* férent de celui des éditions précédentes, et il a mis à la tête de chacun une courte préface qui en expose l’objet et le but, ainsi que les raisons sur lesquelles il se fonde pour l’admettre au no jsse des liym d’Hippocrate * ou pour le rejetter.
nous n’eussions fait que glaner dans le champ de la littérature médicinale, nous a été transmise par les premiers maîtres des écoles grecque, et latine, qui ont joint plus ou moins d’érudition aux autres talens qui les distinguoient de la foule des écrivains. Elle est donc devenue le type caractéristique des écrits de leurs successeurs : elle a préparé le travail des historiens et des bibliographes modernes : elle a formé le
plan d’étude des Boerrhaave , des Haller. L’auteur de l’éloge critique du premier, le docteur Maty , nous apprend qu’il se servit de la littérature pour démêler les premiers vestiges de la médecine , qu’il suivit cet art dans toutes ses périodes littéraires, et en découvrit successivement les révolutions et les changemens; aussi ce savant professeur ne cominençoit-il jamais ses leçons médicinales , sans les faire précéder par une histoire littéraire abrégée de la partie de l’art qu’il enseignoit.
Un auteur de notre temps, très-connu, très digne de la réputation dont il a joui pendant sa vie , et dont les ouvrages, marqués au bon coin , ne respirent que le plus pur esprit d’Hippocrate; le célèbre Lorry dit, dans son Essai sur les alimens (1), qu’il a la plus haute admiration pour les ouvrages de Boerrhaave , que c’est , selon lui , le génie qui a fait un usage le plus utile de la littérature et de la physique moderne, combinées avec les observations des anciens.
Un autre auteur, contemporain de Lorry, qui a couru la même carrière que lui, et dont les écrits font également époque dans l’histoire médicinale de ce siècle , Jlordeiij a cru trouver, entre Boerrhaave et Asclépiade, qui exerçoit la médecine à Rome du temps de Galien , un parallèle qu’il établit (2) sur des conformités , dont la singularité étonne. Dix-huit siècles de distance entre le médecin romain et le médecin hollandois,' n’atténuent en aucune manière les preuves historiques et authen-
(1) Tome 1 , page
(î) Journal de medeçine, Tome XYII- page jji.
( ai )
tiques , tirées du temps et des lieux , que rapporte Bordeu.
Si l’on se donnoit la peine de mettre ainsi en parallèle, avec les modernes qui ont eu le plus de vogue , quelques anciens , dont on regarde maintenant lés écrits comme surannés , peut-être trouveroit-on, entre les principaux systèmes qu’ils ont créés, et ceux qu’on nous a donnés pour neufs, des rapprochemens directs, des ressemblances réelles , qui feroient croire jusqu’à un certain point, que souvent les modernes n’ont été que les copistes des anciens. Combien d’écrivains adroits ont su tirer parti de ceux de leurs écrits très- peu connus , pour s’attribuer des découvertes qui ne leur appartiennent pas 1 L’anecdote suivante en fo.urniroit la preuve, à l’égard de tout autre qu’un Buffon. « Un 33 jour , disoit- il à l’infortuné Héraut de Séchelles , un y> jour , que j’avois travaillé long-temps , et que j’avois 33 découvert un système très-ingénieux sur la génération 9 s? j’ouvre Aristote, et ne voilà-t-ii pas que je trouve 33 toutes me^s idées dans ce malheureux Aristote. Aussi, pardieu , ajouta-t-il , c’est ce qu’ Aristote a fait de- » mieux, (i)
Mais ce parallèle des anciens avec les modernes ^ cette révision de ce qui leur appartient , et de ce qu’ont pu leur dérober les modernes , sont plutôt du ressort de l’historien de la médecine , que du bibliographe, quoiqu’en littérature on ait souvent confondu l’un et l’autre,' Il est vrai qu’il y a beaucoup de rapports entre leurs travaux ; cependant ils sont très - distincts. On peut dire que c’est le bibliographe, qui prépare le travail de l’historien , que ce sont les matériaux qu’il ramasse avec choix et discernement , qui sont la base de l’édifice que celui-ci élève à la postérité. Un fait bien certain , c’est qu’on peut être bibliographe sans être historien , mais qu’il est difficile d’être bon historien , sans avoir été d’abord bibliographe.
Malgré cela, les recherches bibliographiques et bio- (i) Magasin encyclopédique , tome III. N°. XI, page 395'»
graphiques ne sont pas appréciées à leur valeur. Elles n’inspirent pas en général un grand intérêt , soit au lecteur, soit à l’auditeur , qui n’y voient le plus souvent que le plaisir qu’on leur procure de satisfaire leur curiosité. Le commun des lecteurs regarde un bibliographe comme un copiste qui n’a besoin que de savoir îire , écrire , traduire , et disposer sa matière par ordre alphabétique , ou autrement-, pour faire un livre. On ne réfléchit pas que les devoirs . qu il a à remplir . l’obligent d’entrer dans une carrière plus laborieuse, le forcent souvent de vérifier la chronologie, et la géographie, pour ramener dans lapremière, la variété des dates à la justesse des époques , et indiquer, dans la seconde, la nom et la véritable situation rbs lieux où a écrit l’auteur qu’il cite. On ne fait pas attention qu’il faut toujours faire une espèce de confrontation des auteurs qui ont traité le même sujet, non seulement pour les pla» cer chacun à leur rang, mais même pour les juger, suivant leur différent mérite 5 qu’il faut retrancher, élaguer ou supprimer’ceux qui sont répétés sous différentes nomenclatures. H n’y a que les vrais sa vans qui conïioissCirt l’utilité . la nécefEté même des recherches; bibliographiques, qui sachent combien est pénible et fastidieux le travail de celui qui y consacre son temps et ses veilles.
Ces réflexions sont autant applicables à la bibliographie médicale qu’à toute autre; mais celle-ci présente am intérêt bien plus important , puisqu’elle conduit à la connoissance et à la guérison des infirmités humaines ; aussi son étendue n’a-t-elle pas de bornes, et augmente-t-elle en raison des progrès que fait l’art de guérir.
C’est sans doute dans la vue de favoriser , de hâter même les recherches bibliographiques en médecine, que l’ex - Comité d’instruction publique a arrêté l’établissement d’une bibliothèque dans l’Ecole de santé ? son intention étoit aussi qu’elle devînt utile et profitable à tous les gens de l’art. Cela est si vrai, que, dans une des feuilles qui contiennent les questions
relatives à l’organisation de la bibliothèque , et sur lesquelles le Comité a cru devoir consulter l’Ecole ? il y en a une sur la manière de jouir de la bibliothèque (i).
Pour créer une bibliothèque quelconque , destinée à devenir publique, il faut deux choses: Ie*. assigner les bases de sa composition $ 2°. fixer le plan à suivre pour la rendre utile et profitable à tout le mond^. Les basés d'une bibliothèque sont les différentes collections de livres qu’on rassemble pour la former , et qui sont plus ou moins étendues , plus ou moins variées, suivant la nature de son institution :car r excepté la bibliothèque nationale , qui réunit tous les genres , les autres bibliothèques n’en embrassent qu’un certain nombre , auquel elles doivent se fixer.
Toutes ces bibliothèques que le luxe des riches et l’orgueil des prêtres avoient établies à grands frais 9 sont maintenant réunies aux domaines nationaux , et destinées à être l’aliment des bibliothèques consacrées à l’utilité publique. A cet égard, qui plus que l’Ecole de santé a droit de fouiller dans ce vaste dépôt de toutes les pensées des hommes ? Mais son choix doit-il se borner aux livres qui appartiennent spécialement et uniquement à l’art de guérir ? C’est une question , dont la solution ne m’a jamais embarrassé , et qui cependant m’a souvent mis en opposition avec les conservateurs des dépôts nationaux littéraires ; nous croyons utile et même nécessaire de soumettre au jugement de cette respectable assemblée nos débats et nos réflexions sur ce sujet.
On conviendra, d’aborfl, qu’on doit trouver, dansîat
(i) Les Barbares, les Vandales de nos jours; ces féroces révolutionnaires , qui ne saveient pas même lire-, disoient : à quoi servent lies livres ? Vous les méprisez , auroit-on pu leur répondre., avec l’illustre vieillard de Ferney ; vous ignorez donc qu’excepté les nations sauvages , tout l’univers connu n’est gouverné que par des livres , que la Chine est régie par le livre moral de Confucius , que la Perse fut gçuvernée , pendant dix siècles, par les livres d’un des Zoroastre* }
bibliothèque de l’Ecole de santé, tous les ouvrages qùï traitent des différentes parties de l’art qu’on y enseigne : savoir, l’anatomie , la physique , d’après cet axiôme , ubi incipit medicus , ibi desinit physicus ; l’hygiène , la botanique , l’histoire naturelle , la pathologie interne et externe , les accoucliemens , la médecine proprement dite, la médecine opératoire , la médecine légale , son histoire 5 la médecine vétérinaire et la bibliographie. Il faut, sur ces différentes branches, se procurer les meilleurs ouvrages , les médiocres, et même les mauvais, qui n’ont souvent pour tout mérite que leur rareté, ou leur singularité. H faut y joindre ceux sur les mêmes matières qui paroissent successivement en France , ou chez l’étranger ; ceux qui, sans avoir un rapport à ces matières' renferment des articles qui en traitent; tels que les journaux anciens et modernes, les collections académiques et des sociétés savantes , tels que certains voyageurs remplis de faits curieux sur l’histoire naturelle , les mœurs civiles , les maladies e£ les remèdes des peuples dont ils donnent l’ligtoire ; tels que les différentes collections bibliographiques, les catalogues de livres rares et précieux , où l’on, trouve des articles dans tous les genres de sciences et d’arts , et qui deviennent absolumeut nécessaires , tant pour connoître les livres qu’on n’a pas , que pour en savoir la valeur commerçante. Ceux-ci sont, en outre, indispensables dans l’étude de l’histoire et de la bibliographie médicinales. N’est- on pas à tout moment dans le cas de consulter les catalogues imprimés de la bibliothèque nationale , ceux de Falconnet , Gagnat , Lavallière , la bibliotTieca bibliothecarum de Mabillon, la bibliographie Instructive de Debure , le catalogue des livres rares par Osmont, etc. etc. Tous ces ouvrages, et autres semblables doivent donc se trouver dans une bibliothèque publique y telle que celle de l’Ecole de santé.
En fait de voyages , celui de Sparmann , traduit par Eetourneur, en 1787 , est le fruit de cette forte impulsion que Linné a donnée aux naturalistes suédois , et qui leur a fait parcourir toutes les parties du globe, pour l’avancement de l’histoire naturelle. Une occasion
ôù se trouva Sparmann, suffit pour faire voir un desinconvéniens des systèmes botaniques. 11 se rencontra dans un bois formé de grands et beaux arbres 5 mais comme la plupart n’étoient plus en fleurs , il ne put s’assurer de quel genre iis étoient. Plusieurs de ceux qu’il examina étoient absolument inconnus aux botanistes , et probablement la plupart des autres étoient dans la même cathégorie. Il est donc à désirer , dit - il , que quelque botaniste ait l’occasion de s’établir en cet endroit, ( dans les déserts sauvages de l’Afrique ) une année entière, pour les examiner. Il n’est personne qui ne sente le vice d’une méthode qui demande, pour ia connoissance d’un végétal, la résidence d’une année dans un même lieu.
Une des plus grandes difficultés que j’ai rencontrées ^ pour la composition de notre bibliothèque, a été relative aux ouvrages classiques, aux glossaires, aux dictionnaires de langues, aux lexicons , à certains historiens, poètes , romanciers même , à certains livres de- jurisprudence ; il est bien vrai que ce ne sera pas ici qu’on viendra chercher la plupart de ces livres, pour les consulter. Aussi n’est-ce pas pour le public que nous avons un seul exemplaire de chacun ; c’est pour l’usage intérieur de l’Ecole ; c’est pour faciliter aux professeurs les travaux auxquels ils se livrent, chacun dans leur genre , et afin qu’ils ne perdent pas , à parcourir les autres bibliothèques publiques , un temps précieux qu’ils prennent sur leurs veilles , pour perfectionner l’art par l’étude. Les exemplaires des ouvrages , dont il est ici question 9 sont d’ailleurs si nombreux dans les dépôts littéraires dé la république , qu’un de plus , placé dans la bibliothèque de l’Ecole de santé , ne diminue en rien les richesses de la nation en ce genre.
Pour prouver que les écrits, même des auteurs classiques, peuvent être consultés, en fait de médecine , nous citerons ceux de Plutarque , qui sont remplis de règles et de préceptes de santé , qu’Amyot s’est plu à traduire et à réunir , et dont l’abbé Brotfcier neveu a donné , en 17 85, une édition , avec des notes et des observations intéres*
esfltes. Ces règles et préceptes de santé forment un traité d’hygiène , un cours de philos’ophie-pratique , à la portée de tout le monde , dépouillé du vain étalage des notions abstraites et des mots pompeux qui composent ordinairement la morale de ces sortes de livres. Ici la sagesse n’est que l’art de se bien, porter , et celui qui la pratique, se paie de ses propres mains. Plutarque , pour faire voir la nécessité d’allier la philosophie et la médecine , dit qu’il trouve étrange qu’un philosophe étudie la géométrie, la dialectique ou la musique , plutôt que d’àpprendré ce qu’il y a de bien ou de mal chez lui , c’est-à-dire , dedans son corps ; il dit que, bien loin de craindre de passer les bornes , en ét udiant la médecine , les philosophes doivent au contraire , labourer comme en un champ commun avec les médecins .
Quand Voltaire', J. J. Rousseau , n’auroient pas traité, en diPérens endroits de leurs ouvrages sublimes , des matières rel..tives à la physique, à l’hygiène , à l’histoire naturelle , et autrés branches de l’art de guérir , la nation., par reconnaissance, et en faveur de la révolution que ces g.ands hommes ont préparée par leurs écrits, i3'.r ’oit-.f lie pas désirer , ordonner même qu’il soit déposé xm exemplaire de ces ouvrages dans toutes les bibliothè- <$£**• publiques , et , par conséquent dans celle de l’Ecole de santé.
Le savant et très-érudit Lorry étoit si persuadé qu’on pouvoir tirer grand parti, pour la médecine, des ouvrages qui , par le titre., lui paroissent tout - à - fait étrangers , qu’il avoit propose , et même commencé , à ce qu’ou m’a assuré , de faire de ces livres des extraits , dans le genre de ceux que contient , pour les journaux et les mémoires des sociétés savantes, la Collection académique. Quels riches et abondans matériaux , pour l’histoire de la médecine , résulteroient de ce dépouillement t Combien il est à désirer qu’une des Ecoles de santé, adoptant l’idée de Lorry , charge quelqu’un de ses membres de ce travail utile, auquel sans doute le gouvernement s’empresseroit de concourir ; par ses relations extérieures commerciales !
Il est encore d’autres livres que, sur le titre seul, on jugeroit ne devoir pas faire partie de notre bibliothèque : nous allons prouver , . par quelques exemples, qu’à cet égard on seroit dans l’erreur , et qu’on s’expose à mal juger un livre, quand on s’en tient à son titre.
En 1637, un auteur nommé T iberati de liber atis f publia à Rome un ouvrage, intitulé, Podagra politica , dont il y a eu trois éditions : décider, sur le titre seul, qu’un tel ouvrage est une allégorie, et que sous le nom. de goutte politique , l’auteur a désigné les maux de l’état , c’est une méprise impardonnable , parce qu’il est aisé de se convaincre , en parcourant ce livre , qu’il ne contient pas plus de politique que les traités de la goutte par Doublet , Ponsart , Paulmier , etc. etc.
Dans un mélange in-4°. de différentes pièces, qu’à publié en 1786, M. Charles Collignon , médecin, il y a une dissertation intitulée : Medicina politica , qui contient de curieuses réflexions sur Part de guérir, considéré comme inséparablement lié à la prospérité de l’état.
En 1642, Louis Savot a publié l’Architecture Françoise des bâtimens particuliers , où il traite des mesures et proportions que doit avoir un bâtiment tarit en son tout et pourpris qu’én chacune de ses parties. Certainement si Savot en fût resté là , son livre ne devroit pas trouver place dans notre bibliothèque : mais comme il traite en même-temps des moyens d’assurer la salubrité des bâtimens , comme il donne à cet égard , et pour la propreté et pour la santé , des préceptes d’hygiène trèsutiles, il est évident qu’il peut loger sous le même toit qu’Hippocrate et Galien.
En 1754, le Camus, médecin, a publié sous le voile de l’anonyme , un roman en quatre parties , intitulé : Abdeker , écrit avec la pureté , l’enjouement et la délicatesse qui caractérisent l’auteur de la Médecine de l’esprit. Faudra - t - il , parce que c’est ün. roman , l’exclure de notre collection , sans faire attention que l’auteur ? sous la forme d’amusemens ^ donne
des préceptes sur l’hygiène très-utiles au beau sexe ? Abdeker, quoique médecin passionné, ne laisse échapper aucune occasion d’instruire la tendre Fatmé , sa maîtresse et son écolière, sur tout ce qui peut lui servir à conserver, dans tout leur éclat, les charmes qui l’embelîissent , et à prévenir les maux qui peuvent altérer sa T>eauté. 3i on avoit quelque reproche à faire au sensible Abdeker , ce seroit celui d’avoir consacré ses talens à propager le vice , d’avoir prodigué les secrets de son art à ces prêtresses voluptueuses de Vénus > ministres intelligentes du plaisir , en leur enseignant
des moyens faciles mais je m’arrête. Je craindrois,
en dévoilant des turpitudes , de blesser la dignité de cette respectable assemblée.
En 1758 , dom Pernetty a publié un livre, intitulé: "Fables égyptiennes et grecques , 2 vol. Sur ce
seul titre , cet ouvrage devroit être rayé de notre catalogue. Eh bien! on auroit tort; car le premier volume n’est positivement qu’un traité de physique , et contient l’histoire des trois règnes de la nature , examinée et développée d’après les découvertes faites jusqu’alors.
En 1789, il a paru , sous le voile de l’anonyme, une brochure intitulée : Apologie du jeûne. Qui ne seroit pas étonné de voir ce livre placé parmi ceux de médecine? Qui ne le prëndroit pas pour un livre de piété ? On va en juger par une courte analyse de ce qu’il contient. L’auteur s’efforce de prouver que , loin de ruiner la santé , le jeûne est le moyen le plus sûr de prévenir les maladies , et de vivre long-temps ; et voici comme il le prouve. Il a comparé la vie de cent cinquante-deux solitaires choisis dansBaillet, ou d’évêcjues qui a voient vécu comme eux , avec celle d’autant d’académiciens, moitié de l’académie des sciences , moitié de celle des belles lettres. Il est résulté de cette comparaison , qu’il y a, du côté des solitaires , onze mille cinq 'cent quatrevingt-neuf ans de vie , et du coté des académiciens, seu^* lement dix mille cinq cent onze ans. L’auteur en cônclut que le jeûne, même avec les excès qu’on peut se permettre , pvolongeroit la vie moyenne d’un peu plus
«de sept ans. Cornaro s’étoit contenté de recommander la sobriété : ici on prétend que ce mot ne dit point assez, et que le jeûne est de précepte pour vieillir ; et ce qu’il y a de singulier , on paroît le prouver.
Il n’est pas douteux que la plupart des académiciens, que l’auteur compare avec les solitaires, ne fussent des gens sobres , et ne le fussent à divers degrés. Cependant les soixante-seize ans de l’académie des sciences ne lui ont donné que dix- neuf ans de plus que la moitié parallèle , ou que les soixante-seize ans de l’academie des belles lettres : en sorte que non seulement le terme moyen de la vie a été le même dans les deux académies, mais le même , à trois mois près, pour chaque individu i d’où l’auteur tire cette conséquence , que ce qui prolonge réellement la vie n’est ni un genre de vie , ni un autre , ni même ce qu’il nous plaît d’appeller régime et sobriété, mais uniquement le jeûne austère des solitaires. Il confirme cette étrange découverte par un coup d’œil jette sur toute la nature.
Encore un ou deux exemples, pour prouver que les livres qui paroissent le moins tenir à l’art de guérir j y ont souvent un rapport direct.
Tout le monde connoît , tout le monde a lu et relu l’intéressant voyage du jeune Anacharsis , ouvrage mûri par trente années de travail et de méditations ; mais peu de personnes ont fait attention aux passages en grand nombre qui ont rapport à la médecine. Quel sublime portrait l’abbé Barthélemy trace d’Hippocrate , et de l’état où étoit la médecine , lorsqu’il entreprit sa réforme I quelle touchante et énergique description il fait de la peste qui fit tant de ravages dans presque toute la Grèce, et particulièrement à Athènes! Combien d’autres passages relatifs à la médecine je pourrois encore citer ! Le docteur Jean-Daniel Metzger , conseiller aulique et médecin du roi de Prusse , professeur en médecine à Konisberg , à qui apparemment est venue la même idée qu’à Lorry , a recueilli dans la troisième partie des Annales de médecine , qu’il a publiées à Zullechau, en 1791 9 les différerts morceaux relatifs à la médecine qu’on trouve
dans la savante production de l’abbé Barthélemy. Il a enrichi ses extraits de judicieuses réflexions, de curieuses remarques , toutes les fois qu’ils lui ont paru en être susceptibles.
Le savant instruit sur toutes les sciences , quelle que soit celle qu’il traite de préférence , répand de* temps en temps sur chacune les fleurs de son érudition , et trace souvent , sur celle qui n’est pas l’objet principal de son travail , des documens qu’on chercheroit inutilement ailleurs Qui croiroit trouver, parmi les savantes dissertations de D. Calmet , celle purement physique et médicinale qui y est insérée , de sudore Christi san guineo , sur la sueur de sang du Christ? Que cette dissertation soit de D. Calmet , ou de M. Alliot, médecin , comme on le prétend, peu importe : toujours est-il vrai de dire qu’on ne devoit pas s’attendre à rencontrer une dissertation de médecine, parmi les commentaires sur la bible de l’érudit bénédictin.
On sait que la mûsrque a quelquefois été utilement employée comme remède : mais on n’a jamais cru pour cela qu’il fût nécessaire que le médecin fût musicien. Cependant, parcourez un discours académique qui joint à l’élégance du style une vaste érudition, et qui est intitulé : de medicorum legibus metricis ; sur les loix musicales des médecins , prononcé à Leipsick en 1784» Par M. Franzius , professeur extraordinaire dans l’université électorale de la même ville ; vous y apprendrez que la connoissance de la musique est absolument nécessaire au médecin, pour bien juger de l’état des différens pouls, soit en santé , soit en maladie. Nous savions déjà, d’après Pline, qu’Hérophile avoit réduit à des modulations certaines et à des loix musicales les pulsations des artères. M. Franzius a recherché, dans les livres qui nous restent des Grecs et des Romains , ce qu’ils nous ont transmis de cette doctrine sphygmique d’Hérophile : il les a comparés avec celle des médecins postérieurs , qui ont plus ou moins puisé dans les anciens systèmes, et du tout est résulté la preuve que le médecin , qui a l’oreille musicale > et qui connoit les principales modulations de la
musique , est plus en état qu’un autre ce juger et dVp^ précier les variétés sans nombre du pouls dans les divers sujets. En concluera-t-on de là qu’il faille réunir dans une bibliothèque de médecine , tous les ouvrages qui traitent de la musique? Non, sans doute : mais on en concluera qu’il ne doit pas paroître étonnant qu’on y place les livres de musique qui ont du rapport avec quelqu’une des brandies de Part de guérir.
Tous cer exemples et une infinité d’autres aussi çoiîvaincans , que nous pourrions rapporter , prouvent démonstrativement qu’il y a nombre de livres dans lesquels on trouve des sujets intéressans relatifs à la médecine., quoique leur titre annonce des matières tout - à - fait opposées.
La seule objection , solide en apparence , qu’on nous ait opposée , est celle-ci : Si vous comprenez nous a-t-on dit , dans vos catalogues , tous les livres qui traitent de quelque partie analogue à l’art de guérir , vos choix alors seront sans bornes , parce que vous trouverez peu de livres qui ne contiennent quelque point relatif à quelqu’une des branches de la médecine 7 qu’on enseigne dans votre école.
Cette objection regarde deux sortes de livres: iQ. les journaux français et étrangers , dans lesquels il faut comprendre les collections ou mémoires académiques; les livres qui traitent spécialement de quelque science étrangère à la médecine. Nous répondons pour les premiers, les étrangers sur-tout , tels que les Mélanges des curieux de la nature , les Aeta eruditoruin de Leipsick , les Transactions philosophiques , les Mémoires et Commentaires des sociétés d’Edimbourg , de Pétersbourg , de Bologne et autres , dans lesquels la physique , la chimie , la botanique , la médecine , la chirurgie entrent pour beaucoup , qu’ils ont toujours fait partie des grandes bibliothèques , principalement de celles consacrées à l’utilité publique.
A l’égard des livres particuliers , qui traitent spécialement d’un sujet étranger à la médecine, qui ne font
( Si )
qu’effleurer , pour ainsi dire , en passant, quelques-unes de ses parties , on peut se tranquilliser sur nos choix , parce qu’on ne trouve pas communément, parmi les auteurs de ces livres, des Voltaire, des Rousseau, des Thomas , des Barthélemy 5 nous n’avons toujours choisi que les ouvrages qui , ou sous un faux titre traitent entièrement de la médecine, ou en sont une partie principale , comme ceux dont nous avons cité des exemples.
Si la réciprocité des traitemens pouvoit entrer pour quelque chose dans l’épuration à laquelle nous sommes soumis pour nos choix , que de réclamations nous aurions à faire, principalement pour les objets qui nous concernent , les ouvrages purement médicinaux l Le public ignore que nos catalogues sont astreints à une révision nationale , aussi juste que nécessaire , qui nous enlève presque tous les meilleurs livres en médecine , choisis avec beaucoup de temps et de peine. Cette révision ayant pour but d’enrichir le trésor littéraire de la nation , nos plaintes seroient ici déplacées : mais , en obéissant à la volonté nationale qui nous dépouille , il doit nous être permis au moins de frapper à toutes les portes , pour tâcher de réparer nos pertes ; car enfin notre dépôt doit être, après celui de la République, le plus complet et le plus riche dans la partie qui le concerne. Pourquoi éprouverions-nous la disette, auprès d’une moisson riche qui nous permet une récolte abondante ? Pourquoi serions-nous gênés dans nos choix , lorsque des représentai, amis des arts , et sur- tout de celui qui a pour but la conservation des hommes, et la guérison des infirmités humaines, concourent avec nous à tout ce qui peut illustrer cet établissement, dû à leurs assidus travaux, et à leurs pressantes sollicitudes (1) ?
(1) Les citoyens Plalchard , BaralLlon ec Fourcroy , membres du Corps Législatif, furent nommés par l’ex-Comité d’instruction publique , commissaires pour surveiller les travaux des Ecoles de santé. C’est particulièrement aux veilles du dernier qu’elles doivent leur établissement. Tous les trois ont agi de concert et consacré une partie de leur temps à favoriser et accélérer les exercices de ces Ecoles ; elles les ont toujours trouvés disposés à appuyer leurs demandes auprès des Comités de gouvernement.
Citoyens